vendredi 30 janvier 2026

Avant que tombe la nuit (Eva Björg Aegisdottir)

[...] Il y a mille façons de disparaître en Islande.


L'auteure de la série Elma et du Clan des Snaeberg nous revient avec un thriller psychologique où il sera évidemment question d'une disparition comme seuls les islandais savent les mettre en page ... et où le lecteur va se laisser manipuler avec plaisir.

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L'auteure, le livre (345 pages, février 2026, 2023 en VO) :

Eva Björg Ægisdóttir, auteure islandaise, réussit à se démarquer au milieu de l'abondante marée de thrillers nordiques traduits en France après la vague Indridason venue de Reykjavik.
C'est à elle que l'on doit notamment la série Elma (bientôt en série tv) ou encore le remarquable Clan Snaeberg
Voici donc un nouveau thriller psychologique, qu'il faut lire Avant que tombe la nuit.
Un roman qui obtenu en 2023, le Prix du Polar de l'année en Islande (prix La Goutte de Sang).
La traduction (depuis la version anglaise) est signée par Ombeline Marchon.

Le pitch et les personnages :

En 1967, une adolescente, Kristín (ou Stína), disparaît mystérieusement (la routine islandaise car  « il y a mille façons de disparaître en Islande ») et l'on ne retrouvera que son anorak tâché de sang au bord de la route.
Dix ans plus tard, sa jeune soeur, Marsí, est toujours hantée par cette disparition et ne peut s'empêcher de se sentir rongée par la culpabilité : en 1967, elle échangeait secrètement des lettres avec un mystérieux correspondant ... en usurpant l'identité et la personnalité de sa grande soeur.
« — Cette honte, je vis avec depuis dix ans. [...]
— Je n’en ai jamais parlé à personne, ai-je marmonné.
— Comment ça ?
— Je n’ai jamais parlé à personne de mon correspondant ! »
Qui est responsable de la disparition de Stína ? Le mystérieux correspondant ? Un amoureux éconduit ? L'un des autres garçons que les filles fréquentaient ? Ou même un père mal intentionné ?
En 1977, Marsí se remet à poser des questions autour d'elle
Et quand on cherche bien, on trouve toujours quelques secrets à sortir de l'oubli ou du mensonge ...
« Certains secrets vous rongent de l’intérieur. [...] Une fois qu’on a commencé à mentir, il est difficile de faire marche arrière : on perd toute crédibilité. Parfois, le plus simple, c’est de continuer. »

♥ On aime :

 Marsí est revenue dans son village natal et pose des questions à tout le monde pour découvrir ce qui est arrivée à sa soeur, Stína. 
Et ça part dans tous les sens : tout le monde a forcément quelque chose à cacher et dans le petit village les suspects ne manquent pas.
Eva Björg Aegisdóttir joue avec son lecteur, on était prévenu mais on l'oublie un peu vite, captivé par le mystère autour de la disparition de Stína.
 Il sera même question d'une « maison de correction pour les jeunes filles accusées d’avoir frayé avec des soldats » américains, pendant l'occupation. Pendant ce que les islandais ont appelé la situation, une période trouble que nous avait déjà fait découvrir Indridason, par exemple dans son roman Dans l'ombre (2017).
« La "situation" était l’euphémisme utilisé à l’époque pour désigner les liaisons entre les femmes islandaises et les soldats étrangers. »
 Mais on l'a dit, Eva Björg Aegisdóttir joue avec son lecteur qui se laisse faire et manipuler de bon cœur. Jusqu'à un final surprise teinté d'un humour macabre, très second degré, qui justifie largement le détour par les fjords de l'ouest.
Une région où il vaut mieux arriver avant que tombe la nuit :
« Une légende circulait au sujet de la route qui mène à la maison : Les conducteurs qui l’empruntaient de nuit croisaient parfois une femme en train de faire du stop sur le bas-côté. S’ils ralentissaient ou échangeaient un regard avec elle, son visage apparaissait instantanément dans le rétroviseur et ils la retrouvaient assise sur la banquette arrière. Sous le choc, ils perdaient le contrôle du véhicule et finissaient dans le fossé. On racontait des histoires similaires dans toute la campagne islandaise. »

Pour celles et ceux qui aiment les secrets de famille.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions de La Martinière (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 28 janvier 2026

Tout le monde sait (Jordan Harper)

[...] Tu t’interroges sur le bien et le mal.


