vendredi 26 décembre 2025

Le sang ne suffit pas (Alex Taylor)

[...] La servitude de la chair.


Le trop rare Alex Taylor nous revient avec un nouveau roman, un western noir et sauvage. Une immersion glacée dans un univers de viande fumante et de chair pourrie où revient sans cesse l'obsédante question de la « servitude de la chair ». Âmes sensibles, s'abstenir. Amoureux des mots, plongez !

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L'auteur, le livre (320 pages, mai 2020, 2019 en VO) :

Il y a presque dix ans qu'on avait croisé Alex Taylor dans le Verger de marbre : c'était un premier roman étonnant, un roman noir gothique à la prose riche et soignée.
Le revoici avec une autre histoire qui s'annonce tout aussi prenante, une sorte de western noir, sauvage et glacé : Le sang ne suffit pas qui a été réédité en poche en 2022.
La traduction (quel travail !) de l'américain est signée par Anatole Pons-Reumaux.
C'est sans doute la dernière chronique de l'année, mais attention ce n'est pas du tout un conte de Noël !

Le pitch et les personnages :

L'hiver 1748, entre Kentucky et Virginie.
Il y a là Reathel qui pleure sa femme Ruth et son fils Hatchel, emportés par un accès de diphtérie.
Les deux frères Autry, Bertram et Elijah, dont l'un est opiomane et l'autre n'a plus qu'un oeil : « Son œil gauche était un faux, sculpté à partir d’une dent de baleine, et il ballotait dans son orbite. »
Un allemand Marl Vandemeer, parti avec une métisse indienne, Della, enceinte jusqu'aux yeux.
Simon Cheese, un français, assez étrange, peut-être même dérangé, qui vit seul dans une grotte et qui, « patriote fluctuant », traficote avec tout le monde, anglais, trappeurs, français, Indiens, ...
Et bien sûr quelques féroces Indiens Shawnees derrière leur chef Black Tooth.
Attention lecteurs, « il se trame sur ces terres des choses dont vous n’avez pas idée » et tous les personnages ne resteront pas jusqu'au mot "fin".

♥ On aime :

 Immersif. Voilà bien un mot trop à la mode, galvaudé et usé jusqu'à la corde. C'est pourtant bien un voyage immersif que nous propose l'américain Alex Taylor. 
Voyage dans le temps puisque nous voici en 1748 et voyage dans l'espace puisqu'il nous emmène à la conquête de l'ouest.
Pendant ce rude hiver 1748, l'Europe sort à peine du Moyen-Âge et l'on n'ose imaginer les conditions de vie, ou plutôt de survie, de ces colons blancs envoyés sur un continent inconnu à l'assaut d'une nature sauvage.
Des colons qui n'ont pas appris à vivre avec et qui ne l'ont pas encore domestiquée : « le village était au bord du gouffre de la famine ». Et quand on a faim ...
 Un voyage immersif car l'auteur n'y va pas avec le dos de la main morte pour nous plonger dans un univers de viande fumante et de chair pourrie. Un monde puant. Où l'on vomit, on saigne, on pète, on chique et on crache, on empeste, et même on y perd les eaux. Telle est « la servitude de la chair ».
Un livre où le lecteur affolé pourra sentir sur son cou le souffle pestilentiel de la vieille ourse qui pue la charogne ...
« Crabtree avait beau avoir placé une pomme de senteur remplie de girofle et de sassafras au bord de son bureau, il percevait quand même les relents de la cape en peau de moufette de Bertram et de l’orifice pestilentiel de sa bouche, dont émanait une telle puanteur qu’on eût cru que l’homme venait de prodiguer une heure de fellation à un étron. Sans le froid hivernal, l’odeur aurait immanquablement attiré un essaim de mouches à viande. »
 Alors oui ça secoue. Certains vont trouver cela choquant, exagéré, too much, ... 
D'autres apprécieront de se faire bousculer un peu et de réaliser qu'un artiste de la langue peut manier un texte de papier jusqu'à provoquer chez le lecteur des sensations qui transcendent largement la simple lecture d'un support écrit.
Avec le froid, la neige, la faim, la chair et les odeurs, la maladie et les blessures, la richesse du vocabulaire fait de ce livre un véritable voyage au pays des mots : la prose très viscérale d'Alex Taylor peut rappeler celle de Benjamin Myers (Le prêtre et le braconnier) ou celle de Bénédicte Dupré la Tour (Terres promises).
Avec ce texte exalté, organique, Alex Taylor emporte son lecteur dans une avalanche puissante.
 Au fil des chapitres, l'obsédante « servitude de la chair » se pose comme une question presque mystique ou philosophique. 
Sinon pour le lecteur, au moins pour les personnages : 
« J’ai toujours su que l’Enfer existait, dit Bertram.
[...] L’aumônier plissa les yeux dans la fumée de la pipe.
— L’Enfer et la vie ne sont pas si différents. »
Alors le sang ne suffit donc pas ?
« — Ce n’est que du sang. Vous en avez dû en voir en quantité, dans ce pays ? 
Reathel regarda le bandage du Français s’assombrir. 
— J’en ai vu un peu, admit-il. 
Le Français lissa son pantalon comme s’il était en train de se pomponner. 
— N’est-ce pas chose étrange ? Il y a du sang en quantité, et pourtant les hommes le convoitent comme de l’or. Que doit-on en penser ? Qu’un homme ne doit pas pleurer une vie qui est perdue. Pas une femme. Pas un fils. Il y a, après tout, beaucoup de femmes, beaucoup de fils. Le sang coule en abondance, mais ce n’est pas encore assez. Le sang ne suffit pas. »

Pour celles et ceux qui aiment souffrir du froid, de la faim, ...
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Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 22 décembre 2025

Silent Jenny (Mathieu Bablet)

[...] Demain sera un autre jour !


Mathieu Bablet nous livre pour cette fin d'année, un album monumental très attendu : une histoire où Jenny la taciturne file un mauvais coton dans un monde post-apocalyptique d'où les abeilles ont totalement disparu.

