mardi 28 avril 2026

Le sang des collines (Scott Preston)

[...] Les gens d'ici naissent avec une peau imperméable.


Rescapé de la rentrée 2025, ce premier roman est un gros coup de cœur et une totale immersion dans la vie pluvieuse des éleveurs de moutons de Cumbrie. Du nature-writing comme on en lit trop rarement, du rural et du social à la Ken Loach.

❤️❤️❤️❤️❤️ 

L'auteur, le livre (400 pages, octobre 2025, 2024 en VO) :

On a bien failli passer à côté de ce rescapé de la rentrée littéraire de l'automne 2025 et c'eut été vraiment dommage, car c'était l'un des meilleurs du lot !
Fort heureusement, il n'est jamais trop tard pour se rattraper !
Scott Preston est natif de la Cumbrie, au nord de l'Angleterre, une région perdue mais connue pour son Lake District et ses moutons, juste en-dessous de l'Écosse.
Cet auteur a peut-être fait des études universitaires de philosophie avant de devenir publicitaire (!) mais il plonge ses bottes et sa plume dans la gadoue des pâtures à moutons.
Et tenez-vous bien, Le sang des collines n'est "que" son premier roman !
La traduction (remarquable) de l’anglais est signée par Paul Matthieu.

Le pitch et les personnages :

Celui qui nous raconte l'histoire, c'est Steve qui conduit tantôt des camions, tantôt des troupeaux de moutons.
Son pays c'est la Cumbrie, au nord de Liverpool et Manchester, juste avant l'Écosse, que seuls les touristes connaissent pour les randonnées au cœur du Lake District.
Un région de « montagnes mangées de nuages qu’on appelle les fells », une contrée pluvieuse où l'on trouve encore quelques rares fermes occupées par des éleveurs de moutons.
C'est là que vit Steve : « la ferme se trouvait dans l’un des quatorze déserts humides [...] où la saison des pluies dure douze mois par an » et où l'écriteau annonce que « les chiens non tenus en laisse seront abattus ».
C'est un pays de taiseux pas vraiment commodes.
« Si vous connaissez la Cumbrie, alors vous savez que ça aime pleuvoir là-bas. Si vous ne connaissez pas, eh bien certains jours c'est si vert que vous en avez mal aux yeux, et ce n'est pas à cause du bleu du ciel.
[...] Les gens d'ici naissent avec une peau imperméable et deux paires de paupières, comme les truites.
[...] Le gars avait toujours été un peu fêlé. La vérité, c’est qu’on l’est tous un peu par ici.
[...] Les gens des fells sont aimables comme pas deux. Tellement aimables que s'ils aperçoivent votre maison au détour dune paroi rocheuse, ils feront en sorte de construire la leur suffisamment loin pour que vous ne puissiez pas les voir vous non plus. Des kilomètres de rien, ça fait des murs épais.
[...] La fin de l'année est la période la plus calme sur une ferme d'élevage, et certains jours il règne un tel silence que vous finissez par vous parler à vous-même pour vérifier que vous n'êtes pas devenu sourd. »
Ouais on est bien d'accord, ça donne pas vraiment envie d'y aller rejoindre Steve et ses troupeaux.
Steve et ses mauvaises fréquentations, comme William Herne et son fils Danny ou encore Colin Tinley. 
Des types peu recommandables mais toujours plus sympas que Georges ou Bog qui sont bien pires. 
Sinon, il y a les moutons, des centaines de moutons, « des herdwicks, une race qu’on n’élève nulle part ailleurs dans le monde » et bientôt vous allez tout savoir sur les « bédigues, berques, brebis, béliers et autres blins ».
Nous sommes début 2001 et « pour commencer il faut que je vous parle de la fièvre aphteuse. La plupart des gens ne veulent pas en parler, de peur que ça la fasse revenir ».
Alors les troupeaux sont abattus (quelles images !) et ces éleveurs - qui ne sont que de simples métayers pour la plupart - vont se retrouver encore plus démunis et la région encore plus déshéritée.
De quoi attiser l'appât d'un maigre gain et l'inévitable violence qui l'accompagne.

Petite curiosité littéraire :
Les titres des chapitres correspondent à des chiffres dans l’un des dialectes utilisés jadis en Cumbrie par les bergers pour compter les moutons de leurs troupeaux : Yan : un ; Taen : deux ; Tedderte : trois ; ... 
Ce système reste encore employé par certains éleveurs de la région.
En cas d'insomnie, vous savez ce qu'il vous reste à faire !

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Accrochez-vous, ça va dévaler des collines : et pas que des centaines de moutons, mais aussi une faconde étourdissante, intarissable, pittoresque. Un texte doué d'une énergie sauvage, bagarreuse, tout à l'image de ces hommes perdus dans une nature vraiment très rude. 
Du nature-writing comme on a trop rarement l'occasion d'en lire.
Le lecteur est rapidement estomaqué et se demande bien où ce publicitaire philosophe est allé tremper sa plume (et rappelons-le, ce n'est que son premier roman).
Ce qui nous accroche d'emblée dans ce roman (et c'est plutôt rare) c'est la prose, la langue, et il faut sans doute remercier le traducteur (Paul Matthieu) d'avoir su nous faire "passer" tout cela.
J'ai souvent pensé à un autre premier roman, Terres promises de Bénédicte Dupré-la-Tour (2024 - éditions Le Panseur) et d'ailleurs le bouquin de Scott Preston est sans doute plus proche d'un néo-western que d'un roman noir au sens habituel.
Mais dire que cet auteur a le sens de la formule n'est pas vraiment lui rendre justice : les formules, les perles, il les alignent à longueur de page et très vite le surligneur ne sait plus où donner de la tête.
« Une brebis gestante, c'est à peu près aussi docile que n'importe quelle bonne femme en cloque. » 
[Bon désolé, mais celle-là, je pouvais pas la laisser passer - et lui non plus d'ailleurs !]
 Dans cette région défavorisée, la nature ne fait pas de cadeaux et les hommes ne s'en font pas non plus. On se chamaille, on se cherche (et on se trouve souvent), à coups de mots quand tout va bien, à coups de poings quand ça dégénère. Une virilité bravache et rageuse.
Jamais tenté par le misérabilisme, Scott Preston donne dans le rural et le social et son histoire de moutons évoque inévitablement le Raining stones de Ken Loach.
 Comment expliquer que ce bouquin se révèle si prenant alors qu'il ne s'y passe pas grand chose : quelques bagarres, quelques cadavres aussi tout de même (et pas que des moutons), une très vague histoire d'amour qui ne dit pas son nom, ...
Alors comment se fait-il qu'on reste comme prisonnier de ce récit, qu'on aimerait que jamais il ne s'arrête ?
Parce qu'on est littéralement embarqué aux côtés de Steve et de ses bêtes, on bosse avec lui, on souffre avec lui, on roule avec lui, on est épuisé avec lui, on fréquente les mêmes mauvais gars, on se réveille avec la même gueule de bois, on a froid, on renifle les mêmes odeurs, on a les vêtements trempés et les pieds boueux, ...
L'immersion est complète dans cet univers de bergers : une vie que vous ne souhaiterez pas à votre pire ennemi mais un livre que vous aimerez offrir à vos amis.

Pour celles et ceux qui aiment les moutons.
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Livre lu grâce aux éditions Albin Michel (SP).
Ma chronique dans les revues CulturAdvisor et ActuaLitté.