lundi 22 octobre 2018

Mako (Laurent Guillaume)

[...] On dit que c’est le meilleur dans sa partie.

Heureux ceux à qui aura été épargné le bandeau de notre dandy national : percutant comme une porte de parking dans ta face. Non mais franchement, Lui.
Les plus courageux seront passés outre cette affligeante pseudo-pub et auront eu le plaisir de partager une aventure de Mako, le flic fétiche de Laurent Guillaume. Après l'excellent Là où vivent les loups, on avait envie de découvrir le versant urbain des polars de Laurent Guillaume, lui-même ancien flic.
Mako est patrouilleur de nuit à la BAC parisienne. Trafic de drogue et prostitution, ruelles sombres et boîtes de nuit, gangs de kosovars et d'albanais, voilà le quotidien nocturne de Mako, un flic jadis excellent mais devenu franchement borderline.
[...] J’aimerais bien intégrer son équipe, on dit que c’est le meilleur dans sa partie. [...]
– Y’a aucun boulot qui mérite que tu lui donnes tout, c’est la seule vérité. Il n’a jamais été capable de le comprendre. Papa s’alluma un cigarillo et aspira la fumée âcre avec délice. Vincent se garda de le couper. Le gros reprit.
– D’ailleurs, ça lui a coûté cher, très cher. Quant à savoir s’il est le meilleur, il l’a peut-être été, par le passé… 
Le polar s'annonce hyper classique et nous plonge au cœur de la violence urbaine.
[...] La cocaïne. Il avait pris contact avec des Boliviens capables de lui fournir du matos d’excellente qualité. Le boulot de Leo était simple, réceptionner la coke en Guinée-Bissau, la faire acheminer jusqu’à Dakar par la route, où elle prendrait l’avion dans les bagages de mules qu’il aurait envoyées, au préalable, là-bas. Le recrutement de passeurs ne posait aucun problème dans la mesure où il disposait d’une vingtaine d’esclaves sexuelles qui ne verraient certainement pas d’objection à aller passer quelques jours sur les plages du Sénégal. Outre trois billets d’avion, ça lui coûterait seulement un bakchich pour franchir en toute sécurité le poste de contrôle au Sénégal et un pourboire pour ses mules. Ça s’annonçait plus compliqué à l’arrivée en France.
Mais ce bouquin réserve quelques surprises au lecteur, dont la découverte du passé de Mako n'est pas la moindre.
[...] - Mako porte un poids terrible sur les épaules, finit-il par dire, un de ceux qui aurait rendu fou n’importe quel type un peu moins costaud. Lui, il affronte cette chose. Affronter, il ne sait faire que cela. C’est sa nature.
– De quel poids parles-tu ?

Pour celles et ceux qui aiment les rues sombres la nuit.
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Là où vivent les loups (Laurent Guillaume)

[...] Cette bande de culs-terreux tout droit sortis du film Délivrance.

On passe tout près d'un coup de cœur pour ce polar de Laurent Guillaume : Là où vivent les loups.
Notre auteur national de polars a forgé sa réputation sur sa série urbaine autour de son flic fétiche Mako (on y reviendra). Mais on le retrouve ici peut-être encore meilleur, au cœur de ses montagnes savoyardes, et ce qui n'était peut-être pour l'auteur qu'une diversion amusée, s'avère finalement une sacrée réussite.
Cela tient sans aucun doute à un sacré personnage, Priam Monet, le flic parigot exilé dans les Alpes. Un flic un peu à la manière du sous-préfet Rocco Schiavone découvert outre-Alpes.
[...] Il était très grand - un mètre quatre-vingt-seize - et gros, très gros. La dernière fois qu'il s'était pesé, deux ans auparavant, la balance affichait un douloureux quintal et demi. Il n'avait pas réitéré l'expérience, mais il savait que depuis, il avait encore grossi. Ses traits qui auraient pu être séduisants étaient noyés dans les replis de la chair. Ses yeux exprimaient une lassitude définitive et une mauvaise humeur permanente. Personne n'aimait Monet, lui le premier. Et Monet le rendait bien à tout le monde, surtout à lui-même.
L'imbuvable flic (c'est un bœuf-carotte en plus !) débarque comme un loup dans un jeu de quilles, dans le petit monde féodal de la province bien organisée.
[...] Monet regardait les montagnes et les forêts et se surprit à les trouver belles. Il secoua la tête et se dit qu’il perdait la boule. Deux semaines de plus dans ce trou et il aurait des désirs bucoliques, des envies de verdure et de papillons. Il allait boucler cette enquête chez les pécores en deux coups de cuiller à pot et rentrer fissa à Paname.
Et ce qui ne gâche rien, Laurent Guillaume prend soin de mettre en scène son intrigue aux allures de western contemporain, sur un fond de critique sociale : désindustrialisation des vallées de nos montagnes, petits arrangements entre notables de province et passage de migrants transalpins, c'est d'actualité.
[...] Quand on découvre dans un bois le cadavre d’un migrant tombé d’une falaise, tout le monde pense à un accident. Pas Monet.
Autant dire qu'on attend avec beaucoup d'impatience, la prochaine aventure de Priam Monet.

Pour celles et ceux qui aiment les gros flics.
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L'héritage des espions (John Le Carré)


[...] Nous n'étions pas sans pitié.

Un John Le Carré on ne peut plus classique que cet Héritage des espions.
Un peu comme si l'auteur commençait à vouloir préciser le sien d'héritage, tout commence par la fin : de nos jours, un espion rangé des voitures est (re-)mis sur la sellette par de jeunes collègues aux dents longues, chargés de faire toute la lumière sur d'anciens épisodes de la guerre froide, souci du politiquement correct et obligation moderne de transparence obligent.
Voilà un registre dans lequel John Le Carré est tout à fait à l'aise pour nous livrer une sorte d'épilogue à L'espion qui venait du froid.
[...] Quand la vérité vous rattrape, ne jouez pas les héros, filez.
[...] Du moment qu’on se soucie de la fin et pas trop des moyens.
[...] Je suis mon propre conseil d’être prodigue en menus détails. Garde le reste bien verrouillé dans ta mémoire et jette la clé.
[...] Était-ce au nom du capitalisme, tout ça ? Dieu nous en préserve.
On retrouve dans ce roman ce qui, depuis plus de 20 romans et plus de 85 printemps, passionne toujours autant l'auteur et des lecteurs : manipulations et traîtrises, lâchetés et mensonges. Bref, le petit monde de l'espionnage, ou le monde tout court peut-être.
Et ce langage châtié, cette ironie désabusée so british, ce ton nostalgique, cette distanciation des personnages, qui sont sa marque de fabrique.
On reconnaîtra quand même avoir été un peu déçus par une fin en demi-teinte, une fin qui n'en est pas une, comme si l'auteur avait finalement du mal à terminer son testament.
On avait déjà lu : Une vérité si délicate et Un traître à notre goût, et vu au cinoche : Un homme très recherché et Un traître idéal.

