lundi 30 novembre 2015

Tant de chiens (Boris Quercia)


[...] Elle me dit : « J’ai besoin de tuer quelqu’un. ».

    L'auteur, le livre (208 pages, 2015) :

Ne manquez pas Boris Quercia, c'est très clairement la révélation polar de cette année 2015.
Saluons au passage les éditions Asphalte pour la découverte de cet auteur, les titres à double sens et le prix modique d'une édition électronique de qualité, à bon entendeur ...
Avant Tant de chiens, c'est en début d'année que l'on avait découvert Les rues de Santiago (sans qu'on sache tout à fait s'il s'agissait de celles de la ville ou de celles arpentées par le héros homonyme) et l'on avait voulu attendre un peu avant d'épingler un coup de cœur au revers du veston de Quercia. 
Pas obligatoire de lire dans l'ordre, mais ce serait dommage de laisser passer quelques pages (les bouquins sont pas épais) et le second est encore plus meilleur que le premier.

    On aime :

❤️ Des chapitres courts, comme autant de petites nouvelles, avec un sens consommé de la chute, le petit truc anodin, sans rapport avec l'essentiel du récit, le petit truc qui vous grave au burin la scène en mémoire.
❤️ Un flic comme on les aime : ténébreux et solitaire, dur et maladroit en amours comme en affaires, Santiago Quiñones, un flic qui boit pas mal (sans surprise) et qui même ne dédaigne pas une ligne de coke de temps à autre. En suivant les traces de Quiñones dans les rues de Santiago, on s’intéresse plus au personnage et à ceux qu’il va croiser au gré de ses déambulations, qu'au fil de l'intrigue.
[...] C’est un grand type chauve, un peu voûté, comme souvent chez les gens grands au Chili. C’est un pays qui punit ceux qui dépassent la moyenne, les grands essayent de passer inaperçus et les très grands, comme ce type, se voûtent pour entrer dans le rang.

      L'intrigue :

Il y a un problème avec les bouquins de Boris Quercia.
Un sacré problème : ses bouquins sont plutôt petits, pas très épais.
Dès les premières pages, alors qu'on a déjà surligné de nombreux passages pour citer dans ce blog, l'angoisse monte et on se prend à ne plus regarder les numéros de pages ou le compteur de la liseuse, on sait que le plaisir de la lecture ne durera qu'un temps que d'avance, on sait déjà trop court.
D'un autre côté (on se console comme on peut) on se dit que cette brièveté fait corps avec le style de Quercia, n'est-ce pas ?
Des petites phrases courtes, sèches, shootées à l'humanité, filmées à hauteur d'homme.
[...] Je cherche mes cigarettes et lui en offre une. Il ne fume pas, c’est ce genre-là.
On vendrait ses gosses pour pouvoir écrire une phrase comme celle-ci.
Et puis il en rajoute, le bougre ...
[...] J’aime bien les gens qui savent allumer leurs allumettes malgré le vent et qui font cette espèce de petite maison avec leurs mains autour de la flamme. C’est plutôt mon genre, je me dis.
Avant que l'intrigue policière ne vienne prendre le dessus, on pense (et il n'est peut-être pas de plus beau compliment ici) on pense souvent à John Fante, un Fante où la noirceur chilienne aurait occulté la luminosité italienne. 
Tous les ingrédients sont encore et toujours là, tous ceux de la recette classique du polar noir, hardboiled comme dit désormais chez nous. 
On peut donc reprendre le billet précédent presque mot à mot : embrouilles tordues, balles perdues mais pas pour tout le monde, collègues flics pas très cleans, femme(s) fatale(s) (bon, cette fois on a mis un 's') ... 
Et puis il y a ces femmes fatales : au rayon polar c'est bien entendu plus souvent pour le pire que pour le meilleur et l'on sait désormais que Santiago ne se donne même pas la peine de faire semblant de résister à leurs charmes.
[...] Comme si c’était la chose la plus naturelle du monde, elle me dit : « J’ai besoin de
tuer quelqu’un. » 
Et qui dit femmes, ... voici les polars les plus sexys depuis longtemps où pour une fois, les scènes les plus chaudes ne semblent pas ‘téléphonées’ et écrites pour racoler le gogo mais bien au contraire, elles s’intègrent parfaitement à l’ambiance et au(x) personnage(s).
[...] Ce n’était pas une situation facile, j’avais la maîtresse du mort au téléphone et sa veuve assise en face de moi.
[...] Tire-toi », je lui demande. Mais elle, loin de m’obéir, dégrafe sa robe et reste en face de moi, en petite culotte et talons hauts. « C’est gratuit », elle me dit, mais la vie m’a appris que rien n’est gratuit, et ça encore moins.
L'intrigue de ce second épisode est solidement construite autour d'un sujet difficile et pas cool : Tant de chiens à Santiago et Quercia n'écrit pas des guides touristiques pour nous vanter les mérites chiliens et nous parle plutôt de ceux qui vivent sur le rebord glissant du broyeur à viande.
Et comme il semble être d'usage chez cet auteur, ça commence très fort avec une fusillade qui coûtera la vie à l'un de ses collègues, trop curieux ou trop ripoux, on ne sait pas encore.
[...] Les enterrements, c’est pas mon truc. Je continue à regarder le cercueil, m’attendant à tout moment à voir Jiménez se lever et nous dire que c’était une blague. Il avait son sens de l’humour, mon collègue, il m’a fait le coup une fois à la morgue. Il s’était couché sur une des civières, recouvert d’un drap, vous imaginez la suite… Mais de cette farce-là, il n’en sortira pas. C’est la blague finale, le clou du spectacle, et ce n’est pas drôle. Je ne supporte plus la messe.
[...] Moi, je pense que c’est juste un coup de bol. Mourir, pour un flic, est un accident du travail, comme la silicose pour les mineurs de charbon.
[...] Il semblerait que ton copain Jiménez était allé très loin dans son enquête sur les abus et disparitions dans les foyers de protection pour mineurs.

Pour celles et ceux qui aiment le pisco-sour.
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vendredi 27 novembre 2015

Liquidations à la grecque (Petros Markaris)

Pensez-vous que Robin des banques va encore frapper ?

On n'a pas résisté à l'envie d'aller se faire voir chez les grecs, ne serait-ce que pour épingler un petit drapeau supplémentaire sur notre carte des voyages en classe polar.
D'autant que ce pays a fait la Une des actualités économiques et sociales ces derniers mois et que Liquidations à la grecque, le bouquin de Petros Makaris, se déroule de nos jours, en pleine crise économique : la troïka européenne vue par les locaux de l'étape.
La crise vue de l'intérieur, dans ce pays qui avait connu une période de vaches grasses, même si les vaches étaient empruntées au voisin.
[...] La Grèce entière marche à l’emprunt. Prêts au logement, à la consommation, aux entreprises, prêts vacances ; les prêts sont le moteur qui fait tourner la machine. Les banques tiennent en otage plus de la moitié des Grecs.
Un serial-killer de banquiers décapite au sabre un puis deux puis trois magnats de la finance locale pendant qu'Athènes est inondée de tracts appelant à la désobéissance financière (ne remboursez plus vos emprunts !).
Tout porte à croire qu'un déçu de la crise cherche à se venger ...
S'agit-il d'un robin des banques qui décapiterait les riches pour qu'ils ne volent plus les pauvres ?
C'est à peu près le seul intérêt de ce petit polar dont ni le style ni l'enquête ne justifient vraiment le prix du billet d'avion jusqu'à Athènes.
D'autant que les explications économiques tournent vitre très court et que la seule chose que l'on découvre c'est que les Grecs vivaient au-dessus de leurs moyens et que la fête est finie.
Ces pages sont d'ailleurs salutaires pour nous autres, lecteurs européens, et pourraient bien figurer ce qui nous attend peut-être dans quelques années : une sorte de finance-fiction ... ?
Heureusement, un brin d'humour mi-caustique mi-amer vient sauver le lecteur :
[...] – Nouveau calcul d’itinéraire. Dans cent mètres, tournez à gauche.
Va te faire voir.
– Mais dis-moi, pourquoi tu gardes allumé ce machin qui nous soûle, puisque tu ne l’écoutes pas ? J’arrête la Seat et j’éteins le contact.
– Pour faire du bien à mon ego, dis-je.
– C’est-à-dire ?
– Toute la journée j’entends les uns et les autres raconter leurs salades. Quand ce n’est pas Guikas qui me dit ce que je dois faire, c’est le ministre. Cette fille-là est la seule qui me dit ce que je dois faire et que je peux envoyer paître. Ça me remonte le moral. Celui qui s’installe dans un boulot a besoin d’un GPS pour se défouler. Tu comprends, maintenant ? Je remets le contact et redémarre. Le silence revient.
Mais avec parfois quelques dérives qui fleurent bon le machisme méridional et où il faut vraiment renifler très fort pour percevoir un effluve de second degré :
[...] Bravo pour la nouvelle secrétaire, lui dis-je, une fois seuls.
– Voyons comment elle se débrouille. En tout cas, il n’y a qu’une seule Koula. Il la veut non seulement belle, mais efficace.
Bref, tout cela ne mérite guère le voyage d'autant que le bouquin déborde de clichés tous plus convenus les uns que les autres, tant sur la vie locale (les embouteillages d'Athènes) que sur la crise économique (les coupes dans les salaires et les retraites) ou le sport (le dopage) etc ... On a même cru un moment que c'était écrit par un 'touriste' étranger : mais non, vérification faite, Petros Markaris est bien un grec vivant à Athènes.