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L'auteur, l'album (320 pages, octobre 2025) :

On avait été bluffé par Mathieu Bablet en 2020 et sa très belle histoire d'amour entre deux androïdes : Carbone & Silicium.
Le revoici avec de nouveau un gros album monumental : Silent Jenny, un récit dystopique sur une planète d'où les abeilles ont disparu.

L'univers de l'album :

Une planète post-apocalyptique qui préfigure sans doute la nôtre. Eau raréfiée, nourriture artificielle, lacs d'acide, air vicié, météo en surchauffe, ...
« Le stress thermique mortel est à son maximum, aujourd'hui. Pensez à vous hydrater toutes les demi-heures. Quant aux mises en garde habituelles : évitez l'exposition directe au soleil. 
Et souvenez-vous : "demain sera un autre jour" ! »
Jenny la taciturne travaille sur une monade : une sorte de navire terrestre ambulant où survit une petite communauté qui arpente la surface désertique de la planète.
Pour la firme Pyrrhocorp elle va rechercher sous terre des traces ADN d'abeilles : elles ont disparu depuis longtemps.
« Les abeilles, puis la pollinisation, la fin de la famine. Les gens penseront moins à survivre et Pyrrhocorp pourra rebâtir un système de santé qui tient la route. Des médicaments, des vaccins, des médecins ... c'était ça le monde d'avant, tu sais. 
Il ne faut jamais cesser d'y croire. »
Pour cette recherche, Jenny se miniaturise en microïde et pénètre dans le sol, dans l'infra-monde. C'est une opération risquée pour l'organisme, surtout quand la « combinaison n'est plus très étanche ». Le moindre bout de peau au contact de l'air se nécrose très vite à cause de la calcification. Le sous-sol est d'ailleurs infesté de microïdes qui ne sont jamais remontés. La mission de Jenny est à haut risque « parce que les profondeurs appellent certaines personnes, et qu'à un moment, l'appel devient assourdissant »
Pour ces survivants, toute la difficulté est de parvenir à « s'enchanter du monde dans lequel on vit, tout en étant terrifié de la direction dans laquelle il va ».

♥ On aime :

 Mathieu Bablet se pose en digne successeur de Jean Giraud, aka Moebius : les mondes qu'il crée dans ses gros albums sont travaillés en profondeur, complexes et fouillés.
Le terme de monade est emprunté à la philosophie (celle de Leibniz notamment) où une monade est l'unité ultime. Elles peuvent aussi évoquer une version mobile des conurbations de l'écrivain Robert Silverberg.
Sur la planète de Jenny, les monades sont aussi nomades, sans cesse en déplacement car « la monade n'a pas d'autre mission que le mouvement ».
Ces navires terrestres évoquent un peu les chars des sables de la planète Tatooine (celle de Star Wars) et certains personnages (les mange-cailloux, les pénitents, ...) peuvent même faire penser aux Jawas : l'univers de Mathieu Bablet est aussi dense que celui des grandes épopées stellaires et l'auteur nous délivre les informations tout au long de son récit où ce monde se dévoile peu à peu.
 Les enfants casqués sont aussi une belle trouvaille, à la fois graphique et scénaristique.
« On n'a pas trouvé meilleure solution pour vous préserver des maladies et réduire la mortalité infantile. Une fois assez grands, vous risquerez moins de choper tout ce qui se balade dans l'air. »
 Le graphisme est assez déroutant, sombre, onirique, touffu, organique même, avec des couleurs estompées sur papier mat : il faut un peu de temps pour s'habituer à cette richesse graphique et à cette avalanche de détails car c'est un monde assez obscur où nous invite Mathieu Bablet.
Le dessin accompagne un scénario sombre, plutôt pessimiste, et j'avoue que le mal de (sur)vivre d'une Jenny mutique et dépressive plombe un peu la lecture et que j'ai eu du mal à m'attacher à ce personnage. 
À réserver aux inconditionnels de cet auteur.

Pour celles et ceux qui aiment les abeilles.
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mercredi 17 décembre 2025

Idées cadeaux pour ce Noël 2025 !


Pour piocher au gré de vos envies, voici quelques idées de bouquins et d'albums BD, sélectionnés parmi nos meilleures lectures 2025 (et il y en a eu pas mal !) et qui pourraient peut-être plaire au plus grand nombre :

             ➔ Idées cadeaux 2025, c'est ici.

Pas mal de polars bien sûr, mais aussi des "romans noirs" et quelques "histoires vraies" comme on les aime ainsi que plusieurs romans : l'année 2025 fut riche et féconde en belles trouvailles, profitons-en puisque, pour la plupart de ces suggestions, il s'agit de "sorties 2025".  

Il y a même plusieurs belles plumes qui sont sorties tout récemment pour la Rentrée littéraire 2025.

lundi 15 décembre 2025

Rósa & Björk (Satu Rämö)

[...] Le peuple caché se trouvait à proximité.


Voici le second épisode de la série policière ouverte par la nouvelle voix du polar islandais : une voix qui cause en ... finnois !
La finlandaise Satu Rämö maîtrise les codes du tricot, du surf mais aussi du polar et on poursuit la visite de son île d'adoption en compagnie d'une fliquette attachante.

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L'auteure, le livre (432 pages, septembre 2025, 2023 en VO) :

À elle seule, l'auteure est presque un poème : Satu Rämö est donc finlandaise.
Après un voyage d'études, elle a choisi de s'installer en Islande !
Pays où elle commence à écrire des livres ... sur l'art du tricot !
Heureusement pour nous, elle s'est également attaquée aux polars : l'an passé Hildur était son premier, le premier d'une série (qui vient d'être ré-édité en poche) et voici le second épisode Rósa & Björk.
Des polars très islandais écrits par une finlandaise spécialiste du pull en laine tricotée ... voilà bien le summum du polar nordique !
Aleksi Moine assure la traduction ... depuis le finnois !

