mercredi 22 avril 2009

Pétales (Guadalupe Nettel)

Du Mexique au Japon.

Troisième étape dans notre périple à la découverte de la littérature mexicaine.
Après le doux parfum de mort de Guillermo Arriaga, et les nouvelles du Mexique de François Gaudry, voici Pétales et autres histoires embarrassantes de Guadalupe Nettel.Le site du Salon
Encore un recueil de nouvelles, six nouvelles d'une auteur mexicaine qui vit en Espagne.
Et qui crée la surprise : on n'imaginait pas aller si loin vers l'ouest mexicain pour découvrir une auteure aussi ... japonaise !
On se croirait chez Yoko Ogawa ...
Le livre s'ouvre même sur une histoire de ... paupières ! étrange coïncidence.
Une autre nouvelle se passe à Tokyo où il est question de bonsaï.
Dans une autre, on découvre un bézoard, celui d'une jeune femme atteinte de trichophagie (cette fois je ne mets pas de liens, na, vous ferez comme moi : vous chercherez !).

[...] Les manies de Victor étaient elles aussi imperceptibles aux yeux du monde extérieur. Il fallait l'observer un certain temps pour se rendre compte qu'il faisait craquer ses doigts de façon compulsive - et pas pour une question de style, comme j'avais pu le croire au début - car son geste était naturel et le bruit du craquement presque inaudible. Et pourtant, passé les premiers mois, ce geste superflu et acceptable a commencé à m'être désagréable. Petit à petit, mon ouïe est devenue plus sensible au craquement.

Avec ses histoires embarrassantes, Guadalupe Nettel nous emmène loin du Mexique, dans son cabinet des curiosités, là où les fantasmes prennent corps, prennent notre corps.


Pour celles et ceux qui aiment les étrangetés des corps.
Actes Sud édite ces 142 pages parues en 2008 en VO et traduites de l'espagnol par Delphine Valentin.
Leiloona en parle, Le Figaro aussi.

mardi 14 avril 2009

Des nouvelles du Mexique (François Gaudry)

Quand les éboueurs jouent aux pirates.

On poursuit sur notre lancée à la découverte de la littérature mexicaine.
Après le doux parfum de mort de Guillermo Arriaga, voici Des nouvelles du Mexique.
Un recueil d'une trentaine de nouvelles présentées par François Le site du SalonGaudry (celui qu'on avait repéré dans la traduction d'Arriaga justement).
Un recueil avec donc les avantages et les défauts de l'exercice : dans le lot il y a du bon et du moins bon, de la variété et de la diversité mais aussi moins d'unité de ton.
Mais globalement, la découverte est un beau voyage et ce recueil sans doute un moyen d'accès idéal à la littérature de ce pays.
On plonge donc avec délices et effrois dans la chaleur et la moiteur mexicaine, pour un voyage dans ce pays où l'on parle plus de mort que d'amour.
Et comme dans tout voyage, c'est l'occasion d'étranges rencontres.
Un grand-père dont on salue les cendres dans leur urne sur la cheminée ... jusqu'à ce qu'un ravisseur les emporte et exige une rançon.
Un bourreau expert dans l'art de manier la corde à pendu ... qui terrorise des fils en attendant qu'ils reprennent la charge familiale.
Des éboueurs pirates qui se mutinent à bord de leur camion-poubelle ... et qui prennent la mer (ou l'autoroute) après avoir hissé le drapeau noir.
Un flic dont les mains puent la mort, au sens propre, si on peut dire.

[...] Marcial n'avait pas dormi depuis environ deux jours, à cause d'un boulot qui n'avait pas marché, il était obsédé par l'odeur bizarre qui émanait de ses mains, et cela explique qu'il ait mal engagé cette nouvelle affaire. Au lieu de vérifier les numéros de série, il accusa d'entrée le fermier d'utiliser les moissonneuses pour une inexistante récolte de marijuana, suivant en cela la vieille pratique qui consiste à accuser d'abord et à enquêter ensuite. Il se mit à crier, cassa une carafe pleine de limonade, envoya par terre un plat rempli de tacos bien dorés, fractura d'un coup de crosse la mâchoire de la femme du fermier quand celui-ci tenta de protester et menaça de mort les deux gamins si leur père ne disait pas où se trouvait la plantation. L'un des gosses chia dans on pantalon, le père saisit le couteau de cuisine pour taillader Marcial qui le descendit d'une balle en pleine tête ... Bref, le parfait désastre.

Attachez vos ceintures, c'est l"heure du décollage pour Mexico.
Un copieux et goûteux recueil de nouvelles dont plusieurs laissent une forte impression.


Pour celles et ceux qui aiment les mouches en été.
Métailié édite ces 382 pages.
Evene en parle, Essel également, Amérique latine aussi (avec une interview de François Gaudry).

samedi 11 avril 2009

De sang et d’ébène (Donna Leon)

Noël à Venise.

Voici pour la seconde fois en quelques jours Donna Leon et son commissaire fétiche, Guido Brunetti, le vénitien.
On l'a déjà dit, Donna Leon, c'est un petit peu la Fred Vargas italienne.
Et son dernier polar De sang et d'ébène est excellent, encore meilleur que le précédent : Dissimulation de preuves.
Toujours au premier plan, la ville de Venise et le commissaire Brunetti, ils sont désormais indissociables.
Le charme de Venise à Noël, voilà qui nous rappelle une récente escapade quand on arpentait les quais de la Sérénissime, sur les traces du commissaire Brunetti, rares touristes parmi les italiens en train de faire leurs derniers achats avant les fêtes.
On retrouve tout cela dans cet épisode, jusqu'aux blacks en train de vendre leurs contrefaçons de sacs Dolce & Gucci sur les pavés vénitiens.
Et justement, c'est l'un de ces Sénégalais qui est assassiné au beau milieu des touristes.
[...] - Il y avait des américains quand c'est arrivé.
- Comment savez-vous qu'il s'agissait d'américains, signora ?
- Ils avaient des chaussures blanches et parlaient fort.
C'était l'un de ces vu comprà ("vous achetez !" en VO) en vénitien de la rue, ou extracomunitari en italien politiquement correct..
[...] Il s'assit dans la cabine et ouvrit l'édition du matin du Gazzettino, mais il y apprit encore moins de choses que ce qu'il avait découvert lui-même la veille. Ne disposant que de peu de faits, le rédacteur de l'article avait choisi de faire dans le sentimental et de parler du terrible prix à payer pour ces extracomunitari qui tentaient si difficilement de survivre et voulaient gagner un peu d'argent afin de l'envoyer à leur famille. Le mort restait anonyme et sa nationalité n'était pas connue, même si l'on pensait qu'il était originaire du Sénégal, le pays d'où venaient la plupart des ambulanti. Un vieil homme, monté à Sant'Angelo, vint s'asseoir à côté de Brunetti. Il vit le journal et lut le titre en silence, puis dit : "Rien que des emmerdements, dès qu'on les laisse entrer. " Brunetti l'ignora.
Tiens donc, il y a quelques jours on évoquait les vagues du racisme qui s'attaquaient aux rivages de l'Islande, la patrie d'Indridason (c'était l'Hiver arctique). La lagune vénitienne ne semble pas non plus à l'abri.
Avec l'aide de ses rares collègues pas trop corrompus (dont la fameuse signorina Elettra dont on a déjà parlé la dernière fois !), Brunetti enquête sur cette exécution sommaire alors que le rapport d'enquête ... a disparu.
Ou plus subtilement et plus justement, comme le fait remarquer un collègue : on l'a disparu ...
Encore une lente et subtile enquête du commissaire Guido Brunetti, comme si la douceur de vivre vénitienne pouvait un temps masquer les dures réalités de la vraie vie.
Cet épisode est une excellente façon de découvrir les polars de Donna Leon.

Pour celles et ceux qui aiment les canaux de la Sérénissime, même en hiver.
Points poche édite ces 327 pages qui datent de 2005 en VO et qui sont traduites de l'anglais (Donna Leon est une américaine qui vit à Venise) par William Olivier Desmond.

mardi 7 avril 2009

Dissimulation de preuves (Donna Leon)

Tête de gondole.