Pour celles et ceux qui aiment les vengeurs masqués et les robins des bois.
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mardi 24 novembre 2015

La fille de mon meilleur ami (Yves Ravey)

C'est une source d'ennuis, Mathilde.

On ne connaissait pas encore le franc-comtois Yves Ravey, apparemment réputé pour s'intéresser à ce qui n'intéresse habituellement personne : les petites gens, les banlieues provinciales, les choses ordinaires.
Dans ces décors de seconde zone, il nous concocte ce qui pourrait passer pour des romans noirs de série B. Si l'on n'y prête pas attention.
Sans aucun effet de manche littéraire, il nous plonge sans trop d'explications dans une petite tranche de vie (ses romans ne sont guère épais, à peine plus qu'une nouvelle). Une tranche de quelques heures qui partent en vrille en moins de pages qu'il n'en faut pour l'écrire.
William Bonnet a juré à son meilleur ami (sur son lit de mort) qu'il prendrait soin de sa fille, Mathilde : La fille de mon meilleur ami.
Sauf que la vie de Mathilde est partie en vrille depuis longtemps et qu'elle cherche aujourd'hui à revoir le fils qu'un juge lui a enlevé. William Bonnet semble prendre sa promesse très à cœur, Mathilde aussi peut-être, et se met en peine de ménager une entrevue avec le fiston hébergé par une mère adoptive.
On contemple l'ami Bonnet s'enfoncer consciencieusement dans le noir, mettre inexorablement un pas devant l'autre, juste là où il faut pas. C'est clair pour tout le monde, même pour lui aussi sans doute.
[...] Elle m'a demandé si je regrettais la promesse faite à son père. Elle me connaissait si bien ! Et elle le savait : Je m'en voulais d'avoir accepté. J'ai répondu : C'est pas le moment, Mathilde, de me casser les pieds avec tes questions ! Elle s'est penchée vers moi. J'ai frissonné : Tu sais que je ne regrette jamais rien, Mathilde.
Mais Yves Ravey n'entend pas nous laisser tranquillement sur cette seule piste : William Bonnet semble avoir lui aussi des casseroles accrochées aux fesses et l'image du bon copain qui prend soin de la fille de son meilleur ami devient rapidement très floue. Et puis y'a encore d'autres trucs cachés dans le noir qu'un jeu d'éclairages va soudain mettre en lumière.
De ce tout petit bouquin, on retiendra deux ou trois trucs : d'abord une belle écriture, sobre et claire, en parfaite adéquation avec la description minutieuse de ces petites choses qui s'enchaînent de manière désastreuse. Ensuite des tours de passe-passe, un art de la prestidigitation littéraire : oh, regardez donc ce que j'écris de ma main droite là pendant qu'avec la gauche je prépare le chapitre suivant.
Et puis (mais comment fait-il avec une telle économie de mots ?) l'art de planter quelques pièces d'un décor très ordinaire qui resteront gravés sur nos rétines : un parasol et un gin tonic sur la terrasse désolée d'un motel de province, un vieux cartable fatigué dans le coffre d'une vieille Nissan Sunny, ...
Tout cela dans un concentré de quelques pages à ranger quelque part entre Echenoz et Chabrol, qui vous laissent inévitablement un petit goût de revenez-y.
Et donc on va y revenir, c'est certain, nous voici accrochés.

Pour celles et ceux qui aiment que Mathilde soit revenue.
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samedi 21 novembre 2015

Le fils (Jo Nesbo)

[...] — Alors ? — Alors ça ne fait que commencer. »

On l'a déjà dit, Jo Nesbø est certainement le plus 'américain' des auteurs de polar nordiques (si ce n'est même européens).
Avec sa gueule d'ange, on se laisserait facilement embobiner par le beau gosse mais en voilà un qui cache bien mal son jeu et prend vite des airs de démon sous sa capuche.
Le fils révèle une fois de plus cette face diabolique à peine voilée. 
Ça commence très fort avec une évasion plutôt réussie d'une prison de haute sécurité. Sonny Lofthus est décidé à se venger ou plus exactement à venger son père, un flic intègre que l'on a suicidé en faisant croire que c'était un ripoux. À la mort de son père, Le Fils Sonny a plongé dans la drogue (et autres traficotages) et depuis quinze ans, il grandit en prison. Mais las, ça suffit et 'justice' doit être rendue. Sevré d'héroïne depuis sa 'sortie de prison', Sonny se fait une idée très personnelle de sa réinsertion.
[...] « Quel genre de travail tu cherches ? » demanda-t-elle. Son souffle, curieusement, était un peu court. « Quelque chose dans la justice », répondit-il.
Les méchants peuvent numéroter leurs abattis.
[...] Quand il revint à lui, Kalle était allongé sur le dos, un pistolet pointé sur lui par un type en sweat à capuche, avec des gants de vaisselle jaunes.
[...] Ça devait être lui. Le Fils. Il était revenu.
[...] — Alors ?
— Alors ça ne fait que commencer. »
Harry Hole est peut-être en congés (ou en pré-retraite, c'est la mode !) et du côté des flics, c'est donc un sympathique tandem qui mène la danse : un vieux briscard, Simon (un ancien pote de Ab Lofthus, le flic intègre suicidé, le père de Sonny), et une jeune fliquette ambitieuse qui n'a pas froid aux yeux. De tous ses collègues, Simon est le seul à avoir suffisamment de flair (et pas trop de casseroles attachées à la queue) pour deviner ce que Sony a en tête quand il parle de travailler dans la justice
[...] Bon, à quoi vous pensez maintenant ? » Simon haussa les épaules : « Qu'il faut que nous trouvions Lofthus avant qu'il ne mette encore plus le bordel. »
Le fils fait partie de ces bouquins où l'on hésite entre tourner les pages pour les dévorer jusqu'à la fin, et reposer le bouquin le temps d'un (petit) intermède afin de prolonger le plaisir de la lecture. De ces bouquins où l'on jette un œil de temps en temps au compteur en espérant pouvoir se dire une fois de plus : ouah, c'est cool il m'en reste encore tout plein.
[...] — Vous savez ce que son père, Ab, disait souvent ? déclara-t-il en tirant un peu sur son pantalon. Il disait que le temps de la grâce est passé et que le temps du châtiment est venu. Mais comme le Messie est apparemment en retard, c'est à nous de faire le travail. Il n'y a personne d'autre que Sonny qui puisse les punir, Martha. La police est totalement corrompue, elle protège les criminels. Je crois que Sonny fait ça parce qu'il pense qu'il le doit à son père. Parce que son père est mort pour la justice. Une justice qui est au-dessus des lois. » Il jeta un regard vers l'autre femme devant le confessionnal où elle s'entretenait à voix basse avec un prêtre. « Et vous ? dit Martha.
— Moi ? Je représente la loi. Alors je dois arrêter Sonny. C'est comme ça.
On jubile tout du long, il n'y a pas d'autre mot même s'il est plutôt galvaudé. On jubile de suivre pas à pas Le fils qui va punir les méchants par là où ils ont pêché, qui à sa façon, va rendre une justice très personnelle, puisque ni celle des hommes ni celle de dieu ne se soucient de nous.
Un thème cher à Jo Nesbø (rappelez-vous Le sauveur), tout comme la corruption qui semble gangréner la police norvégienne.
Tout cela nous a presque fait oublier que cet auteur était également le roi de la fausse piste : Jo Nesbø ne faillira pas ici à sa réputation et le lecteur découvrira donc un peu tard qu'un jumeau peut en cacher un autre !
Un polar où l'on tremble de peur que le serial-killer ... soit attrapé par la police !

Pour celles et ceux qui aiment que justice soit rendue.
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jeudi 19 novembre 2015

De chair et d'os (Dolores Redondo)

Les sorcières : il ne faut pas y croire mais il ne faut pas dire qu'elles n'existent pas.

