vendredi 5 juin 2026

Pump - Une si belle histoire (Rodolphe et L. Gnoni)

[...] La fortune ! Oui, la fortune !


Suite de l'ascension sociale au farouest d'un beau gosse sans scrupules : épisode 2 de la série "très librement inspirée" des immigrés allemands qui se ruaient vers l'or ... comme un certain Frederick Trump.

  • tout le folklore du Far West 
  • un beau gosse fascinant, adorable, mais ...
  • ... un loustic trop beau pour être honnête, machiavélique, cynique, manipulateur
  • un scénario tout à fait immoral ! ce qui nous ravit !
❤️❤️🤍🤍🤍

Les auteurs, l'album (46 pages, mai 2026) :

L'an passé, les éditions Anspach avaient ouvert une nouvelle série Pump dont le titre rappelle malicieusement le nom d'un président étasunien bien trop connu ... 
Au scénario, on retrouve Rodolphe (Rodolphe Daniel Jacquette) qui lorgne souvent du côté de l'ouest et aux pinceaux, le niçois Laurent Gnoni.
Ce tome 2 de la série a pour sous-titre « Une si belle histoire »

Le canevas et les personnages :

On avait laissé Eddie en pleine ascension qui, après avoir usurpé une identité, s'était construit une belle place confortable au soleil de l'ouest : saloon, bordel, shérif, ..., il avait pris le contrôle d'une petite ville du Far West.
« Paraît que depuis tu t'es bien débrouillé : patron du bar et du claque ? »
Mais voilà que débarque en ville, Betty, une soi-disant cousine qui pourrait bien mettre en péril sa nouvelle identité.
À moins que la jolie Betty ne choisisse finalement de s'allier avec le bel Eddie pour former un duo diabolique ?
Encore quelques entourloupes avant de prendre la route et voici nos deux tourtereaux (vautours ?) partis pour La Vallée des Serpents où ils iront jusqu'à détourner le chemin de fer pour servir leurs intérêts (ah le chemin de fer, il nous manquait, ce "personnage" incontournable de l'ouest !).

♥ On aime un peu :

 Rappelons tout d'abord que cette série serait "très librement inspirée" d'un ancêtre de Donald Trump dont la famille allemande était venue immigrer au Far West, au temps de la ruée vers l'or, en la personne de Frederick Trump qui fit fortune en ouvrant des saloons et proposant diverses prestations et affections aux orpailleurs un peu esseulés. Conformément à l'adage qui nous rappelle que ce ne sont pas les chercheurs d'or qui se sont le plus enrichis, mais les vendeurs de pelles et d'autres prestataires de services.
Voilà pour la partie "inspiré d'une histoire vraie", comme on dit !
 Ce second album s'inscrit parfaitement dans la lignée du précédent : un dessin clair, précis dans les tons oranges (tiens, orange ?), dorés et mauves, qui donnent de chaudes ambiances à ces petites villes de l'ouest, une sensualité discrète et de bon ton, une mise en scène qui tire parti de tout le folklore western, ... rien à redire.
 Alors on attendait peut-être un peu trop de ce second épisode, après la mise en bouche précédente, et on l'a lu comme une transition dans la série, un changement de décor, une étape vers de nouvelles aventures, de nouvelles escroqueries. La série est annoncée comme un triptyque, alors patientons jusqu'au prochain pour statuer définitivement ...
 Reste tout de même cette belle trouvaille que ce personnage adorable et fascinant mais aux méthodes détestables, un loustic trop beau pour être honnête, machiavélique, cynique, manipulateur, un gars vraiment pas recommandable. Et en plus maintenant ils sont deux et le scénario devient encore plus immoral !

Pour celles et ceux qui aiment les beaux cow-boys.
D’autres avis sur BD Gest et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Anspach (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

mercredi 3 juin 2026

Et Athènes brûlait (Nikos Nikolopoulos)

[...] La guerre du feu.


Le port d'Athènes a été vendu aux chinois. Les méga-feux ravagent les environs. Ce thriller catastrophe cache un véritable reportage sur un pays en perdition dans un climat déréglé, symbole de notre Europe à la dérive.