Nouvelle figure du polar Angelino, Jordan Harper nous entraîne dans les coulisses des célébrités et des puissants, ceux qui sont au-dessus des lois grâce à une armée de gardes du corps, avocats, communicants, chargés de leur tisser une toile protectrice et de leur façonner une impunité où tous les vices sont permis. Convaincant et dérangeant.

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L'auteur, le livre (432 pages, janvier 2026) :

Tout le monde sait est sans doute l'un des romans noirs vedettes de cette rentrée d'hiver 2026 et certainement celui qui va propulser Jordan Harper sur le devant de la scène du polar de Los Angeles, aux côtés des Connelly, Chandler ou Ellroy.
À cinquante ans, c'est son troisième roman après quelques nouvelles et plusieurs scénarios de série (Mentaliste).
La traduction est signée Laure Manceau.

Le pitch et les personnages :

Los Angeles, la cité des anges, des stars et du business. Il y a là Chris et Mae.
Chris est un ancien flic (il a été viré) qui travaille désormais pour BlackGuard, une boîte privée de sécurité. C'est monsieur gros-bras, gonflé à la testostérone, chargé d'intimider un journaliste récalcitrant ou un témoin gênant. Et quand Chris vient vous "intimider", vous avez généralement droit ensuite à quelques semaines d'invalidité.
Mae bosse pour le cabinet Acker dans les relations publiques. Gestionnaire de crise, c'est elle qui est chargée, quand une partie fine ou une overdose tourne mal, qui est chargée d'inventer pour les médias, une histoire encore plus vraie que la vérité.
Jordan Harper nous entraîne ainsi dans les coulisses de l'obscur et lucratif business des gardes du corps, juristes, communicants, ... bref, tous ceux qui font que la vie est plus facile pour les célébrités, les puissants, les nantis d'Hollywood, de L.A. et d'ailleurs, qui leur tissent une toile protectrice et leur façonnent une impunité tranquille qui autorise tous les vices.
« Chris ne sait plus si c’est lui ou Mae qui a inventé le surnom la Bête. La boîte de Mae, BlackGuard, Acker, un réseau de cabinets de conseil, d’agences de relations publiques et de consultants en sécurité privée. Des avocats, des communicants de l’ombre, des services d’ordre, des enquêteurs – des yeux, des oreilles, des bras, des poings. »
Un beau jour, Dan, le patron de Mae lui donne rendez-vous pour une curieuse affaire, un coup mystérieux avec un paquet de fric à la clé. Mais il est assassiné avant d'avoir pu lui en dire plus. 
Dan, c'était le « sorcier des relations publiques confidentielles – le gestionnaire de crise des stars – l’homme qui savait où les corps sont enterrés ».
Mae et Chris, dont les chemins s'étaient déjà croisés autrefois, vont se retrouver de nouveau pour mener l'enquête autour de ce meurtre. Qu'est-ce que Dan préparait ? Pourquoi a-t-il été tué ?
Nos deux héros vont fourrer leur nez là où il ne faut pas, tenter de démêler les tentacules de ce qu'ils surnomment « la Bête » mais bien vite, leur enquête va se compliquer et les cadavres vont s'empiler, « cinq victimes – six en comptant Dan, sept avec John Montez ».