Après Le gardien invisible, on n'a pas attendu bien longtemps (pas assez peut-être) pour repartir dans la vallée du Baztán en compagnie de Dolores Redondo, à la chasse aux sorcières et autres créatures fantastiques : celles auxquelles il ne faut pas croire mais dont il ne faut pas dire qu'elles n'existent pas.
La recette est la même qui mêle l'enquête policière sur des crimes bien réels et le retour de superstitions anciennes ancrées dans les traditions du pays.
Cette fois, c'est un Tarttalo qui prend la suite du basajaun de l'épisode précédent : une sorte de cyclope, version locale de celui d'Ulysse.
[...] — Un tarttalo, c’est un être mythologique, non ?
— Je crois… oui, un cyclope de la mythologie gréco-romaine, et basque aussi, c’est tout ce que je sais. Où voulez-vous en venir ?
[...] Il ne faut pas croire qu’elles existent, il ne faut pas dire qu’elles n’existent pas », cita Engrasi en référence à un vieil adage sur les sorcières, qui avait été si populaire à peine un siècle plus tôt. 
Notons que pour une fois, il est préférable d'avoir lu l'épisode précédent avant d'attaquer celui-ci : la trilogie d'Amaia Salazar est un tout très homogène.
Entre Pampelune et le petit village d'Elizondo, on retrouve d'ailleurs la plupart des personnages de Dolores Redondo : la tante Engrasi, le veule Montes, le gai Jonan et bien d'autres.
Quant à Amaia et son artiste de mari, ils viennent tout juste d'avoir un bébé : et quand on connait le sombre passé de l'ama, on ne s'étonnera pas que la toute nouvelle maternité de Chef Salazar soit plutôt difficile ...
Et tout comme dans le premier tome, c'est encore un peu là que le bât blesse : Doña Redondo en fait des tonnes, se répète beaucoup et nous lasse un peu. Visiblement elle a encore oublié de faire dégraisser son plat à la cuisson.
À force de digressions répétitives, les affres de la maternité nous deviennent bientôt insupportables et l'on est pris d'une envie furieuse de balancer et le mari et le bébé avec l'eau du bain pour se concentrer sur Chef Salazar et son enquête. C'est d'autant plus dommage que cela fait pourtant partie de l'intrigue.
En dépit de ces longueurs, on apprécie toujours l'écriture fluide de l'auteure et le décor historique habilement entremêlé à l'intrigue (et on laissera passer un peu plus de temps avant d'apprécier le dernier épisode).
[...] Trois crimes apparemment sans lien entre eux, commis par trois assassins vulgaires dans des lieux différents, la même amputation à chaque fois, le membre amputé qui disparaît dans la nature, les trois meurtriers qui se suicident en prison ou sous surveillance, et laissant tous les trois un message identique écrit sur les murs, le nom d’une bête dévoreuse de bergers, de jeunes filles et de moutons. La chair des innocents. Le message inscrit sur la pierre, sauvagement, en lettres de sang : « Tarttalo ».
Outre l'effrayant Tarttalo, il sera ici question des cagots, ces parias de la société moyenâgeuse.
[...] — Je ne suis pas historienne, Jonan, mais je sais qu’à cette époque toute l’Europe empestait la chair brûlée vive.
— C’est vrai. Mais dans le cas des cagots, la ségrégation a duré pendant des siècles.
Et on aura même droit à un petit tour dans un asile psychiatrique de haute sécurité qui rappelle étonnamment celui de Bernard Minier de ce côté-ci des Pyrénées !

Pour celles et ceux qui aiment les yétis basques.
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lundi 16 novembre 2015

Seize tableaux du Mont Sakurajima (Michel Régnier)

Cinq générations au pied du volcan.

Voilà bien longtemps que l'on n'a pas voyagé en extrême-orient.
Il est donc tout indiqué de s'y rendre en compagnie d'un occidental tatamisé, le français Michel Régnier : globe-trotter, documentariste et écrivain (globe-writer dirions-nous ?).
Rien que ce titre (hommage aux cent vues du Mont Fuji d'Hokusai) évoque déjà tout le parfum du pays du soleil levant.

Tout commence effectivement par une exposition où l'on peut contempler Seize tableaux du Mont Sakurajima, autant de vues différentes de la région de Kagoshima, que Michel Régnier connait bien, le long de la baie de Kinko, dans la plus au sud des grandes îles nippones, Kyushu, dominée par la silhouette du volcan Sakurajima. Kagoshima est surnommée la Naples de l'Orient : les charmes provinciaux du Japon méridional.
Devant chaque tableau rapidement décrit (de 'vraies' ukiyo comme celle de Hideo Nishiyama ci-dessous), Monsieur Takeru Koriyama évoque ses souvenirs et ceux de ces parents et grands-parents. Cinq générations au pied du volcan, pour saluer un autre oriental.
Là où les hommes vivent.
Entre les éruptions volcaniques, les tremblements de terre, les typhons kamikaze et les tsunami dévastateurs : depuis les dessins animés de Miyazaki on sait la culture japonaise très imprégnée des forces d'une nature toujours indomptée.
[...] — Les colères de la terre et de la mer se ressemblent, ce sont les hommes qui leur inventent des noms compliqués.
[...] Kinu lui avait glissé :
— Le Japon sans typhons, ce serait comme une femme sans caprices, une chose impensable.
Il lui avait répliqué avec une boutade apprise de sa grand-mère Kimiko :
— Le Sakurajima, lui, est plutôt comme les hommes de Kyushu, semble-t-il. Il sourit souvent, marmonne ou ronchonne de temps en temps et entre très rarement dans une grande colère. Mais alors là, c’est l’enfer.
Comme si cela ne suffisait pas, le pays aura connu également la terrible folie du militarisme et Michel Régnier nous donne de belles pages, pleines de retenue, décrivant cette période guerrière alors que les fils meurent au front et que les bombardements US au phosphore teintent de rouge et de noir les pentes du volcan.
À travers l'histoire de cette famille Koriyama, c'est tout un siècle de l'histoire du Japon qui nous est offert en lecture. Une large palette d'événements, plus de cent ans d'évolution de la vie et des mœurs nipponnes, et la diversité des régions de ces îles-pays puisqu'une partie de la famille s'installera beaucoup plus au nord près de Sendai.
Les Koriyama du nord seront chasseurs de baleines et là encore cela nous vaudra de belles pages également sur ce métier millénaire que l'auteur juge incompris des occidentaux équipés d’œillères écologiques (les norvégiens et les anglais sont harponnés sans pitié).
[...] — Papa, où les baleines dorment-elles ?
Hideo avait réfléchi, puis déclaré :
— Je ne le leur ai jamais demandé, mais je le ferai à la prochaine traversée, c’est promis.
— Tu te moques de moi…
Kinu avait souri, tandis que Kimiko avait eu une merveilleuse réponse, malgré le silence dubitatif de son petit-fils :
— Voyons, Takeru, les baleines dorment dans les rêves des baleiniers.
[...] — Je sais… Les Européens, les Nord-Américains, qui ont décimé la moitié du règne animal et font la morale à toute la Terre.
Une découverte passionnante de la vie japonaise, même si l'on devine quelques déformations au travers de l'objectif photo de notre occidental tatamisé qui idéalise très certainement la vie de nos lointains voisins (la famille Koriyama ressemble parfois un peu trop à celle des bisounours).
Fort heureusement l'aspect guide touristique reste discret grâce à une très belle plume : certes Michel Régnier n'ignore rien des subtilités de la langue nippone (les sakura, les shoji, les amado, ... n'auront bientôt plus de secret pour nous) mais il ne dormait non plus pendant la classe de français. On se délecte d'une langue élégante, riche et fluide à la fois (où votre regard adamantin sous votre front éburné découvrira les fosses hadales du Pacifique).
Pas question de se coucher idiot ce soir.
On a même droit à un petit arbre généalogique de la famille Koriyama pour nous aider à nous y retrouver dans tous ces prénoms méconnus.
Mais ce qui fait définitivement le charme de ce roman, c'est bien l'atmosphère dont il est imprégné.
Un contraste étrange entre d'un côté toute la sagesse d'une civilisation nippone faite de douceur de vivre, de simplicité, de respect social et de relations familiales policées, et de l'autre côté, toute la violence des colères de la mer ou de la montagne et la folie des destructions guerrières.
Un bouquin qui entre presque en résonance avec le récent dessin animé de Miyazaki : Le vent se lève.
Nos philosophies occidentales ne sauraient sans doute pas classer cela autrement que dans des catégories mentales qui ressortissent à la résignation ou au fatalisme, mais Michel Régnier semble, lui, être en mesure d'approcher de très près les mystères de la sagesse asiatique, là où les gratte-ciel vieillissent plus vite que les pagodes.
Malheureusement la deuxième moitié du bouquin voit le récit s'enliser un peu (ou notre attention s'émousser ?) quand il s'agit de suivre la vie contemporaine de Koriyama-san (celui qui, justement, visite l'exposition des estampes du Mont Sakurajima) : on préférait ses évocations de souvenirs.
Évidemment après tout cela, on n'a plus qu'une envie, prendre l'avion pour retrouver la plus ingénieuse fourmilière humaine et découvrir le Japon provincial de ces îles du sud que l'on ne connait pas encore et qui nous tentent déjà depuis un moment !

Pour celles et ceux qui aiment le Japon, tout simplement (et un peu la chasse à la baleine aussi).
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vendredi 13 novembre 2015

Opération Napoléon (Arnaldur Indridason)