Le pitch et les personnages :

La série a débuté l'an passé avec Hildur, c'était le prénom de la fliquette, Hildur Rúnarsdóttir.
Hildur a longtemps travaillé pour « l’unité des enfants disparus d’Islande à Reykjavík » avant de se retrouver à Ísafjörður, une petite bourgade perdue au nord-ouest de l'Islande dans les Fjords de l'Ouest.
On la retrouve ici avec son collègue Jakob, le stagiaire ... venu de Finlande et grand amateur de tricot : voilà quelqu'un qui ressemble fort à un avatar de l'auteure ! 
Depuis le premier épisode, on sait que Rósa & Björk, ce sont les prénoms des deux jeunes sœurs de Hildur, disparues sur le chemin de l'école quand toutes trois étaient enfants : avec ce second roman, on en apprendra plus sur cette mystérieuse disparition, très islandaise, encore plus islandaise que vous ne l'imaginez.
Fidèle à ce qui est désormais sa marque de fabrique, Satu Rämö tricote plusieurs intrigues sur plusieurs époques. Les chapitres nous guident de l'une à l'autre et le lecteur se doute bien que certains fils de la pelote de laine vont se nouer pour révéler le motif final : des portraits de femmes islandaises où il sera bien sûr question de secrets de famille enfouis dans le passé. 

♥ On aime :

 On l'a vu dès le premier épisode, la finlandaise a su capter l'âme même du polar islandais.
Les montagnes, les vents et l'océan, la nuit et le froid, les disparitions mystérieuses dans la neige ou la brume, une petite île où tout le monde se connait, les drames qui ont leurs racines dans le passé, la violence domestique, tout y est, jusqu'au fameux petit peuple caché d'Islande, le Huldufólk des elfes ou des lutins.
« Brouillard. Quand il était épais, c’était le signe que le peuple caché se trouvait à proximité. Ce peuple invisible vivant dans la nature ne se montrait aux humains que lorsqu’il le voulait bien.
Des récits innombrables parlaient de bergers qui s’égaraient dans les montagnes après avoir perdu le sens de l’orientation dans le brouillard dense. S’il s’agissait d’un homme de bien, le peuple caché l’aidait à retrouver sa route et à rentrer chez lui. Si le peuple caché considérait qu’il s’agissait d’une personne immorale, ils l’éloignaient de sa maison en la séduisant et la guidaient jusqu’à un éperon rocheux pour qu’elle tombe et se tue. »
 Et puis l'auteure et l'un de ses personnages (le stagiaire finlandais Jakob) ne sont pas des natifs de l'île et à ce titre, ils portent tous deux sur le pays, ses habitants, leur mode de vie, un regard décalé qui nous aide à mieux connaître les islandais. Sans tomber dans le guide touristique, un roman de Satu Rämö nous en apprend plus, ou plus facilement, qu'un polar d'un 'véritable' auteur islandais.
Il y a donc plein de bonnes raisons de découvrir cette nouvelle série policière, islandaise ou finlandaise on ne sait pas trop !

Pour celles et ceux qui aiment le surf et le tricot.
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Livre lu grâce aux éditions du Seuil (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 12 décembre 2025

Babae : cinq femmes philippines (Fanny Laurent)

[...] Prendre soin du monde entier.


Voyage immersif dans un pays méconnu : les Philippines, à travers cinq portraits de femmes, contrastés et pleins de vitalité, cinq destinées pour découvrir un panorama complet de l'archipel.

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L'auteure, le livre (188 pages, juillet 2025) :

Vendange tardive de la Rentrée littéraire 2025 avec ce roman publié début juillet aux éditions GOPE.
Fanny Laurent est une jeune globe-trotteuse dont les multiples voyages nourrissent l'inspiration. 
Entre deux expéditions dans des contrées lointaines, elle anime des ateliers d'écriture, histoire de ne pas perdre la main !
Après l'Inde ou le Brésil, elle nous avait déjà emmenés, avec son roman Déracinés, jusque sur l'île de La Réunion où elle évoquait la terrible affaire des "enfants de la Creuse".  
Cette fois, elle nous emmène encore plus loin, jusqu'aux Philippines avec ce Babae : cinq femmes philippines, un roman qui vient confirmer que les récits inspirés par les périples de Fanny Laurent sont souvent écrits au féminin

Le pitch et les personnages :

• Il y a là, Pretty, une enfant des trottoirs de Manille, une orpheline défigurée.
• Mario ou Maria, une personnalité transgenre qui a grandi dans les karaokés mais se rêve aujourd’hui en reine de la variété et de la scène, dans une version philippine de la Star'Ac.
• Cecilia, qui a "réussi" comme on dit, qui est sorti de sa condition pour émigrer en Australie où elle se retrouve mal mariée, la quarantaine fanée. Quand elle revient dans sa famille, on la traite de « noix de coco » parce qu'elle est devenue « blanche à l’intérieur, brune à l’extérieur ».
• Anita, la vieille paysanne des flancs de la Cordillère au centre de Luzon, l'île de Manille.
• L'énigmatique cinquième femme du roman fait partie du peuple kalinga, peuplade rebelle des montagnes chez qui viennent parfois se cacher les guérilleros de l'armée populaire.
« Aux confins de la Cordillère, lorsque l’on repousse les frontières septentrionales de Luzon jusqu’à ce que le sol devienne vertical, il existe une terre vierge de toute invasion. [...] Cette terre est celle du peuple kalinga. Les Espagnols ont essayé de les convertir ; les Japonais ont voulu les soumettre aux effroyables tortures dont eux seuls ont le secret ; et puis les Américains, plus pernicieux, ont déployé des trésors de séduction, promettant confort et divertissements sans limites ; mais nul ne peut se targuer d’avoir dompté ces fiers guerriers. »
C'est sur ces terres haut perchées que l'on fera la connaissance de la vieille Apo Whang-od, la dernière mambabatok, la dernière tatoueuse magique.
« Nombreux sont ceux qui empruntent le dangereux sentier qui longe la falaise jusqu’à son hameau perché pour avoir l’honneur de se faire tatouer par Whang-od ».
La vieille Whang-od Oggay existe réellement dans la vraie vie : c'est un reportage de Discovery Channel qui l'a fait connaître au monde occidental.