Pour celles et ceux qui aiment les espions.
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dimanche 21 octobre 2018

Rocking horse road (Carl Nixon)

[...] Le corps nu de Lucy sur la plage.

Curieux roman pour les curieux, du moins ceux que piquera l'envie d'en découvrir un peu plus sur nos lointains voisins kiwis de NZ.
Carl Nixon nous offre un bouquin qui n'est ni tout à fait un polar, ni tout à fait une chronique sociale. Un roman au charme étrange puisque c'est écrit au passé et à la troisième personne du pluriel (comptez pas : c'est 'nous'), parce qu'il s'agit des souvenirs d'un petit groupe de jeunes ados, racontés quelques dizaines d'années plus tard par l'un d'eux.
Une intrigue à suspense, oui car un beau matin de l'été 1980 (oui, là-bas c'est décembre, l'été), on découvre le cadavre d'une jeune fille, Lucy, sur le sable du spit, cette langue de terre de la banlieue de Christchurch, le long de Rocking Horse Road et car trente ans après, le mystère reste entier.
Une chronique sociale, oui car le meurtre de Lucy va traumatiser ce groupe de jeunes gens, et la recherche de l'assassin va les obséder jusqu'à aujourd'hui encore où devenus adultes, ils courent toujours après leur innocence et leur enfance perdues.
[...] Elle devait connaître de nom au moins quelques-uns d’entre nous. Oui, Lucy serait restée pour discuter. Peut-être aurions-nous trouvé le courage de raconter quelques blagues. Quelqu’un lui aurait passé une bière.
[...] Ce fut Pete Marshall qui découvrit le corps nu de Lucy sur la plage, presque à l’extrémité de Rocking Horse Road. Près de trois décennies se sont écoulées depuis, et le monde a changé de millénaire, mais nous sommes encore capables de situer l’endroit exact où était étendue Lucy. [...]
Nous étions le dimanche 21 décembre 1980, quatre jours avant Noël. Il était sept heures et demie du matin. L’été s’annonçait comme l’un des plus chauds jamais vécus par les habitants du Spit. Le ciel était limpide et le sable déjà chaud au toucher. Ce dimanche resterait dans les mémoires comme une journée caniculaire. [...]
Nous avons souvent discuté de la marée anormalement haute observée la nuit d’avant.[...] Avec le recul, il est facile de donner aux événements un sens qu’ils n’avaient pas sur le moment. [...]
Plusieurs d’entre nous se rappelèrent avoir écouté les vagues déferler sur la plage cette nuit-là, allongés dans leurs lits. [...]
Nous les imaginions grignotant ces dunes qui constituaient la seule défense de nos maisons contre l’océan.
Lors de ce petit voyage en compagnie de Carl Nixon, on découvrira aussi quelques anecdotes sur la réaction typiquement NZ à la venue en 1981 de l'équipe d'Afrique du Sud, les Springboks, ambassadeurs de l'apartheid dans un pays où le rugby est quasiment une religion d'état [1].
[...] La moitié de l’année, le rugby était le sujet de discussion principal de nos familles au dîner.
[...] "Le sport, c’est le sport, et la politique, la politique." Toutefois, certaines personnes n’étaient pas d’accord. Le premier lundi de mars, notre bande se rendit sur le terrain de rugby afin de constater les dégâts. Quelqu’un avait peint Apartheid en rouge vif sur la façade du club.


Pour celles et ceux qui aiment les kiwis et le rugby.
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Rouge parallèle (Stéphane Keller)


[...] Il ne rate jamais sa cible.

On était parti sur la lancée de Frédéric Paulin, histoire de remonter un peu plus loin dans l'Histoire de l'Algérie, jusqu'aux années de l'OAS après-guerre.
Certes il sera ici encore question de barbouzes et d'officines obscures qui œuvrent dans l'ombre, mais avec son Rouge parallèleStéphane Keller va nous emmener bien loin d'Alger, jusqu'à Dallas, précisément un certain vendredi de novembre 1963.
Stéphane Keller n'est pas scénariste pour rien et son bouquin, mené tambour battant, va nous emmener dans une drôle de cavale sur les pas d'un ex-OAS, tireur d'élite réputé dont les talents sont fort prisés ... (lui, au moins n'aurait pas foiré l'attentat du Petit Clamart).
[...] Faire appel à Jourdan, le tireur d’élite, qui aurait été si précieux au Petit-Clamart quand tous ces abrutis avaient tiré en dépit du bon sens, ratant la vieille baderne, sa femme, son gendre, le terne de Boissieu, le chauffeur… Lui, s’il avait été là… Il n’aurait pas raté sa cible, il ne rate jamais sa cible…
Ce qui aurait pu facilement n'être qu'un roman de gare de plus mettant en scène une énième version du complot contre JFK, s'avère finalement un excellent roman d'action à l'écriture fluide et efficace et à l'intrigue rondement menée, sans aucun temps mort.
On se laisse facilement prendre au jeu de cette presque crédible version de l'attentat et on plonge avec plaisir dans cette reconstitution soignée des années 60.

Pour celles et ceux qui aiment les tireurs d'élite.
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jeudi 18 octobre 2018

La guerre est une ruse (Frédéric Paulin)


[...] Ce lien contre nature entre militaires et islamistes.