On n'avait pas encore eu l'occasion de bloguer ici sur Donna Leon et son commissaire fétiche, Guido Brunetti, le vénitien.
Donna Leon, c'est un petit peu la Fred Vargas italienne.
On en reparlera à l'occasion d'un autre polar : De sang et d'ébène, excellent, mais celui-ci est déjà plutôt bien : Dissimulation de preuves.
On y retrouve avec grand plaisir la ville de Venise et le commissaire Brunetti, dans cet ordre ou dans l'autre, peu importe : ils vont de paire.
Un commissaire en apparence tout à fait à l'opposé des flics imbibés, divorcés et désabusés qui peuplent la plupart du temps les étagères de notre rayon polars.
En apparence seulement, car en dessous de l'aimable surface le constat porté sur la société est bien le même.
Guido Brunetti est un bon père de famille, épaulé par Paola, une femme adorable (et bonne cuisinière, on est en Italie quand même !) et affublé de deux ados (presque) adorables également.
Rien de machiste dans tout cela (mais on est en Italie quand même !), juste la vie tranquille, pépère (sérénissime ?), une vie comme en rêvent tous les inspecteurs imbibés, divorcés et désabusés qui peuplent la plupart du temps les étagères de notre rayon polars !
[...] Brunetti décrocha le téléphone pour avertir Paola qu'il ne rentrerait pas déjeuner.
" C'est bien dommage, les enfants sont ici et j'ai prévu ... commença-t-elle.
- Vas-y, dis toujours. Je suis un homme, je peux encaisser le coup.
- Des légumes grillés en entrée, et ensuite du veau au citron et au romarin. "
Brunetti laissa échapper un gémissement théâtral.
" Et un sorbet au citron avec un coulis de figue en dessert. Fait maison.
- C'est vrai ? demanda-t-il tout d'un coup, ou est-ce ta façon de me punir de ne pas rentrer ? "
Le silence de Paola se prolongea. " Tu préfèrerais peut-être que je les amène au McDo ?
- Ce serait de la maltraitance.
- Ce sont des ados, Guido.
- N'empêche ", répliqua-t-il en raccrochant.
Mais les romans de Donna Leon ne comportent pas que des recettes de cuisine et des virées touristiques au fil des canaux de Venise. Ce sont de bons vrais polars avec une intrigue généralement bien ficelée et adossés, comme on les aime, à la réalité sociale ou politique du lieu, en l'occurrence ici : l'Italie corrompue et berlusconienne.
[...] Comme si elle avait lu dans son esprit, elle dit : " Les empreintes digitales ", faisant allusion à la prétention du gouvernement, qui s'était vanté de pouvoir parvenir à constituer un fichier des empreintes digitales de tous les citoyens italiens et de tous les résidents du pays d'ici à cinq ans. Brunetti avait éclaté de rire, quand il avait entendu parler de cette proposition; les trains déraillent, les écoles s'effondrent au moindre frémissement de l'écorce terrestre, trois personnes se servent impunément du même passeport - et ils prétendent recueillir plus de cinquante millions d'empreintes digitales !
Dans cette police pourrie jusqu'à la moelle, Brunetti a une alliée qui vaut le déplacement en Simplon Orient-Express : la signorina Elettra, hackeuse en talons aiguilles, capable (Brunetti ne veut pas savoir comment et nous non plus) de s'ingérer dans les ordinateurs d'Interpol, les archives du gouvernement et Dieu sait quoi encore !
On penserait presque à Josette, la mamy hackeuse de Fred Vargas (les Vents de Neptune) ... si ce n'est que la comparaison physique n'est décidément pas possible entre la mémé de la banlieue parisienne et l'élégante signorina italienne que l'on soupçonne de faire appel à de multiples amants qui lui sont toujours redevables !


Pour celles et ceux qui aiment les canaux de la Sérénissime.
Points poche édite ces 287 pages qui datent de 2004 en VO et qui sont traduites de l'anglais (Donna Leon est une américaine qui vit à Venise) par William Olivier Desmond.
Bibliotheca en parle.

samedi 4 avril 2009

Un doux parfum de mort (Guillermo Arriaga)

Un avant-goût (amer) de l’été.

Cette année la littérature mexicaine est à l'honneur.
On en reparlera donc bientôt avec deux recueils de nouvelles : avec Pétales et d'autres Nouvelles du Mexique.
En attendant, voici un auteur déjà célèbre et déjà connu même si l'on n'a encore rien lu de lui puisque Guillermo Arriaga est l'auteur de scénarios à succès au ciné : Babel, 3 Enterrements, 21 Grammes, Loin de la terre brûlée, c'est lui !
Une actualité et une renommée qui suffisaient à justifier qu'on se précipite sur ce petit polar de poche.
Pari gagné. Guillermo Arriaga avait signé ici un excellent roman qui n'avait rien d'un futur scénario hollywoodien.
Un polar si on veut (il y a meurtre, voire meurtres).
Une pièce de théâtre si on veut aussi : un presque huis-clos dans un petit village perdu au fin fond de la campagne mexicaine, plus exigû qu'une scène de théâtre.
On y retrouve même le chœur des villageois pour faire avancer l'histoire ... et les héros vers le drame final.
Tout commence, comme souvent, par la découverte d'un cadavre.
Celui d'une jeune fille du village, retrouvée nue et poignardée.
Ramòn, le jeune qui tient l'épicerie-bar-tabac et qui avait eu quelques chastes regards pour cette jeune fille de son vivant, se retrouve trop vite et à l'insu de son plein gré, à endosser le rôle de l'amant mystérieux de la jeune fille.
Pour ne pas peiner les parents de son amoureuse-malgré-lui, il ne dément pas.
Pour ne pas perdre la face vis à vis des piliers qui soutiennent son bar, il ne dément pas non plus quand on évoque le devoir de vengeance.
Et lorsque les soupçons se portent sur un fier gitan que l'on sait innocent et beaucoup trop dangereux pour notre jeune Ramòn, il s'enfonce lentement mais sûrement vers un destin qui n'aurait pas dû être le sien.
Bref, de fil en aiguille, de mensonges en non-dits, le drame se noue peu à peu, chacun endossant un rôle pour lequel il n'était pas forcément taillé.
C'est cette chronique d'une vengeance annoncée qui fait l'intérêt du roman. Chronique de la bêtise humaine.

[...] À 3 heures de l'après-midi, la plupart des habitants de Loma Grande savaient que Ramòn Castaños avait l'intention de tuer son rival avec le pistolet que lui avait prêté Juan Prieto. "Le même que celui avec lequel il a refroidi un flic au Texas", certifiaient ceux qui connaissaient la véritable histoire de Juan. La rumeur avait également couru qu'il s'agissait d'un pistolet défectueux ne permettant pas de viser juste. De sorte que certains hommes du village s'étaient réunis à l'épicerie pour mesurer les avantages et les inconvénients du recours au Derringer Davis. Les avis étaient partagés.

Avec un humour noir et distancié, Guillermo Arriaga nous emmène inexorablement sur le flux de la rumeur publique : on cause, on cause, sans savoir, ou pire parfois, en sachant pertinemment la vraie vérité.
Un roman très physique aussi, avec un soleil écrasant et une chaleur étouffante, ça pue la sueur et les mouches volent pendant la sieste.
De la rumeur et de la bêtise publiques ou des mouches et du soleil d'été, inutile de vous dire qu'on devine très vite lesquels sont les plus étouffants.
Et le doux parfum de la jeune fille cache mal celui de la mort.


Pour celles et ceux qui aiment les mouches en été.
Points poche édite ces 203 pages qui datent de 1994 en VO et qui sont traduites de l'espagnol par François Gaudry, ce même François Gaudry qui a conçu le recueil de nouvelles dont on parlera bientôt.
Cathe en parle, Jean-Marc aussi..

jeudi 2 avril 2009

Samarcande (Amin Maalouf)

Lettres persanes.

Restons dans le ton "historico-oriental" : après la relecture de Kadaré il y a peu, voici celle d'Amin Maalouf.
Dans les deux cas, soulignons-le, le plaisir est toujours au rendez-vous.
Avec le libanais Amin Maalouf et Samarcande, c'est l'histoire d'un livre.
Un livre mythique : le recueil des quatrains du poète savant et persan Omar Khayyam. Les rubaïyats.
Toute une moitié du livre d'Amin Maalouf nous emmène au début du millénaire (Omar Khayyam est né vers 1050) à Ispahan, Alamut, Kom, Baghdad et Samarcande, sur les traces de ce mathématicien philosophe et poète.
Mathématicien :
[...] il entreprend la rédaction d'un fort  sérieux ouvrage consacré aux équations cubiques. Pour représenter l'inconnue dans ce traité d'algèbre, Khayyam utilise le terme arabe "chay", qui signifie "chose"; ce mot orthographié "Xay" dans les ouvrages scientifiques espagnols, a été progressivement remplacé par sa première lettre , x, devenue symbole universel de l'inconnue.
On a connu des héritages plus discrets !
Poète, poète du vin notamment :
[...] Lorsque je serai mort, lavez-moi avec le jus de la treille;
au lieu de prières, chantez sur ma tombe les louanges de la coupe et du vin.
Si vous désirez me retrouver au jour dernier,
cherchez-moi sous la poussière du seuil de la taverne.
Et enfin philosophe irrévérencieux, dans un monde pourtant très religieux :
Autrefois, quand je fréquentais les mosquées,
je n'y prononçais aucune prière,
mais j'en revenais riche d'espoir.
Je vais toujours m'assoir dans les mosquées,
où l'ombre est propice au sommeil.
L'un des intérêts du bouquin d'Amin Maalouf est de nous plonger au cœur des sectarismes religieux de l'époque tandis que s'affrontaient chiites, sunnites, ismaéliens, et oui déjà ...
[...] - Un chiite imamien ? Cela ne me gêne pas. Bien que je sois hostile à toutes les déviations. Certains de mes meilleurs collaborateurs sont des sectateurs d'Ali, mes meilleurs soldats sont arméniens, mes trésoriers sont juifs, je ne leur dénie pas pour autant ma confiance et ma protection. Les seuls dont je me méfie sont les ismaéliens.
Des batailles idéologiques qui n'ont rien à envier aux futurs conflits occidentaux entre chrétiens et juifs à Grenade, catholiques et luthériens en Saxe ou jésuites et jansénistes en Amérique du sud.
Amin Maalouf (et par sa plume, notre poète matheux Omar Khayyam) est avant tout un humaniste.
Très différente, la seconde partie du bouquin nous propulse, toujours sur les traces du fameux manuscrit, en 1870 pendant la Commune, puis vers 1900 le temps d'une révolution parlementaire iranienne écrasée sous l'oeil bienveillant de celles qu'on appelait à l'époque Les Grandes Puissances ...
[...] Si les Persans arrivaient à se gouverner comme des adultes, cela pourrait donner des idées aux Indiens ! Et l'Angleterre n'aurait plus qu'à faire ses bagages. Et puis il y a le pétrole. En 1901, un sujet britannique, Mr. Knox d'Arcy, a obtenu, pour la somme de vingt mille livres sterling, le droit d'exploiter le pétrole dans tout l'Empire perse. [...] Londres a pu obtenir du tsar un accord de partage : le nord de la Perse serait zone d'influence russe, le sud serait chasse gardée de l'Angleterre. Dès que les Britanniques ont eu ce qu'ils désiraient, notre démocratie a subitement cessé de les intéresser; comme le tsar, ils n'y voient maintenant que des inconvénients et préfèreraient la voir disparaitre.
Grâce à la plume érudite d'Amin Maalouf, on s'imagine pendant quelques heures plus intelligent.
[...] Je ne manquai pas de rappeler que notre "paradis" avait pour origine un vieux mot persan, "paradaeza", qui veut dire "jardin".
[...] Les persans eux-mêmes nommaient leur pays "Iran", raccourci d'une expression fort ancienne, "Aïrania Vaedja", signifiant "Terre des Aryens".
On avait découvert ce bouquin (et d'autres du même auteur) à sa sortie il y a une vingtaine d'années : à la lumière des conflits actuels, tout cela prend un drôle de relief ...

