samedi 31 octobre 2020

Tragédie à l'Everest (Jon Krakauer)

[...] J’avais passé moins de cinq minutes sur le toit du monde.

[...] En mars 1996, le magazine Outside m’envoya au Népal pour participer à une ascension de l’Everest et en faire le récit. 
En 1852, Sikhdar , un arpenteur indien au service de la couronne britannique mesure pour la première fois la hauteur du nouveau toit du monde. 
[...] L’explorateur américain Robert Peary avait annoncé qu’il avait atteint le pôle Nord en 1909. Roald Amundsen avait mené une expédition norvégienne au pôle Sud en 1911. L’Everest, le « troisième pôle », devenait l’objectif le plus convoité des explorateurs terrestres. 
 Les premiers au sommet furent en 1953, Edmund Hillary et le sherpa Tensing Norgay :
[...] Cent un ans s’écoulèrent après la découverte de Sikhdar avant que le sommet soit finalement atteint. Quinze expéditions s’étaient succédé et vingt-quatre hommes avaient perdu la vie. 
En 1996, les expéditions "commerciales" sont devenues monnaie courante (mauvais jeu de mots) et l'on peut se faire amener à l'altitude de croisière des avions pour environ 65.000 dollars (et deux mois de congés). 
Au printemps 1996 il y avait quatorze cordées et plus de 300 tentes au camp de base à 5.300 mètres. 
Jon Krakauer accompagne l'une de ces cordées. 
On connait désormais l'issue de la tragédie que l'on a pu voir au cinéma en 2015 dans le film de l'islandais Baltasar Kormakur : 8 morts ce jour-là perdus en plein blizzard et tempête de neige à 8000 mètres. La saison fut l'une des plus meurtrières (sans compter les amputations de doigts ou de nez). 
Jusqu'où peut aller la folie des hommes ? 
Krakauer nous en donne un assez bon aperçu, même s'il se perd un peu parfois (mais jamais trop longtemps) dans les justifications et explications pas très utiles rétrospectivement : qu'est-ce qui a foiré ? qui a merdé ? etc ... 
Il souffre un peu du complexe du survivant, on le comprend. 
[...] Au printemps 1996, l’Everest tua en tout douze hommes et femmes. Ce fut la pire saison depuis que des alpinistes vont sur cette montagne, c’est-à-dire depuis soixante-quinze ans. 
[...] Une tragédie de cette importance était prévisible étant donné le nombre d’alpinistes si peu qualifiés qui se rendent en foule sur l’Everest de nos jours. 
[...] Entre 1921 et mai 1996, 144 personnes sont mortes pour 630 ascensions réussies, soit une sur quatre. 
Et puis là-haut on est bien loin de la solidarité entre sportifs, que ce soit entre les cordées concurrentes ou même au sein d'une même équipe : des pieds à la tête, le corps va si mal que c'est plutôt chacun pour soi. 
Et que dire de la satisfaction de ceux qui arrivent au sommet ? 
Le froid, la soif, l'épuisement, les engelures, la faim, la fatigue, le sommeil, le manque d'oxygène, ... les zombies prennent une photo rapide et hagards, entament la redescente au plus vite. 
Trop tard pour certains qui n'arriveront pas au camp. 
[...] Dans ces conditions, je sentais que j’avais froid, que j’étais fatigué, et rien d’autre. 
[...] J’avais passé moins de cinq minutes sur le toit du monde. 
❤️ Paradoxalement, le récit est à la fois une triste peinture de cette folie meurtrière et un formidable roman d'aventures hors du commun.

Pour celles et ceux qui aiment la montagne, même en colère.
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BD : La trilogie Nikopol



La récente exposition Enki Bilal à Landerneau aura été l'occasion de renouer avec les BD de cet auteur et notamment la Trilogie Nikopol : La Foire aux Immortels, la Femme Piège et Froid Equateur.
Rappelons nous que ces trois albums ont été écrits respectivement, en 1980, 1986 et 1992 ! 
Pourtant ils n'ont pas pris une ride, ce doit être ça le talent. 
Enfin si, une ride tout de même : Bilal projette un futur lointain en ... 2023. Aïe, là ça fait mal et on se dit que si les albums n'ont pas vieilli, nous si ! 
Trois beaux épisodes pour des dessins superbes qu'on ne présente plus et une histoire qui, ma foi, à la relecture tient franchement la route.
Bilal signe les deux, scénario et dessin, ce qui est assez rare dans le monde de la BD. 
Une histoire bourrée d'humour (les aliens qui jouent au Monopoly au-dessus de Paris !) et une critique acerbe de notre monde courant à sa perte. 
À relire impérativement, il ne vous reste que peu de temps avant 2023 !
Pour celles et ceux qui aiment les belles images et les belles histoires.
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samedi 24 octobre 2020

Sorbonne plage (Edouard Launet)

[...] Le pedigree des personnages.