Oh nous voilà tout près du coup de cœur avec La guerre est une ruse, roman de Frédéric Paulin qui nous donne à découvrir les coulisses d'une Histoire qui nous est si proche et si méconnue : l'Algérie des années 90.
Les islamistes du FIS ont été à deux doigts de prendre le pouvoir, les dissidents du GIA ont pris le maquis, les barbouzes déclarent ouverte la chasse aux barbus.
Et, question guerre civile, les militaires algériens ont été à bonne école ...
Tout cela va nous mener quelques années plus tard jusqu'à l'attentat de la station Saint-Michel de 1995 et la cavale de Khaled Kelkal dans la région lyonnaise.
Frédéric Paulin a décidé qu'on se coucherait moins bête après la lecture de son bouquin et nous fait visiter les coulisses de ces événements, leur enchaînement terrible et inexorable, l'aveuglement des uns et la cécité des autres, les compromissions des pouvoirs français et algérien (Charles Pasqua en prend pour son grade).
Des deux côtés de la Grande Bleue, les barbouzes jouent avec le feu et font le jeu des barbus.
Il faut s'accrocher un peu au début face à l'enchevêtrement des différents groupuscules et officines (DGSE, DRS, FIS, GIA, ...) mais on peut faire confiance à l'auteur pour ne jamais perdre son lecteur en chemin, pour expliquer encore et encore : sans aucune arrogance érudite, Frédéric Paulin fait preuve de pédagogie et nous éclaire le côté obscur avec intelligence et sans manichéisme facile.
Il nous suffit de se laisser guider par les personnages et une intrigue bien ficelée au suspense garanti, même si l'on connait la triste fin de cet épisode.
Episode, car il s'agit du premier tome d'une trilogie : espérons que la suite sera à la hauteur de ce coup de maître.
[...] Ce lien contre nature entre militaires et islamistes engendrera inévitablement le grand bordel. Le grand bordel, comprendre l’importation des problèmes algériens en France.
[...] Les hommes qui tiennent l’Algérie ont besoin que le chaos s’étende pour légitimer leur pouvoir.

Pour celles et ceux qui aiment les barbouzes.
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mercredi 17 octobre 2018

Qaanaaq (Mo Malo)


[...] Essentiel, pour un flic, son territoire.

Bon déjà faut pas prononcer Qaanaaq mais Hraanaak, même pas la peine d'essayer, c'est évidemment du groenlandais, enfin de l'inuit, bon du kalaallisut quoi.
Ensuite c'est qui ce nouvel auteur nordique, Mo Malø ? Et avec un ø barré ?
Et ben, accrochez-vous au traîneau, c'est le pseudo d'un petit frenchy bien de chez nous. Voilà qui fleure bon le plan marketing bien orchestré pour surfer depuis la banquise sur la vague du polar nordique.
Une fois passé l'arrière-goût de l'arnaque commerciale, reste un polar ethnico-nordique tout à fait honorable et dans la veine de ceux avec lesquels Olivier Truc (tiens, encore un frenchy) nous emmenait en Laponie.
Même si pseudo-Malo est aussi esquimau que je suis lapon, il s'y entend pour mettre en scène son flic danois d'origine inuit qui débarque donc au Groenland pour élucider l'une des rares affaires de la colonie du royaume. L'occasion de faire connaissance avec plusieurs facettes de la vie locale : plateformes pétrolières, magouilles politiques, velléités autonomistes, pseudo-Malo ratisse large.
[...] Et vous, qu’est-ce que vous venez faire ici ? insista-t-elle.
– Moi… ? Il hésitait. Il y avait tant de réponses possibles, la plupart impropres ou prématurées. Puis il se lança :
– Je viens coffrer un tueur en série.
[...] Tout n’était donc pas si apaisé qu’il y paraissait dans la lointaine province polaire de la bonne reine Margrethe.
Sans oublier de nous faire découvrir le passé d'un Groenland qui fut l'un des postes avancés de la lutte du Bien US contre le Mal bolchevique durant la guerre froide (guerre qui, au Groenland, portait bien son nom !).
Nous voici donc partis en traîneau pour explorer les souterrains de glace de Camp Century et les souvenirs de l'accident de Thulé.
[...] Une base souterraine creusée dans l’inlandsis, dotée de six cents missiles balistiques braqués sur Moscou.
[...] - C'est quoi , l'ukiaq ?
- Le jeune hiver, la première saison réellement froide des dix saisons inuites.
[...] - Il y a plus de cinquante mots inuits pour décrire la neige, lui avait expliqué Appu, en chemin.
Une balade touristique et superficielle mais un voyage gentiment organisé dans un pays particulièrement méconnu.

Pour celles et ceux qui aiment les esquimaux.
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L'île (Sigridur Hagalin Björnsdottir)


[...] Un seul instinct : se nourrir.

Sigridur Hagalin Björnsdottir voilà, c'est dit, enfin écrit du moins, Sigridur donc nous emmène sur son Île, l'Islande bien sûr.
Pour un étrange bouquin, une sorte de politique fiction, où l'île serait coupée du monde du jour au lendemain : plus d'internet, plus de téléphone, plus de GPS, bateaux et avions ne circulent plus ... un bug géant mais qui dure ...
Au début c'est presque amusant, tout au moins fort intéressant, de voir les îliens se dépatouiller avec leurs nouvelles conditions d'isolement.
L'auteure est une journaliste de métier et l'on a droit à une mise en page de la fonction politique, à la mode des séries nordiques : c'est fort instructif et au passage, on apprend plein de petites choses sur les islandais, très fiers de leur démocratie et de leur mode de vie civilisé.
Une écriture agréable et didactique qui nous fait découvrir les destins croisés de différents personnages pris au piège de tout un pays.
[...] Nous optons pour l'optimisme.Nous devons arrêter de répéter constamment que nous avons perdu le contact avec le monde extérieur. Il n'est pas sain de se concentrer sur ce qu'on a perdu. Au contraire, nous devrions proclamer : Nous avons retrouvé notre indépendance !Proclamons-le ensemble : Allez, l'Islande ! La salle reprend en chœur, les spectateurs assis devant leur télé font de même. Elin rit, ouvre grand ses bras, attrape la main de l'économiste et la lève bien haut, ensemble, nous en sommes capables ! Nous l'avons été jadis et nous le serons encore.
Mais bien vite le vernis démocratique de la civilisation islandaise vient à se fendiller ...
Les ressources de l'île sont limitées (habitants que nous sommes du reste de la planète, ne nous réjouissons pas trop vite de cette mésaventure islandaise ...) et les habitants coincés là-bas sont bien plus nombreux que ce que le caillou est en capacité de nourrir ...
La fable de Sigridur tourne alors au cauchemar et nous invite à mesurer le temps très court qu'il faut à notre humanité civilisée pour se retrouver propulsée au moyen-âge.
La seconde partie du bouquin (de plus en plus elliptique, comme si l'auteure devenait moins à l'aise avec le sinistre avenir qu'elle décrit) se termine sur une toute petite note d'optimisme qui ne suffira pas au lecteur pour oublier le goût très amer du breuvage islandais. On espère juste que Sigridur s'est montrée trop pessimiste et qu'elle a bien tort de nous imaginer une fin pareille.
[...] En temps de famine, l'unique objectif de l'être humain est la survie. L'ensemble de ses autres préoccupations est remisé, ses rapports sociaux sont entièrement gouvernés par un seul instinct : se nourrir.