Pour celles et ceux qui aiment les histoires avec de l'Histoire dedans.
Le livre de poche édite ces 376 pages qui datent de 1988 (Amin Maalouf écrit en français).
Le site d'Amin Maalouf. Les textes des roubaïates.

dimanche 22 mars 2009

Hiver arctique (Arnaldur Indridason)

Mal des banlieues islandaises.

Raisonnable, on avait longtemps attendu avant d'acheter le précédent Arnaldur Indridason : L'homme du lac s'était avéré excellentissime et on avait donc bien regretté notre hésitation.
Cette fois, aussitôt sorti, aussitôt dans la PAL : l'Hiver arctique n'aura guère attendu.
Malheureusement, Indridason semble un peu fatigué de ce long hiver et sa dernière livraison n'est pas à la hauteur (certes, très élevée) des précédents romans et donc de notre attente.
Dans ce nouvel épisode, Arnaldur fils d'Indrid s'attaque au racisme qui semble ronger la vie sociale islandaise (tiens donc ...).

[...] - Ce n'était qu'une question de temps, commença Kjartan, d'un ton qui laissait transparaître de l'agacement. On ne devrait pas laisser ces gens-là entrer dans notre pays, continua-t-il. Ils ne font qu'engendrer de la violence. Il fallait que ce genre de choses arrive tôt ou tard.. Qu'il s'agisse de ce garçon-là dans cette école-là, dans ce quartier-là, à ce moment-là, ou d'un autre garçon à un autre moment ... ne change rien à l'affaire. Cela serait arrivé et arrivera à nouveau. Soyez-en sûr.

Et encore :

[...] - Il y en a trois comme lui dans sa classe, continua Kjartan. Et plus de trente dans l'ensemble de l'école. On ne le remarque même plus quand il y en a de nouveaux qui arrivent. Et c'est partout comme ça. Vous êtes allé au marché aux puces de Kolaport ? On se croirait à Hong-Kong ! Et personne ne s'en inquiète. Personne ne s'inquiète de ce qui est en train d'arriver à notre pays.

Heureusement qu'Elinborg, la collègue de l'inspecteur Erlendur, est là pour tempérer les propos de ce sinistre Kjartan !

[...] - Nous sommes d'accord pour que les étrangers viennent chez nous se coltiner le sale boulot sur les chantiers des barrages et dans les usines de poisson; ça ne nous gêne pas qu'ils fassent le ménage pendant qu'on a besoin d'eux pourvu qu'ensuite, ils repartent !

Bref, la lointaine Islande ne semble pas épargnée par les maux du siècle.
Apparemment nombre de Thaïlandais ont immigré là-bas : mais que diable vont faire les thaïs en Islande ?!!!
Mais bon, l'inspecteur Erlendur semble comme dépassé par les évènements : il se promène presque à côté de l'enquête, laissant le boulot à ses deux collègues (Elinborg et Sigurdur).
Il ne nous reste qu'à attendre la traduction du prochain épisode (écrit en 2007), en espérant que la crise dans laquelle se débat aujourd'hui l'Islande n'aura pas eu raison du sombre inspecteur ... 


Pour celles et ceux qui aiment les îles lointaines, même froides et pluvieuses.
Métailié édite ces 335 pages traduites de l'islandais par Éric Boury et qui datent de 2005 en VO.
Cottet, Essel et Clarabel en parlent.

jeudi 19 mars 2009

Seul demeure son parfum (Feng Hua)

Le parfum de la fleur de prunier.

Voilà un polar bien curieux : Seul demeure son parfum, du chinois Feng Hua.
Un vrai chinois de Chine, un chinois contemporain de la Chine d'aujourd'hui.
Le résultat est étrange : on est bien loin du style américain de Qiu Xialong par exemple.
Une écriture un peu décalée à nos yeux d'occidentaux.
Avec une sorte de naïveté explicative :

[...] - Demain je vais faire un tour à la mairie, mais je vais y aller doucement parce que l'affaire est classée, et la brigade criminelle veut terminer rapidement le travail d'archivage commencé sur Internet. Je ne crois pas qu'ils seraient d'accord pour que je reprenne cette affaire. Je vais être obligé de le faire discrètement.

Ou encore :

[...] Bien entendu, Pu Ke avait compris. Un policier ne peut pas suspecter les gens sans preuve, sur une simple intuition, c'est inacceptable, tant du point de vue de la loi que de celui de la déontologie.

C'est amusant. On hésite entre la naïveté de l'auteur, la difficulté de la traduction ou le souci culturel de s'adresser à plusieurs millions de lecteurs ! Un style pédagogique que l'on retrouve parfois dans les articles de journaux.
Ou dans d'aimables dialogues, comme ici entre deux amants :

[...] - Pu Ke, j'ai une idée, mais je ne sais pas si je dois te la dire ou pas.
- Bien sûr que oui, a tout de suite répondu Pu Ke, je sais que tu es intelligente.
- Toi, quand tu veux, tu sais faire mousser les gens !

Ou encore entre deux collègues :

[...] - Ce n'est pas le problème, on fait chacun un travail différent, tu te sers de ta tête et moi de mes jambes, toi tu pourrais faire mon travail, moi je ne pourrais pas faire le tien.

D'autres surprises au fil des pages, comme ici lorsque l'inspecteur Pu Ke découvre le journal intime d'une victime :

[...] Jeudi 28 septembre.
Mon Dieu, je n'aurais jamais pu croire que c'était aussi beau de faire l'amour. (Venait ensuite un passage en anglais qui racontait en détail comment elle avait fait l'amour avec "lui".) Je suis ensorcelée, c'est sûr.

Autocensure ?
Un livre pour les curieux, d'autant que l'intrigue policière est plutôt convenue et que l'on connait l'assassin dès le début ou presque. Non, ce qui intéresse visiblement plus Feng Hua, ce sont les relations complexes et difficiles entre les hommes et les femmes de la Chine d'aujourd'hui.
Hésitant entre l'émancipation de la modernité et la rigueur des traditions.
Une liberté difficile à gagner et à assumer, au risque de lâcheté et de déceptions amoureuses.
Avec en prime une description instructive des relations dans une grande ville chinoise d'aujourd'hui et quelques bribes de poésie orientale.

[...] Au début du printemps, quand la neige et la glace n'ont pas encore fondu, les fleurs de prunier sont magnifiques sous la neige.


Pour celles et ceux qui aiment la Chine.
Picquier Poche édite ces 352 pages qui datent de 2007 en VO et qui sont traduites du chinois par Li Hong et Gilles Moraton.

mercredi 18 mars 2009

Les tambours de la pluie (Ismail Kadare)

En attendant la pluie.

Cela fait plus de vingt ans qu'on avait découvert Ismail Kadare, porte-drapeau de la littérature albanaise.
Et cela doit bien faire la quatrième fois qu'on lit et relit Les tambours de la pluie, sans doute son meilleur roman, en tout cas celui qu'on préfère.
C'est peut-être aussi la porte la plus facile d'accès sur l'Albanie de Kadare.
En l'an 1443, alors que l'Empire Ottoman est aux portes de Vienne, les albanais de Georges Kastriote faussent compagnie au Sultan ...
C'est le début d'une longue guerre entre l'immense empire turque et la petite et fière Albanie.
Les invasions s'enchaînent, les sièges s'éternisent mais les sultans se succèdent sans succès et la petite et fière Albanie résiste, du moins pendant plus de trente ans.
Il y a un peu d'Astérix ou du village gaulois (l'humour en moins) dans cette histoire. Ou de Jeanne d'Arc (les voix en moins).
Georges Kastriote, dit Skanderberg, devient le héros national.
Les tambours de la pluie racontent l'un de ces sièges, au début du conflit.
[...] - Tu as la chance de participer à une telle campagne. Ici - et il étendit le bras vers les remparts - va se livrer une des plus terribles batailles de notre temps, et tu pourras écrire à ce sujet une chronique immortelle.
- Je ferai de mon mieux.
- Une véritable histoire de guerre, qui sente la poix et le sang, et non pas des histoires imaginaires, de celles que composent au coin du feu des gens qui n'ont jamais vu de combats.
On assiste en effet à un véritable siège du temps jadis, du temps où l'on coulait encore les canons sur place.
[...] La fumée monte jour et nuit de la fonderie. Dès les premiers jours de leur arrivée, le bruit se répandit qu'ils coulaient une arme nouvelle. On dit que son grondement  secoue le sol comme un tremblement de terre, qu'elle crache une flamme aveuglante, et que le déplacement d'air qu'elle provoque rase une maison en un clin d'œil.
Les albanais de la citadelle de Kruja sont assiégés par les innombrables armées turques.
[...] Ils ont tout tenté contre nous, depuis les canons gigantesques jusqu'aux rats infectés. Nous avons tenu et nous tenons. Nous savons que cette résistance nous coûte cher et qu'il nous faudra la payer plus cher encore. Mais sur le chemin de la horde démente, il faut bien que quelqu'un se dresse et c'est nous que l'Histoire a choisis.
Un siège qui s'éternise au fil des saisons et lorsque les turcs trouvent enfin l'aqueduc enterré et secret, on croit bien que la soif aura raison de la résistance albanaise ... jusqu'à ce qu'on entende les roulements des tambours de la pluie.
[...] Qu'était-ce ? Le roulement persistait. Ce n'était pas le prolongement de son rêve. Loin, quelque part dans les profondeurs du camp, les tambours battaient réellement. Il perçut un doux bruissement contre les parois obliques de la tente, et subitement tout s'éclaircit, irrémédiablement. Il pleuvait.
Les tambours de la pluie qui, dans la tradition militaire turque, annoncent l'arrivée des nuages : la saison des pluies sauvera donc les assiégés. Du moins pour cette fois.
Le bouquin de Kadare nous conte tout cela de manière habile : nous sommes en effet dans le camp des turcs, aux côtés du pacha et de son chroniqueur. Dans le camp des "autres" donc, et comme "eux" désemparés devant la citadelle imprenable.
Entre chaque chapitre, quelques lignes nous éclairent sur la situation des assiégés, le camp de Kadare, le camp du "nous".
Car derrière cette histoire médiévale se cache (à peine) le propos de Kadare, chantre de la fierté nationale albanaise.
Cet ancien combat a en effet, pour les albanais, un écho beaucoup plus récent : lorsqu'en 1960, l'Albanie communiste de Enver Hoxha rompt ses relations avec le grand frère soviétique devenu à ses yeux un peu trop encombrant.
Les armées turques (euh, pardon : les armées soviétiques) envahiront Budapest et Prague mais la petite et fière Albanie ne sera jamais inquiétée !
Bien sûr il faut prendre avec un peu de recul le discours de Kadare : les couleurs du nationalisme sont souvent troubles et Enver Hoxha ressemblait sans doute plus à un dictateur communiste qu'au héros Skanderberg de 1443.
Mais les écrits de Kadare ont gardé leur fraîcheur des années 70, bien avant que n'éclatent les balkans. On peut savourer sans arrière-pensée une très belle plume au service de son pays et de sa culture.