Voilà, cinq femmes des Philippines, cinq destins.
Cinq portraits qui en appelleront d'autres, au gré des rencontres :
« Leur arrière grand tante, la doyenne du barangay, une vieillarde bossue perpétuellement tournée vers la terre qu’elle a tant cultivée, mais dont le sourire illumine son interlocuteur quand elle parvient à se déplier suffisamment pour lui faire face ». 
Cinq femmes qui tentent, d'une façon ou d'une autre, d'améliorer (ou d'échapper à) leur condition.
« On attend des Philippines qu’elles torchent des grand-mères séniles ou qu’elles élèvent les rejetons d’hommes d’affaires débordés… Or la vocation de Maria n’est pas de prendre soin du monde entier. »
Cinq facettes de ce pays que l'on connait si mal.
Quels sont les fils qui relient ces cinq vies ?

♥ On aime :

 Visiblement, Fanny Laurent a été très inspirée par ses rencontres sur les îles de l'archipel. 
En retraçant le destin de ces cinq femmes, l'auteure nous offre une véritable immersion dans un pays que l'on va découvrir avec elle grâce à tous ces portraits, contrastés et pleins de vitalité.
Des portraits nourris de ses rencontres dans les montagnes du nord ou sur l'île de Siquijor où, entre deux karaokés, elle a même pu vivre quelques temps auprès d'une guérisseuse à moitié sorcière.
Son récit est solidement construit et emporte le lecteur sur ces terres inconnues, au cœur de l'Asie du sud-est.
 C'est le quatrième roman de cette jeune auteure (née en 91) dont l'écriture gagne en maturité au fil de la plume. En restant fidèle à sa marque de fabrique : des portraits (souvent féminins) et des images de pays lointains qui donnent vraiment envie de parcourir le monde pour y rencontrer ses habitants.

Pour celles et ceux qui aiment les îles.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio. Le site de l'auteure.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 10 décembre 2025

Danser avec le vent (Emmanuel lepage)

[...] On ne guérit pas des terres australes.


En 2010, Emmanuel Lepage embarquait à bord du Marion Dufresne pour un magnifique voyage vers les Terres Australes. Douze ans plus tard, il remet ça mais cette fois pour un plus long séjour sur place, sur l'île de Kerguelen.

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L'auteur, l'album (224 pages, novembre 2025) :

Emmanuel Lepage que l'on connait depuis son remarquable Tchernobyl, est une sorte de cousin-voyageur ou cousin-reporter de Etienne Davodeau.
Chacun signe scénario et dessins de ses albums, et tous deux excellent dans l'art de tracer le portrait des 'gens' qui nourrissent leurs rencontres.
En 2011, Lepage publiait le carnet de bord d'un premier voyage dans les Terres Australes (un album que l'on vient de relire pour l'occasion) et il vient tout juste de sortir un nouvel album à l'occasion d'un second voyage effectué en 2022, tout là-bas au bout du bout du monde.

Le canevas :

Après son premier voyage de 2010 (qui n'était qu'un "bref" aller/retour), l'auteur a longtemps hésité avant de reprendre la mer : « Que pouvais-je vraiment dire de plus ou de différent. Revenir au même endroit une seconde fois n'aurait pas la puissance et la magie de la découverte ».
Heureusement pour nous, Lepage a fini par embarquer de nouveau sur le mythique Marion Dufresne, le bateau ravitailleur des TAAF, qui navigue désormais pour le compte de l'IFREMER. 
Il accompagne une mission popéleph concernant la population des éléphants de mer avec une équipe chargée d'un reportage tv et compte rester quelque temps sur l'île : un mois seulement, et en été !
Sur le bateau, sur les îles, il retrouve des anciennes connaissances et fait de nouvelles rencontres : de nombreux scientifiques de toutes sortes, des logisticiens, des ouvriers, des militaires, des marins, ... chacun avec son histoire, son chemin, sa quête. 
C'est ce microcosme qui va nourrir son ouvrage et notre lecture : « J'ai envie de raconter les personnes que je rencontre, dans leur complexité »
Des rencontres, des gens « qui donnent foi en l'humanité » : et en ces temps troublés, ce sont quelques images (et quelques mots) qui font du bien.

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Certes la magie de la découverte n'est plus là mais elle a été remplacée par une sorte de familiarité : nous ne sommes jamais allé là-bas, du moins pas 'en vrai', mais le premier album nous avait y avait emmenés déjà, laissé une forte empreinte sur nous et cette fois on y retourne, toujours avec plaisir, on s'y retrouve presque en terrain familier et du coup, moins étonnés, plus attentifs.
Le côté humain, pourtant déjà bien présent dans le premier épisode, prend ici toute son importance, toute sa valeur.
 Aujourd'hui l'homme essaye de réduire son empreinte sur ces réserves naturelles et les équipes luttent contre les espèces (végétales ou animales) qui ont été introduites par le passé, et qui ont proliféré et mis en péril le fragile écosystème de l'archipel.
 Et que dire des dessins ?! Le premier album était superbe mais celui-ci est encore plus beau et nous permet de voir l'évolution du trait du dessinateur qui a beaucoup mûri et de ses aquarelles qui ont gagné en puissance évocatrice. 
La mousse de l'écume de mer est rendue (à la brosse à dents !) avec un mélange de réalisme et de poésie.
Les verts des paysages, terres, landes, mousses, ... les bleus sombres de l'eau ou de la nuit, ...
Il y a encore un peu plus de magie dans le crayon et le pinceau de Lepage, et voilà deux albums dans lesquels se plonger, se perdre, encore et encore.
 Quand ses compagnons lui demandent pourquoi il fait des livres, des albums, Emmanuel Lepage ne sait trop quoi répondre. C'est compliqué. On le harcèle, on lui repose cette question.
« Je fais des livres pour être un peu moins con », finit-il par lâcher.
Voilà, on sait ce qu'il nous reste à faire ! Le lire !

Pour celles et ceux qui aiment le bout du monde.
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mardi 9 décembre 2025

Voyage aux îles de la Désolation (Emmanuel Lepage)

[...] Le monde du bout du monde.


