vendredi 16 janvier 2026

La maison aux neuf serrures (Philip Gray)

[...] À partir du moment où on sait ...


De bons personnages, une bonne histoire, dans ce roman policier à énigme déguisé en romance à l'eau de rose : Philip Gray joue les faux-monnayeurs et nous offre une lecture facile et 100% plaisir qui devrait plaire au plus grand nombre.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (624 pages, septembre 2025) :

Oops, un petit retardataire de la rentrée d'automne 2025 : La maison aux neuf serrures du britannique Philip Gray, un auteur particulièrement féru d'Histoire (il produit des documentaires) qui avait déjà fait parler de lui avec son précédent roman Comme si nous étions des fantômes (pas lu ici).

Le pitch et les personnages :

La Belgique flamande des années 50. Deux fils narratifs qui se tissent en parallèle (mais on sait bien qu'en littérature, les parallèles finissent toujours par se rejoindre).
D'un côté, l'adolescence d'une jeune fille, Adélaïs de Wolf, handicapée (une patte folle, la polio), qui grandit dans une famille impécunieuse qui ne semble pas marcher tout à fait droit non plus : la mère patauge comme une grenouille dans un bénitier, le père préfère se noyer dans son verre de gnôle et l'oncle Cornelis est le seul qui aaadore Adélaïs mais c'est aussi le mal-aimé de la famille. 
Bon, faut croire qu'il y a quelques non-dits entre eux.
D'un tout autre côté, la patiente et laborieuse enquête policière du commandant Salvator De Smet (un flic aux méthodes peu orthodoxes qui « avait résolu plus d’une affaire corsée au fil des ans ») qui est à la poursuite d'un faux-monnayeur, le « Faussaire de Tournai ».
Aucun lien bien sûr entre ces deux histoires.
Du moins jusqu'à ce que l'oncle Cornelis disparaisse et laisse en héritage à sa très très chère nièce, une maison dans un bas quartier de Gand et le trousseau de neuf clés qui va avec.
« Elle considéra le trousseau posé devant elle. Elle compta neuf clés : quatre pour des loquets, cinq pour des verrous. Elle n’avait pas envie de les ramasser. Si elle les ramassait, le piège se refermerait sur elle. « Quel genre d’endroit est-ce ? demanda-t-elle. Quel genre de maison possède neuf serrures ? »
Et puis quelques personnages secondaires attachants qui tournent comme des satellites autour du soleil d'Adélaïs : Saskia, sa meilleure amie et sa compagne de jeux, Hendryck, soutien indéfectible de la jeune femme, Sebastian, jeune et beau jeune homme, ...

♥ On aime beaucoup :

 Le bouquin est assez long (plus de 600 pages) et Philip Gray prend tout son temps pour installer l'époque, les histoires et les personnages.
À tel point que durant la première longue partie du bouquin, le lecteur se demande s'il ne s'est pas trompé de roman : qu'est-il venu faire dans la vie de cette jeune fille modèle et bien méritante à qui tonton a offert un vélo à bras pour lui permettre de se déplacer malgré son handicap ? Une jeune fille parfaite : volontaire, intrépide, combative, et bientôt amoureuse ... 
Mais quel peut être le sens caché de ce récit sentimental à l'eau de rose ?
Sauf que c'est super bien écrit, la prose de Philip Gray est légère, élégante, soignée : alors on savoure.
Sauf que l'on se doute bien que l'auteur prend plaisir à manipuler son lecteur (qui se laisse faire volontiers) : alors on patiente.
Et puis on a été prévenu : « à partir du moment où on sait quelque chose, on ne peut plus revenir en arrière. Or parfois, on aimerait ».
Du coup chaque soir (le livre est généreux !), on se replonge avec gourmandise dans cette bonne histoire, racontée avec malice, ravi de retrouver des personnages qu'on aurait voulu ne pas quitter la veille.
 Oui, au-delà de la belle écriture, la force de ce roman réside surtout dans ses personnages.
Le flic De Smet est un homme taciturne, secret mais particulièrement obstiné.
Au fil des années, la traque du commandant à la poursuite du faux-monnayeur ressemble de plus en plus à la quête obsessionnelle d'un capitaine Achab.
« Il voulait croire que la chasse allait reprendre, qu’il pourrait encore gagner. Ça n’avait rien à voir avec l’ordre et la loi, ou la justice. Cela répondait à un besoin, un besoin personnel. »
De l'autre côté, comment ne pas se prendre d'empathie pour Adélaïs, cette jeune femme, marquée par la vie, par sa famille, mais qui fait preuve d'une louable combativité. 
Et bien sûr, le lecteur suppose que la rencontre de ces deux personnages, de ces deux trajectoires, va se conclure par ... une valse, pourquoi pas, puisqu'il est souvent question de danse, voire de pas de deux ou même de trois. Mais chut !
 Et puis il y aura quelques beaux moments de pure poésie, comme quand apparaît la belle Comtesse.
« La Comtesse a une allure époustouflante. Personne dans la pièce, hommes et femmes confondus, ne peut détourner les yeux lorsqu’elle s’avance sur la piste.
[...] La plupart des soirs, à 22 heures, heure à laquelle jouent les musiciens, elle pénètre dans la salle de bal, vêtue de soie : veste chinoise brodée avec un pantalon fuselé, ou longue jupe droite qui tombe jusqu’au sol. Il y a toujours une flûte de champagne qui l’attend. »
 Enfin, reconnaissons que Philip Gray est un sacré conteur d'histoires. Malicieusement, il s'arrange pour que le lecteur soupçonne toujours un peu ce qui l'attend, anticipe une partie de ce qui se profile dans les prochains chapitres. De péripétie en rebondissement, le lecteur ne va pas de surprise en surprise, mais plutôt de satisfaction en satisfaction, façon "ah bien sûr, ça je m'en doutais bien" ou encore "ah, oui, celle-là je m'y attendais". C'est plutôt malin de sa part, très bien construit, et le lecteur se croit vite intelligent !
 De bons personnages, une bonne histoire, ... on aimerait que cela ne s'arrête jamais. C'est aussi ce que devait se dire Philip Gray qui peine un peu à conclure son récit : le bouquin s'étire en longueur, les procédés finissent par se montrer un peu répétitifs, et le dénouement se précipite de façon un peu rocambolesque ... tout en préservant encore quelques zones d'ombre, peut-être pour une suite !
 Alors dire qu'il s'agit d'une romance à l'eau de rose, voilà qui serait vraiment offensant.
Quant à dire que c'est un policier à énigme, ce serait beaucoup trop réducteur.
Alors que faut-il dire de ce bouquin, finalement plus original qu'il ne le paraissait de prime abord ? 
Et bien qu'il faut le lire, tout simplement, car cette lecture-plaisir pourra satisfaire le plus grand nombre.
Une histoire amorale me dit-on ? Oui, bien sûr, mais c'est peut-être aussi justement ce qui nous donne quelques petits frissons.

Pour celles et ceux qui aiment les énigmes.
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Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Sonatine (SP).
Ma chronique dans les revues CulturAdvisor et ActuaLitté.