mardi 31 mars 2026

Vie et mort de Kevin Charon (Frasse Mikardsson)

[...] Sortir les cadavres des placards.


Les amateurs de polars croient tout savoir sur les "morgues" où officient les médecins légistes. Mais ces lecteurs iront de surprise en surprise avec ce bouquin d'un suédois qui ne l'est qu'à moitié, mais qui par contre est bien médecin légiste et qui nous propose une visite guidée "de l'intérieur", en pleine canicule, celle de 2003 qui a tant fait parler.

❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteur, le livre (264 pages, mars 2026) :

Frasse Mikardsson ? Ah non, me dites pas que débarque encore un nouvel auteur de polars nordiques ?!
Non ! Soyez rassurés, l'auteur est franco-français et né à Carcassonne ! 
Enfin, franco-suédois pour être précis puisqu'il a tout de même vécu en Suède et y a même pris la double nationalité ... et ce curieux nom de plume.
Mais le voici de retour chez nous où il a travaillé (sous son vrai nom : Jean-François Michard) à l'IML, le fameux Institut Médico-Légal de Paris, puisqu'il n'est pas seulement écrivain mais également ... médecin légiste !
Ce bouquin : Vie et mort de Kevin Charon, est son quatrième livre et sort pile au moment où une autre experte médico-légale, Kay Scarpetta l’héroïne de Patricia Cornwell, fait parler d'elle avec l'adaptation de ses aventures en série tv.
Un roman que l'on a rangé dans les polars, ce qui est ici plutôt réducteur parce que c'est sans doute le polar le plus original de l'année.

Le pitch et les personnages :

Et ça commence très fort lorsque le ministre en visite à l'IML (l'Institut Médico-Légal) découvre un employé pendu dans une chambre froide. Le gars s'appelle Kevin Charon. 
Le prénom Kevin, on aura l'explication plus tard. 
Le nom, c'est celui de ses parents qui travaillaient tous deux à l'IML, c'est d'ailleurs là qu'ils s'étaient rencontrés. Charon, comme le passeur des enfers évidemment.
Et ce livre, c'est tout simplement le journal laissé par Kevin Charon, où il nous raconte sa vie et celle de l'IML de Paris.
Avec deux moments forts : la canicule d'août 2003 lorsque la morgue parisienne tournait à plein régime, et 2024 juste avant que Charon ne se pende haut et court.
Oui, mais Kevin le pendu est le troisième, après déjà deux morts suspectes sur ce lieu de travail. Alors que se passe-t-il dans les couloirs de l'IML ?

♥ On aime :

 Les amateurs de polars sont bien évidemment familiers des morgues qu'ils fréquentent assidûment (du moins sur papier ou sur écran !). 
C'est généralement là, sur une paillasse, que le médecin légiste découpe le cadavre de la victime avec force descriptions funèbres et grivoises plaisanteries de carabin et où le lecteur essaie de retenir son déjeuner tout comme les flics qui assistent à l'autopsie.
Mais Frasse Mikardson change radicalement notre point de vue : nous ne sommes plus en compagnie de malheureuses victimes d'un meurtrier en série qui roderait dans Paris. 
Nous sommes avec les employés de la morgue et grâce au livre-journal de Kevin Charon, nous allons découvrir, de l'intérieur, la vie et le fonctionnement de cet Institut que l'on croyait si bien connaître.  
 Comme tout carabin, et c'est sans doute une compétence indispensable dans ces métiers, Frasse Mikardsson, ou quelque soit son vrai nom, est doté d'un humour noir redoutable, très second degré. Voir même parfois troisième degré ! 
Il y a des passages que je n'ose même pas reproduire ici, craignant qu'ils soient mal interprétés et par peur de susciter une déferlante de commentaires assassins.
Cet auteur entend rire de tout et de la mort en particulier : le médecin légiste sait de quoi il parle.
 S'il n'y avait que cet humour potache, le livre serait aussi vite oublié que lu. Mais Frasse Mikardsson entend bien profiter de sa couverture policière et humoristique pour délivrer quelques vérités et taper tous azimuts.
Je cite en vrac : les essais nucléaires de « Hirochirac », les faux-électeurs parisiens du 5e arrondissement (on reconnait facilement les époux Tiberi derrière leur pseudo), la franc-maçonnerie dans la police, plusieurs "affaires" autour de l'euthanasie et du droit de mourir, le féminicide de Bertrand Cantat, ...
Mikardsson compte bien « sortir les cadavres des placards ».
 On aura également droit à l'explication du prénom et donc de la naissance du bonhomme. Un moment assez affreux parce que « être noyé par sa mère à la naissance n'est pas la meilleure façon de commencer dans la vie ».
 Et puis on va bientôt se rendre compte que Frasse Mikardsson est un petit malin et qu'il s'est bien joué de nous : nous avons été appâté par son humour, amusé par ses piques, intrigué par les morts suspectes et le suicide de Kevin Charon, bref on se retrouve captivé. 
Alors l'auteur va en profiter pour nous précipiter en pleine canicule, celle de 2023 qui a tant fait jaser.
Avec Charon nous allons vivre cet enfer (le mot n'est pas trop fort, je vous assure) de l'intérieur, au sein même de la grande morgue parisienne, au cœur des services funéraires débordés par l'afflux de décès.
C'est terrible, parfois difficilement soutenable puisqu'on a vite compris que dans ce roman tout n'était pas fictif, mais c'est vraiment passionnant, si, si.
« L'Institut recevait habituellement trois cent corps en moyenne par mois. Là, en trois jours, il en avait admis sept cents ».
Les employés de l'IML avaient le sentiment d'être « comme les liquidateurs, ces ouvriers sacrifiés de Tchernobyl »
Et encore, ça c'était juste avant que « les défunts [se mettent] à percoler ».
Je n'en dis pas plus pour ne pas spoiler le récit mais c'est une lecture aussi instructive qu'édifiante.
Évidemment tout cela ne redore pas le blason de nos chères institutions mais on veut croire que les leçons en ont été tirées en prévision de la prochaine catastrophe. Oui, certainement.
Allez, si vous n'avez pas peur de franchir le Styx, suivez Charon jusqu'aux enfers de l'IML parisien ...

Pour celles et ceux qui aiment la viande froide.
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