En 2010, Emmanuel Lepage embarque à bord du Marion Dufresne pour un magnifique voyage vers les Terres Australes et Kerguelen. Il en a tiré ce magnifique carnet de voyage où la chaleur et l'humanité des scientifiques isolés là-bas, luttent contre la violence des éléments naturels de ces terres inhospitalières.

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L'auteur, l'album (158 pages, 2011) :

Emmanuel Lepage que l'on connait depuis son remarquable Tchernobyl, est une sorte de cousin-voyageur ou cousin-reporter de Etienne Davodeau.
Chacun signe scénario et dessins de ses albums, et tous deux excellent dans l'art de tracer le portrait des 'gens' qui nourrissent leurs rencontres.
En 2011, cet auteur a publié le carnet de bord d'un premier voyage dans les Terres Australes et il vient tout juste de sortir un nouvel album à l'occasion d'un second voyage tout là-bas au bout du monde.
Avant de reprendre la mer avec lui, il me fallait d'abord revivre ce premier épisode ...
Et je reparle du suivant très vite !

Le canevas :

L'auteur embarque sur le ravitailleur Marion Dufresne pour une 'rotation' avec les chercheurs de l'IPEV, l'Institut Paul Emile Victor, l'institut polaire français, quelques cinéastes et photographes.
Et le lecteur prend la mer avec lui pour « les Terres Australes : Crozet, Amsterdam, Saint-Paul ... Kerguelen. Enfin jadis surnommées les Îles de la Désolation ».
« Ker-gue-len un mot qui racle la gorge, un nom breton égaré en Antarctique. C'était le monde du bout du monde. »
« La réserve naturelle des TAAF. Créée en 2006, elle est de loin la plus grande du territoire français 
[...] C'est la plus forte concentration d'oiseaux marins de la planète ».  
Plus d'un million de kilomètres carrés.
Lepage s'en donne à cœur joie une fois embarqué à bord du Marion Dufresne (le bateau ravitailleur des TAAF, les Terres Australes et Antarctiques Françaises).
Le 'journal de bord' d'Emmanuel Lepage est au choix : une aventure, un voyage, un poème, un livre d'images, une expérience, ...
« Ce qui est étrange avec le voyage, c'est qu'on ne comprend qu'après, et encore pas toujours, ce qu'on est allé chercher ».

♥ On aime :

 C'est un reportage en très belles images dans ces mers et îles polaires, le mode de vie de ces marins, militaires et scientifiques, le travail titanesque du bateau ravitailleur qui fait périodiquement la liaison entre La Réunion et ces îles perdues (Kerguelen bien sûr, mais aussi Crozet, Saint-Paul ou Amsterdam). 
Et le vent rugissant et omniprésent : sur ces îles, les mouches n'ont plus d'ailes, elles sont devenues inutiles.
« - Ah, la fameuse mouche de Kerguelen !
- Oui, la mouche sans ailes !
- Le vent est si violent qu'elles ne peuvent voler. Mais elles se déplacent néanmoins grâce à lui. »
Un bel album de voyage où l'on découvre l'histoire de ces TAAF et la vie sur ces îles.
 Des dessins crayonnés de portraits comme de larges aquarelles de paysage : avec ses crayons comme avec ses pinceaux, Lepage n'est pas un manchot (ah, ah !) et ses dessins sont de toute beauté.
Ce carnet de voyage est une merveille graphique bien sûr, mais humaine également.  
Lepage a une haute conscience de son travail de dessinateur, de portraitiste, de photographe de papier et son texte est bien à la hauteur de ses images.
« - Vous allez nous dessiner ?
Le dessin inspire la bienveillance. C'est un sésame incroyable qui déverrouille les hiérarchies, les classes et les âges.  Dessiner c'est mas façon d'être au monde. 
[...] Personne n'a peur du dessin. On aime le voir en train de se faire. On s'en approche spontanément. Il renvoie à l'enfance. Et puis, c’est un moyen de rencontres et de complicités qui se passent de mots. »
« Je ne fais que passer. J'envie ces hivernants qui sillonnent cette île pas après pas, jour après jour. »

Pour celles et ceux qui aiment le bout du monde.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 5 décembre 2025

Brûlez tout (Christophe Molmy)

[...] Servitude et grandeur policières.


Complosphère et réseaux sociaux : l'air des temps modernes souffle fort dans les couloirs du Bastion de la PJ où le dernier polar de Christophe Molmy a obtenu le Prix du Quai des Orfèvres 2026.

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L'auteur, le livre (355 pages, novembre 2025) :

Christophe Molmy fait partie de ces flics passés de l'autre côté du miroir, ceux qui ont troqué leur insigne contre la plume. On découvre (tardivement il est vrai) cet ancien responsable de la BRI parisienne, celle qui mena l'assaut contre les terroristes du Bataclan en novembre 2015.
Son dernier polar, Brûlez tout, vient de se voir décerner le prix du Quai des Orfèvres.

Le pitch et les personnages :

Molmy prend tout son temps pour installer ses personnages : quelques enquêtes et péripéties nous sont même servies en guise de hors d'oeuvre avant le plat de résistance.
Le lecteur va se retrouver embarqué à la PJ dans le 'groupe' de Sacha Letellier, aux côtés de Coline, de Yannick et du jeune Louis. 
L'ambiance est classique, façon série tv policière, chacun des flics traîne quelques casseroles perso mais tous sont d'excellents enquêteurs de terrain.
Du moins jusqu'à une filature qui tourne très mal : « interpellation ratée. Ce n’était qu’un événement malheureux, imprévisible. Personne n’était responsable… Mais chacun se sentait coupable. »
Le 'groupe' se retrouve sous tension, au bord de l'implosion. 
Et voilà que les réseaux sociaux et la complosphère s'emballent pour un mystérieux groupuscule de Watchmen qui appellent à la révolte, façon Acte XXXII des Gilets Jaunes : incendies de banques, tabassages de personnalités désignées à la vindicte populaire, ... les autorités sont débordées et mettent la pression sur le groupe de Sacha : « au boulot, trouvez-moi un coupable ! ».
Ce scénario (anticipation ? politique-fiction ?) est mis en place de façon plutôt crédible et tiendra le lecteur en haleine jusqu'au bout. 