Ne contrariez jamais Carr, déclara la voix au téléphone, avant de raccrocher …

Les éditions Métailié raclent les fonds de tiroir islandais et profitent du succès de leur auteur best-seller : Arnaldur Indridason.
Cela nous vaut parfois quelques séries B pas désagréables (comme Bettý ou Le duel).
Et parfois quelques bonnes surprises comme cette Opération Napoléon, menée de main de maître par notre auteur favori.
Ce n'est pas un polar (il n'y a même pas l'ombre fugace d'un collègue d'Erlendur), à peine un thriller, plutôt un film d'espionnage.
Les romans d'Indridason ont toujours été parsemés d'allusions à cette base américaine implantée près de Reykjavík, comme une épine dans le pied islandais. Parsemés d'évocations du passé historique de ce petit pays.
Avec cette Opération (écrite en 1999 avant le succès de la série Erlendur), l'auteur s'en donne à cœur joie et se permet même de réécrire la grande Histoire avec une petite.
En 1945, un avion allemand piloté par des américains est pris dans la tempête et s'écrase sur le fameux glacier du Vatnajökull. Aucun survivant, aucune épave à une époque où les boîtes noires n'existaient pas encore.
[...] Une équipe de deux cents hommes a fouillé le glacier peu après le crash, mais ils n’ont trouvé que cette roue. Nous avons lancé une deuxième expédition, beaucoup plus importante, en 1967, mais le mauvais temps nous a contraints à rebrousser chemin. Il s’agit donc ici de la troisième expédition.
– Mais bon Dieu, que transportait cet avion ? demanda le ministre.
Depuis soixante ans, une officine secrète US est chargée de surveiller ce glacier et la ré-apparition redoutée de l'épave du Junkers.
[...] C’est de l’histoire ancienne ; peu de gens en dehors de nous savent ce que contient vraiment l’avion.
[...] – Vous voulez dire que nous surveillons le glacier depuis toutes ces années ?
En 1999, la guerre froide est finie, le climat se réchauffe, les glaciers fondent et les satellites repèrent les restes de l'avion, recrachés par le Vatnajökull. Une énorme opération secrète (aïe, déjà on sent que ça va pas le faire) est mise sur pied pour aller récupérer l'épave sortie des glaces et surtout ce que contenait ce fameux avion.
[...] Carr ressentit une pointe de nostalgie pour l’époque où les opérations secrètes étaient vraiment secrètes.
Mais que pouvait-il donc y avoir en 1945 dans ce petit avion allemand pour que les américains se donnent autant de peine à garder tout cela top secret ? De l'or ? Une bombe ? ... Ou tout autre chose ?
[...] Qu’est-ce que c’est que cet avion, et pourquoi pose-t-il problème ?
[...] Seuls une poignée de militaires haut placés connaissaient l’existence de l’avion et la procédure à suivre en cas de réapparition. Cette information, classée top-secret depuis cinquante-quatre ans, n’était jamais sortie de ce cercle restreint, où elle était transmise de génération en génération par ceux qui occupaient les postes concernés.
[...] Tout ce branle-bas : images satellites, expéditions sur le glacier… Ces rumeurs de lingots d’or, de virus, de bombe, de scientifiques allemands. Tous ces efforts pour tromper les gens, à cause de ...
[...] Qu’y avait-il donc derrière tout cela ? Deux caisses d’or, il n’y avait vraiment pas de quoi déclencher la Troisième Guerre mondiale. Deux malheureuses caisses. Quels autres secrets cet avion pouvait-il bien cacher ? Que contenait donc cette tombe glacée, pour que ses supérieurs soient au bord de la crise cardiaque chaque fois qu’ils pensaient la voir ressurgir du glacier ?
Nous avons toujours considéré l'Islande comme une petite île perdue tout là-haut au nord-ouest, sans plus d'attraits que le tourisme géothermique et les polars nordiques.
Mais pour les américains, elle est au nord-est et depuis la guerre, elle présente l'importance géostratégique d'une base avancée à proximité de l'Europe de l'Est.
On a toujours bien aimé ces polars ou ces thrillers qui emportent le lecteur voyager au loin : mais là, il ne s'agit pas d'un énième auteur américain qui nous emmènerait dans des contrées exotiques, non c'est le futur ambassadeur des écrivains islandais lui-même qui nous accueille chez lui. Et son décor fait partie intégrante de son histoire.
On retrouve d'ailleurs quelques motifs récurrents de l’œuvre d'Indridason, comme cette culpabilité liée à l'abandon d'un frère perdu dans les glaces. Il y aura même répétition de ce motif dans cette Opération Napoléon.
Le premier est dessiné autour de l'héroïne, Kristin, qui n'incarne rien de moins que l'esprit islandais, indépendant et rebelle. C'est elle le grain de sable qui va gripper l'imposante machine de guerre américaine débarquée sur l'île 'en grand secret'. C'est elle qui fera trébucher l'éléphant US dans le petit et tranquille magasin de porcelaine qu'est Reykjavík. C'est elle qui va contrarier le terrible Carr et ses hommes de main.
Une jeune femme que rien ne prédestinait à devenir la Lara Croft de ce roman d'espionnage mais voilà ... son frère était en rando sur le glacier et il est tombé aux mains des affreux jojos de l'armée secrète.
Et chez Indridason, on ne laisse pas son frangin abandonné sur le glacier.
Ce même motif sera redessiné plus tard autour d'un autre personnage, mais là ... chuuut.
[...] Il lui avait dit qu’il cherchait son frère, exactement comme elle – ils avaient donc un point commun.
On a bien apprécié le léger second degré et le vent de fraîcheur qui soufflent sur le Vatnajökull avec cette impensable Kristin qui incarne avec une franche naïveté l'improbable rebelle capable de tenir tête à l'armada US. On sentirait presque l'esprit de Kadaré souffler depuis sa lointaine Albanie : l'Islande est aussi un autre petit pays, tout aussi fier de sa culture et tout aussi épris de son indépendance.
Indridason prouve ici que la valeur de son talent n'a pas attendu les années Erlendur et termine son thriller comme il l'a commencé, de main de maître.
Dans les dernières pages, il s'autorisera même (outre un étonnant dénouement) une mise en abyme vertigineuse puisque, s'il s'est permis ici de ré-écrire l'Histoire, c'est que d'autres l'ont déjà fait et continueront de le faire ...
[...] À la radio, les journalistes ont rapporté que les soldats recherchaient une balise satellite perdue il y a plusieurs années par un avion, au-dessus du glacier. Mais les journaux télévisés ont raconté que les soldats étaient venus répéter une opération de sauvetage impliquant un faux crash aérien, en utilisant une vieille épave de DC-8. Et le journal du soir parle de réserves d’or perdues, qu’ils voulaient récupérer. Vous voyez à qui nous avons affaire. Ils ont vraiment tout bien organisé.
[...] La vérité et le mensonge ne sont que des moyens d’arriver à une fin. Je ne fais aucune distinction entre les deux. On pourrait dire que nous sommes des historiens qui essaient de corriger certaines des erreurs commises durant ce siècle finissant. Ça n’a rien à voir avec une quelconque vérité, et puis, de toute manière, ce qui appartient au passé n’a plus d’importance aujourd’hui. Nous réinventons l’histoire en fonction de nos intérêts.
Rien n'est jamais gratuit ni innocent chez Indridason.
Et en guise d'écho post-glaciaire, voici un peu d'actualité [clic].

Pour celles et ceux qui aiment ré-écrire l'Histoire.
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mercredi 11 novembre 2015

L'hiver des enfants volés (Maurice Gouiran)

C’est un tabou qui tombe, un pan de l’histoire de l’Espagne qui est dévoilé.

On ne connaissait pas encore cet auteur marseillais, prolixe et engagé qu'est Maurice Gouiran, et l'on a donc entrepris de faire sa connaissance avec son dernier bouquin : L'hiver des enfants volés.
Les enfants volés dont il est question ne sont pas ceux de l'Argentine sur lesquels on a beaucoup lu [1] [2] [3], mais presque, puisqu'il s'agit ici des bébés espagnols volés par Franco et sa clique de 'bonnes' sœurs : l'Argentine avait un lourd héritage hispanique né de la collusion entre une dictature fascisante et une église fascinée.
Mais revenons de ce côté-ci de l'Atlantique et à l'enquête du journaliste Clovis Narigou. Non seulement le nom  du héros est l'anagramme de celui de l'auteur mais le récit est à la première personne et s'adresse parfois au lecteur : Maurice Gouiran s'engage !
Évacuons tout de suite les petites agaceries et irritations face à ces écrivains qui n'ont pas encore compris qu'il faut gratter, gratter jusqu'à l'os pour épurer et ne garder que la substantifique moelle après avoir éliminé tout le gras indigeste.
Ainsi on aurait aimé éviter les pages touristiques à Barcelone et Madrid, l'auteur lui-même plaide coupable :
[...] J’ai pensé que j’aurais pu faire financer mon voyage par Le Petit Futé ou par Le Guide du routard, car mon enquête virait au vrai périple touristique !
On aurait aimé aussi échapper aux évitables réflexions sur le monde de la branchitude techno :
[...] C’est vrai que c’est hyper pratique ce système de cloud, surtout pour des gars, comme les journalistes, qui se baladent continuellement. On n’a plus besoin d’emporter dans ses valoches un netbook, un CD-Rom ou une clé USB.
Visiblement, Gouiran nous prend pour des demeurés qui ne sont jamais allés outre-Pyrénées et qui utilisent encore des disquettes de cinq pouces un quart (et pourtant je suis né avant lui !).
Bon ça, c'est dit.
Mais revenons à nos moutons noirs et suivons le marseillais Gouiran/Narigou parti en Catalogne pour enquêter sur la disparition d'un ami journaliste. Son ami François qui semble avoir voulu fourrer son nez là où il ne fallait pas.
[...] J’avais en mémoire ces photographies en noir et blanc sur lesquelles les notables de l’Église et les prêtres posaient, bras tendu et main ouverte, parfois armés de fusils, auprès des militaires putschistes. Chez eux, le salut phalangiste avait trop souvent remplacé le signe de croix.
Après Jean-Paul II en 2001, Benoit XVI béatifiait 500 religieux nationalistes espagnols en 2007. En 2012, sœur María Gómez Valbuena était mise en accusation avant de décéder en 2013. En 2013, cinq cent autres religieux furent béatifiés par l'église espagnole, avec la bienveillance du pape François.
Tout passé n'est pas bon à déterrer quand, aujourd'hui encore et toujours, certains redoublent d'efforts pour le faire oublier.
[...] Ainsi, on volait des gosses, on les revendait pour le prix d’un appartement, et en plus il aurait fallu remercier les curés et les bonnes sœurs sous prétexte qu’ils rendaient service à tout le monde : au gosse volé, à la mère spoliée, aux parents adoptants ! C’était une conception assez particulière de la charité chrétienne.
Le bouquin est plutôt bien construit qui entremêle la recherche de l'ami journaliste mystérieusement disparu, l'enquête qui le conduisait sur les traces de bébés volés, les recherches que l'ami François menait sur son propre passé, ...
Marchant dans ses pas le long des ramblas catalanes, Gouiran/Narigou nous dévoile les dessous nauséabonds de l'Histoire ...
Et pas seulement les pages les plus sombres de l'Espagne puisqu'il sera également question d'autres enfants volés, ceux des Lebensborn nazis (rappelez vous le film de l'an passé : D'une vie à l'autre). Un autre secret tout aussi bien gardé puisqu'il faudra attendre la fin des années 80 pour que soit révélé le secret de ces Lebensborn et que ce n'est qu'en 2004 [clic] et 2009 [clic] que la presse évoquera le seul centre français !
Maurice Gouiran semble hésiter entre la thèse journalistique et l'enquête à la Rouletabille. Sa prose parfois précise mais souvent maladroite ne nous laissera pas un souvenir impérissable : dommage parce que la conclusion de ces enquêtes est plutôt réussie et nous laisse entrevoir le beau roman que nous aurions pu avoir.
Mais reconnaissons lui le mérite de soulever la boue qui recouvre, encore de nos jours, ces passés honteux : des enfants volés peuvent en cacher d'autres ...