Pour celles et ceux qui aiment l'Islande.
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vendredi 6 avril 2018

Sharko (Franck Thilliez)

[...] La mort leur souriait en ce moment même.

Il a suffit d'une critique téléramesque encore un peu plus arrogante, imbu(vable) et élitiste que d'habitude (de Marine Landrot, pour allonger la liste des critiques à éviter désormais) pour nous donner une furieuse envie de découvrir un auteur qu'on n'avait pas fréquenté jusqu'ici : Franck Thilliez.
Heureuse découverte (merci Marine pour ton vilain papier, sincèrement) parce que le polar des plages, Sharko, s'est avéré un excellent thriller de fort bonne facture, avec même quelque originalité puisque les 'meurtriers' sont ...des flics !
On ne vous en dit pas plus mais n'hésitez pas à suivre les 'conseils' de Télérama et emportez ce polar dans le métro ou sur les plages.

Pour celles et ceux qui aiment pas Télérama.
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mercredi 4 octobre 2017

Six Quatre (Hideo Yokoyama)

[...] Le six-quatre était la pire des affaires.

Un gros pavé ... captivant.
Une écriture très nippone et très analytique qui décortique tout menu et une intrigue policière et la société japonaise. Cette dissection minutieuse nous offre un voyage passionnant dans une province proche de la capitale (un Japon très centralisé visiblement, où Tokyo n'a rien à envier à Paris) où s'affrontent plusieurs directions policières et la horde des journalistes en quête de scoop.
L'intrication des vies privée et professionnelle et même l'emprise du professionnel sur le privé (logements, épouses, téléphones, ...), les relations hommes/femmes, le poids des rapports hiérarchiques et des codes d'une société très réglementée, les courbettes et les excuses publiques (le Japon c'est aussi beaucoup de monde dans peu d'espace, et pour tenir, tout cela demande quelque rigueur), voilà ce que, avec son gros polar,  Hideo Yokoyama nous propose de découvrir. Un sacré voyage en plein cœur du vrai Japon.
Côté polar, Six-Quatre, c'est le nom de code d'un ancien dossier, un cold case, celui de l'enlèvement d'une jeune fille avec demande de rançon. 'On' a visiblement bien merdé quelque part, la jeune fille est morte et le kidnappeur court toujours avec la rançon.
[...] Quatorze ans avaient passé depuis les faits. Le cas était exposé, donné en exemple de seule et unique affaire d’enlèvement suivi de meurtre qui se soit produit dans le pays sans qu’on ait pu mettre la main sur le criminel.
[...] Indiscutablement, le six-quatre était la pire des affaires que la police départementale de D eût connues. 
Nous voici donc plus de dix ans après, tout le monde espère le dossier bientôt enterré et voici que surgissent les mystérieuses Notes Kôda ...
L'inspecteur Mikami hésite, tiraillé entre son nouveau job de politicard (il est chargé des relations avec la presse) et son passé d'enquêteur (c'est un ancien de la Crim' et il avait participé à l'enquête 6-4). Un personnage complexe côté boulot, comme côté domestique (sa propre fille est en fugue, son couple part en vrille).
Un gros pavé, on l'a dit, et il faut donc un peu de persévérance pour franchir les premiers chapitres, apprécier le décorticage minutieux de Yokoyama et puis bien vite se laisser captiver par l'intérêt et de l'intrigue et du voyage et même surprendre par les rebondissements (mais oui, il y en a aussi et tout cela se conclut dans un final digne des meilleurs thrillers US !).
[...] Un drame riche en plans habiles et en stratagèmes.
L'humour n'est pas absent (même si l'on devine que plusieurs flèches nippones échappent à nos esprits occidentaux), comme ici à propos de la famille impériale :
[...] Le prestige, l’aura de mystère de la Maison se sont en bonne partie effacés ! Si cela continue, on en arrivera au niveau de la famille royale britannique, croyez-moi.

Pour celles et ceux qui aiment le Japon.
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jeudi 7 septembre 2017

Nulle part sur la terre (Michael Farris Smith)

[...] Les ennuis c'est toujours gros.

Le gars sort tout juste de prison après avoir payé sa dette à la société. Visiblement pas toute la société, puisque à la descente du car qui le ramène chez lui, il se fait rosser par des rancuniers.
La fille, elle, marche le long de la route avec un baluchon, tirant une petite fille par la main, fuyant on ne sait trop quoi non plus. Ce qui va lui arriver est encore pire que le tabassage du gars.
Et quand les destins de ces deux-là se croisent au milieu de nulle part,  Michaël Farris Smith est là avec ses pinceaux pour nous dresser le portrait de ces deux losers (et de quelques autres).
[...] Un type qu’a passé du temps en taule, on sait jamais trop dans quel état il en ressort. Parfois meilleur, parfois pire.
– Parfois pareil.
– Non, pas pareil.
[...] – Vous avez des ennuis ? » Elle hocha la tête et regarda la petite.
« De gros ennuis, si je me trompe pas, dit-il.
– Les ennuis, c’est toujours gros.
[...] Il y avait une pointe d’inquiétude dans sa voix. Il la reconnaissait pour l’avoir entendue chez des hommes qui savaient de quoi demain serait fait et qui savaient qu’ils ne pouvaient rien y changer.
[...] J’ai comme l’impression qu’il y a quelque chose dans l’air par ici. Quelque chose qui se trame. Je sais pas ce que c’est. Mais je le sens.
C'est noir mais c'est beau.