Sorbonne plage de Edouard Launet (journaliste scientifique) : voici un excellent et opportun contrepoint au gros album sur La Bombe dont on parlait ici même il y a quelques jours. 
Ce roman historique est en quelque sorte le point de vue 'français' sur la naissance de cette bombe atomique.
Un point de vue d'autant plus intéressant et original que l'auteur a choisi de nous retracer cette histoire (une "histoire qui commence bien et qui finit mal" comme chacun sait) à travers le prisme des vacances que nos scientifiques allaient passer régulièrement en Bretagne ! Savoureux. 
Un angle d'attaque où, de l'aveu même d'Edouard Launet, il peut 
[...] sembler excessif d'aller traquer les prémices de la catastrophe jusque dans les balades en mer et les photos de famille, de donner un arrière-plan dramatique à chacune de ces anodines scènes de vacances. 
[...] Ces images sont en effet bien banales si l'on fait abstraction du pedigree des personnages qui les composent.
Pedigree, voilà bien un mot-clé : Launet nous décrit par le petit bout de la lorgnette et de l'historiette, le microcosme très fermé de ces universitaires bardés de diplômes et de prix Nobel, la double-crème de l'intelligentsia française. 
Aveuglés par leur arrogance, ils refuseront de voir les conséquences de ces recherches, tout comme ils ne verront pas venir les américains qui les devanceront dans la course à la bombinette. 
Avec cette peinture acide et désabusée, on n'apprendra pas grand chose sur l'histoire de la bombe (l'album déjà évoqué est clairement plus instructif sur ce plan) mais beaucoup sur l'exception intellectuelle franco-française.
Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
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BD : La bombe



La Bombe : plusieurs scénaristes (dont le journaliste Laurent-Frédéric Bollée), un dessinateur québécois (Denis Rodier), le parrainage du Monde et plusieurs années de travail pour retracer dans ce gros album de 500 pages l'histoire (que dis-je ! l'Histoire) de la bombe atomique.
Tout le monde est au rendez-vous, des mines du Katanga belge à Los Alamos en passant par Narvik et la bataille de l'eau lourde, tout le monde est convoqué : Einstein, Oppenheimer, Fermi, Heisenberg, ... et toux ceux dont l'Histoire a oublié les noms comme ce général Groves directeur du projet Manhattan. 
Très vite la course poursuite est lancée (dès avant 1940) et la BD se lit comme un thriller alors que chacun connait pourtant le sinistre dénouement le 6 août 1945 à 8h15. 
L'histoire est vue du côté US et le bouquin permet de voir comment les américains basculent peu à peu d'une arme de dissuasion face à l'Allemagne nazie (vaincue en 1940) à une arme de domination mondiale ("testée" en 1945, et plutôt deux fois qu'une), une arme qui ne modifia pas vraiment le cours de la guerre mais qui changea assurément le monde. 
Un album documentaire de référence où les auteurs arrivent à faire passer suffisamment d'émotion pour nous emporter avec le souffle de cette bombe et de cette Histoire.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
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Le grand jeu (Peter Hopkirk)


Le Grand Jeu
de Peter Hopkirk
Après les Alpinistes de Staline, on poursuit notre découverte de cette région méconnue qu'est l'Asie Centrale : le Grand Jeu, c'est celui de la rivalité entre les empires britannique et russe tout au long du XIX° siècle pour la maîtrise de ces montagnes inhospitalières et de ces rivières infranchissables qui donnaient accès aux Indes. 
[...] Jusqu’alors, les stratèges de Londres et de Calcutta considéraient les grandes montagnes au nord des Indes comme impénétrables.
[...] Les renseignements militaires, généraux et topographiques recevaient de temps à autres l’aide – non officielle – de jeunes officiers entreprenants et d’autres explorateurs.
[...] Les Russes s’inquiétaient des activités menées par des officiers, explorateurs et autres voyageurs britanniques dans une région qu’ils en étaient arrivés à considérer comme faisant partie de leur sphère d’influence.
Le bouquin de P. Hopkirk retrace ces années de guerre froide avant l'heure, entre petits espionnages entre amis et vrais massacres entre ennemis qui façonnèrent notre monde actuel des Balkans à l'Afghanistan et même jusqu'au Xinjiang des Ouïghours : l'auteur ne manque pas une occasion de tracer des parallèles ou des transversales avec les événements de nos siècles plus récents.
[...] Il faudrait encore un siècle – l’hiver 1979 – pour que les troupes et les blindés russes ne franchissent l’Oxus et ne pénètrent en Afghanistan.
Le gros pavé de 600 pages pourrait être indigeste mais non, P. Hopkirk sait nous faire partager avec élégance la passion de ces explorateurs intrépides qui parcouraient ces mondes inconnus pour la gloire (parfois !) de leurs Empires respectifs. 
Loin du pensum historico-géo-politique que l'on pouvait craindre, l'écriture est fluide et la lecture agréable : nul besoin de prendre des notes pour se rappeler les noms de tous les acteurs, les dates de tous les événements ou même les emplacements de toutes les villes.
L'auteur est un bon pédagogue et l'Histoire y est expliquée comme un roman d'aventures. 
Les plus curieux se doteront tout de même de quelques cartes pour mieux 'visualiser' la région : tout le monde a entendu parler de Samarcande et des routes de la soie mais personne ne sait trop où situer cela sur une carte. 
C'est passionnant comme un roman d'aventures et instructif comme une leçon de géopolitique. 
On s'en doute, la couronne britannique ne sort pas vraiment grandie de tout cela ... Quels dégâts aura donc produit la colonisation occidentale !
Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
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Terres brûlées (Eric Todenne)


[...] Une frontière, au milieu du village ?