Pour celles et ceux qui aiment les trouble-fêtes et pas les curés.
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lundi 9 novembre 2015

Le cercle (Bernard Minier)

La vengeance est un plat qui se mangera ... plus tard.

Après un excellent plat Glacé, on n'a pas longtemps hésité à remettre le couvert avec Bernard Minier.
Après le premier épisode, on est désormais en confiance avec cet auteur et ça commence plutôt bien avec quelques pages à l'humour ravageur et vengeur, comme on aime, à l'encontre des fans de foot (ça se passe en juin 2010).
[...] - Vous n'aimez pas le sport à la télé ? le taquina Servaz.
- Du pain et des jeux. Rien de très nouveau. Au moins les gladiateurs mettaient-ils leur vie en jeu, ça avait tout de même une autre allure que ces gamins en short courant après un ballon.
Et l'on retrouve avec grand plaisir notre commandant toulousain préféré, féru de littérature latine.
[...] - Vous vous intéressez à la poésie, commandant ? [...]
- Latine uniquement.
- Des études ?
- De lettres, il y a très longtemps.
Des études ... ça oui, il en sera question ici.
Le serial-killer échappé de l'épisode précédent semble de retour dans la petite ville étudiante.
Une prof salement saucissonnée et noyée dans sa baignoire.
Un 'cercle' mystérieux d'étudiants.
[...] - Le Cercle, confirma-t-il. Bon sang, on dirait le nom d'une de ces associations secrètes, genre francs-maçons, rose-croix ou skulls and bones ! Tu as une idée de ce que ça peut être ?
On retrouve également avec plaisir les différents personnages de l'épisode précédent : la gendarmette Ziegler (la Lara Croft de service), Margot la fille du commandant, et bien d'autres ...
Alors l'infâme Julian échappé de l'asile psychiatrique Glacé est-il de retour lui aussi ?
Certainement bien sûr ... mais rien n'est aussi simple, cher lecteur !
Rien d'aussi simple, parce que Minier a construit sa trilogie de façon très astucieuse : c'est d'ailleurs tout le sel de cet opus 2 à lire plutôt comme un épisode charnière.
On pense aux constructions savantes de Pierre Lemaitre : voilà deux auteurs qui partagent le même amour de la belle écriture et du travail soigné.
Bernard Minier est un expert du montage cinéma : il use (et abuse peut-être un peu) des ruptures de continuité et des scène alternées. Il joue avec nos nerfs.
Très honnêtement, on aura quand même préféré le premier tome et son décor original dans les montagnes : cette saison 2, urbaine, est beaucoup plus classique mais on espère que cette trilogie va finir en fanfare pour que l'on puisse y épingler un coup de cœur.
En attendant la conclusion de la série, celles et ceusses qui ne connaissent pas encore cet auteur peuvent se précipiter sur les pentes de Glacé (un épisode qui, quoi qu'il arrive en saison 3, se suffisait déjà à lui-même).

Pour celles et ceux qui aiment auteurs latins (et donc : pas le foot).
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vendredi 6 novembre 2015

On ne réveille pas un chien endormi (Ian Rankin)


— Comment John est-il parvenu à lui faire avouer une chose pareille ?

    L'auteur, le livre (452 pages, 2015, 2013 en VO) :

Voilà longtemps qu'on n'était retourné dans l’Écosse de Ian Rankin qui n'a, si mes souvenirs sont bons, jamais eu droit à un véritable coup de cœur dans ces colonnes.
Et bien On ne réveille pas un chien endormi va permettre de rattraper tout cela : et de retrouver l'inspecteur John Rebus dans les rues de Glasgow et d’Édimbourg et de décerner un coup de cœur à Ian Rankin.
Un auteur ici au mieux de sa forme pour un polar très dense.

    On aime :

❤️ Flics et voyous, passé et présent, malfrats et politiciens, tout cela s'entremêle dans un polar à haute densité.

      Le contexte :

Pas de préliminaire, pas d'exposition ni de présentation des acteurs, mieux vaut déjà connaître John Rebus et le contexte.
Dès les premières pages, nous voici plongés au cœur de plusieurs intrigues policières et même de plusieurs enquêtes qui vont s'entrecroiser pour notre plus grand plaisir. Rankin ne prend pas son lecteur pour un demeuré et le laisse faire son chemin au milieu de tout cela.
John Rebus est le cousin transatlantique de Harry Bosch et comme les précédents, cet épisode baigne dans les thèmes chers à Ian Rankin : polar urbain entre deux âges et entre deux eaux, la Leith et la Clyde, compromissions policières, mafieuses, politiciennes ou affairistes, quelque part entre chien et loup ...
[...] Les bons ne sont jamais complètement bons et les méchants jamais complètement méchants.
[...] — Et tu crois vraiment que la vérité est indispensable?
Dans l’Écosse de Rankin, la vérité n'est peut-être pas indispensable. Mais la lecture de ses bouquins, assurément.

      L'intrigue :

Les bœufs-carottes entreprennent de déterrer une vieille histoire, du temps où Rebus était encore un tout jeune inspecteur, en équipe avec ses aînés du commissariat de Summerhall, pas très regardants sur les méthodes employées pour envoyer les voyous en prison. En ce temps-là messieurs, 'on' aurait donc permis à un indic' d'éviter la prison pour meurtre ?
[...] — Obtenir des aveux en tabassant le suspect ? Monter un dossier sur de fausses preuves ? S’assurer que les méchants passent à la casserole à tout prix, et peu importe le motif ?
— Tu envisages d’écrire ma biographie ?
— Ce n’est pas une plaisanterie, John. Dis-moi ce qui est arrivé à Billy Saunders.
'On', ce sont les Saints de la Bible d'Ombre, la confrérie de Rebus & co pour qui la juste fin excusait des moyens moins nobles.
[...] Les Saints de la Bible d’Ombre, c’est le nom qu’ils s’étaient donné.
— Et ça veut dire quoi ?
— Je n’en suis pas très sûr, les dossiers du bureau du procureur général semblent peu fournis.
— Ça a une vague résonance maçonnique.
— Possible que vous ne soyez pas loin de la vérité.
— Et des agents de Summerhall en étaient membres ?
— Ils en étaient les seuls et uniques membres. À cette époque, quand on travaillait comme inspecteur de la Criminelle à Summerhall, on devenait automatiquement un Saint de la Bible d’Ombre…
[...] Nous étions les Saints de la Bible d’Ombre.
— Mais la Bible d’Ombre était l’exemplaire du Code pénal écossais qu’on nous remettait. Un gros truc noir avec une couverture en cuir et des vis en laiton. Et on crachait dessus avant de bien frotter pour qu’il ne reste plus de salive. Je croyais que c’était une sorte de serment mais je me trompais
Pendant que l'Inspection générale inspecte les recoins sombres, John Rebus et sa collègue Siobhan Clarke se dépatouillent avec un imbroglio où se sont fourrés les sales gosses de deux célébrités locales : un homme d'affaires en vue et un politicien ambitieux (on est en pleine campagne pour le référendum d'indépendance).
Le lecteur n'a qu'à suivre John Rebus et admirer son talent inné pour mener une enquête et faire parler les moins bavards.
[...] — Comment John est-il parvenu à lui faire avouer une chose pareille ? demanda Clarke.
[...] Elle avait beau ne pas le connaître depuis longtemps, elle savait cependant qu’il était doué pour ce genre de choses, à l’image d’un limier auquel on donne une piste à renifler avant de lui laisser faire ce qu’il sait faire mieux que personne. Remplissages de formulaires, protocoles et réunions de budget, ce n’était pas son truc, ça ne l’avait jamais été et ne le serait jamais. Sa connaissance d’Internet était rudimentaire et ses talents en société affligeants. Mais elle mentirait à James Page et paierait les pots cassés s’il fallait. Parce que Rebus était un spécimen de flic qui n’était plus censé exister, une espèce rare et protégée, dont les jours étaient comptés.