Pour celles et ceux qui aiment les coins perdus.
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Le diable en personne (Peter Farris)

[...] Mais qu'est-ce qui s'est passé ?

Une époque troublée après la Grande Guerre et la prohibition, un état du sud, la Géorgie et sa capitale gangrenée jusqu'à la moelle : voilà pour le décor (intéressant parce que pas si souvent monté sur scène et parce que l'auteur nous promène, mine de rien, au plus profond des forêts et des marais sudistes).
Une intrigue minimaliste (et assez convenue) où d'affreux jojos (jusqu'au maire d'Atlanta) trafiquent tout ce qu'ils peuvent : drogue, pétrole et jeunes filles.
Le diable en personne.
Mais ce qui fait le charme indéniable de ce bouquin de Peter Farris ce sont les personnages qu'il met en scène.
Léonard, un vieux bootlegger qui se promène en ville avec un mannequin de couture (sa femme n'est plus là) et qui fait pousser des épouvantails dans ses champs.
[...] Il est pas humain, celui-là ! C’est le diable en personne.
Et Maya, une petite pute tout juste échappée des griffes des méchants.
[...] Brune, coupe au carré, beaucoup de maquillage pour des yeux n’exprimant qu’un vague désintérêt vis-à-vis de tout ce qu’elle regardait. Aucune direction apparente à sa vie.
L'ami Farris se joue des clichés du roman noir et sait fort bien raconter son histoire à l'humour féroce.
On s'y délecte à voir d'affreux méchants dézingués par des gentils encore plus méchants quand on les a cherchés un peu trop.
[...] — J’ai cru que t’allais le descendre.
Leonard gloussa.
— Parce que j’ai l’air de descendre tous les types qui débarquent ici ? Mais sa tentative d’humour tomba à plat.
[...] Il serait en train de cramer que je lui pisserais pas dessus.
Une sorte de conte de fées au pays des vilains, une comédie à la Donald Westlake avec un peu de rigolade en moins et de romantisme en plus.

Pour celles et ceux qui aiment quand ça finit bien.
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lundi 17 juillet 2017

Kaboul Express (Cédric Bannel)

[...] Il a un plan. Quel plan ?

Il y a deux ans Cédric Bannel nous avait franchement bluffés avec son Homme de Kaboul qui nous emmenait avec intelligence au cœur d'un Afghanistan dont on parle beaucoup mais qu'on connait si peu.
Malheureusement depuis, Bannel semble avoir égaré la recette miracle et se perd dans des thrillers beaucoup plus conventionnels.
Pas inintéressants et toujours très agréables à lire mais la magie afghane n'est plus tout à fait là.
Voici donc une troisième aventure du qomaandaan Oussama Kandar et de sa désormais associée franco-française Nicole Laguna.
[...] — Oh, j'oubliais : le qomaandaan Kandar et ses principes moraux !
— Mes principes sont la seule chose que personne ne peut me prendre.
— Détrompez-vous, mon ami. De la vie aux principes, Allah peut reprendre tout ce qu'Il a donné.
Reconnaissons que même très conventionnelle, cette aventure est plus réussie que la précédente Baad, et que l'auteur se dépatouille habilement d'un sujet plutôt casse-gueule en nous démontant minutieusement les mécanismes d'un attentat des plus explosifs contre notre Douce France.
[...] — Attends ! Il y a le gamin. Il sait, lui !
Oussama et Chinar échangent un coup d'œil. Encore le garçon.
— Quel gamin ? Qu'est-ce qu'un gamin a à foutre avec ça ?
— C'est lui qui a tout préparé. Il a un plan.
— Quel plan ?
— Il l'a appelé Aube noire. Avec Merwais, ils vont frapper la France. Une attaque de plusieurs martyrs, avec des explosifs et des gaz toxiques.
Kaboul Express c'est le nom de la filière afghane qui alimente le monde en jeunes martyrs prêts à tout pour rejoindre les vierges promises.

Pour celles et ceux qui aiment les plans diaboliques.
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lundi 10 juillet 2017

Mör (Johanna Gustawsson)

[...] Va savoir quel goût ça a ?

La française Johana Gustawsson. va-t-elle renouveler le polar nordique ?
En tout cas le polar européen : née à Marseille, elle vit à Londres, avec un suédois ...
Rien d'étonnant à ce que son polar Mör cherche à mêler une série de crimes bien actuels (en Suède) avec des réminiscences de Jack l'Éventreur (à Londres évidemment).
[...] Elle a dit que tout était lié à Jack l’Éventreur.
Mör signifie tendre en suédois, attendrie, ... comme une viande goûteuse et bien savoureuse ...
[...] Maintenant, va savoir quel goût ça a ?
[...] Une fois que tu as goûté à la viande humaine, tu ne peux plus t’en passer.
De quoi se régaler avec ce thriller bien mené autour de personnages intéressants (et féminins) : fliquette, profileuse, ...
La virée dans le Whitechapel du XIX° n'est pas forcément très réussie (ni très utile) mais on ne s'y attarde pas heureusement, pour découvrir peu à peu et avec grand intérêt, une autre histoire et un autre passé beaucoup plus intéressants. Histoire(s) et passé(s) qui donneront tout leur sens à cette série de crimes ... et au titre du bouquin.
Johanna Gustwasson fait partie de la meute des Louves du polar, le collectif qui entend promouvoir les plumes féminines du polar français. Un polar français écrit au féminin que l'on commence à bien connaître ici.

Pour celles et ceux qui aiment les plaisirs de la chair.
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jeudi 6 juillet 2017

Dans les eaux du grand nord (Ian McGuire)

[...] Mais ça ne ressemble pas à une chasse à la baleine.