Pour celles et ceux qui aiment les récits guerriers.
Folio édite ces 322 pages qui datent de 1970 en VO.

jeudi 12 mars 2009

Le cadavre dans la voiture rouge (Olafur Haukur Simonarson)

Sauve qui peut.

Depuis Arnaldur Indridason et ses polars, on sait que l'Islande est une destination plutôt sombre.
Son compatriote, Olafur Haukur Simonarson, confirme avec un autre polar, Le cadavre dans la voiture rouge, que c'est bien un endroit sinistre.
Jugez plutôt (page 21, on arrive à destination avec le héros en voiture) :

[...] - Le brouillard est-il souvent aussi épais sur le plateau ? demandais-je.
- Le brouillard ! s'exclama-t-il. Dans le coin, nous n'appelons pas ça du brouillard. C'est une belle journée d'été, mon garçon. Ce n'est que quand il faut faire marcher deux hommes devant la voiture qu'on peut parler de brouillard. 

Et un peu plus loin, page 33 :

[...] "Bienvenue à Litla-Sand !" Un grand panneau et, à la différence de ce genre d'écriteau, il ne penchait d'aucun côté. Et, au-dessous, avait été inscrit en lettres maladroites : Sauve qui peut !

Voilà, le décor est planté !
Jonas, divorcé et au chômage, accepte bon gré mal gré un poste d'instit dans ce petit village accueillant de Litla-Sand.
Il y découvrira la face obscure de l'Islande des cartes postales : magouilles locales, affaires douteuses, intimidations, menaces à peine voilées, hypocrisie, et finalement meurtre.
L'astuce du bouquin c'est que dès le début, on sait qu'il y a eu meurtre (l'instit que Jonas est venu remplacer).
Et tout au long de l'histoire, sur les traces de Jonas, on découvre tout l'enchainement qui a conduit à ce crime. 
Même si le cadavre ne sera découvert qu'à la fin du bouquin. Presqu'un polar à l'envers.
La vie quotidienne dans un port de pêche islandais ...


Pour celles et ceux qui aiment les îles lointaines, même froides et pluvieuses.
Points édite ces 285 pages traduites de l'islandais par Frédéric Durand.

vendredi 6 mars 2009

Tout ce que j’aimais (Siri Hustvedt)

Le mal du siècle

Après l'Élégie pour un américain, nous nous sommes de nouveau invités chez Siri Hustvedt, l'épouse de Paul Auster, celle qu'on surnommait dans notre précédent billet, la voisine de Woody Allen (l'humour en moins).
Dans cet autre ouvrage (antérieur), Tout ce que j'aimais, il était d'ailleurs déjà question d'élégie :

[...] Il avait besoin de ces enfants pour sa propre santé mentale et, grâce à eux, il allait composer une élégie à ce qu'ont perdu tous ceux d'entre nous qui vivent assez longtemps - leur enfance.

Une histoire de couples, new-yorkais, en partie juifs, intellectuels ou artistes : nous habitons toujours sur le même palier que Woody Allen et il ne faut pas être allergique !
Ce qui sauve les romans de Siri Hustvedt, c'est sa plume : remarquable d'élégance et de justesse.
Même réticent dans les premiers chapitres, on finit par se laisser doucement bercer par ces lamentations d'intellos.
Au fil de ce bouquin foisonnant, on glanera d'ailleurs quelques belles pages (et passionnantes) sur l'anorexie et l'hystérie, maladies féminines des expériences du professeur Charcot à la Salpêtrière : les expériences de ces médecins du XIX° auraient-elles fini par créer de toutes pièces malades et maladies ?
D'autres pages également sur l'art et la peinture (perso, on a moins aimé).
Mais le véritable sujet de ce roman (presque un essai), c'est la perte de l'enfant et la perte de l'enfance.
La perte de l'innocence en somme.
Deux couples (environ : chez ces gens-là, rien n'est jamais aussi simple bien sûr !), en route pour les sommets de la réussite et de la liberté (artistes à New-York !), mais malmenés par la vie.
C'est la mort qui emportera le fils du premier couple : avec lui, ils perdront cette innocence de l'enfant et leur propre innocence de croire en un monde possible.
L'autre couple ne s'en tirera guère mieux : ce sera le mensonge, l'argent, le sexe, ... qui emporteront également l'innocence de leur enfant et leur croyance en un monde meilleur.
Car Siri Hustvedt revisite ici le mythe d'Icare :

[...] Dédale, le grand architecte et magicien, avait fabriqué ces ailes afin que son fils et lui puissent s'échapper de la tour où ils étaient prisonniers. Il avait averti Icare du danger de voler trop près du soleil, mais le garçon, faute de l'avoir écouté, avait plongé dans la mer. Dédale, n'est pas une figure innocente, néanmoins, dans cette légende. Il a risqué trop gros pour sa liberté et, à cause de cela, il a perdu son fils.

Ceux qui ont ou ont eu des ados y trouveront quelques échos.
La plupart des lecteurs-blogueurs ont préféré Tout ce que j'aimais à l'Élégie pour un américain, mais pour notre part, notre cœur balance ...


Pour celles et ceux qui aiment l'art, les tourments et les ados.
Babel édite en poche ces 453 pages qui datent de 2003 en VO et qui sont traduites de l'américain par Christine Le Boeuf.
MyLou, Anne, Florinette, Camille, en parlent. D'autres avis sur Critiques libres.

vendredi 27 février 2009

La voix (Matsumoto Seicho)

Quelques enquêtes du Simenon japonais.

On avait déjà parlé ici de Matsumoto Seicho avec son roman Tokyo Express qui était même candidat à notre best-of polars 2007.
Avec La voix, revoici cet auteur réputé au Japon (le Simenon japonais, dit-on) avec un recueil de six nouvelles, six petites enquêtes policières pleines de charme.
On y retrouve toutes les caractéristiques déjà découvertes dans Tokyo Express.
L'attention portée aux petits riens, aux choses ordinaires de la vie ordinaire.
La fascination pour les chemins de fers japonais : il est vrai que le Japon est un petit pays [par la superficie] et que, là-bas, on prends le Shinkansen [le TGV local] avec autant de facilité et de simplicité qu'on prend le métro à Paris, on l'a constaté nous-mêmes lors de notre dernier voyage.
Et bien sûr, l'intérêt pour les crimes parfaits, aux alibis imparables ... qu'une enquête approfondie ou tout bonnement le hasard ordinaire viendra démonter de manière tout aussi imparable.

[...] J'imaginai diverses manières de le tuer. Le meurtre en soi ne posait pas de problème ; il y a de nombreux moyens de commettre un crime. Mais il me fallait mettre au point une méthode à toute épreuve, digne de l'auteur d'un meurtre, afin que je ne sois pas découvert. Car, mon objectif atteint et l'homme tué, à quoi cela servirait-il si j'étais pris ? Sa revanche prendrait finalement le pas sur la mienne.
Je consultai de nombreux livres sur la question. Beaucoup de criminels font des efforts démesurés pour dissimuler leur forfait. Pourtant, ce sont souvent leurs méthodes puériles qui les perdent. Il est vrai que la plupart des cas décrits dans les livres relatent ceux de criminels qui finissent par être arrêtés. Mais à travers le monde, il doit bien y avoir de nombreux crimes restés ignorés et des meurtriers qui courent toujours.
Le crime parfait existe, j'en suis persuadé.

