mercredi 18 février 2026

L'affaire de la rue Transnonain (Jérôme Chantreau)

[...] Transnonain est un crime d’État.


Visite immersive du Paris des années 1830, une ville dont les rues étroites, propices aux barricades ouvrières et aux miasmes putrides, n'ont pas encore été transformées par le baron Haussmann. Dans ce décor à la Jérôme Bosch, Jérôme Chantreau enquête sur le massacre des innocents de la rue Transnonain.

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L'auteur, le livre (468 pages, février 2025) :

Avec L'affaire de la rue Transnonain, Jérôme Chantreau s'empare d'un fait divers de 1834, une "bavure" sanglante des autorités de l'époque, pour nous plonger dans une période trouble et mal connue de notre histoire.
À l'heure où polices et milices osent s'affranchir de tout contrôle, il n'est peut-être pas inutile de réviser notre histoire, même un peu ancienne.

Le pitch et les personnages :

Le 14 avril 1834, pendant les barricades, un massacre est perpétré par la troupe au « numéro 12 de la rue Transnonain, à l’emplacement de l’actuel 62, rue Beaubourg, à Paris ». Parmi la douzaine de victimes, aucun insurgé mais des commerçants, des artisans, des femmes, des enfants.
« - Vous ne pouviez pas faire ça proprement ? Pourquoi des femmes, des enfants, des vieillards ? [...] 
- Il y a des morts, inévitablement. Il faut être un journaliste républicain pour ne pas le comprendre ! »
La période est troublée mais l'événement ne pourra pas être passé sous silence : le célèbre caricaturiste Daumier en tire un dessin qui aura du succès, l'avocat Alexandre Ledru-Rollin s'empare de l'affaire, ...
« Ledru-Rollin affirme que Transnonain est un crime d’État. »
« Les républicains vitupèrent. Ils inventent un mot, transnonade, pour dire boucherie, tuerie, massacre. »
« Ces imbéciles du 35e de ligne sont allés jusqu’à tuer une femme et blesser plusieurs enfants. Cela choque l’opinion publique, qui a oublié le prix de la paix. Et voilà qu’avec cette fichue liberté de la presse, nous sommes obligés de nous justifier de nos actes. C’est le monde à l’envers. »
D'autant que cette sanglante "bavure" fait suite à un autre épisode qui s'était déroulé à Lyon très peu de temps auparavant, pendant la révolte des Canuts : le 12 avril 1834, un immeuble de la rue Projetée du quartier de Vaise est investi par la troupe qui fera 16 victimes dont femmes et enfants.
L'époque est agitée : la classe ouvrière revendique des droits et des salaires décents. Les syndicats sont interdits mais les employés se regroupent dans les sections mutualistes de la Société des droits de l’homme, une organisation qui est vite devenue la bête noire des autorités.
Le pouvoir est aux mains des Philippards, l'opposition est républicaine et le roman est traversé de personnalités de l'époque : le sinistre Adolphe Thiers qui n'était encore que ministre et son non moins sinistre homme de main le Général Bugeaud.
« — N’ayez pas d’inquiétude, monsieur. Nous passerons pour des massacreurs, le premier jour, pour des sauveurs, le lendemain. Et c’est à ce prix que vous aurez la paix. »
On croisera également le Père Enfantin et les Saint-Simoniens, ou encore la journaliste féministe Claire Démar, féministe avant l'heure, qui menait « combat à la société, à la propriété bourgeoise, à l’asservissement des femmes » et bien d'autres encore comme cet étonnant Père Louis-Edouard Cestac.
On apercevra même l'ombre d'Eugène-François Vidocq, le célèbre flique aux méthodes quelque peu contestables. Une belle galerie de portraits d'époque !  
Pour les besoins de son récit, l'auteur va nous inviter à suivre Annette, une jeune femme, une orpheline, qui vivait tant que bien que mal de prostitution dans les mauvais quartiers de Paris.
« On m’a expliqué que ma mère avait été emportée par la syphilis. Je pensais que c’était le nom d’un bateau. » 
Annette fréquentait l'un des habitants de l'immeuble, celui qui, du moins selon la version officielle, est supposé avoir mis leu feu aux poudres en tirant sur les soldats.
Après elle, un flique au passé douteux, « méthode Vidocq », qui est chargé d'enquêter sur cette affaire qui fait beaucoup de bruit et gêne les autorités : l'affaire est plutôt délicate, mais bientôt c'est le flique lui-même qui commence à déranger.

♥ On aime :

 Les bavures policières ou militaires ne datent pas d'aujourd'hui et Jérôme Chantreau nous décrit la situation sociale de l'époque de manière précise, détaillée, très documentée.
Autant vous dire que l'époque est rude, le récit est âpre et la lecture aussi instructive qu'inconfortable. 
D'autant que le bouquin est un petit peu longuet par moments et que l'auteur nous détaille le passé et le parcours des deux personnages principaux, la trop jolie rousse et le flique douteux.
 Mais ce livre est également une véritable immersion dans un Paris populaire, miséreux, indigent, où le lecteur devra se boucher le nez pour ne pas respirer « une âcreté toute particulière à Paris où se mêlent le crottin, l’odeur du pain cuit, la viande avariée ». Les rues sont étroites, ce qui est propice aux barricades et aux miasmes pestilentiels, et les parisiens commencent seulement à découvrir les « trottoirs à l’anglaise » : notre capitale n'a pas encore été transformée par le baron Haussmann.
 C'est une prose très riche au vocabulaire érudit (l'auteur fut prof de français !), l'ambiance est parfois sordide, digne d'un tableau de Jheronimus Bosch, et tout cela pourrait rappeler un peu le 1793 du suédois Niklas Natt och Dag, mais en plus accessible, rassurez-vous.

Pour celles et ceux qui aiment Paris.
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Livre lu grâce aux éditions de La Tribu (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.