Depuis Moby Dick, on a comme une attirance un peu particulière pour les chasseurs de baleines et les glaces des pôles [1] [2].
Alors à l'appel du britannique Ian McGuire on répond 'partant' comme ces shetlandais sans travail :
[...] assez bêtes ou malavisés pour s’embaucher sur un bateau commandé par un homme dont la terrible malchance était aussi bien connue.
Et nous voici embarqués pour Les eaux du Grand Nord pour une aventure maritime qui bien entendu ne peut que mal se terminer.
[...] Je suis capitaine de baleinier, mais ça ne ressemble pas à une chasse à la baleine, Mr Sumner. Je peux vous assurer que ça ne ressemble pas à une chasse à la baleine.
[...] J’imagine que le Seigneur ne passe pas beaucoup de temps ici, dans les eaux du Nord, répond-il avec un sourire. Sans doute qu’il n’aime pas trop le froid.
Hommes et Nature rivalisent de sauvagerie dans cette aventure pleine de bruit et de fureur, les cris sont ceux des hommes et la colère celle des glaces.
[...] L’iceberg se déplace à la vitesse d’un homme qui marche d’un bon pas et, sur son passage, il racle la banquise et recrache des radeaux de glace de la taille d’une maison, comme des copeaux tombant des mâchoires d’un tour. La banquise tremble sous les pieds de Sumner.
L'humanité ne sort pas véritablement grandie de cette aventure sans héros et McGuire nous dépeint une Angleterre bien sombre au lendemain de la débâcle indienne.
[...] Personne n’en veut plus, de l’huile de baleine ; maintenant, il n’y en a plus que pour le pétrole, le gaz de houille, tu sais bien.
— Le pétrole, ça ne durera pas, réplique Brownlee. C’est juste une mode. Et les baleines sont encore là.


Pour celles et ceux qui aiment la viande de phoque crue.
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jeudi 18 mai 2017

Quand sort la recluse (Fred Vargas)

[...] Il voyait dans les brumes, tout simplement.

On l'a déjà dit et redit, c’est toujours un grand moment de plaisir annoncé et attendu que d’ouvrir un nouveau Fred Vargas. Que de retrouver le mystérieux et fantasque Jean-Baptiste Adamsberg et toute sa clique du commissariat du XIII°. Que d’avoir l’assurance d’apprendre tout un tas de choses sur on ne sait pas quoi encore mais on verra bien, ce sera forcément passionnant.
[...] — Je ne sais pas par où commencer. C'est très enchevêtré, les pensées primaires.
— Alors commencez par « Il était une fois ». Veyrenc dit qu'il y a une touche légendaire, avec ces recluses.
— Ah très bien, cela me va.
Quand sort la recluse est un épisode qui semble démarrer plutôt poussivement avec une sorte de pré-générique comme dans un film de James Bond pendant lequel Fred Vargas repositionne ses personnages et Jean-Baptiste au retour d'Islande [rappelez-vous]. On comprendra plus tard l'intérêt de replacer tout ce petit monde au commissariat du XIII°.
Et puis ça décolle en douceur, sans qu'on s'en aperçoive vraiment. Il faut alors s'accrocher fermement aux élucubrations du pelleteux de nuages.
Amateurs d'intrigues policières cartésiennes passez votre chemin.
Adamsberg va carrément nous inventer des meurtres et des criminels là où il n'y a rien, juste un vague article de presse sur le retour d'araignées venimeuses (les fameuses recluses).
[...] — Trois morts, c'est exact. Mais cela regarde les médecins, les épidémiologistes, les zoologues. Nous, en aucun cas. Ce n'est pas de notre compétence.
— Ce qu'il serait bon de vérifier, dit Adamsberg.
Comment donc a-t-il pu voir là quelque matière à enquête ?
C'est d'ailleurs la question que se posent tous les collègues de la brigade : faut-il suivre le fou clairvoyant sur cette piste qui ne rime à rien ?
[...] Cette confusion, Danglard et Retancourt la déploraient toujours. Chefs de file de la ligne pragmatique de la Brigade, tenants de la logique linéaire et de la rationalité, ils réprouvaient la manière dont Adamsberg avait conduit la journée et mené son enquête disparate et avare de mots.
Le roman prend alors toute son ampleur : tandis qu'Adamsberg flotte quelque part dans les brumes d'une improbable intrigue, floutée et incertaine, son équipe est déchirée entre ceux qui le suivent aveuglément et ceux qui ont peur que l'esprit de leur patron ne s'égare définitivement dans les limbes.
Fred Vargas et Jean-Baptiste Adamsberg touchent tous deux ici à une puissance évidente et une maturité indiscutable. Au fil des ans, l'amusante et pétillante magie Vargas des premiers ouvrages est peu à peu devenue un véritable paradigme poétique, capable de décrypter les brumes sous-jacentes à notre univers.
[...] - Proto-pensées ?
- Des pensées avant les pensées, vos " bulles gazeuses ". Des embryons qui se promènent et prennent leur temps, apparaissent et disparaissent, qui vivront ou mourront. J'aime bien ceux qui leur laissent leurs chances.
[...] D'aucuns disaient que l'on ne pouvait pas toujours savoir si le commissaire était en veille ou en sommeil, parfois même en marchant, et qu'il errait aux limites des ces deux mondes.
C'est bien là la substantifique moelle des romans de Dame Vargas, une fois qu'on a été piqué, on y revient, accro.
Mais n'oublions pas non plus le passé scientifique de l'auteure : archéozoologue ...
Comme dans tous ses bouquins, on va donc croiser tout un bestiaire : araignée recluse évidemment, mais aussi murène, merle, et que sais-je encore.
Et puis archéo-machin ? Oui, alors là aussi comme d'hab, on apprendra plein de trucs sur il était une fois ... mais chut, chez Vargas évidemment une recluse peu en cacher une autre, n'en disons pas plus.
En prime, une très belle fin ...
On souhaite à Dame Vargas de continuer à surfer sur un succès largement mérité.

Pour celles et ceux qui aiment les araignées.
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mardi 9 mai 2017

Profil perdu (Hughes Pagan)


[...] Il aimait. Il aimait tout en elle.

    L'auteur, le livre (300 pages, 2017) :

Coup de cœur de BMR et de MAM pour ce polar français : Profil perdu de Hugues Pagan, un ancien flic qui a troqué son flingue contre un stylo et qu'on n'avait pas vu dans les vitrines des libraires depuis de nombreuses années (il écrivait beaucoup pour la télé).

    On aime :

❤️ Un excellent polar à la française qui nous change des américains ou des nordiques.
❤️ Une élégance un peu sèche, un parfum un peu rétro (façon années 70), des personnages bien dessinés, une intrigue bien noire et un ton bien désabusé, une prose bien soignée et des dialogues bien tournés, qui nous prennent pour ne plus nous lâcher.