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Ce qui fait la force de ce roman, c'est sans conteste le duo complexe formé par Chris et Mae. Deux âmes tourmentées par un passé compliqué, mais dotées d'une volonté de fer et d'un moral d'acier, deux guerriers dont les "talents" se complètent parfaitement, caparaçonnés pour survivre dans la jungle d'Hollywood. Mais le lecteur va aussi découvrir au fil des pages deux cœurs d'artichaut qui ne demandent qu'à racheter leurs péchés.
 Un autre point fort réside dans une lecture très plaisante (en dépit du sujet), portée par des personnages attachants (enfin, nos deux héros, car les autres brrrr…), un scénario retors et des chapitres courts qui maintiennent un rythme et un suspense soutenus. Un véritable page-turner.
Des chapitres qui alternent les péripéties et les points de vue de Chris et de Mae et qui sont sous-titrés de tous ces quartiers de L.A. : Laurel Canyon, Wilshire Boulevard, Echo Park, Venice, Silver Lake, ... cette douce musique qui a bercé nos lectures, nos films, toute notre culture US.
 « Au bord de la crise de nerfs - devenue junkie puis partisane de la sobriété - défiguré par un excès de chirurgie plastique - ... » 
Jordan Harper est plutôt convaincant lorsqu'il nous donne à voir un Los Angeles où les plus riches, les plus influents se croient au-dessus des lois, pardon : où ils sont effectivement au-dessus des lois, où les flics sont organisés en véritables gangs, tout cela fait froid dans le dos et ne donne pas vraiment envie d'aller s'installer au pied des lettres Hollywood.
« — Je ne sais pas si cette ville est faite pour toi.
— Pourquoi ?
— Parce que tu t’interroges sur le bien et le mal. »
 Voilà un propos dérangeant, âpre, parce qu'il nous ouvre les yeux sur le côté obscur de l'homme et nous oblige à regarder en face la pourriture de notre monde : « on ne sent la pourriture que si on s’en approche ».
Alors on peut se dire que la Cité des Anges est celle de tous les diables, que cette ville concentre là-bas toutes les forces du mal de la planète. On peut sans aucun doute.
Mais peut-être doit-on se dire aussi que cette image de L.A. n'est qu'une allégorie de notre société et de notre monde où « tout le monde sait » qu'il n'y a pas de place pour les plus faibles et que la raison du plus fort est toujours la meilleure. 

Pour celles et ceux qui aiment les polars à Los Angeles.
D’autres avis sur Bibliosurf, Benzine et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Actes Sud (SP).
Ma chronique dans les revues CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 26 janvier 2026

Les abandonnés de l'île Saint-Paul (Valentine Imhof)

[...] Vous allez pas nous oublier, hein ?


Les éditions de l'Aube inaugurent une nouvelle série où une histoire vraie, un fait divers du passé, devient témoin de son époque par l'analyse du traitement qu'en firent les journaux et l'opinion. Valentine Imhof nous propose la relecture édifiante d’un fait divers des années 30.

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L'auteure, le livre (140 pages, janvier 2026) :

Les éditions de l'Aube ont eu la bonne idée de lancer une série de romans basés sur des histoires vraies, des faits divers pris comme témoins de leur époque, en association avec Retronews le site de la BNF : L'affaire qui ... est une collection dirigée par Michèle Pedinielli.
Grâce au fonds de la BNF, chaque ouvrage peut être agrémenté d'illustrations d'époque (dessins, journaux, ...).
C'est Valentine Imhof (une nancéienne qui vit désormais à Saint Pierre et Miquelon) qui inaugure cette série avec l'incroyable histoire des Abandonnés de l'île Saint-Paul.

Le pitch et les personnages :