Dans ces quelques nouvelles, c'est bien souvent le hasard qui viendra mettre à mal ces crimes presque parfaits : un visage apparu sur un écran de cinéma, un article de journal lu rapidement, une voix reconnue au téléphone, ... à chaque fois un petit détail vient remettre le crime à sa place (et le criminel !).
Comme on le disait déjà pour Tokyo Express, un moyen bien agréable de découvrir la littérature japonaise et la vie quotidienne au pays du soleil levant.


Pour celles et ceux qui aiment Simenon et les policiers au rythme sage.
Picquier Poche édite ces 253 pages qui datent de 1956-1958 en VO et qui sont traduites du japonais par Karine Chesneau.
Cottet en parle.

mercredi 18 février 2009

La conspiration Darwin (John Darnton)

Révisionnisme.

En cette année du 200ème anniversaire de la naissance de Charles Darwin, permettez qu'on ressorte ce billet publié ici il y a plus de deux ans.
Le bouquin n'est pas extraordinaire, notre billet était insignifiant, mais c'est surtout l'occasion de promouvoir la théorie de la sélection naturelle et de parler plus fort que les révisionnistes et créationnistes de tout bord. Na !
On trouvera
ici un article de Courrier International sur la propagation nauséabonde du créationnisme.


Amateurs d'intrigues et de romans historiques, ne manquez pas La Conspiration Darwin.
Bien sûr, il ne faut pas chercher là une quelconque vérité historique ou scientifique mais plutôt le prétexte à un roman intelligent où l'on se promène entre le récit de voyage de l'ancien explorateur, l'enquête contemporaine de chercheurs - détectives amateurs, et le supposé journal de la fille de Darwin.

[...] L'exercice était peu commun : reconstituer une existence cent cinquante ans après les faits, pour tenter de donner un sens aux évènements. Parfois les pièces s'emboîtent, parfois elles résistent. Et parfois l'historien en connait plus que son sujet.

On pense bien entendu à Umberto Eco même si l'on reste ici bien loin de la prose savante de l'italien : l'intrigue policière très accessible de Darwin nous fait passer un agréable moment, comme quoi on peut s'instruire en s'amusant.

[...] Le jour où le Beagle prit enfin la mer, Charles et le commandant Fitzroy passèrent l'après-midi dans une taverne, à se gaver de mouton et de champagne, puis ils quittèrent la digue à la rame pour rejoindre le navire. Ils le voyaient s'avancer majestueux dans la Manche, sa mâture fièrement dressée, gonflant ses voiles dans la brise généreuse. Stupéfait, Charles constata que cette vision ne l'émouvait point. Où était l'euphorie attendue. Après des mois de reports et de sorties avortées, il allait enfin embarquer pour sa grande aventure et il n'éprouvait que de la peur !


Pour celles et ceux qui aiment la vérité.
Michel Lafon édite ces 306 pages qui datent de 2005 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Jean-Pascal Bernard.

vendredi 13 février 2009

BD : Jazz Maynard


La trilogie barcelonaise.

Les BD au dessin très «moderne» ne sont pas toujours très lisibles, du moins à notre goût plutôt conformiste en ce domaine, avouons-le.
Alors il nous faut dire du bien de cette trilogie qui nous vient d'Espagne : un peu dans la même veine que l'excellent Tueur dont nous avions parlé à plusieurs reprises, voici Jazz Maynard.
Le dessin y est résolument moderne et toujours en mouvement, vif et nerveux, qu'on en juge sur cette planche.
Cette BD est d'ailleurs plutôt violente, bien plus que Le Tueur où l'ironie nonchalante maintenait une certaine distance avec le propos.
Aux côtés de Jazz Maynard, le mauvais garçon (mais bon joueur de trompette jazzy), nous voici plongés dans les bas-fonds de Barcelone, dans le quartier d'El Raval.
Entre prévarication des autorités municipales et mainmise de divers gangs sur le barrio, ça castagne à tout va (ça castagnette même, puisque nous sommes au pays ibère - ah ah) et Jazz Maynard a bien du mal a sauver sa sœur, quelques diamants et sa propre peau des griffes des méchants.
Voilà donc trois albums menés à grand rythme et qu'on dévore tout aussi vite.
Peut-être aurait-on aimé un peu plus d'épaisseur à l'intrigue et aux personnages, mais ne faisons pas la fine bouche.
Pour conclure, qu'on nous permette au passage de relever cet aphorisme au cœur de l'actualité, pénétré de sagesse et tagué sur l'un des murs de Barcelone, du moins sur l'un des murs de la BD :
[...] Nous croirons à la crise quand les riches se suicideront en masse.
Difficile de mieux dire.

Pour celles et ceux qui aiment les voyous et les mauvais garçons.
D'autres images chez Bédéthèque.
Riffhifi et Nicolas en parlent.

vendredi 6 février 2009

Sous les vents de Neptune (Fred Vargas)

Le pelleteux de nuages.

On vient donc de lire les deux dernières aventures du commissaire Adamsberg de Fred Vargas dans le désordre.
Après Un lieu incertain qu'on a beaucoup aimé, voici Sous les vents de Neptune, réputé comme l'un des meilleurs Vargas à ce jour.
Plus construit que le Lieu incertain, Les vents de Neptune fait la part belle à l'intrigue policière qui est au cœur du récit.
Intrigue policière au premier plan puisque dans cet épisode, Adamsberg se retrouve même ... au banc des accusés !
Mais c'est aussi ce qui laisse moins de liberté aux délires quasi absurdes qui émaillaient la première partie du Lieu incertain et faisaient le charme ce cet épisode. Mais bien entendu, les deux valent la lecture et ce sera donc selon les goûts !
Récemment, Adamsberg s'est donc mis à voyager, et après la Serbie du Lieu incertain, le voici au Canada pour visiter les cousins québécois.
Ce qui nous vaut quelques belles pages (même si elles sont un peu convenues) sur le choc des cultures et bien sûr les incompréhensions du langage fleuri de nos cousins d'outre-Atlantique.
On en profite pour découvrir un trouble passé à l'ami Adamsberg, avec un accident fraternel qui rappelle inévitablement le poids que traîne également le commissaire Erlendur de l'islandais Indridason. Même si les styles (des flics et des auteurs) sont très différents, ces deux-là ont plus d'un point et d'un frère en commun.
Dans la famille des personnages un peu déjantés qui entourent Adamsberg, on distinguera cette fois la figure inoubliable de Josette, la géniale et septuagénaire hackeuse, qui passe son temps à réguler discrètement les flux financiers de la planète et à restituer aux pauvres ce qui pèsent aux riches. Elle égalise !

[...] - Josette, elle va où elle veut dans ses souterrains, déclara Clémentine. Et des foyes la voilà à Hambourg, et des foyes la voilà à New-York.
- Pirate informatique ? demanda Adamsberg, stupéfait. Hacker ?
- Aqueuse, exactement, confirma Clémentine avec satisfaction. Josette, elle pique aux gros et elle donne aux maigres. Par les tunnels. Faut me boire ce verre, Adamsberg.

- C'était cela, Josette, les "transferts" et les "répartitions" ? demanda Adamsberg.
- Oui, dit-elle en croisant rapidement son regard. J'égalise.

Trop forte, la Josette !
On regrette qu'elle ne soit pas intervenue plus tôt et pour de vrai dans la finance mondiale !


Pour celles et ceux qui aiment les cousins du Québec.
J'ai lu édite ces 442 pages qui datent de 2004.
D'autres avis sur Critiques Libres.
Pitou en parle, Sylvie, Sole également.

mardi 3 février 2009

La trilogie berlinoise (Philip Kerr)

Nestor Burma chez les SS.

Décidément le millésime 2009 de la cuvée polars s'annonce comme un bon cru.
Après les deux Fred Vargas dont on parlé tout récemment (Un lieu incertain et Sous les vents de Neptune), voici une belle trouvaille (coup de coeur Fnac) : La trilogie berlinoise de l'écossais Philip Kerr.
La ré-édition réunit trois épisodes de la série qui met en scène un privé au goût de Philip Marlowe, à l'odeur de Nestor Burma (celui de la télé plutôt que l'original de Léo) mais aux relents de Gestapo puisque la série se passe à Berlin, avant et après guerre.
Ce qu'évoque d'ailleurs la couverture avec une photo qu'on jurerait tirée des cartons de Leni Riefenstahl, l'équivoque photographe du Reich aux sujets troubles, du genre un esprit sain dans un corps sain ...
Le premier épisode, L'été de cristal, se déroule en 1936 pendant les JO de Berlin (filmés par Leni Riefenstahl justement), en pleine ascension du parti National-Socialiste.
Le titre en VO (March violets) évoque «les violettes de mars 1933» lorsque fleurirent toutes les adhésions spontanées à ce parti NAZI, et lorsqu'on traficotait pour obtenir un «petit» numéro d'adhérent prouvant ainsi sa longue fidélité à la doctrine en vogue.
Le privé c'est Bernie Gunther (ancien flic, ancien détective de l'hôtel Adlon, aah l'hôtel Adlon de Berlin ...) qui fanfaronne avec un humour grinçant et caracole avec une belle inconscience entre les pattes des monstres des SS ou de la Gestapo.
On croisera même Goering au détour d'une soirée mondaine ou encore Himmler à un enterrement.
Bernie essaie de surnager dans ces eaux nauséabondes égratignant au passage tous les profiteurs du nouveau régime.
Sur les traces de Bernie on parcourt Berlin en tous sens, de la Friedrichstrasse au Kürfürstendamm et du quartier de Schöneberg au Kreuzberg, oubliant un instant dans quelle horreur s'enfonce la belle capitale (nos photos de Berlin).
Mais la radio se charge de nous rappeler aux sombres réalités.
[...] Ce soir-là, on eût dit que tout Berlin s'était donné rendez-vous à Neukölln, où Goebbels devait parler. Comme à son habitude il jouerait de sa voix en chef d'orchestre accompli, faisant alterner la douceur persuasive du violon et le son alerte et moqueur de la trompette. Des mesures avaient par ailleurs été prises pour que les malchanceux ne pouvant aller voir de leurs propres yeux le Flambeau du Peuple puissent au moins entendre son discours. En plus des postes de radio qu'une loi récente obligeait à installer dans les restaurants et les cafés, on avait fixé des haut-parleurs sur les réverbères et les façades de la plupart des rues. Enfin, la brigade de surveillance radiophonique avait pour tâche de frapper aux portes des appartements afin de vérifier se chacun observait son devoir civique en écoutant cette importante émission du Parti.