      L'intrigue :

Avec un héros (le flic Schneider) digne des meilleurs nordiques et américains.
[...] Il avait cessé de longue date d’essayer de comprendre Schneider. Personne de sensé ne pouvait comprendre Schneider. Tout au plus pouvait-on deviner sans trop de risque de se tromper qu’un jour ou l’autre, pour une raison ou pour une autre, l’inspecteur principal Schneider avait cessé d’avoir une existence propre.
[...] Vous êtes loin d’être un mauvais bougre, Schneider. Vous avez seulement l’art subtil de vous faire des ennemis mortels.
[...] Vous savez que vous êtes un drôle de type. Pas facile de faire le tour, même avec les deux bras et un radar. Schneider sourit. Il avait un curieux sourire, qui n’était pas dépourvu d’un certain charme.
[...] Depuis longtemps, Schneider avait abandonné la prétention stupide d’imaginer ce qui pouvait bien agiter le cœur des hommes.
[...] Mourir n’est pas compliqué. Ce qui est compliqué, c’est de vivre. Peut-être qu’il faut avoir des dispositions pour ça, ou bien avoir commencé jeune. – Comme le piano. Il acquiesça en silence.
En prime, une belle histoire d'amour aussi.
[...] L’amour peut parfois revêtir le tour d’une bouleversante alchimie, dès lors qu’on décide de ne plus le considérer comme une simple discipline gymnique.
Inutile de vous dire que l'on va très vite repartir 20 ans en arrière pour découvrir les bouquins précédents de cet élégant vieux monsieur tout de noir vêtu.

Pour celles et ceux qui aiment l'amertume d'un noir bien serré.
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Looping (Alexia Stresi)


[...] – C’est un poème, cette femme !

    L'auteure, le livre (264 pages, 2017) :

Encore un coup de cœur pour ce Looping, petit roman très frais de l'écrivain et actrice française Alexia Stresi.
Alexia Stresi se trouve être également la compagne de François Berléand : quel heureux homme si un peu du sang de la grand-mère Noélie coule dans les veines de la petite-fille !

    On aime :

❤️ Une feel good story légère et "enlevée".
❤️ Un superbe portrait de femme.
❤️ Une écriture sautillante et surprenante, toute en élégance.

      Le contexte :

La vraie fausse biographie de Noélie, la grand mère de l'auteur qui traversa le siècle dernier, deux guerres et la Lybie de Mussolini.
Une de ces italiennes qui quittèrent leur pays ...
[...] Voyager ne se faisait pas dans leur milieu, qui n’en était d’ailleurs pas un. Il était plus modestement condition. On n’était pas de condition à voyager, voilà tout. Émigrer, si, ça aurait pu.

      L'intrigue :

Sur fond d'Histoire sérieuse mais sans prise de tête (juste un peu d'intelligence curieuse), un superbe portrait de femme, aventurière, amoureuse, libre, indépendante, bref pas du tout à sa place dans son époque.
[...] Il suffit souvent de s’intéresser aux choses pour qu’elles deviennent intéressantes. Cette leçon simple peut remplir une vie.
Pour ce premier roman, Alexia Stresi réussit brillamment son brevet de voltige aérienne et son écriture sautillante et surprenante, toute en élégance, s'accorde à merveille avec le ton enjoué de son bouquin.
[...] – C’est un poème, cette femme !
Un poème, je n’aurais pas su. Un portrait fidèle, j’ai essayé.
On y croise même l'inventeur du Nutella !

Pour celles et ceux qui aiment s'envoyer en l'air.
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lundi 13 mars 2017

Le bureau des jardins (Didier Decoin)


[...] Ce qu’on apprend compte moins que la personne qui vous l’enseigne.

    L'auteur, le livre (377 pages, 2017) :

L'écrivain et scénariste Didier Decoin a eu la main heureuse avec ce titre énigmatique : Le bureau des Jardins et des Étangs
Et nous la main heureuse en piochant cette nouvelle japonaiserie dans une liste.

    On aime :

❤️ La plume de l'auteur : une écriture ronde et belle, à l'image des calligraphies de l'époque, au vocabulaire évocateur et riche, qui réussit même à éviter mes effets trop appuyés.
❤️ Une histoire et une écriture pleines de poésie, celle du monde flottant. Et le portrait d'une charmante dame de l'époque.

      Le contexte :

Quelques pages seulement et nous voici, telles les carpes dont il sera question, hameçonnés par cette belle littérature poétique que l'on croirait sortie tout droit d'un conte japonais mais qui est le fruit d'un gros travail de documentation de l'auteur sur le Japon de l'an mil, lorsque Kyoto s'appelait encore Heian-kyo, la capitale tranquille et paisible.

      L'intrigue :

Une belle histoire nous est contée, celle de Miyuki, la veuve d'un pêcheur chargé(e) d'approvisionner en brillantes et chatoyantes carpes les étangs de la capitale impériale.
[...] Miyuki avait laissé les villageois parler jusqu’au bout, lui conter la mort de son époux, enfin, ce qu’ils en savaient, très peu de chose en vérité, elle s’était contentée d’incliner la tête sur le côté comme si elle avait du mal à croire ce qu’ils lui disaient. Quand ils eurent terminé, elle poussa un cri étranglé et tomba.
[...] Les restes du pêcheur de carpes seraient brûlés sur un bûcher dressé à l’extérieur du village. Les os seraient retirés des braises en commençant par ceux des pieds et en finissant par ceux du crâne, et placés dans l’urne funéraire dans ce même ordre – ainsi épargnait-on au défunt l’inconfort et le ridicule de se retrouver la tête en bas.
Le départ depuis le petit village provincial pour livrer les dernières carpes pêchées, le rude trajet à travers la montagne enneigée, l'arrivée à la capitale au plus fort d'un concours de parfums ...
[...] – Tu sens ? chuchota-t-il à l’intention de son assistant. Kusakabe regarda autour de lui. [...]
– Si je sens quoi, sensei ?
– L’œuf. Enfin, il me semble.
– Le jaune ou le blanc ?
À Heian-kyo, Miyuki fera la rencontre du vieux Nagusa, noble intendant de la cour impériale, directeur du Bureau des Jardins et des Étangs.