♥ On aime :

 On tient là un bon polar de facture plutôt classique : une équipe de flics (un 'groupe' d'investigation de la PJ) avec des personnages bien travaillés, un scénario solide à rebondissements, quelques surprises et une intrigue sur laquelle souffle l'air du temps (Gilets Jaunes, complosphère, réseaux sociaux, ...). 
Honnêtement, je redoutais que Christophe Molmy en fasse un peu trop dans ce registre techno-branché mais fort heureusement il ne cède pas à la facilité.
Le tout est servi par une prose fluide, rythmée et sans surprise : voilà un roman qui plaira aux fans de fictions policières à la française.
 On notera au passage que les propos des Watchmen ne donnent pas tant que ça dans le délire complotiste et sont plutôt à décrypter avec lucidité car ils ne sont pas dénués de fondement, loin s'en faut. Tout comme les personnages de Sacha Letellier et de son indic François De Bray, ces discours véhéments participent au ton noir et désabusé du roman : en bref, notre société part en sucette !

Pour celles et ceux qui aiment les séries tv.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Fayard et à NetGalley (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 3 décembre 2025

Captagonia (Pierre Pouchairet)

[...] L’affaire du trafic de captagon.


Et si la drogue devenait une arme de destruction massive ?
Ce polar, très documenté, nous emmène en Syrie et au Moyen-Orient, au cœur du trafic de 'captagon', la drogue des djihadistes.

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L'auteur, le livre (368 pages, octobre 2024) :

Le breton Pierre Pouchairet fait partie de ces flics passés de l'autre côté du miroir, ceux qui ont troqué leur insigne contre la plume. On découvre (tardivement il est vrai) cet ancien officier des stups qui a œuvré en France mais aussi au Moyen-Orient. Autant dire qu'il connait un peu son sujet !
Avec Captagonia, il nous emmène au cœur d'un juteux trafic de drogue, celui du dérivé du Captagon, une pilule que l'on a coutume (à tort) d'appeler la drogue des djihadistes.
Le roman a reçu le Prix du roman d’espionnage décerné par l’Amicale des anciens des services spéciaux de la Défense nationale et vient d'être ré-édité en poche.

Le contexte :

À l'origine, le Captagon est un médicament psychotrope à base de fénétylline (une sorte d'amphétamine) vendu au début des années 60 par la firme allemande Degussa Pharma Gruppe.
Après son interdiction à cause des risques et des effets secondaires, c'est la Bulgarie qui se lance dans la contrefaçon dans les années 90, mais avec son entrée dans l'Europe (2004), la production va devoir s'exporter ensuite au Liban et en Syrie.
« En se lançant dans la production de captagon, la Syrie s’était transformée en narco-État. »
« La drogue a généré entre trois et six milliards de bénéfices pour l’État syrien l’année dernière , soit dix pour cent de son PIB. »
Le produit actuel est utilisé comme un substitut bon marché à la cocaïne et c'est au Moyen-Orient et notamment dans la péninsule arabique (en Arabie Saoudite via la Jordanie) que l'on trouve le plus de 'consommateurs'.
Le livre prémonitoire a été publié quelques semaines avant la chute du régime baasiste fin 2024, et quelque temps après, le chef du groupe rebelle syrien qui a défait Bachar El-Assad, déclarait que l’ancien président avait « semé le sectarisme et le captagon ».
L'auteur, qui s'est soigneusement documenté, ne mâche pas ses mots et n'hésite pas à désigner clairement les coupables :
« En se lançant dans la production de captagon, la Syrie s’était transformée en narco-État.
[...] La drogue a généré entre trois et six milliards de bénéfices pour l’État syrien l’année dernière, soit dix pour cent de son PIB.
[...] Une grande partie du trafic est organisée par Maher El Assad, le frère de Bachar, mais il n'est pas le seul. D'autres entités militaires sont impliquées.
[...] Le trafic était organisé et encadré par le Mukhabarat, les services secrets syriens. »

Le pitch et les personnages :

Dans ce livre sur le front de lutte contre la drogue, l'Europe doit faire face à une menace sans précédent.
« [...] L’idée était bien de diversifier la clientèle en s’attaquant au commerce européen, peu touché par le captagon.
[...] Le chef de l’antenne du FSB à Damas, c’est lui qui a imaginé et proposé à Moscou un plan [...]. Pour les Russes, l’idée est de mener ce plan machiavélique loin de leur territoire.
« Il y aurait des milliers de morts. On ne peut pas en évaluer précisément le nombre, mais je pense qu’il pourrait s’agir de dizaines, voire de centaine de milliers de victimes.
[...] L’affaire du trafic de captagon, bien que classée secret défense, était aujourd’hui en tête de toutes les préoccupations. »
Interpol, la DGSE et plusieurs autres services plus moins secrets lancent une opération en Jordanie puis en Syrie, pour enrayer le trafic de drogue vers l'Europe.
C'est Maïssa Thabet, une fliquette franco-palestinienne, qui se retrouve chargée de repérer les trafiquants et leurs labos en Syrie : « elle n’en avait pas terminé avec son nouveau job de Mata-Hari » et elle va devoir jouer les apprentis espionnes.
« Ce qu’on lui demandait n’était ni plus ni moins que de procéder à une action d’infiltration en territoire hostile. Une opération barbouzarde. »
Le lecteur fidèle de Pouchairet pourra également retrouver Léanne Vallauri, l’héroïne des romans bretons de cet auteur, puisque l'intrigue comme la drogue prennent leur source au Moyen-Orient bien sûr avec Dubaï, Amman ou Damas, mais vont se projeter jusqu'en Bretagne.