Nous voici repartis à Nancy avec le duo qui se cache derrière le pseudo d'Eric Todenne  : le vosgien Eric Damien et l'espagnole Teresa Todenhoefer qui vivent en Allemagne. 
Avec ce nouveau polar, Terres brûlées, on retrouve la recette du précédent épisode : le flic à l'ancienne Andreani, amateur de jazz, désabusé et un peu alcoolisé, plus vraiment de son époque, qui a la mauvaise habitude d'enquêter hors des clous, remuant d'anciennes pages sombres de notre passé. 
Après l'Algérie, il sera question cette fois d'Alsace et de Lorraine lorsque les frontières passaient au beau milieu des villages de Moselle, faisant d'anciens voisins de nouveaux ennemis. 
 [...] Bon, la limite, c’était la rivière. Rive gauche, la France, rive droite, l’Allemagne. 
— Une frontière, au beau milieu du village ? 
— Oui, c’était comme ça par chez nous. " 
[...] Et c’est reparti comme en 1914, nez à nez avec leurs voisins d’en face. Parfois même des cousins. Alors j’vous raconte pas, après la guerre, ça pas été joli, joli." 
[...] On essayait de ne plus trop y penser, à cette foutue guerre. Les boches avaient disparu, la douleur s’estompait lentement, mais les cicatrices ne voulaient pas se refermer." 
À l'occasion d'un incendie d'apparence anodine, l'inspecteur Andreani va rouvrir d'anciennes blessures mal refermées ... 
On retrouve avec autant de plaisir le flic solitaire et ses compagnons : la psy, son collègue "geek" et bien sûr le bistrotier lettré du Grand Sérieux, un bar qui existe pour de vrai à Nancy. 
Une enquête sans esbroufe ni tapage, qui prend son temps, c'est assez rare dans le polar d'aujourd'hui.
Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
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Les disparus de la lagune (Donna Leon)


[...] Une île, on ne peut y garder des secrets.

    L'auteure, le livre (360 pages, 2018, 2017 en VO) :

Avec Les Disparus de la LaguneDonna Leon l'américaine qui adopta Venise, arrive encore à se renouveler.

    On aime :

❤️ Voguer à la rame entre les hauts fonds de la lagune : parmi les plus belles pages écrites par l'auteure.

      Le contexte :

On retrouve bien sûr l'un de nos commissaires préférés Guido Brunetti qui, cette fois, a besoin de prendre du repos et se réfugie seul sur une île de la lagune, loin de la foule et des tracas vénitiens.
[...] Je passe mes journées à faire de l'aviron ou de la bicyclette, donc je n'ai pas beaucoup de temps pour réfléchir, pour réfléchir sérieusement, et ça me plait bien.

      L'intrigue :

Cela nous vaut quelques unes des plus belles pages écrites jusqu'ici par Donna Leon où Brunetti goûte tranquillement les charmes de l'été et vogue à la rame vénitienne entre les hauts fonds.
Il faudra même attendre la moitié du bouquin pour que l'intrigue se noue lentement avec un cadavre retrouvé noyé (mais on serait volontiers resté à ramer au soleil jusqu'au bout !).
[...] Les autres ont changé de sujet. J'ai senti confusément qu'il y avait là quelque chose qu'un étranger ne devait pas savoir. Ce fut juste une fausse note et je n'y ai pas prêté attention sur le moment. Mais une île, c'est tout petit, et on ne peut y garder des secrets.
Un épisode un peu dans la veine de Requiem pour une cité de verre (2006).
Pour celles et ceux qui aiment Venise.
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Fille de l'air (Fiona Kidman)


[...] Je vis un rêve.

    L'auteure, le livre (480 pages, 2017, 2013 en VO) :

Fille de l'air, de la néo-zélandaise Fiona Kidman : la véritable histoire, à peine romancée, de Jean Gardner Batten une pionnière de l'aviation en solo.

    On aime :

❤️ Une histoire légère mais prenante, écrite résolument au féminin.
❤️ Le très beau portrait d'une femme qui aura traversé les déserts et les océans, le siècle, une grande dépression et deux guerres mondiales.

      Le contexte :

Douée pour le piano et la danse, elle ne rêvait que d'une chose : voler, voler et battre des records, voler et devenir célèbre.
À force de courage et d'obstination, contre les vents, l'adversité et même son entourage (seule sa mère la soutenait) elle arrivera à ses fins, pulvérisera bientôt les records tant masculins que féminins et connaîtra enfin la célébrité, celle que l'on surnomma la Garbo des airs ou encore Hine-o-te-Rangi, la fille des cieux en maori.
[...] Je vis un rêve. Mais c'est un rêve que j'ai fabriqué moi-même."

      L'intrigue :

L'histoire d'une jeune femme intrépide et indépendante (elle n'a que 25 ans quand elle réussit enfin le trajet Angleterre-Australie en moins de 15 jours), à une époque insouciante et un peu inconsciente (l'aventurière s'est quand même crashée au Pakistan entre chameaux et tribus baloutches!).
[...] - Ne fais pas l'idiote, ma chérie. Les filles ne volent pas."
Mais des femmes qui pilotent des avions, il y en avait, Jean le savait, et elle en ferait partie."
Le voyage à ses côtés est instructif et amusant qui nous fait découvrir ces drôles d'aristocrates néo-zed perdus à l'autre bout du monde, loin de leur chère patrie britannique.
[...] - Cesse de hurler, Jean. Nous sommes britanniques. Les Britanniques ne pleurent pas."
Jean Batten réalisa son rêve mais la seconde guerre mondiale changera la donne et elle connaîtra une fin un peu triste, seule et oubliée, loin des feux de la rampe. Sic transit ...
Un bouquin qui rappelle un peu le Looping de l'italienne Alexia Stresi (excellent, lui aussi !).