  • Près d'Athènes, Le Pirée a été vendu aux chinois de Cosco Shipping
  • Un thriller environnemental et sociétal
  • Une Grèce en perdition, symbole d'une Europe à la dérive
❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteur, le livre (352 pages, mai 2026) :

Le journaliste Nicolas Verdan, est un écrivain suisse né dans le Vaudois. Mais sa mère est d’origine grecque et, en guise d'hommage, il signe désormais ses romans noirs sous le pseudonyme de Nikos Nikolopoulos.
On le découvre ici avec son dernier roman : Et Athènes brûlait, le premier paru aux éditions de L'Aube.

Le pitch et les personnages :

Début du communiqué d'un groupuscule d'activistes écolos :
« Nous étions le 19 septembre de l'an deux mille vingt-quatre après J.-C. et le monde était dans la tourmente. »
C'est la fin de l'été 2024, quand les méga-feux faisaient rougeoyer le ciel tout autour d'Athènes et que les cendres retombaient sur la ville comme de la neige, quand « une odeur de feu de cheminée flottait dans l'atmosphère ».
Construit comme un thriller, le récit multiplie les brefs chapitres où s'entrecroisent plusieurs personnages dont on devine que les trajectoires convergent vers une catastrophe annoncée.
Jour après jour, le compte à rebours est lancé, dix, neuf, huit, ...
Il y a là Dimitris, un pêcheur désormais à la peine à cause de la pollution du golfe de Saronique, face à l'extension chinoise du port du Pirée d'Athènes. Son père était pêcheur d'éponges dans les îles.
Evguenia, une fliquette d'origine russe, témoin malgré elle des bavures des collègues de sa patrouille qui chassent les migrants.
Stamatis, un activiste écolo à moitié allumé, à moitié invalide.
Evangelos, un ancien de la police militaire au passé pas trop clean.
La figure principale c'est Popi, une agente des services de renseignement, en état d'alerte suite aux menaces proférées à l'encontre du ministre de l'environnement, Takis Starkos.
Elle se retrouve écartelée entre ses sympathies écolo et sa mission pour la sécurité d'état. 
« - Starkos jouit d'une bonne image ici, en Grèce.
- Un pollueur corrompu vendu aux Chinois ?
- Qui graisse la patte à tout va quand il s'agit de défendre ses intérêts et ceux de Cosco.
- Et tu dis que les Grecs l'aiment bien.
- Oui, parce qu'il est irrésistible, comme tous les milliardaires dans son genre. »
Autour d'Athènes, ce sont les incendies qui éclairent le décor : précarité des migrants, bouleversement climatique, violences policières, éco-terrorisme, ... tout cela alors que les pelleteuses chinoises creusent sans discontinuer le port d'Athènes pour Cosco Shipping, « le bras maritime international de Pékin », déversant leurs boues polluées un peu plus loin dans les zones de pêche.
Oui, la Grèce, appauvrie par les américains puis vendue aux chinois, part en sucette : « le monde devient fou. Le Pirée aux chinois, ça aura été le premier signal du dérèglement ».
« Elle s'en fout. Parce que demain, le compte à rebours sera à zéro. »

♥ On aime beaucoup :

 Avec son allure de scénario catastrophe, on redoutait un peu que ce bouquin ne soit qu'un énième pamphlet écolo teinté de cynisme. 
En fin de compte, c'est plutôt une très bonne surprise : si l'amertume est bien là, le compte à rebours n'est pas celui d'un thriller haletant mais plutôt celui d'un véritable reportage au rythme posé et didactique.
Verdan-Nikolopoulos va nous en apprendre beaucoup sur la Grèce en général et sur Athènes et Eleusis en particulier.
Sans hésiter à tisser des liens entre l'actualité apocalyptique et le passé tourmenté du pays : un passé aux cicatrices encore vives, qu'il soit question de la colonisation étasunienne ou de la dictature des colonels.
 On est d'autant plus attentif à son propos que l'on devine que, par analogie, l'écrivain suisse a fait ici de sa Grèce maternelle en perdition le symbole de notre Europe à la dérive.
 Et tout cela est plutôt bien écrit, ce qui ne gâche rien. La prose est simple, fluide, et les personnages sont soigneusement dessinés : le lecteur va s'attacher peu à peu à la figure centrale de l'agente Popi qui va l'emmener jusqu'au bout de cette tragédie grecque et amère.