♥ On aime un peu :

 Pouchairet invite son lecteur à un véritable briefing sur le trafic de captagon. L'auteur maîtrise son sujet et ses personnages vont nous expliquer en détail ce qu'est cette drogue, qui la fabrique, qui l'achemine, qui la revend et à qui.
Cet exposé terriblement instructif est tout à l'honneur de cet ancien flic des stups qui dédie même son livre à « tous les hommes de l'ombre qui œuvrent au quotidien pour la sécurité de notre pays »
Pour s'assurer de notre attention, il imagine même un scénario catastrophe, faisant de cette drogue une arme de destruction massive en Europe. Un scénario tout aussi crédible que celui d'avions allant percuter les tours du World Trade Center.
 Si l'aspect documentaire est rigoureusement travaillé (tout cela est vraiment très instructif), le lecteur reste un peu sur sa faim pour ce qui est du volet thriller ou espionnage. L'intrigue de ce polar est un peu lourde à faire décoller et il est difficile de s'intéresser aux différents personnages qui, hormis la fliquette franco-palestinienne, sont dépeints à grands traits un peu stéréotypés. 
Si ce livre est assurément à lire comme un dossier très instructif sur une réalité peu connue du public, il ne prétend pas au titre de thriller de l'année mais doit se lire plutôt comme une série B avec quelques retournements rocambolesques de dernière minute. Pour le suspens.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio et un article du Monde.
Livre lu grâce à La Manufacture de livres (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 1 décembre 2025

Underdog (Bruno Marsan)

[...] Délires de vieux con.


Une idée de départ originale et captivante (la relecture du film Rocky et de la carrière de Stallone) qui se prend les pieds dans le tapis d'un délire nauséabond. On n'a sans doute pas tout compris !

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L'auteur, le livre (576 pages, janvier 2026) :

Les éditions Séguier nous ont déniché : Underdog, le premier roman d'un auteur autodidacte venu du sud-ouest, Bruno Marsan.

Le pitch et les personnages :

Underdog désigne le perdant d'un combat de chiens, celui qu'on donnait perdant d'avance dans les paris.
Le mot désigne donc des individus méprisés, insignifiants qui se trouvent dans une situation difficile. 
Chien battu, outsider, tocard, loser, ... 
Les histoires ne manquent pas et Bruno Marsan va nous mettre en perspective celle d'un acteur de second plan, un dénommé Sylvester Stallone qui écrivit le scénario du film Rocky en 1976.
Un film qui raconte le combat de boxe entre un champion du ring et un outsider (Rocky) interprété par un autre tocard, celui qui se faisait appeler Sly pour contourner son prénom qui rappelait trop, à l'époque, le loser de Titi et Grosminet : depuis son enfance, Sylvester se faisait malmener, à cause de ses handicaps, quelques difficultés scolaires et d'élocution ainsi qu'une déformation faciale dues à une naissance difficile.
De l'autre côté du ring, Bruno Marsan évoque ce qui ressemble bien à sa propre histoire familiale : celle de Richard, un enfant du sud-ouest, né dans les montagnes du fin fond du Béarn, un orphelin élevé par sa grand-mère. 
« La vie était rude, et je ne le savais pas ; elle était heureuse, mais je m’en doutais. Il ne me venait pas à l’esprit qu’elle ne le serait pas toujours. »
Richard Moreira partira vers l'ouest, rejoindre une Amérique mythique sur les traces de Rocky. Il y connaîtra plusieurs vies.

♥ On n'aime pas vraiment :

 On aime redécouvrir Rocky, son auteur et interprète : Bruno Marsan nous propose sa relecture du film et des débuts de Stallone, jusque dans les coulisses du tournage, et le moins que l'on puisse dire c'est qu'il réussit à nous donner une furieuse envie de le revoir, ce film. C'est sans doute le point fort (poing ?) du livre.
 Ce roman janusien (l'américain Stallone et le français Richard) est original et captivant. Dans ce parallèle, Stallone est à la fois un modèle et un miroir pour le petit frenchy descendu de ses montagnes béarnaises pour traverser l'Atlantique. D'autant plus que tout laisse penser que le parcours de Richard est en bonne partie autobiographique.
 Cette double biographie était la bonne idée du livre mais la carrière de businessman de Richard prend de plus en plus de place jusqu'à envahir le bouquin au fil des digressions. Et il faut dire qu'on a pas vraiment apprécié les diatribes féroces mais bien trop convenues de Marsan contre les bobos, les bullshit jobs, le complotisme woke et l'ultra-libéralisme étasunien. Cette tranche de vie de Richard Moreira (sa 'réussite' sociale), amère et cynique, n'est certainement pas la partie la plus intéressante du bouquin. 
« Mais voilà que je reprends mes délires de vieux con, dont j’ai déjà encombré ces pages et l’esprit du lecteur. »
Et dans ce même registre new-yorkais, on n'a pas trop compris pourquoi l'auteur usait et abusait de l'américain sous-titré : cette afféterie inutile rend la lecture beaucoup moins fluide et c'est dommage. 
Dommage que l'auteur se soit laissé aller, au lieu de s'en tenir à son excellente idée de départ, la relecture de Rocky.
« Je ne croyais pas un seul instant que les femmes, les homos, les Noirs puissent faire mieux que les vieux hétéros blancs. Pas du tout. Mais il était naturel qu’ils exercent ce pouvoir à leur tour ; qu’ils créent, eux aussi, de la richesse et de la beauté.
[...] Oui, pour le moment, tout était un peu sale, infantile, ridicule, agressif ou violent, comme dans toute libération. Ils déboulonnaient ; ils étaient nihilistes par balbutiements, par hésitation ; ils ne savaient encore où aller ; ils étaient en transition – comme disaient ceux qui changeaient de sexe. Mais certains y arriveraient. »
Et puis sur la fin, ça se lâche vraiment pour devenir presque nauséabond. Voici quelques extraits qu'on ose à peine citer :
« La France a élevé des ponts, des lycées, des boulevards en Algérie ; les anciens colonisés s’en servent toujours , ça n’empêche pas les immigrés de reprocher encore à la France de les avoir asservis. Les hommes ont inventé la courtoisie, et célébré la beauté féminine dans la peinture, le cinéma et la littérature ; ça n’empêche pas les femmes de ne retenir que la réification dont elles ont été les victimes. Elles ont de bonnes raisons de dénoncer la domination masculine, comme les anciens colonisés la domination coloniale, même si tous le font avec anachronisme. »
« Si intelligente qu’elle soit, une femme amoureuse se transforme toujours plus ou moins en idiote. Elle s’entête et refuse de comprendre. »
Le lecteur s'affole un peu, se dit qu'il ne faut pas confondre l'auteur et son personnage, bla bla bla, se dit qu'il n'a pas tout compris, qu'il y a du second degré quelque part, et on finit par parcourir les derniers chapitres en diagonale, pressé d'arriver à un retournement explicatif, à une conclusion salvatrice ...
Et bien non.