Pour celles et ceux qui aiment avoir la tête dans les nuages.
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lundi 24 août 2020

Les alpinistes de Staline (Cédric Gras)


[...] Une vaste entreprise de désacralisation du ciel.

Les alpinistes de Staline de Cédric Gras (un écrivain voyageur, familier de la Russie) : un roman 'historique' qui retrace de manière passionnée et passionnante, la folle destinée de deux frangins, Evgueni et Vitali Abalakov qui, dans les années 30, crapahutèrent sur tous les sommets d'Asie centrale pour y planter le drapeau rouge. 
À travers leurs folles équipées, ce sont les années noires de l'URSS qui défilent, les années des purges staliniennes dont les frères Abalakov ne sortiront pas indemnes malgré leur dévouement à la Grande Cause. 
[...] Je crois qu’ils souhaitaient sincèrement porter le socialisme à ses sommets.
L'auteur sait s'effacer derrière son sujet et ses héros et nous livre un passionnant feuilleton à multiples rebondissements alpins, culturels et politiques. 
[...] Ils racontent l’URSS, par le prisme des neiges.
Le lecteur occidental curieux y découvre également la géographie de ces régions : 
[...] Nous ignorons le Caucase, les Tian Shan et le Pamir. Nous avons fait de l’Eurasie la face cachée de la Terre, un monde absent de notre carte mentale. Alors, il s’appelait URSS…

Pour celles et ceux qui aiment les montagnes.
à suivre avec Alpinistes de Mao du même auteur.
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jeudi 7 mai 2020

Un travail à finir (Eric Todenne)


[...] Meurtre dans une maison de retraite.

Agréable découverte que ce polar écrit à quatre mains et deux cerveaux par le vosgien Eric Damien et l’espagnole Teresa Todenhoefer qui vivent tous deux en Allemagne.
Un travail à finir se déroule à Nancy (le bar Au grand sérieux existe pour de vrai dans la vraie vie) et nous permet de découvrir un flic que l’on aura plaisir à suivre de nouveau (chic, d’autres épisodes sont déjà parus) : Andreani, partagé entre jazz et musique classique, désabusé mais pas trop alcoolisé, un dinosaure plus vraiment de son époque, épaulé par le seul collègue capable de supporter ses mauvaises humeurs et ses écarts de conduite.
Pour ce numéro, les auteurs ont choisi de rouvrir quelques plaies mal refermées après la Guerre d’Algérie.
Soixante après, les survivants de l’époque sont en maison de retraite et commencent à quitter la scène.
Certains pas vraiment de leur plein gré ...
[...] Le fait certain, c’est qu’il y avait eu homicide. Meurtre dans une maison de retraite. Un bon titre pour un roman d’Agatha Christie. 
Lourdier, le vieillard que l’on a décédé s’avère bien étrange : d’étranges tatouages et pas de numéro de sécu, depuis 1958 il n’existe pas ou plus.
Voilà de quoi exciter la curiosité d’Andréani alerté par sa fille qui travaillait à la maison de retraite.
[...] Lourdier était passé du statut de pensionnaire d’une maison de retraite décédé accidentellement à celui d’ancien militaire condamné qui avait disparu dans la nature pendant plus de cinquante ans.
[...] On ne disparaît pas pendant plus de cinquante ans sans une bonne raison.
[...] Les fantômes du passé refaisaient surface, et nul n’avait envie de ressortir les cadavres du placard où ils prenaient la poussière depuis des décennies.
[...] – Une vengeance ? – Pourquoi pas ? – Soixante ans plus tard... Je sais que c’est un plat qui se mange froid, mais là... 
Qui donc ruminait sa vengeance depuis soixante ans ?
Quels crimes avaient commis Lourdier en Algérie ?
Pourquoi son dossier militaire est-il toujours classé secret défense après si longtemps ?
On suit Andreani dans cette enquête difficile qui nous fera (re)découvrir les côtés sombres de notre Histoire et ses ramifications longtemps après les accords d’Evian.
Un polar plutôt intimiste et pas tape-à-l’œil, à l’ancienne pourrait-on dire.
Des personnages réussis, une intrigue captivante, une lecture agréable avec un dénouement étonnant, peu commun dans le monde du polar, mais parfaitement maîtrisé par les deux auteurs.
On repassera par Nancy très bientôt et ce sera pour Terres brûlées.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire contemporaine.
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samedi 2 mai 2020

La peste (Albert Camus)

[...] Fermez la ville.