C'est tout l'intérêt de ce bouquin que de nous plonger dans la vie quotidienne berlinoise juste avant-guerre et de nous montrer les plus petits rouages de la mécanique nazie en marche.
Instructif et édifiant.
[...] Je commençai par aller voir au X Bar, un club de jazz illégal dont l'orchestre glissait des morceaux américains au beau milieu de la soupe aryenne ayant l'aval des autorités. Les musiciens se livraient à ces acrobaties avec suffisamment de finesse pour ménager les consciences nazies qu'aurait pu choquer cette musique dite inférieure.


Le second épisode, La pâle figure, nous amène en 1938 alors que l'Allemagne envahit les Sudètes.
Cette aventure est plus classique : le privé a réintégré la police officielle, pour un temps, et part sur les traces d'un serial killer ... et sur celles de la propagande qui prépare la nuit de cristal ...
Le dernier épisode, Un requiem allemand, nous propulse en 1947 à la fin de la guerre, où l'on retrouve Bernie, marié (si, si !) dans Berlin en ruines.

[...] Dans beaucoup de quartiers, un plan des rues n'était guère plus utile qu'une éponge de laveur de carreaux. Les artères principales zigzaguaient comme des rivières au mileu de monceaux de décombres. Des sentiers escaladaient d'instables et traîtresses montagnes de gravats d'où, l'été, s'élevait une puanteur indiquant sans erreur possible qu'il n'y avait pas que du mobilier et des briques ensevelis dessous.
Les boussoles étaient introuvables, il fallait beaucoup de patience pour s'orienter dans ces fantômes de rues le long desquelles ne subsistaient, comme un décor abandonné, que des façades de boutiques et d'hôtels : il fallait également une bonne mémoire pour se souvenir des immeubles dont ne restaient que des caves humides où des gens s'abritaient encore.
Un Berlin dévasté où les femmes rescapées tentent de survivre et où la peur de la soldatesque russe est de règle.
[...] Pourtant, certains disaient que les Popovs prenaient seulement de force ce que les femmes allemandes ne demandaient pas mieux que de vendre aux Anglais et aux Américains.
On suit donc Bernie jusqu'à Vienne (Autriche) en pleine dénazification, lorsque les Américains tentent de récupérer les «meilleurs éléments» allemands pour constituer, face aux soviétiques, les forces d'espionnage qui feront bientôt les beaux jours de la guerre froide.
Mais Bernie garde son sens de l'humour et sa condescendance berlinoise qui n'est pas sans rappeler notre propre arrogance parisienne !
[...] Tard le soir, Vienne ne soutenait la comparaison avec aucune autre ville, sauf peut-être la capitale engloutie de l'Atlantide. N'importe quel vieux parapluie restait ouvert plus longtemps que les établissements nocturnes de Vienne.
Une excellente idée que de ré-éditer ces trois épisodes, passionnants, pertinents, prenants, qui améliorent notre compréhension de cette Allemagne, avant, pendant et après.
La visite est terminée, n'oubliez pas le guide ! Il s'appelle Philip Ballantyne Kerr (ou Bernie, c'est selon).

Pour celles et ceux qui aiment Berlin.
Le Masque édite ces 836 pages qui datent de 1989-1991 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Gilles Berton.

lundi 19 janvier 2009

Courir (Jean Echenoz)


C’est l’histoire d’un type.

On vient juste de dire tout le bien qu'on pensait de la plume de Jean Échenoz avec Lac, qui date de 2005.
Et puis Véro nous a prêté la dernière et toute récente production d'Échenoz : Courir.
Courir, c'est l'histoire d'Émile.
Émile n'aime pas le sport. Émile travaille dans une usine de chaussures Bata en Tchécoslovaquie (c'est ça le destin ?).
Émile sera pourtant le coureur le plus rapide du monde.
Émile n'aime pas trop son boulot à l'usine. Et on s'aperçoit qu'Émile est vraiment très rapide à la course, même s'il court n'importe comment.
Alors, poussé par son entourage, Émile s'entraine, s'entraine encore, par tous les temps.
Bientôt les records de Tchécoslovaquie commencent à tomber dans les poches du survêtement d'Émile.
Encore quelques années d'entrainement et ce sera les records d'Europe puis du monde. Le 5.000 mètres, le 10.000 mètres, le record de l'heure (plus de 20.000 mètres), les médailles d'or des Jeux Olympiques, jusqu'au mythique marathon.
C'est l'histoire d'Émile.
C'est l'histoire de Zatopek, Émile Zatopek, la locomotive tchèque qui sera pendant de nombreuses années l'homme le plus rapide du monde, accumulant records et médailles et courant n'importe comment, sans style, la tête bringuebalant sur le côté, sans méthode, au grand dam des entraineurs et docteurs sportifs. À une époque où le mot dopage n'avait pas encore été inventé et où sur la piste, sur la cendrée comme l'on disait encore, il n'y avait que des hommes et non des cobayes de labos pharmaceutiques.
[...] Un  jour on calculera que, rien qu'en s'entrainant, Émile aura couru trois fois le tour de la Terre. Faire marcher la machine, l'améliorer sans cesse et lui extorquer des résultats, il n'y a que ça qui compte et sans doute est-ce pour ça que, franchement, il n'est pas beau à voir. C'est qu'il se fout de tout le reste. Cette machine est un moteur exceptionnel sur lequel on aurait négligé de monter une carrosserie. Son style n'a pas atteint ni n'atteindra peut-être jamais la perfection, mais Émile sait qu'il n'a pas le temps de s'en occuper : ce seraient trop d'heures perdues au détriment de son endurance et de l'accroissement de ses forces. Donc même si ce n'est pas très joli, il se contente de courir comme ça lui convient le mieux, comme ça le fatigue le moins, c'est tout.
Enfin, presque tout. Car Échenoz a l'intelligence de replacer la course d'Émile dans celle, encore plus folle, du monde. Le monde finissant du XX° siècle.
Émile a 17 ans quand le III° Reich envahit les Sudètes (beaucoup) et la Tchécoslovaquie (un peu, tant qu'on y est, on y reste). La première course officielle d'Émile est un cross de la Wehrmacht. Après la guerre il court à Berlin dans le stade construit par Hitler pour les fameux JO de 1936. Plus tard son talent est "utilisé" par la propagande tchèque (ou même celle du PC français avec le cross de l'Humanité). Même si le pouvoir communiste ne lui délivre des visas qu'au compte-goutte ... dès fois qu'il prenne goût à la course de l'autre côté du rideau de fer.
Encore un peu plus tard, il se rallie à la bannière de Dubcek pendant le printemps 68.
On sait comment le printemps se termine : Émile signera donc son autocritique comme tout le monde et, après un passage par les mines d'uranium, finira archiviste dans un sous-sol du ministère des sports.
Ce petit bouquin d'Échenoz (tous les bouquins d'Échenoz sont petits !) se lit à toute allure, à toute vitesse.
En moins de deux heures, en moins de temps qu'il n'en faut à Émile pour courir les 20.000 mètres.
On suit tout cela (les courses d'Émile et la roue de l'Histoire) au rythme donné par Échenoz, dans la foulée d'Émile : c'est passionnant, captivant, haletant.
Sous la plume d'Échenoz, on a l'impression de voir le monde courir à sa perte tandis que le petit bonhomme Émile court sur la planète, poursuivi par les chars, essayant vainement d'échapper à l'Histoire qui finira par le rattraper lorsque, avec l'âge, Émile s'essouffle et se trouve bien heureux de voir quelques jeunes prendre enfin la relève.
Échenoz est un écrivain fort discret et fort talentueux. C'est son dernier bouquin et son écriture si caractéristique (une douce ironie, une tendre cocasserie, faussement naïves), est ici parfaitement dosée et maîtrisée et réussit à nous faire partager pendant quelques pages la course folle d'Émile.
Impeccable.

Pour celles et ceux qui aiment la course à pied, et même pour ceux qui n'aiment pas.
Les éditions de minuit éditent ces 142 pages qui datent de 2008.
Benjamin en parle, Culture-Café et Lucretius aussi. BlueGray a moins aimé. D'autres avis sur Critiques Libres.
Les Éditions de minuit proposent intelligemment de découvrir en ligne les premières pages du roman : c'est ici.
Une bio d'Échenoz.

jeudi 15 janvier 2009

Élégie pour un américain (Siri Hustvedt)

Chez la voisine de Woody Allen.

Siri Hustvedt n'est autre que l'épouse de Paul Auster : un parrainage qu'elle assume fort bien tant son style est limpide et maîtrisé comme le montre son roman, Élégie pour un américain.

Élégie : poème lyrique, écrit dans un style simple, qui chante les plaintes et les douleurs de l'homme, les amours contrariés, la séparation, la mort.