Pour celles et ceux qui aiment les perdants.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Séguier (SP).  

Du sang sur les pierres (Adrian McKinty)

[...] J’ai jamais rien vu de pareil.


McKinty est l'un des auteurs de polars anglo-saxons les plus attachants, tout comme son héros Sean Duffy, le seul flic catholique de la police protestante d'Ulster. 
On retrouve ici aussi bien l'humour sarcastique que le stress des années 80 et des "Troubles" qui font tout le charme de cette solide série irlandaise.

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L'auteur, le livre (432 pages, octobre 2025, 2016 en VO) :

Adrian McKinty est un irlandais de la région de Belfast, parti vivre aux US puis en Australie, qui aura longtemps attendu le succès après avoir bouffé de la vache enragée comme on dit [clic].
Fort heureusement il a persévéré et on l'avait découvert en 2013 avec Une terre si froide, première enquête de son héros Sean Duffy, un flic catholique égaré dans les rangs de la police protestante d'Ulster.
Et puis la trilogie s'est faite série au long cours : voici le dernier épisode en date (pour la traduction française) qui a pour titre Du sang sur les pierres.

Le pitch et les personnages :

Sean Duffy est peut-être le seul flic catholique dans toute la police protestante d'Ulster.
Un brin paranoïaque, le flic catholique vérifie soigneusement sa voiture avant de démarrer, des fois que les jeunes du quartier lui aurait collé une bombinette sous le châssis. Un véritable running gag à l'ironie un peu amère, surtout dans cet épisode (mais chut !).
« Je prends mon arme, sors de la maison et vérifie d’abord sous la BMW qu’il ne s’y trouve pas de bombe à interrupteur au mercure. C’est bon. »
Au fil des épisodes on s'est attaché à ce flic un brin intello :
« — Un diplôme d’ingénieur, c’est un peu plus utile que ton… C’était quoi, déjà, ce truc de branleur que t’as étudié – philo ?
— Psycho. »
Et qui finalement sort un peu du lot de ceux que l'on fréquente habituellement au rayon polars.
« Le policier qui a des problèmes de dépendance affective et des soucis avec sa copine. Ça suffit les clichés, quoi ! »
On voit que l'humour acide n'est pas ce qui fait défaut ni à McKinty ni à Sean Duffy.
D'ailleurs « l’idiome par défaut de cette ville est le sarcasme ».
Duffy est flic à Carrickfergus et « la ville de Carrickfergus est dotée d’un nombre embarrassant d’usines désaffectées. Ouvertes dans l’optimisme des sixties, fermées par le pessimisme de la décennie suivante, et près de tomber en ruine, aujourd’hui, dans l’apocalypse du milieu des années quatre-vingt.  ».
Une délégation d'industriels venus des pays du nord est donc la bienvenue pour redynamiser l'économie moribonde du patelin.
« — Je croyais que c’étaient des Suédois, ces visiteurs. Volvo, Saab, un truc du genre ?
— Non. Pas des Suédois. Des Finlandais. Et pour des téléphones, pas des voitures.  »
On leur fait visiter les friches industrielles prêtes à les accueillir et même le château médiéval, haut lieu de la culture locale. 
Le lendemain on découvre du sang sur les pierres au pied du donjon, le cadavre d'une journaliste qui les accompagnait. Qui donc l'a suicidé et pour étouffer quels secrets ?
Le château était fermé et Sean Duffy va devoir jouer les Rouletabille pour démêler ce vrai-faux suicide. 
Voilà bien « une affaire insolite n’importe où dans le monde, mais particulièrement étonnante dans l’Ulster des Troubles, où les meurtres ne sont jamais baroques ou complexes ».
« Personne ici n’a jamais rien vu de pareil.
— J’ai jamais rien vu de pareil, dit le sergent à côté de moi. »

♥ On aime :

 Nous revoici donc en 1987 en Irlande du Nord, dans ce « pays déchiré par une guerre civile interconfessionnelle », dans « cette maudite ville de Carrick pendant ces maudits Troubles de l’Irlande du Nord ». Cette période, celle des années 80 et de ces fameux "Troubles", nous ne la connaissons pas toujours très bien et surtout nous l'avons un peu oubliée.
« Vous ne savez pas. Vous n’avez pas idée. Vous n’y êtes pas. Pour vous, les années quatre-vingt, c’est le triomphe de Thatcher, les Argentins vaincus aux Malouines, le pétrole de la mer du Nord, les syndicats brisés, le pas de deux de Reagan & Thatcher. Pour vous, mais pas pour nous.
Pour nous, c’est les hélicoptères, les nuages bas, les soldats. »
L'IRA, le MI5, les milices paramilitaires orangistes et la Special Branch font toujours partie du décor.
 Avec quelques péripéties ironiques en guise de séquence d'ouverture, puis avec le mystère du château entièrement clos, Adrian McKinty joue avec son lecteur et les codes du roman policier.
Mais il ne perd jamais de vue ses thèmes de prédilection : les réalités quotidiennes en Ulster pendant ces "Troubles", les réseaux de corruption, l'impunité des riches ou des puissants, ...
Avec les polars noirs de McKinty, les mots de justice ou d'ordre perdent souvent tout leur sens.
 Et puis ce sont toujours des romans dont la trame fictionnelle entremêle soigneusement quelques fils d'histoires vraies : ici, on va retrouver le sulfureux présentateur vedette anglais Jimmy Savile (fait chevalier par Margaret Thatcher et même par le pape !) et le sinistre institut pour jeunes délinquants Kincora (rebaptisé Kinkaid dans le roman).

Pour celles et ceux qui aiment les irlandais.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Fayard et à NetGalley (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et CulturAdvisor.