Pour celles et ceux qui aiment les films catastrophes.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de L'Aube (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 1 juin 2026

Les yeux sur moi (Christos Markogiannakis)

[...] Du moins en apparence.


Ce criminologue grec joue avec les codes du polar et les phobies du lecteur dans une construction cérébrale très sophistiquée. Âmes sensibles, détournez votre regard !

  • un serial-killer qui "lit" votre mort dans votre regard
  • un modus operandi constant : strangulation puis énucléation !
  • un récit choral où l'auteur brouille les apparences et le regard
❤️❤️🤍🤍🤍 

L'auteur, le livre (320 pages, mai 2026) :

Christos Markogiannakis, spécialiste de criminologie, est né à Athènes mais vit désormais à Paris où il étudie les liens entre l'art et le crime.
Son dernier roman, Les yeux sur moi, met à nouveau en scène son flic récurrent : le capitaine Christophoros Markou.
La traduction du grec est signée par Hélène Zervas.

Le pitch et les personnages :

Un serial-killer terrorise Athènes et les flics sont à cran.
Nous avons là le capitaine Christophoros Markou, son collègue Constantinos Manias et une profileuse, Roubini Gaetanou.
Le tueur, on le connait dès le début, c'est Yannis Papadakis, « un nom banal pour un homme banal, voilà tout ce qu’il était. Du moins en apparence ».
Oui : en apparence, tout est là, car c'est avec les apparences et le lecteur que joue Markogiannakis !
Le meurtrier a été horriblement défiguré (attaque au vitriol ?) et cherche à se venger d'un monde qui ne veut plus le regarder, pour « poser à nouveau les yeux sur le monde, qui ne pose pas les siens sur moi ».
Il est également affligé d'un terrible don de divination : dans les yeux de ses interlocuteurs, il "voit" leur mort prochaine ... 
Il lit « la mort dans les regards, comme d’autres l’avenir dans le marc de café ou la paume de la main ».
Et puisqu'on parle beaucoup de regard, Yannis Papadakis joue de la petite cuillère pour énucléer ses victimes qui sont toutes trucidées selon un « modus operandi similaire : strangulation, puis énucléation »
Voilà le décor est planté au pied de l'Acropole !
Mais ce n'est pas tout ! Le capitaine Markou souffre d'ommétaphobie (ça tombe pas trop bien pour cette enquête !) et lit José Saramago.
« Il posa le livre sur la table, la couverture jaune bien visible. José Saramago, L’Aveuglement. »
Quant à la profileuse, elle est atteinte d'une dégénérescence héréditaire de la rétine (rétinopathie pigmentaire) et va bientôt devenir aveugle !
« Quelle ironie. Deux meurtres avec énucléation, et moi qui vais perdre la vue. Ses yeux s’emplirent de larmes. »
Vous l'avez compris, Christos Markogiannakis aime jouer avec les codes et manie l'ironie avec brio.
« C’est surréaliste, pensa Markou. On se croirait dans un polar nordique. »

♥ On aime un peu :

 Ce polar, écrit par un criminologue, fourmille de références et se termine sur une postface qui cite le Décalogue de Ronald Knox. Un prêtre qui était aussi auteur de romans policiers et qui, vers 1930, avait édicté les dix commandements (lui non plus ne manquait pas d'humour) pour tout auteur de polars qui se respecte.
 L'intrigue est tarabiscotée à souhait et le lecteur comprend vite qu'il est vain de chercher à devancer les enquêteurs. Dans ce récit choral où chaque chapitre nous plonge dans l'esprit des différents personnages, y compris celui du tueur, l'auteur s'amuse à brouiller les apparences et à mener son lecteur par le bout du nez (et les yeux fermés ?). 
Dans les toutes dernières pages, on découvrira que rien n'est tout à fait exactement comme on le croyait. Comme on le voyait.
 Tout cela est écrit simplement, sans réelle ambition stylistique, sans recherche d'effets littéraires, et la plume de Christos Markogiannakis est toute entière au service d'une construction cérébrale sophistiquée et bien tordue ! 

Pour celles et ceux qui aiment porter des lunettes de soleil.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Fayard (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.