Pour une fois tout est dit dans le titre (The sorrows of an american en VO).
Le roman entremêle (très habilement) le présent d'un psychanalyste new-yorkais et de sa sœur avec le passé de leur père, voire de leurs grands-parents.
Avec même des extraits des mémoires du père (des vraies mémoires du vrai père de Siri Hustvedt).
Une famille d'immigrés norvégiens (Siri Hustvedt est d'origine norvégienne) et cette histoire «intergénérationnelle» comme on dit, pourrait faire le lien transatlantique entre les sagas nordiques qu'on a découvertes récemment ici ou et les histoires plus américaines qu'on a pu lire ici et .
Les plus attentifs auront également repéré quelques mots-clés : psychanalyse, New-York, ... oui, on est en plein dans le monde de Woody Allen. Celui des intellectuels américains (enfin, new-yorkais) tourmentés aujourd'hui par les suites du 11 septembre et la guerre en Irak (les américains semblent avoir découvert le mal depuis qu'il a frappé chez eux).
C'est ce côté parfois un peu jérémiade qui peut agacer, comme peuvent aussi gêner les références répétées à la psychanalyse et aux patients du héros. 

[...] La mère de Mr. B. s'était ouvert les veines dans son bain. Son mari avait découvert son corps lorsque l'eau ensanglantée avait passé sous la porte. Après avoir fermé le robinet, il avait trouvé son fils en bas, dans la cuisine, et lui avait annoncé laconiquement : Ta mère est morte. Après quoi il l'avait enfermé dans sa chambre, où le gamin était resté assis pendant des heures. Les adultes lui avaient menti au sujet de la mort de sa mère, même si "le cœur" avait constitué une métaphore efficace pour ce dont avait souffert la mère de Mr. B. Tant de mutisme.

On aurait peut-être préféré se concentrer sur la belle histoire du frère et de la sœur à la recherche de leur père, de la mémoire de leur père, quitte à ce que ce soit dans des rêveries ...

[...] Il portait les lunettes à monture sombre dont je me souvenais depuis mon enfance, et je m'approchais de lui. "Papa ?" Il se mettait à parler de notes en bas de page, mais j'avais de la difficulté à suivre ce qu'il disait et sa voix paraissait venir de loin, comme d'une autre pièce, en dépit du fait que son visage sans rides se trouvait proche du mien et paraissait étrangement agrandi. Il n'y avait pas de bonbonne d'oxygène près de lui, pas de cicatrice due au cancer sur son nez, pas d'appareils auditifs dans ses oreilles. Sa jambe gauche n'était pas raide. Il vieillit sous mes yeux. Mon vieux père remplaçait le jeune homme. Les lunettes qu'il portait devinrent les lunettes à monture d'acier que je lui avais vues les derniers temps, son visage se couvrit de rides profondes. Je vis la marque violacée sur le côté droit de son nez, là où les chirurgiens lui avaient greffé de la peau de son crâne afin de réparer les dégâts résultant de l'opération par laquelle ils lui avaient extirpé le mal. Il sourit.
"Père, lui dis-je. N'es-tu pas mort ?
- Si", répondit-il, penché en avant, les bras tendus vers moi. 

Siri Hustvedt est plus connue pour l'un de ses livres précédents : Tout ce que j'aimais, que les lecteurs semblent avoir préféré à ce dernier. Il a donc fallu qu'on le lise également !


Pour celles et ceux qui aiment les tourments.
Comme pour «monsieur», c'est Actes Sud qui édite ces 394 pages qui datent de 2008 en VO et qui sont traduites de l'américain par Christine Le Boeuf.
Guillaume en parle longuement. D'autres avis sur Critiques libres.

lundi 5 janvier 2009

Un lieu incertain (Fred Vargas)

Fausse modestie.

Il y avait longtemps qu'on n'avait pas replongé dans les polars de Fred Vargas et on a donc manqué les dernières enquêtes du commissaire Adamsberg, faut dire que les effets de style de la dame à la plume si savoureuse se dégustent mieux à petites doses.
Mais voilà, Véro nous a prêté Un lieu incertain.
Et dans ce lieu incertain, Fred Vargas s'est déchaînée : un véritable feu d'artifice d'associations d'idées, un festival d'Adamsbergueries.
Les personnages se multiplient (le commissaire british, le neveu serbe, les adjoints ahuris de la brigade du commissaire, ...) et les dialogues sont tous plus déjantés les uns que les autres.
Fred Vargas manie le fil et l'aiguille avec doigté et saute du coq à l'âne avec souplesse.
Se payant même le luxe (en train-couchette quand même) de la touche européenne puisqu'on chemine du cimetière de Highgate de Londres à un sombre village de Serbie.
L'auteure a le don de nous faire toucher le tissu erratique qui sous-tend le monde que l'on dit rationnel. C'est pas du fantastique ou du surnaturel (il ne s'agit que de pensées, d'actes ou de paroles très humains, si humains justement) mais, comment dire, on n'a pas tous le don d'Adamsberg pour naviguer dans ces eaux troubles et discerner les connexions au-delà des apparences. On s'identifierait plutôt aux collègues ahuris de la brigade !
Au passage Adamsberg bénéficiera d'un diagnostic médical très poussé :

[...] - Une absence quasi totale d'angoisse. C'est une posture rare. En contrepartie bien sûr, l'émotivité est faible, le désir pour les choses est atténué, il y a du fatalisme, des tentations de désertion, des difficultés avec l'entourage, des espaces muets. On ne peut pas tout avoir. Plus intéressant encore, un laisser-aller entre les zones du conscient et de l'inconscient. On pourrait dire que le sas de séparation est mal ajusté, que vous négligez parfois de bien fermer les grilles.

Espérons que la science nous procurera bientôt des pilules du syndrome d'Adamsberg (en doses homéopathiques quand même).
Dans cet épisode, on accumule les petites histoires (la chatte, le chien, le docteur, le cimetière anglais, ...) qui s'entrecroisent et se recoupent et au bout de quelques chapitres on ne sait pas (on est curieux de savoir) laquelle donnera à Adamsberg la connexion clé qui dénouera l'écheveau de l'intrigue.
Ces histoires empilées, qui donnent de si savoureux dialogues sur lesquels surfe le grand maître Adamsberg, font penser à la structure des textes humoristiques et poétiques de Jean-Jacques Vanier, où le croisement tardif avec une histoire vue plus tôt déclenche tout à coup humour et poésie.

[...] - À quelle heure part le Venise-Belgrade ?
- À vint et une heure trente-deux. Je passe chez moi prendre un paquetage et mes montres. Ça me gêne, je n'ai pas l'heure.
- Quelle importance ? Vos montres ne sont pas à l'heure.
- C'est parce que je les règle sur Lucio. Il pisse contre l'arbre environ toutes les heures et demie. Mais il y a forcément du flou.
- Vous n'avez qu'à faire le contraire. Régler vos montres sur une pendule, ce qui vous donnera l'heure exacte des pissées de Lucio.
Adamsberg le regarda un peu surpris.
- Je ne veux pas savoir à quelles heures pisse Lucio. À quoi voulez-vous que ça m'avance ?
Danglard eut un geste qui signifiait "laissons choir" [...]

Voilà. Tout est là ! À pisser de rire.
Avant de se demander un peu bêtement, qui est dans le vrai ?
Danglard a certainement raison, Adamsberg est sûrement dans le juste. C'est toute la saveur des nuances mises à nu par dame Vargas.
Comme dans bon nombre de ses bouquins, les mythes surnaturels (ici les vampires) servent à décorer une histoire bien plus terre à terre ...
Dans la dernière partie de ce polar (en Serbie) le rythme s'essouffle un peu, les personnages se dispersent, les dialogues aussi, on sent qu'il faut dénouer l'intrigue et terminer l'enquête.
Comme on l'a dit, on a loupé les derniers épisodes (dont les Vents de Neptune) mais ce Lieu incertain nous semble l'une des meilleures cuvées du cru Vargas. Même si personnages et dialogues prennent largement le pas (et c'est bien le charme de ce bouquin) sur l'intrigue, reléguée au second plan.
Du coup, Sous les vents de Neptune est tombé dans la PAL ! À suivre donc ...


Pour celles et ceux qui aiment les histoires de vampires.
Viviane Hamy édite ces 385 pages qui datent de 2008.

jeudi 1 janvier 2009

Best-of 2008

Voici le 3ème best-of annuel sur ce blog, histoire de repérer ce qu'on pourrait appeler « les coups de cœur de nos coups de cœur ».
Même s'il est toujours difficile de faire un choix parmi les meilleurs,  car le tri a déjà été fait une première fois avant d'arriver sur le blog  ...
cliquez sur les vignettes ou sur les liens pour retrouver les billets en version intégrale


Notre billetLe canapé rouge de Michèle Lesbre.
L'histoire d'une femme qui se met en quête d'un amour perdu ... à Irkoustk en pleine Sibérie, au bord du lac Baïkal.
Cette quête, c'est celle du désir des choses perdues : un amour qui s'en est allé, un idéal (politique) qui ne s'est pas réalisé, un enfant qu'on n'a pas eu, ... Le voyage en train est comme une vie suspendue, une parenthèse, on s'en va mais c'est pour être plus proche de ce qu'on croit avoir laissé. Michèle Lesbre est pour nous l'une des découvertes de l'année puisqu'on la retrouve également sur le podium des polars !


Notre billetLa bénédiction inattendue et Les paupières de Yoko Ogawa.
Revoici la reine de l'étrange avec deux recueils de nouvelles parus simultanément et qui se font écho.
Les nouvelles des paupières mettent en scène des rencontres : un passager dans un avion, une vieille femme qui vend des légumes, un vieux célibataire et une écolière, ou encore une collectionneuse d'odeurs.
Les nouvelles de la bénédiction ont pour thème récurrent l'écriture, et Yoko Ogawa s'y met elle-même en scène : l'une des nouvelles raconte comment l'inspiration lui est venue pour écrire une nouvelle de l'autre recueil et ainsi la boucle est bouclée. Il était temps que Yoko Ogawa monte sur notre podium !