La peste d’Albert Camus.
C’était évidemment LE livre à lire ou relire en cette période.
Mais au-delà de l’opportunisme de circonstance, ce classique réserve au lecteur deux excellentes surprises.
En premier lieu, la redécouverte d’une écriture résolument moderne qui n’a pas pris une ride depuis 1947.
Le ton neutre et un détachement critique font de ce récit une chronique presque journalistique des événements d’Oran (Camus s’est inspiré de petites épidémies de peste qui ont eu effectivement lieu à Oran et Alger dans les années 40).
Et puis, il y a bien sûr le sujet.
L’auteur lui-même ne s’est pas caché d’une certaine analogie avec la peste brune apportée par les nazis, même s’il entend bien dépasser cette allégorie pour dépeindre la condition humaine face à l’épidémie qui met chaque homme devant responsabilités à l’heure des choix.
Mais aujourd’hui, le récit entre en résonance parfaite avec le confinement que nous vivons.
Et cela d’autant plus si l’on veut bien se rappeler quelques dérives de l’Histoire : les délations pour dénoncer son voisin, les laissez-passer et les couvre-feu, les patrouilles, ...
Même si les causes de la peste brune (d’origine bien humaine celle-là) et celles de la pandémie actuelle sont fondamentalement différentes.
[...] Pendant quelques jours on compta une dizaine de morts seulement. Puis tout d’un coup, elle remonta en flèche. Le jour où le chiffre des morts atteignit de nouveau la trentaine, Bernard Rieux regardait la dépêche officielle que le préfet lui avait tendue en disant : « Ils ont eu peur. » La dépêche portait : « Déclarez l’état de peste. Fermez la ville. »
[...] Les journaux publièrent des décrets qui renouvelaient l’interdiction de sortir et menaçaient de peines de prison les contrevenants. Des patrouilles parcoururent la ville.
[...] La plupart étaient surtout sensibles à ce qui dérangeait leurs habitudes ou atteignait leurs intérêts. Ils en étaient agacés ou irrités et ce ne sont pas là des sentiments qu’on puisse opposer à la peste. Leur première réaction, par exemple, fut d’incriminer l’administration. 
Autant de bonnes raisons de relire ce classique malheureusement pas démodé.

Pour celles et ceux qui aiment les grands classiques.
L'article du Monde sur le regain de popularité de ce roman en temps de pandémie.

vendredi 1 mai 2020

Le disparu du Mékong (Marc Charuel)

[...] Tout avait foiré.

Un écrivain français jusqu’ici inconnu de nos services : Marc Charuel et un thriller Le disparu du Mékong.
Charuel nous emmène au Vietnam, à Ho Chi Minh City pour être précis (l’ancienne Saïgon) et on avait fort envie de retrouver pour quelques pages, le marché Bên Thành ou la rue Đông Khởi.
D’autant que l’intrigue ressemblait fort à une version asiatique du Bureau des Légendes : un agent français a disparu de Saïgon sans explications (enlevé ? par qui ?) et la DGSE envoie un autre agent à sa recherche.
Un journaliste utilisé en free-lance par les barbouzes du boulevard Mortier, un reporter de guerre qui, dans sa jeunesse, avait couvert la fin de guerre américaine.
Une sorte de double de Marc Charuel lui-même, parti à la chasse aux souvenirs indochinois.
Las, le disparu reste introuvable et tout le monde tourne en rond à sa recherche : DGSE, services secrets viets, CIA, espions chinois.
[...] Tout avait foiré. Les emmerdements s’accumulaient. 
L’intrigue s’emberlificote à loisir : un troisième agent est envoyé par la DGSE pour éliminer les deux premiers !
[...] De mémoire, jamais un agent en fuite n’avait été certainement autant traqué. Les Français, les Chinois, les Viêts et les Américains… Ça faisait beaucoup !
[...] Ça faisait depuis quelques jours un sacré paquet de macchabées dans le coin : un agent du TC2, des opposants au régime, un journaliste japonais, le représentant de la CIA et maintenant un diplomate français ! 
Qu’avait donc découvert le disparu pour mettre ainsi en émoi tout le petit monde du renseignement ?
Que traficotent les chinois et certains vietnamiens, officiellement ennemis héréditaires ?
[...] Oui, l’ennemi. Héréditaire. Nous avons mis cent ans à nous débarrasser des Français. Une dizaine des Américains, mais mille des Chinois. Et les voilà qui reviennent. 
Malheureusement, l’écriture de Charuel est aussi brouillée et approximative que son intrigue. Tout cela manque de tenue, la forme comme le fond, et on s’agace même des grossièretés viriles à répétition.
Reste une petite visite rapide du Vietnam et de la situation actuelle.

Pour celles et ceux qui aiment le Vietnam.

dimanche 19 avril 2020

L'attaque du Calcultta-Darjeeling (Abir Mukherjee)

[...] Qu’est-ce que je fais là, dans ce pays ?

On est habituellement pas trop fan des polars ‘historiques’ mais on n’a pas regretté l’exception faite pour ce polar (premier d’une série) de Abir Mukherjee : L’attaque du Calcutta-Darjeeling
D’abord parce que si Mukherjee nous emmène loin en Inde à Calcutta, il ne remonte pas très loin dans le temps : 1919, la Grande Guerre vient juste de se terminer, pas mal de britanniques essayent de se refaire une vie (et une bonne fortune) dans les colonies d’un Empire pourtant déjà à l’agonie.
♥ Ensuite parce que l’auteur n’est pas tout à fait ordinaire : c’est un écossais (d’origine indienne bien sûr) et il profite de son bouquin pour nous détailler la fin de l’Empire indien en égratignant généreusement ses concitoyens ‘anglais’ à l’arrogance typique des colons.
Son regard caustique, acerbe, presque cynique sur le racisme des britanniques et plus généralement l’Inde politique et sociale de cette époque est tout simplement passionnant.
[...] On trouve une arrogance particulière chez l’Anglais de Calcutta qui n’existe pas dans beaucoup d’autres postes avancés de l’Empire. Elle vient peut-être de la familiarité. Après tout, les Anglais sont au Bengale depuis cent cinquante ans et semblent considérer les indigènes, notamment les Bengalis, comme assez méprisables.
[...] En Inde, on dirait que même la loi et l’ordre sont subordonnés à la dure réalité de la race.
Le cas des métis anglo-indien (les tchee-tchee) est également évoqué de même que de curieux parallèles avec la situation irlandaise des îles britanniques.
Côté histoire policière, Wyndham, un ancien de Scotland Yard, vient d’arriver dans une Calcutta trop chaude et trop humide. Sa vie a été ravagée par la Guerre, il est devenu opiomane.
[...] Qu’est-ce que je fais là, dans ce pays où les indigènes vous méprisent, où le climat vous rend fou et où l’eau peut vous tuer ? 
Accompagné d’un sergent indien (habile personnage) il va lui falloir démêler le meurtre d’un haut fonctionnaire britannique retrouvé égorgé dans une sombre ruelle aux portes d’un bordel et l’attaque du train où rien n’a été volé et personne n’a été blessé.
[...] C’est pourquoi l’assassinat de MacAuley a fait tant de bruit. C’est une attaque sur deux niveaux. D’abord elle nous montre que certains Indiens au moins ne se considèrent plus comme inférieurs, au point de réussir à assassiner un membre aussi en vue de la classe dominante, et ensuite parce qu’elle détruit la fiction de notre supériorité. 
Ces deux affaires sont-elles liées, s’agit-il de crimes crapuleux ou d’attaques terroristes à l’heure où le mouvement pour l’indépendance prend de l’ampleur ?
Cette lente enquête (il faudra attendre les dernières pages pour avoir le fin mot des deux ou trois histoires que l’on croise) est l’occasion d’une immersion instructive dans l’Inde de cette époque.
Le livre se termine au moment du massacre d’Amritsar (dans une autre région, le Pendjab) dont l’Inde a commémoré le centenaire l’an passé.