Pour celles et ceux qui aiment les flics en pré-retraite.
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jeudi 29 octobre 2015

Le théorème du homard (Graeme Simsion)


[...] Je suppose que c’était une blague.

    L'auteur, le livre (408 pages, 2014, 2012 en VO) :

On se méfie toujours (trop sans doute) des bouquins aux succès retentissants, des rééditions aux chiffres de vente impressionnants, des traductions aux ambitions planétaires, des best-sellers qui envahissent les têtes de gondole et des enthousiasmes qui saturent la blogoboule.
Cumulant un peu tout cela, Le théorème du homard de l'australien Graeme Simsion, avait tout pour qu'on cherche à l'éviter : classé dans les incontournables pour la plage, il était même réputé comme livre de chevet de nombreuses célébrités et conseillé par Bill Gates himself !
Soyons beau joueur : même s'il est clairement formaté pour le succès qu'il a connu, ce roman (cette romance) est un vrai plaisir de lecture, quelques heures de rire et d'émotion, de réflexion légère aussi. On en ressort donc le cœur léger et il faut bien reconnaitre que ce cœur a battu plus vite pendant quelques heures.

    On aime :

❤️ Un plat savoureux : les produits sont frais, le chef est professionnel, le service est impeccable et la note pas trop salée. Seul un convive qui se serait vraiment trompé d'adresse en croyant trouver ici une nourriture plus épicée et plus exotique, pourrait sortir de table sans se frotter le ventre, repus et satisfait.

      Le contexte :

Alors oui, et même si le succès ne nous a pas attendu : coup de cœur. Cœur léger pour une littérature légère, mais coup de cœur quand même.
La recette est connue (pas celle du homard, celle de la romance) : c'était déjà celle de la suédoise Katarina Mazetti et de son Mec de la tombe d'à côté : prenez un homme et une femme que tout, mais alors tout, vraiment tout oppose, mettez-les sur un même grill, assaisonnez copieusement d'humour et d'amour, surveillez la cuisson, retournez de temps en temps.
Aux antipodes (Graeme Simsion est australien), il suffit de remplacer les boulettes de viande suédoises par du homard fraîchement pêché.

      L'intrigue :

La vraie originalité du plat cuisiné par Simsion, ce n'est pas le homard mais son personnage masculin : Don Tillman.
Un professeur de génétique, maniaco-obsessionnel, souffrant de quelque chose qui ressemble bien au syndrome d'Asperger.
Tiens, décidément l'Australie s'intéresse de près à ces comportements atypiques : on se souvient du dessin animé Mary et Max, avec aussi un autre aussie aux fourneaux : Adam Elliot.
Don est obsédé par son timing (le gars qui, lorsque vous lui dites attends moi deux minutes je passe aux toilettes, sort sa montre et déclenche le chrono), Don a organisé un menu pour toute la semaine et le répète scrupuleusement chaque semaine (et le mardi c'est ... homard !), ainsi Don rationalise et optimise le temps passé à faire les courses, le rangement des ingrédients dans le frigo et le placard et bien sûr les opérations en cuisine (il prépare le homard les yeux fermés en classant mentalement ses stats de généticien). Tout cela est d'une logique rationnelle imparable : à se demander pourquoi on fait pas tous comme ça ... tiens oui, pourquoi hein ?
[...] En ouvrant le placard à provisions, elle a eu l'air impressionnée par son degré d'organisation : une étagère pour chaque jour de la semaine, plus des espaces de rangement pour les ressources communes, alcool, petit-déjeuner, etc., avec l'état des stocks affiché au dos de la porte.
- Vous n'avez pas envie de venir faire un peu de rangement chez moi ? 
Comme les Aspis, Don est incapable d'empathie (il ne pleure pas en regardant Sur la route de Madison et ne tombe pas amoureux de Sally qui rencontre Harry) et surtout il est incapable de se comporter comme on l'attend en société et, à l'entrée d'un resto chic qui affiche tenue correcte exigée, il est capable de détailler au vigile tous les avantages de sa veste en gore-tex jaune fluo sur ceux d'une veste de costard de ville en laine mérinos, même taillée sur mesure.
Il a une case en moins ou en plus, en tout cas une case différente, qui lui rend impossible la compréhension de l'assemblage subtil et complexe des usages, des règles, des us, des coutumes, des conventions qui semblent indispensables à la cohésion sociale de notre société dite civilisée.
Pour lui, seul compte le rationnel. Et visiblement, ce n'est pas le point fort de notre Humanité.
Après quelques échecs répétés avec la gente féminine, Don s'est donc mis en quête de l’Épouse Idéale grâce à un questionnaire (très rationnellement élaboré) auquel les candidates potentielles doivent répondre.
Au QCM, l'originale et fantasque Rosie a tout faux. Mais alors tout faux.
[...] Gene m’a envoyé la femme la plus incompatible du monde. Une barmaid. En retard, végétarienne, désorganisée, irrationnelle, une hygiène de vie déplorable, fumeuse – fumeuse ! –, des problèmes psychologiques, ne sait pas faire la cuisine, incompétente en mathématiques, couleur de cheveux artificielle. Je suppose que c’était une blague.
Ils vont donc se rencontrer (voir la recette plus haut), se côtoyer, s'éloigner, se rapprocher, ... On ne raconte pas la fin mais vous l'avez bien sûr devinée, bienvenue à Melbourne, le pays des bisounours qui ont la tête down under.
[...] Tu veux bien qu’on se balade ensemble une petite demi-heure ? Et pendant ce temps, pourrais-tu accepter de faire juste semblant d’être un être humain ordinaire et m’écouter ? Je n’étais pas sûr d’être capable d’imiter un « être humain ordinaire », mais j’ai accepté la petite balade. De toute évidence, Rosie était troublée par des émotions et je respectais ses efforts pour les surmonter. En fait, elle n’a pour ainsi dire pas parlé. Du coup, la promenade a été très agréable – c’était presque comme de marcher seul.
[...] Une bonne occasion de lui poser une question sur sa vie privée.
— Tu as un petit ami ? J’espérais avoir employé un terme approprié.
— Bien sûr, je ne l’ai pas encore sorti de ma valise, c’est tout, a-t-elle répondu. C’était manifestement une blague, alors j’ai ri avant de lui signaler qu’elle n’avait pas vraiment répondu à ma question.
— Don, tu ne crois pas que si j’avais un petit ami, tu en aurais entendu parler depuis le temps ? Il me paraissait tout à fait possible de ne pas en avoir entendu parler.
Sans doute pour éviter toute critique de la communauté scientifique, l'auteur prend bien soin de ne pas cataloguer définitivement Don parmi les Aspis, mais les symptômes ressemblent bien à ceux du syndrome. Même si l'on ne savait pas les Aspis adeptes de la dive bouteille ...
[...] Toutes les recherches montrent que, s’agissant de consommation d’alcool, les risques pour la santé sont supérieurs aux bénéfices. Mon argument personnel est que les bénéfices pour ma santé mentale sont supérieurs aux risques. L’alcool semble à la fois me calmer et me mettre de bonne humeur, une combinaison paradoxale mais plaisante. Et il réduit mon malaise en société.
[...] En soi, mon niveau de consommation ne suffit pas à faire de moi un alcoolique. Je crains cependant que ma violente aversion à l’idée d’y mettre fin ne démontre le contraire.
De toute façon, après quelques chapitres on se fiche complètement d'Asperger : on prend juste plaisir, grand plaisir, à toutes les scènes qui plongent Rosie et Don dans des situations tordues, aux dialogues férocement décalés. Et l'auteur n'est pas avare : le repas sur le balcon, la virée en porsche, la soirée cocktails, le bal, ... et allez, y'a encore du rab, vous en reprendrez bien encore un peu de mon homard ?
C'est jubilatoire comme on dit, on rit même franchement, et on lit ça à vive allure, comme un polar, allez encore une, encore une, mais pressé aussi de les voir enfin s'embrasser !
Le propos de Simsion est clair et Don pourrait tout aussi bien être un extraterrestre, un Aspi venu de la lointaine planète Asperger-452b pour découvrir la race humaine. Don cherche consciencieusement et désespérément les clés pour comprendre notre monde et nos comportements. Il cherche les clés de la compagnie de Rosie. Et donc, tout simplement, Simsion nous montre les clés de nos comportements, les ressorts de nos joies, bonheurs et plaisirs, il nous tend un miroir : on s'intéresse bien plus à 'nous' qu'aux Asperger.
Le message des bisounours down under est très simple et très sucré : le bonheur c'est ici et maintenant, avec cette fille-ci, avec ce gars-là. Le homard s'accompagne d'une boisson sirupeuse à forte teneur en sucres et sans édulcorants. Whisky et bière ce sera pour une autre fois, au rayon polars sans doute !
[...] Deux des trois meilleurs moments que j’avais connus avaient eu lieu au cours des huit dernières semaines. Et j’avais vécu les deux en compagnie de Rosie. Y avait-il une corrélation ? Il était indispensable de tirer ce point au clair.
Alors oui, on peut évidemment reprocher à ce bouquin sa construction et son formatage : cuisine aseptisée pour plaire à tous et il ne faut pas y chercher autre chose. La fusion world food est connue pour cela.
Ah, j'allais oublier : même si Don compte ses amis dans la vraie vie comme nous les nôtres sur facebook, même s'il est adepte du GPS en voiture (comprenez bien : la vitesse y est mesurée de façon beaucoup plus précise que sur le tachymètre du tableau de bord), on sait gré à Simsion de nous livrer un roman moderne et actuel en nous épargnant les désormais inévitables réseaux sociaux avec leur cohorte de petits messages de services et autres piaillements d'oiseaux bleus. Juste quelques courriels discrets, ce sera tout. Merci l'écrivain.
Et à propos de remerciements, ne manquez pas ceux de la postface qui laissent entrevoir la longue et complexe genèse d'un tel roman : c'est instructif.