[...] Nagusa, n’allait pas tarder à disparaître, il sentait que sa vie serait bientôt soufflée comme une chandelle qui papillote et s’éteint parce que, dans les profondeurs du Palais, un serviteur désireux de contempler la pleine lune a relevé un store et fait naître un filet d’air glacé et coupant qui ondule de couloir en couloir jusqu’à venir escamoter la petite flamme.
On regrette juste que tout cela soit un tout petit peu trop long, le temps sans doute de s'immerger dans les brumes de la culture nippone que Didier Decoin nous rend particulièrement accessible.

Pour celles et ceux qui aiment l'empire du soleil levant.
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lundi 9 janvier 2017

Le village (Dan Smith)

[...] L'arrivée de l'étranger allait semer le trouble.

Difficile de cartographier Le Village du britannique Dan Smith.
On a bien envie de parler de polar historique puisqu'il nous plonge dans les années 20, dans un empire soviétique déjà dévasté par une première guerre, par les erreurs de Lénine et maintenant celles de Staline.
Il s'agit tout aussi certainement d'un excellent nature-writing au cœur d'un hiver continental particulièrement bien rendu.
On pourrait même évoquer un polar ethnique tant la survie de ces hommes et femmes d'Ukraine dans ce froid inhumain relève de l'étrange.
Alors on se contentera de suivre bêtement l'éditeur qui a inscrit thriller sur la couverture de cette histoire de serial-killer qui commence un peu comme le Rapport de Brodeck : lorsque le Village découvre un homme à demi-mourant tirant un traîneau avec les corps de deux enfants à demi-dévorés.
[...] L'arrivée de l'étranger dans notre village allait semer le trouble. [...] Surtout s'ils voyaient ce que cet homme avait transporté sur son traîneau.
[...] Il y a des gens ... des gens tellement désespérés qu'ils feraient n'importe quoi pour survivre. Des gens affamés. Ce pays est passé par des moments - pendant les guerres, la famine - où les gens mangeaient tout ce qu'ils pouvaient. Et il y a aussi des gens méchants.
La cruauté, la peur et la bêtise humaines feront le reste et la chasse à l'homme commence. Ou plutôt, les chasses à l'homme puisque chacun semble poursuivi à son tour, qui par les villageois, qui par ses démons, qui par le tueur, qui par les brigades communistes, ...
Une histoire éprouvante et glaçante où l'on patauge dans la neige épaisse, les peurs les plus profondes et les instincts les plus bas, dans une ambiance proche du roman d'Ignacio Del Valle.
Blanche est la neige, noire est l'histoire.
On regrette cependant un style un peu ampoulé et formel où l'auteur nous détaille les affres et les dilemmes de son héros de manière beaucoup trop explicative : une écriture plus épurée et plus elliptique aurait été tout aussi efficace.

Pour celles et ceux qui aiment les hivers rigoureux.
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samedi 24 décembre 2016

Code 93 (Olivier Norek)

[...] Ce soir-là, savais-tu qui était derrière le masque ?

Submergé par les hordes vikings venus du nord, délaissé au profit de rivages plus exotiques, le polar français a bien du mal à sortir la tête du lot.
Alors saluons bien bas le toulousain Olivier Norek qui a su nous accrocher dès les premières pages de son Code 93.
Ancien flic du 9-3, ancien de l'ONG Pharmaciens sans frontières, le camarade Norek a dans ses valises de quoi donner corps à de beaux polars.
Avec un personnage bien dessiné, un flic solitaire comme on les aime, l'âme blessée mais le flair affuté : voici le capitaine Victor Coste.
[...] Il but un café amer en grimaçant, adossé à son frigo sur lequel un Post-it « acheter du sucre » menaçait de se décoller. Dans le silence de sa cuisine, il scruta par la fenêtre les immeubles endormis.
[...] En temps normal, l’accoutrement dans son ensemble, mais surtout le pull nordique à motifs flocons de neige, version Sarah Lund dans The Killing, auraient pu offrir à Ronan un crédit illimité de vannes lourdes.
[...] Il commençait à se sentir comme une caricature de flic télé et, il le savait, ce n’était pas une bonne chose.
Ce Code 93 démarre fort avec des cadavres un peu étranges qui vont même se réveiller pendant l'autopsie sur la table en inox de la morgue.
[...] Dans la même semaine Coste se tapait deux meurtres inhabituels, mis en scène, visibles et médiatisés. Un émasculé et un brûlé vif, ou, au choix, un zombie et une autocombustion.
[...] Tu vois quand même que se profile une des affaires les plus merdiques de ma carrière.
Ce Code 93 est aussi une intrigue à tiroirs (et pas que ceux de la morgue) qui va nous faire découvrir de sombres pratiques statistiques policières et de plus sombres pratiques encore chez quelques nantis.
[...] Planquer des vols à l’étalage ou des petits consommateurs de shit, c’est pas vraiment compliqué, tout le monde s’en moque, mais pour planquer des cadavres, c’est une autre organisation. Il a donc fallu trouver une nouvelle appellation. Le Code 93.
[...] Vous jugez, ou vous écoutez ?
– Les deux sont indissociables.
Une écriture soignée et bien tournée, sèche et nerveuse, de courts chapitres bien rythmés comme il convient à l'ambiance.
On regrette juste de temps à autre quelques 'bonnes formules' un peu trop voyantes.
[...] L’amour ça déborde comme un coloriage d’enfant.
[...] La soirée s’éternisa et les consonnes disparurent au fur et à mesure des discussions.
Même si l'intrigue n'hésite pas à ratisser un peu large et si aucun cliché ne nous est évité, ce Code 93 est de la belle ouvrage où Norek tisse sa trame en utilisant plutôt habilement toutes les ficelles du genre. Un auteur certainement plus toulousain que banlieusard mais qui nous épargne l'inévitable couplet rap sur le 9-3.
Promesse honnêtement tenue : on tient là un bon filon, franco-français, bien de chez nous, et c'est assez rare pour ne pas passer à côté.
Fort heureusement, on avait cette fois pris soin de commencer par le premier épisode : la suite est donc à venir !

Pour celles et ceux qui aiment les flics de banlieue.
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