Pour celles et ceux qui aiment l'Inde.
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mardi 14 avril 2020

J'ai fait comme elle a dit (Pascal Thiriet)

[...] On a fait comme elle avait dit.

Petit problème ? nous voici accros à l’écriture de Pascal Thiriet.
Après un coup de cœur pour le remarquable Sois gentil, tue-le, on repique quelques jours après seulement avec un précédent épisode : J’ai fait comme elle a dit.
[...] Elle a juste dit : — On se change, on va dîner, on lit les journaux et puis on parle.
On a fait comme elle avait dit. 
La recette était déjà bien au point : c’est l’histoire d’un mec un peu paumé, pas trop futé, qui se laisse mené par le bout du nez et de la q... par des jolies filles faciles et fatales.
Faciles, pas toujours, mais fatales, très souvent.
[...] — Tu l’aimes d’amour ? — Non. Enfin pas d’amour. Je lui suis dévoué je ne trouve que ça pour expliquer. Comme un chevalier à sa reine au Moyen Âge. Un peu son servant, un peu son amant, selon qu’elle veut l’un ou l’autre.
[...] Le tee-shirt était trop grand et elle avait l’air d’une gosse là-dedans. J’ai eu une espèce d’émotion en la regardant. 
Un loser ... dont le lecteur jalouse secrètement les aventures !
Le b.a.ba du roman noir en quelque sorte.
Pascal Thiriet joue au Donald Westlake français et il nous embarque cette fois dans une drôle d’échappée en Belgique et en Suissse dans les pas de nos héros pourchassés par d’affreux jojos. Humour noir.
[...] Voilà, on est de nouveau riches. On va se prendre un hôtel chic. Ici, pour se planquer on est mieux parmi les riches. Les pauvres sont tous turcs ou italiens et on les surveille pire que des virus.
[...] Ne t’en fais pas, ici le secret bancaire, ça existe encore.
— Ils n’ont pas été obligés de laisser tomber leur secret, les Suisses ?
— Officiellement oui, mais en secret ils continuent.
[...] Sur le tapis du salon il y avait les pieds de la vieille. Pas la vieille, juste ses pieds coupés au-dessus des chevilles.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires simples.
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samedi 11 avril 2020

Je suis Pilgrim (Terry Hayes)


[...] Il faut les écouter.

En ces temps confinés, rien de tel qu’un bon gros thriller d’un peu plus de 900 pages.
Terry Hayes tombe à pic avec son Je suis Pilgrim.
Et c’est d’autant plus d’actualité (ou presque) qu’il est ici question de bioterrorisme et d’épidémie (même si le coronavirus ne relève pas de la même guerre) !
[...] On l’avait baptisé Hiver Noir. C’était le nom d’une simulation de bioterrorisme conduite à la base Andrews de l’armée de l’air au printemps 2001. 
L’écriture est très pro comme bien souvent dans ce genre de thriller, fluide, rythmée, un brin d’humour désabusé, et l’on ne s’ennuie jamais au fil des digressions et des flash-back qui composent un récit très prenant.
[...] Lorsque des millions de gens, tout un système politique, d’innombrables citoyens qui croient en Dieu, disent qu’ils vont vous tuer. Il faut les écouter. 
L’agent Pilgrim (il n’a pas vraiment de nom, ou plutôt il en a tellement que cela ne veut plus rien dire), l’agent Pilgrim lui, a bien écouté les intégristes musulmans et il sait qu’ils iront jusqu’au bout. Ses talents d’enquêteur sauveront peut-être le monde occidental ?
[...] - Qui est-ce ? demanda-t-il.
- Il y a des années de cela, on l’appelait le Cavalier de la Bleue. Sans doute le meilleur agent de Renseignement qui ait jamais existé.
L’assistant sourit. - Je croyais que c’était vous ?
- Moi aussi, répondit Murmure, jusqu’à ce que je le rencontre. 
L’agent Pilgrim va donc mener son enquête en suivant les traces de l’insaisissable Sarrasin, d’Afghanistan en Allemagne en passant par le Liban et la Turquie.
Amère ironie, les autorités des États-Unis, nation riche et puissante, réagissent ici face à la menace comme on les a tant vu réagir dans tant de films et tant de bouquins.
Las, on sait désormais que dans la vraie vie, la réalité est vraiment vraiment tout autre et que nos nations riches et puissantes font piètre figure.