Pour celles et ceux qui aiment les bisounours.
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lundi 26 octobre 2015

Le duel (Arnaldur Indridason)


L'équation à une inconnue …

Avec Le duel, Arnaldur Indridason s'offre des vacances ... et une petite coquetterie d'écrivain.
Depuis quelques épisodes déjà on sentait la veine Erlendur s'épuiser et l'auteur se mettre sagement en congé de son commissaire fétiche, soucieux de ne point trop tirer sur une corde bien usée.
Mais comment résister à ce titre (qui date de 2011) qui fait écho au récent film d'Edward Zwick sur le duel qui opposa Fisher et Spassky en 1972 à ... Reykjavik ?
Et puis il y avait ces rumeurs mystérieuses sur le 'genre' indéterminé de Marion Briem, personnage que l'on croisait souvent aux côtés d'Erlendur.
Alors voilà, c'est parti pour l'Islande. En 1972.
Indridason ne se contente pas de faire écho au film vu récemment ou de planter cet épisode historique en simple décor. Depuis le brillant Homme du lac, on sait l'auteur friand de cette période et des liens étroits que tissèrent certains de ses compatriotes avec le bloc de l'est. En ce mois de juillet 72, il prend plaisir à nous décrire ces événements au retentissement mondial, vus de l'intérieur, par les 'locaux' de l'étape. Cela vient utilement compléter le film américain.
[...] Les médias occidentaux gonflaient l’importance du duel qu’ils tenaient absolument à considérer comme une lutte entre l’Est et l’Ouest, opposant les pays libres et démocratiques aux dictatures. Et les grands journaux titraient sans ambiguïté : LA GUERRE FROIDE SE JOUE à REYKJAVIK.
L'intrigue policière sera ancrée dans toute cette agitation politico-médiatique que vient créer sur la petite île, toute une flopée de gardes du corps, journalistes, ambassadeurs, coachs, espions, traitres et manipulateurs, ... cette année-là il y a beaucoup trop de pions à Reykjavik pour un seul et simple échiquier.
Alors quand un jeune garçon un peu simplet est poignardé à mort dans un petit cinéma ...
Marion Briem entre en scène.
[...] – Tu crois vraiment qu’il y avait des étrangers à cette séance ? demanda Albert.
– Ce serait idiot d’exclure cette hypothèse étant donné la situation qui règne dans Reykjavik avec ce duel d’échecs, répondit Marion d’un ton las. On se croirait presque à la fin du monde.
– Et maintenant tu as trouvé ce paquet de cigarettes russes.
[...] – Et ils ont cru qu’il avait enregistré leur conversation sur cassette, n’est-ce pas ?
– Ça, je crois que ça ne fait aucun doute.
– Mais pourquoi ne pas se contenter de lui prendre ses cassettes et son appareil ? Il fallait vraiment qu’ils le tuent ?
– Ils voulaient être sûrs.
– Sûrs de quoi ? Le gamin ne parlait pas le russe. Il n’a pas compris un mot de leur conversation.
– Qui dit qu’ils discutaient en langue russe ?
– Tu viens de dire qu’ils étaient russes, non ? Pour toi, les assassins sont membres du KGB, je me trompe ?
Alors ce ou cette Marion Briem, il ou elle entre en scène ?
Oui, les rumeurs étaient fondées, Indridason nous refait le coup de Bettý !
Bon sang de bonsoir, voilà des années que l'on était persuadé, sans même se poser la question, que Marion Briem, mentor de l'ami Erlendur, était une femme, une vraie femme dans la force de l'âge ! Et ben non !
C'est peut-être une femme ou peut-être un homme ! Seul son créateur le sait !
Et d'entrée de jeu, Indridason annonce l'absence de couleur :
[...] Ça t’est déjà arrivé d’être incapable de dire si tu as affaire à un homme ou une femme ?
Brillant exercice de style ou coquetterie d'écrivain, l'auteur renouvelle la prouesse de Bettý : pas un accord ne viendra trahir la vraie personnalité de Marion (saluons au passage la prouesse d'Eric Boury, traducteur attitré et émérite d'Indridason, je suis persuadé que la langue française est beaucoup plus difficile à manipuler que l'islandais !).
Et puis ce prénom,  quoi : enfin, Marion ... Ben chez nous c'est pour les filles, mais en Islande c'est pour personne, c'est même pas islandais, c'est d'origine danoise ! On sait pas c'est pour qui là-bas.
[...] Moi, c’est Marion.
– Marion ? Quel drôle de nom. C’est un prénom de fille ou de garçon ?
– C’est celui que m’a donné ma mère. Elle avait des origines ici, au Danemark.
Bon sang de bonsoir, on s'est bien fait avoir depuis des années et là nous voici à traquer fiévreusement l'accord malencontreux mais non ... Pffff.... va-t-il falloir qu'on relise tous les Erlendur pour découvrir un féminin sournois ou un masculin flagrant ?
Du coup, on attache assez peu d'importance à l'intrigue policière qui de toute façon n'en a guère : on sent qu'Indridason s'est bien amusé et à nous raconter un épisode historique mondialement connu de sa petite île mondialement ignorée et à nous faire prendre des peut-être garçons pour des soit-disant filles (y'a même un épisode hot, tout comme dans Bettý, mais qui, chapeau l'artiste, ne nous en apprend pas plus sur les attributs de Marion).
On aime beaucoup Indridason (l'un de nos auteurs préférés) et même, on veut bien faire une petite excursion avec lui pour s'amuser,  mais avouons tout de même que 1972 n'est pas un grand cru millésimé. Erlendur aura beau finalement apparaître quand même (encore une coquetterie amusante !), c'est pas ça.
Un épisode qui est donc à réserver aux fans de la série (on en est bien sûr) qui connaissent tout de la saga Erlendurienne et qui pourront se distraire et s'amuser avec ce tome-ci.
Peut-être parce que les échecs sont un sport cérébral et mathématique, ce Duel est bien une équation à un(e) inconnu(e) !
Une fois démonté le décor historico-politique, c'est tout le sel de ce virtuose exercice littéraire (un peu à la manière de La disparition de Queneau), mais aussi le seul épice de ce polar un peu convenu.
Un(e?) Bettý version 2 : Indridason nous a malheureusement habitué à beaucoup mieux.

Pour celles et ceux qui aiment et les hommes et les femmes donc.
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vendredi 23 octobre 2015

Dans la ville en feu (Michaël Connelly)

L'histoire de Blanche-Neige. Cold case n° 9212-00346.