Notre billetInconnu à cette adresse de Kathrine Kressmann Taylor.
Une correspondance entre un juif américain et son ami allemand.
On vous laisse découvrir ce que cache réellement le titre de ce petit livre terrible mais très astucieux (on aurait presque pu le classer dans les polars), avec une belle alliance de la forme et du fond. Un incontournable.
Mais cette histoire a été écrite 2 ou 3 ans avant la guerre !
Plusieurs années avant que le monde ouvre les yeux : un livre obligatoire !


Notre billetOut de Natsuo Kirino.
Un roman foisonnant avec toute une galerie de personnages très fouillés (plusieurs points de vue sont alternativement donnés sur cette histoire) qui gravitent autour de ces quatre femmes. Quatre beaux portraits féminins, même si la peinture n'est pas très reluisante.
Quatre collègues qui vont, par la force des choses, s'entraider lorsque l'une d'elles va tuer presqu'accidentellement son mari lors d'une dispute. Il faut l'aider à se débarrasser du corps ...


Notre billetRevoici Michèle Lesbre avec Une simple chute.
Le voyage en train, parenthèse dans la vie, est décidément un prétexte à de singulières rencontres.
Ici le héros prêtera l'oreille à une étrange dame qui semble bien partie pour lui raconter sa vie.
Ulysse qui écoute le chant d'une sirène ... et comme chacun sait (sauf notre héros) il ne faut pas écouter la sirène ...
Les amateurs de polars pourront ici apprécier une très très belle plume.


Notre billetDérive sanglante de William G. Tapply.
Un polar qui change du lot habituel : Stoney Calhoun ne supporte même plus l'alcool et boit du coca depuis l'accident qui l'a rendu amnésique !
C'est plutôt sympa et si l'islandais Arnaldur Indridason nous avait dissuadés à jamais d'aller en Islande, bien au contraire l'américain William G. Tapply semble nous inviter à passer nos prochaines vacances dans le Maine ! Une série prometteuse : nous avons lu également Casco Bay.


  • Dans la catégorie bandes dessinées, la fin d'année aura vu quelques belles découvertes :

Notre billetMaus de Art Spiegelman.
Une référence des BDthèques. L'histoire autobiographique d'un auteur à la recherche de la mémoire de son père, rescapé des camps nazis. La vie du père Spiegelman, marchand juif plus vrai qu'une caricature, est décrite sans complaisance. Ses petits trafics pour échapper aux rafles, puis pour survivre dans les camps, ... il n'en est que plus humain dans ce monde qui ne l'était plus. Et au passage, Spiegelman épingle l'anti-sémitisme polonais (heureusement pour nous, le père de Spiegelman n'est pas né en France).


Notre billetLe piège de Felipe Calva et Federico del Barrio.
Après le nazisme ... le franquisme.
Des dessins en noir et blanc, en noir surtout avec de grands aplats très graphiques, dont certains sont de véritables prouesses.
Avec en prime, une idée astucieuse : le scénario du Piège met en scène ... un dessinateur de BD et on a donc bien sûr droit à "la BD dans la BD". Le héros prépare un épisode des aventures d'un super-héros en prise avec un affreux méchant. Les dessins de cette nouvelle BD s'intercalent dans la BD elle-même.
Peu à peu, au fil des pages, les deux histoires se rapprochent ou se répondent ...

Notre billetEnfin, la parution tant attendue du troisième tome de La légende des nuées écarlates de l'italien Saverio Tenuta.
Quittons la trop dure réalité ... avec cette superbe japonaiserie où les dessins (les peintures, devrait-on dire) sont absolument splendides, avec des images superbes qui rappellent bien entendu estampes et calligraphies japonaises. Trop beau !
Le scénario est riche et à la hauteur des dessins avec toute une alchimie complexe entre passé et présent.


Voilà, c'est dit, c'est fait, salut 2008 et vive 2009 !
Et pour ceux qui auraient raté le best-of 2007 : c'est encore !

lundi 15 décembre 2008

La traversée du Mozambique (Patrice Pluyette)

Tartarin de Tarascon.

Des critiques élogieuses (était-ce Papillon ?) nous avaient guidés vers ce récit de voyage.
On aurait dû fouiller un peu plus sur le web car le périple fut plutôt décevant.
La traversée du Mozambique par temps calme, voilà un titre peu banal.
L'écriture de Patrice Pluyette est du même tonneau. Ça foisonne, ça onirise, ça fait feu de tout bois et de n'importe quoi. Y'a de l'absurde et de la poésie, de la rêverie et du cauchemar, du surnaturel et du pas naturel, une bonne dose d'humour de potache et une pincée de Tartarin ou de Tarascon.
On pense parfois à l'ambiance surréaliste des voyages en bandes dessinées de Fred.
Une brochette de personnages peu banals s'embarquent pour le Mozambique à la recherche d'un trésor et finiront dans les neiges canadiennes ou dans les jungles amazoniennes.
Mais tout ce petit monde s'agite sous nos yeux sans qu'on n'y prenne vraiment part. Un peu comme des clowns de cirque : on regarde, on s'amuse, mais on n'est pas vraiment concernés.

[...] Les grognements se font entendre à peu près chaque nuit depuis trois jours et ça devient inquiétant; de toute évidence un animal féroce, femelle de type panthère d'Amérique, jaguar adulte ou tigre Amba, les suit à la trace. À plusieurs reprises, on a même pu sentir son souffle contre la toile de tente. En vérité, la situation n'offre pas d'échappatoire; le sort de nos aventuriers est lié au bon vouloir de cette bête affamée qui n'attendra pas éternellement que la viande soit cuite; il est probable que notre histoire s'arrête dans trois pages sans plus de personnages à notre charge que cette bête dont nous ne saurions à elle seule tirer une histoire en rapport avec le sujet de la nôtre sans ennuyer le lecteur. Nous dirons donc que les hommes et femmes composant ce récit, nonobstant le danger rôdeur, ne perdent pas leur courage, continuent chaque matin à démonter le camp pour mener à bien leur progression lente et difficile, tous les soirs à planter la tente dans un endroit différent, toutes les nuits à trembler dans leurs lits en s'obligeant à prier, à invoquer l'aide d'un dieu tout-puissant à défaut d'un car de CRS armés.

Qu'on aime ou qu'on n'aime moins, il reste la prouesse technique du sieur Pluyette qui manie la plume avec habileté.


Pour celles et ceux qui aiment les histoires à dormir debout.
Seuil édite ces 317 pages qui datent de 2008.
Papillon a bien aimé, Essel un peu moins.

samedi 13 décembre 2008

BD : Le complexe du chimpanzé (2)

La tête dans les étoiles.

On avait déjà parlé des deux premiers tomes de cette BD il y a peu, et la revoici sur le devant de la scène avec le troisième et dernier volume paru juste avant Noël.
Le complexe du chimpanzé, c'est Marazano à la plume (Genetiks, Zéro absolu, ...) et Ponzio au pinceau (Genetiks, ...).
On aime toujours autant le dessin quasi photographique de Ponzio, qui rappelle celui de Christophe Bec (qui d'ailleurs était déjà le dessinateur de Marazano dans Zéro absolu) dont on avait déjà parlé avec Sanctuaire.
Le scénario de Marazano nous plonge dans un avenir très proche (en 2035), avec juste ce qu'il faut d'anticipation pour rendre crédible le projet de la Nasa d'aller poser le pied sur Mars, même si la crise financière actuelle reporte cela à au moins ... 2035 !
Justement, alors que le Congrès vient de couper les budgets, une mystérieuse capsule amerrit dans l'océan avec à son bord ... Neil Armstrong et Edwin Aldrin ! Apollo 11 est de retour ... à nouveau ?!
Que s'est-il passé en 1969 ? Que faisaient les Russes à cette époque ? Qui sont ces étranges « ersatz » qui reviennent sur Terre 65 ans après ? Le mystère ira en s'épaississant au fil des pages et permet de revisiter l'histoire de la conquête spatiale depuis Gagarine.

[...] Le complexe du chimpanzé, un phénomène qui a été observé pour la première fois chez les chimpanzés ayant servi de cobayes pour des vols spatiaux. Les chimpanzés sont suffisamment intelligents pour comprendre qu'ils sont les sujets d'une expérience qu'ils ne maîtrisent pas ... le stress causé par cette dichotomie entre capacité de comprendre la situation et incapacité à la gérer peut vraiment vous faire péter les plombs.

Sauf que cette fois, les chimpanzés, c'est nous ... !
Au cœur d'un mystère qui met en images le principe d'incertitude d'Heisenberg, auquel on ne comprend plus forcément grand chose mais qui nous fait toujours rêver depuis les bancs de l'amphi !
Au centre de cette histoire, une astronaute de la Nasa qui a la tête dans les étoiles et donc justement, une seule idée en tête : être la première à poser le pied sur Mars. Quitte à entretenir une relation conflictuelle avec sa fille laissée à elle-même en Floride. Ce qui nous vaut une belle alternance de planches entre l'espace (voir un exemple ici) et le bord de mer (un exemple ici).
Une belle histoire pour tous ceux qui comme moi, le 20 juillet 69, avaient le nez en l'air.
Le troisième tome confirme l'intérêt des deux précédents et clôture le bal spatial avec une très belle fin.
Dans notre précédent billet, nous avions repris ce bel aphorisme du russe Tsiolkovski, le père de l'astronautique, cité en tête du second album :

[...] La Terre est le berceau de l'humanité.
Mais passe-t-on sa vie entière dans un berceau ?

L'exergue du dernier tome cite Apollinaire :

[...] Il est grand temps de rallumer les étoiles.

À l'approche de Noël, on peut toujours rêver ...


Pour celles et ceux qui auraient aimé faire un petit pas avec Neil Armstrong.