Pour celles et ceux qui aiment les pavés pour la plage.
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lundi 6 avril 2020

Sois gentil, tue-le (Pascal Thiriet)

[...] Il avait suffi d’une lettre, d’un mot de quatre lignes.

Oh ! Coup de cœur pour ce bouquin du soixante-huitard et touche-à-tout au pied marin Pascal Thiriet : Sois gentil, tue-le.
Son livre (ce n’est pas son premier, ça promet d’autres bons moments) n’est pas vraiment un polar, plutôt un roman noir où il sera question de mer et de pêche, d’îles et de ‘gens’, de sacrés personnages.
À commencer par son homonyme, Pascal, patron du fileyeur Mort à crédit (sacré nom pour un bateau de pêche !).
[...] — Le Mort à Crédit c’est un nom pas commun.
 Je voulais pas trop dire. J’ai juste répondu : — C’est un livre.
 — Un livre de bateau ?
 — Je sais pas, je l’ai jamais lu. 
Comme les autres marins de son île atlantique, Pascal est un taiseux, avare de ses mots.
 Lui, il a l’esprit un peu simple. Il est ‘gentil’ aurait dit ma grand-mère.
Jusqu’au jour où il reçoit cette lettre de son ex-amie : Sois gentil, tue-le. 
Pascal prend donc la route avec son fusil pour la rejoindre dans son autre île (l’auteur a des origines corses).
[...] Il avait suffi d’une lettre, d’un mot de quatre lignes et j’avais traversé le pays. 
Difficile d’en raconter plus parce que ce qui fait la puissance de ce petit bouquin (150 pages), c’est la force de l’écriture de Thiriet : une musique mélodique et rythmée qui fait que l’on tourne, tourne les pages, non pas pour découvrir le fin mot de l’histoire, non surtout pas, mais juste pour pas que la musique s’arrête.
Tout comme son héros taiseux, l’écrivain est avare de ses mots qu’il pèse avec soin avant de nous les livrer, juste pour dire ce qu’il faut, pas plus, pour aller à l’essentiel.
[...] Il a fait semblant de réfléchir. Mais je savais bien que c’était juste qu’il n’aimait pas raconter.
[...] Les estivants habitaient des villas sur la mer, là où on voulait surtout pas habiter, vu que la mer c’est là qu’on travaille et que c’est pas un travail facile. Et puis on avait tous un proche qu’elle avait rendu tout gonflé et couvert de vase, la mer. 
Les portraits brossés par l’artiste (des marines ?) dégoulinent d’humanité littéraire : le portrait de Pascal le Simple, et ceux des femmes qu’il aura côtoyées : deux ou trois bonnes amies, sa sœur et son amie, quelques gars aussi.
En prime, une petite excursion (pas de tout repos) vers les plateformes offshore abandonnées par lesquelles transitent des migrants vers l’eldorado européen : instructif.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires simples.
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dimanche 5 avril 2020

Juste parmi les hommes (François Dupaquier)

[...] Enfin dénoncer ces dérives de l’aide humanitaire.

Avec son premier roman, Juste parmi les hommes, François Dupaquier nous conte deux histoires qui vont s’entremêler, deux histoires tirées de son engagement personnel dans la vraie vie : l’une commence en 2011 quand le jeune Ali vit les premiers jours d’un printemps syrien que le régime de Bachar el-Assad va étouffer dans le sang.
Ce sera bientôt la bataille d’Alep.
En 2018, le même Ali est maintenant réfugié aux Etats-Unis et tombe sur une affaire de trafic de farine destinée à l’aide humanitaire USAid.
 Mais sans le savoir, il a visiblement dû mettre son nez où il ne fallait pas et le voilà pris en chasse par des mercenaires surentraînés qu’il ne fallait pas rouler dans la farine.
Dupaquier réussit une double prouesse, façon Le dessous des cartes.
Avec sa première histoire il nous raconte la guerre de Syrie au ras non pas des pâquerettes mais des décombres, des gravats, des kalash et des fuyards, mais tout en nous expliquant, l’air de rien, toute la géopolitique complexe de ce p... de pays. Remarquable de clarté.
[...] Elle qui a toujours refusé les armes, la militarisation de la contestation, se demande comment la Syrie a pu en arriver là. Comment ce combat pour la liberté a attiré des quatre coins de la planète ce que l’homme a de plus mauvais.
[...] La guerre a pris un nouveau tournant. C’est le moment où il va falloir se débarrasser de tous les témoins gênants et effacer de l’histoire les atrocités commises. 
Le second volet est peut-être encore plus passionnant : une plongée sans concession, à la limite du cynisme, dans les dessous de l’aide humanitaire.
[...] On produit davantage qu’on ne consomme. Il faut alors trouver quoi faire de ces surplus pour continuer à soutenir les agriculteurs des pays occidentaux.
[...] On en est à deux générations nées dans ces camps qui reçoivent de la farine comme nourriture mois après mois, année après année. 
On ne vous raconte pas pour vous laisser découvrir tout cela au fil des pages mais c’est tout simplement effarant, il n’y a pas d’autre mot et l’on préférerait ne pas savoir tout ça. Trop tard maintenant.
L’écriture reste modeste et standard mais la lecture fluide et agréable, la bluette entre le syrien et la journaliste est parfois peut-être un peu trop rocambolesque, mais ces petits défauts sont à pardonner sans hésiter au vu de l’intérêt de cette détonante histoire.