Hmmmm....
C'est toujours avec délectation que l'on ouvre un nouveau Michael Connelly et que l'on entreprend avec notre détective préféré Harry Bosch, de décongeler un nouveau cold case depuis les profondeurs du hangar aux affaires non résolues et aux victimes oubliées.
Et cette fois on va remonter loin puisque le prologue va nous emmener en avril 1992 pendant les émeutes qui mirent L.A. littéralement à feu et à sang après le passage à tabac de Rodney King et l'acquittement des collègues de Harry.
Complètement débordé et dépassé, le LAPD ne savait évidemment plus où donner de la tête et lorsque Harry fut appelé sur une scène de crime, une de plus, il n'eut que quelques minutes pour relever de maigres indices.
[...] L’inspecteur Harry Bosch et son coéquipier Jerry Edgar avaient ainsi été enlevés à la division d’Hollywood, assignés à une équipe mobile de surveillance – avec deux tireurs de la patrouille pour assurer leur protection – et aussitôt expédiés partout où l’on avait besoin d’eux, partout où l’on tombait sur un cadavre. Composée de quatre hommes, l’équipe se déplaçait dans une voiture de patrouille noir et blanc et filait de scène de crime en scène de crime sans jamais s’attarder. Ce n’était pas la meilleure façon d’enquêter sur un meurtre, loin de là, mais vu les circonstances, c’était ce qu’on pouvait faire de mieux dans une ville qui avait lâché aux coutures.
L'assassinat de la journaliste danoise Anneke allait très vite grossir la pile des affaires classées.
Vingt ans après en 2012, la police tente de solutionner quelques affaires avant que les médias ne braquent à nouveau leurs projecteurs sur l'anniversaire de ces émeutes inter-raciales.
[...] Ce n’était qu’à l’approche du vingtième anniversaire des émeutes que, très au fait des médias, le chef de police avait envoyé au lieutenant responsable de l’unité des Affaires non résolues une directive lui ordonnant de réexaminer d’un œil neuf tous les meurtres qui s’étaient produits pendant les troubles de 1992 et étaient restés sans solution. Il voulait être prêt lorsque les médias lanceraient leurs recherches pour leurs articles sur ce vingtième anniversaire.
Mais Anneke a le tort de ne pas être noire et le dossier Blanche-Neige n'a donc pas la priorité. Mais c'est sans compter sur l'entêtement et la ténacité de notre Harry !
[...] — Pourquoi ? Parce qu’elle est blanche ? Bosch ne répondit pas tout de suite. C’était bien irréfléchi de dire ça. Edgar frappait fort parce que Bosch n’avait pas apprécié sa blague sur Blanche-Neige. 
— Non, pas parce qu’elle est blanche, dit-il d’un ton égal. Parce que ce n’est ni un pillard ni un membre de gang et qu’ils feraient bien de croire que les médias ne vont pas laisser passer une affaire où une des leurs est impliquée, OK ? Ça te suffit ? 
— Compris.
On ne sait si c'est avec le recul acquis après la lecture de tant de savoureux 'Connelly', mais l'art de cet auteur est désormais aussi limpide qu'efficace : la mécanique d'écriture est redoutable et d'une précision toute horlogère. Rien n'est laissé au hasard et aucun des mots n'est ici jeté sur le papier sans mûre réflexion.
Le prestidigitateur attire l'attention de son lecteur sur un élément (et qui n'est même pas un leurre !) pendant qu'il en dispose un autre juste à côté. Quelques lignes ou quelques pages plus loin, ce qu'on a juste entrevu d'un œil va nous sauter à la figure et éclairer cet enchaînement sous un angle tout autre.
Pourquoi donc au début du chapitre 10 est-ce que l'on s'appesantit sur cet échange entre Harry et un obscur journaliste danois ? Ah ! il faut seulement attendre la fin du même chapitre pour que l'on en reste bouche bée, tout comme le chef de la police !
Ainsi de suite, page après page, on jubile à voir se dérouler cette belle mécanique litttéraire.
Il y a beaucoup de thrillers dont on tourne rapidement les pages sans plus d'intérêt que de découvrir enfin le fin mot de l'histoire, et puis il y a les bouquins comme ce 'Connelly', qu'on serait plutôt tenté de poser de temps en temps pour savourer notre gourmandise et faire durer le plaisir le plus longtemps possible.
Même le prologue d'ouverture avec les Humvee de la Garde Nationale qui prennent possession des carrefours de L.A. en pleine guerre civile, finira bientôt par prendre un tout autre relief.
Mais là, stop, on ne peut guère en dire plus et on ne dévoilera pas pourquoi souffle encore ici la Tempête du Désert, oui celle d'Irak en 1991.
On le savait avant même d'ouvrir le livre : le dossier de Blanche-Neige aurait mieux fait de rester classé et notre Harry est une fois de plus, en train de mettre ses grosses pattes là où il ne fallait pas.
Et puis à mi-parcours le livre bascule. On entrevoit les clés de l'affaire, Harry quitte L.A. pour la San Joaquin Valley ... mais Connelly semble se lasser lui-même de son bouquin pourtant si bien commencé. Le prestidigitateur a quitté la scène et il ne nous reste plus entre les mains qu'un polar des plus classiques. Après un début en fanfare avec une écriture tracée au cordeau, le spectateur est un peu déçu par une seconde partie trop déjà-vue.

Pour celles et ceux qui aiment les journalistes, même un peu morts.
D'autres avis sur Babelio.

lundi 19 octobre 2015

Les douze portes de la maison du Sergent Gordon (George Makana Clark)

L'histoire du sergent qui savait lire dans le sang.


La rentrée littéraire de BMR & MAM en noir & blanc

Oui, l'enfer existe bien sur terre, ou plutôt sous terre.
C'est ici, dans une mine de cuivre de ce qui deviendra bientôt le Zimbabwe mais qui, en 1978, est encore une colonie aux mains de l'Empire britanique. C'est ici, au fond de cette mine, que l'on découvre le Sergent Gordon, soldat des Forces Spéciales de Rhodésie, prisonnier de la guérilla marxiste et qui finit enterré vivant.
[...] Nous recevions juste assez de nourriture pour tenir, proportionnelle au nombre de paniers de minerai que nous renvoyions à la surface à dos d'enfants. Jamais assez pour avoir l'énergie de nous révolter. Nous consommions du poisson pourri que les enfants ramassaient sur les rives des ruisseaux empoisonnés par les déjections de la mine; plus souvent des racines et des cormes récoltées par les femmes aux fourneaux, lesquelles puisaient aussi notre eau au trop-plein du puits. Elle était chaude, avec un léger goût d'arsenic. Nous piégions et mangions des rats, mâchions l'écorce des poutres de la galerie, rôtissions nos morts.
Le roman est construit à rebours et les chapitres suivants nous emmèneront remonter le temps, explorer le passé de Gordon et de son pays.
Cette histoire de George Makana Clark débute comme une épopée guerrière, digne de l'apocalypse, au fil de ces années qui mirent le pays à feu et à sang.
Il sera effectivement beaucoup question de feux : les fours de la mine de cuivre, le napalm que les avions lâchent sur les villages, le foyer d'un étrange crématorium, ...
Il sera effectivement beaucoup question de sang aussi, parce que Gordon sait lire dans le sang, un don hérité de ses ancêtres, et que certains sont prêts à s'entailler le doigt jusqu'à l'os pour qu'on leur dise leur avenir.
[...] Le sang qui provient d'une extrémité, un doigt par exemple, est rouge et vif et reflète la lumière alentour. Il est difficile d'y voir des images sensées. Mais le sang artériel qui provient de l'aorte, le sang de la vie pompé directement par le cœur, est un sang profond, bordeaux, opaque où l'on peut contempler des millénaires.
Comme beaucoup dans ces guerres africaines, Gordon passera d’un camp à l’autre sans trop savoir comment et encore moins pour quoi, mais à la fin des années 70, il est devenu le Sergent Gordon, éclaireur des Forces Spéciales, doué pour pister et traquer les rebelles en fuite qui se cachent derrière des noms empruntés à la Révolution Russe (Palais d’Hiver, 25-Octobre, …) pour protéger leur famille et leur village et qui ont été formés en Algérie ou à Cuba. L’éclaireur Gordon carbure au butane qu'il sniffe après avoir fourni par radio, les coordonnées des villages qu’il convient d’arroser au napalm.
[...] Pour fumer la nuit, il fallait cacher le bout incandescent de la cigarette dans une canette vide, de peur qu'un sniper ne le vise et ne nous éclate la bouche.
[...] Les rayons du soleil ricochèrent sur les réservoirs en aluminium au moment où les avions larguèrent leur chargement, assommant la terre, forçant la rivière à couler dans l'autre sens, embrasant la forêt dans une explosion de napalm. Je sniffai mon butane et attendis que ça rugisse dans ma tête.
Ces premières pages, celles de la guerre, sont peut-être les plus fortes du bouquin et sans doute les plus passionnantes mais ce roman est bien plus qu'une histoire de guerre.
Car George Makana Clark est né et a grandi en Afrique et dans ses veines coule le sang noir de son arrière-grand-mère Xhosa. Et c’est bien le roman lui-même qui est métissé : à la précision et à la rigueur d’une narration et d’une écriture très occidentales viennent se mêler les sensations physiques d'une nature brute (The Raw Man en VO) et la puissance évocatrice des contes africains.
Puisque Makana Clark va nous ouvrir Les douze portes dans la maison du Sergent Gordon, il y aura douze chapitres dans le livre. Douze périodes à rebrousse-temps depuis la fin jusqu’aux origines. Autant d'étapes initiatiques qui seront franchies à rebours par le personnage dont on découvre peu à peu le passé, mais on devine également que, dans l’autre sens, ces douze portes nous font progresser, nous lecteur, tout au cœur d’une Afrique puissante, magique, physique, charnelle où se côtoient les morts, les fantômes, les animaux et quelques vivants. C’est certainement le roman le plus africain mais aussi le plus accessible qu’il nous ait été donné de lire et c’est sans nul doute un futur grand classique.
Où l'on croise toutes sortes de figures, plus fortes les unes que les autres.
Un officier qui joue au golf, dans un uniforme rouge, sur les terres brûlées par le napalm.
Une mère éplorée qui élève des canaris dans son corsage.
Un révérend à demi-fou qui maltraite les hommes comme les chevaux et qui se shoote à la réglisse.
Une jeune fille muette qui vous parle par le simple contact de sa main.
Et même une maison qui se déplace, des perroquets qui répètent les pires obscénités, et les ancêtres de Gordon et bien d’autres encore, mais on ne peut pas tout dévoiler.
À la lecture des derniers chapitres, que l’on nous dit construits de souvenirs empruntés, on imagine que décidément, Makana Clark, lui non plus, n’est sans doute pas un personnage tout à fait ordinaire.
Alors qu'est-ce qui nous retient d'épingler un coup de cœur à ce puissant roman ? Peut-être une baisse de rythme et quelques longueurs à mi-parcours, ou une faiblesse du lecteur malmené, au cours des épisodes de l'adolescence tumultueuse du jeune Gordon sous la cravache du Révérend fou.
Les premiers chapitres sur la guerre avaient mis la barre très haut et il faudra patienter jusqu'au franchissement des dernières portes, celles qui cachaient les origines, pour retrouver un souffle aussi puissant.
Makana Clark est un véritable conteur et si ce n'était la violence de ces destins, on pourrait se mettre à rêver de mille et une nuits africaines, où les conteurs et les histoires s'imbriquent sans fin les uns dans les autres.
Depuis le fond de la mine (celle du début, celle où le Sergent Gordon finit enterré), quelqu'un raconte.
[...] - Toi, novice, tu aimes les histoires ?
Je hochai la tête.
- Bien ! Tu repartiras d'ici des histoires plein la tête.
...

Pour celles et ceux qui aiment l'Afrique.
D’autres avis sur Babelio et chez Bibliosurf.