Pour celles et ceux qui aiment voir le dessous des cartes.
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jeudi 2 avril 2020

Banditi (Antoine Albertini)

[...] Bon, fit-il. Ton affaire, là, elle sent le moisi.

Le journaliste corse Antoine Albertini maîtrise évidemment parfaitement son sujet et réussit à nous raconter avec son Banditi, une part de l’histoire contemporaine de son île.
[...] Après sa jeunesse et ses désillusions de militant, toutes ces années passées à se tenir éloigné de la politique n’avaient pas réussi à tuer complètement son espoir de voir un jour cette île libérée de ses démons. 
Une histoire faite de luttes et trafics en tous genres. Armes et pouvoir, argent et corruption, factions et révolutions, Dieu n’y reconnaîtra pas les siens et il faut tout le didactisme de l’auteur pour que le lecteur ne se perde pas entre FLNC, Mafia, barbouzes, officines secrètes et Brigades Rouges.
[...] — Cette affaire empeste.
 — Je ne comprends rien, désolé.
 — Et en terrorisme italien, vous y comprenez quelque chose ?
 — Autant qu’en artisanat togolais. Peut-être un peu moins.

[...] Derrière chaque histoire de flingues et de came, derrière chaque assassinat et chaque trafic se dissimulaient des mobiles planqués sous d’autres mobiles. 
Le bouquin n’est pas exempt de quelques défauts (dont une fascination un peu complaisante pour la loose du héros, ex-flic confit dans un chagrin d’amour alcoolique) mais ce polar a le mérite de nous faire partager le dessous de quelques cartes de notre histoire récente.

Pour celles et ceux qui aiment la Corse.
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mercredi 1 avril 2020

L'espion inattendu (Ottavia Casagrande)

[...] Les lettres de toute une vie.

Voici un roman inattendu qui partage quelques points communs avec le Looping d’Alexandra Stresi : une biographie romancée de grands-parents, l’Italie du Duce et la revue légère d’une période de l’Histoire, façon feel good story sans prise de tête.
Avec L’espion inattendu, l’italienne Ottavia Casagrande entreprend ici de nous retracer la vie de son grand-père Raimondo, un aristo mi-dandy mi-espion de Mussolini, ou du moins une partie de sa vie et plus précisément ses amours avec Cora, une jeune et belle espionne britannique.
[...] Nous avons trouvé au grenier une vieille valise cabossée, et [...] cette valise contenait toute la vie de Raimondo. Photographies, billets n’ayant plus cours, factures impayées, pinces à cheveux et lettres, une montagne de lettres. Les lettres de toute une vie.
Époque oblige, on fera même une excursion dans le Haut-Adige dont nous avions découvert l’Histoire tragique avec l’admirable roman de Francesca Melandri, Eva dort (encore un autre coup de cœur) :
[...] Le Sud-Tyrol, allemand depuis des générations, n’est devenu italien qu’en 1919, à titre de dédommagement pour la Grande Guerre. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ici, entre Italiens et Allemands, ce n’est pas le grand amour. Et la politique fasciste d’italianisation forcée n’a certainement rien arrangé. 
L’espion d’opérette et son apprentie Mata Hari se piquent de vouloir éviter l’entrée en guerre de l’Italie aux côtés du Führer.
[...] Il avait tenté par tous les moyens de dissuader les haut gradés de l’armée et les dirigeants du gouvernement d’entrer en guerre. 
L’intrigue se déroule du côté des forces de l’Axe donc et il n’est pas inintéressant de partager un point de vue inhabituel sur cette période, bien éloigné de notre Histoire Officielle.
[...] Beaucoup voyaient dans le régime nazi une force nouvelle, alternative à la démocratie et au communisme.
[...] En 1940, la nouvelle Allemagne nazie exerçait une fascination irrésistible. On vantait son extraordinaire puissance. On admirait ses incroyables progrès technologiques et économiques en chantant les louanges de l’obéissance, de la discipline, de l’assurance, du dynamisme, de la vitalité et de l’inégalable énergie virile du peuple allemand. 
Et tout cela sans prise de tête puisque Raimondo et Cora vivront insouciants et inconscients des aventures pour le moins rocambolesques.
[...] Les nobles idéaux n’étaient pas faits pour lui. Il l’avait compris, désormais. Ils le faisaient sourire. Pire, ils le mettaient mal à l’aise.
[...] L’amour du risque, les vertiges du danger et un vague sentiment de révolte. Un besoin irrésistible de dépasser les bornes, d’enfreindre les règles, de fouler aux pieds les conventions.
[...] Des raisons de vivre – quoique moins nobles –, trois au moins lui venaient à l’esprit : le corps superbe de Cora ; l’ivresse, quelle que fût son origine ; les blagues stupides qu’il faisait sans distinction à ses amis et à ses ennemis… Sans compter ces broutilles essentielles à sa survie : les douces soirées d’été, le parfum des tubéreuses, le frou-frou des combinaisons de soie, les films d’Errol Flynn, les nuits étoilées dans le parc. 
Un excellent roman sans prétention, une écriture légère sur des événements graves.

Pour celles et ceux qui aiment les espions.
D’autres avis sur Bibliosurf.