Le livre de Valentine Imhof est articulé en deux temps.
 Tout d'abord la sinistre aventure : début 1930, à la fin d'une campagne de pêche à la langouste sur cette île perdue au milieu de l'océan Indien, l'armateur demande à sept ouvriers de rester quelques mois sur l'île Saint-Paul pour entretenir les installations de la conserverie (on gagnera du temps ainsi pour la prochaine campagne). 
« Six hommes et une femme s'apprêtent donc à devenir les gardiens d'un îlot volcanique pendant l'hiver austral, sans imaginer ce qui les attend. »
Dans trois mois, on viendra les relayer, promis juré.
« Dites, vous allez pas nous oublier, hein ?
- Mais non, voyons ! Comment pouvez-vous penser une chose pareille ? On ne vous laissera pas tomber, croyez-moi. Ne vous faites donc pas de bile! Vous serez ravitaillés dans les temps, en mai, ou au plus tard au mois de juin. Vous avez ma parole !  »
Cinq bretons, une bretonne enceinte jusqu'aux yeux et un malgache, resteront donc sur l'île en attendant la relève.
Fin mars, pas de bateau à l'horizon. Le bébé meurt dans les bras de sa mère.
Mi-juin, toujours pas de bateau à l'horizon. Un premier malade, Manuel, les jambes toutes gonflées.
Fin juillet, Manuel est décédé. Les autres sont très affaiblis, c'est inexplicable ...
Ils l'ignorent mais c'est le scorbut : sur place, on ne leur a laissé aucun médicament, aucun fruit et encore moins de médecin ou de radio.
Il faudra attendre neuf mois pour qu'un bateau arrive enfin, à l'occasion de la nouvelle campagne de pêche.
Sur l'île Saint-Paul, il ne restait que trois survivants.
 Viendra ensuite le temps de l'affaire, le temps des explications. Pour les armateurs, les frères Bossière, ça se gâte. Au scandale des oubliés de l'île, va s'ajouter une seconde campagne de pêche à la langouste catastrophique où périrent une quarantaine de malgaches victimes du béri-béri. 
Le procès (au civil) ne s'ouvrira qu'en 1935 avec deux ténors du barreau venus s'affronter en duel, « deux professionnels du prétoire », ce qui plaira beaucoup aux journalistes qui couvrent le spectacle.
Le procès n'est pas « l'exercice de la justice mais [...] un simulacre, une forme de divertissement malsain ». Les employeurs de La Langouste Française sont quand même condamnés pour « négligence » et « insouciance coupable » (ah, tout de même). Ils feront appel bien entendu.
Le second procès aura lieu deux ans plus tard en 1937. Entre temps la société La Langouste Française a eu la bonne idée de se déclarer en faillite. Les rescapés bretons ne toucheront pas un centime !
Quand au malgache de l'histoire, François Ramamonzi, il est inutile d'en parler, n'est-ce pas ?

♥ On aime beaucoup :

 Contrairement à ce qu'on pouvait imaginer face à un alléchant récit de robinsons survivants, c'est plutôt la seconde partie, l'affaire, la mise en perspective historique, qui s'avère la plus intéressante.
C'est d'ailleurs tout le sens de la série des éditions de l'Aube en partenariat avec la BNF : ce n'est pas tant l'histoire vraie, si extraordinaire soit-elle, qui est instructive, mais bien que ce qu'en dirent les journaux de l'époque et l'analyse que l'on peut en faire aujourd'hui. 
Le traitement que firent les médias, l'opinion, du fait divers, devient alors le témoin de son temps, de son époque. 
Ici nous sommes dans les années 30, entre l'exposition coloniale de 1931 (celle où des Kanaks furent exhibés comme des animaux au zoo de Vincennes - on se rappelle le petit bouquin de Didier Daeninckx) et la grande exposition universelle de 1937, celle où les nazis paradaient face aux soviétiques avant de faire basculer le monde.
 Valentine Imhof nous rappelle donc que « l'indifférence et les abandons successifs sont, décidément, ce qui caractérise cette histoire, depuis le début ».
Car les mots portent un véritable enjeu : oubli, négligence, insouciance, ...
Les journaux de l'époque titraient avec « Les oubliés de Saint-Paul », mais l'auteure nous rappelle que « on peut oublier ses clefs, une casserole sur le feu, un rendez-vous à la rigueur, mais on n'oublie pas des hommes, des employés auxquels on est lié par contrat ». Oui, parfois les mots comptent double.
 Et pour conclure cette édifiante lecture, « on pourrait se dire que c'est simplement une question d'époque [...]. Il suffit pourtant de regarder ce qui se passe aujourd'hui, dans le traitement de l'information par exemple, pour voir que rien n'a changé et que l'importance d'un événement, la durée médiatique qui lui est consacrée et l'émotion plus ou moins grande qu'il suscite dépendent encore souvent, pour ne pas dire toujours, de l'origine sociale, ethnique, et aussi des croyances religieuses, des protagonistes ou des victimes ».
Pour Valentine Imhof, ce fait divers d'un passé pas si lointain, éclaire toujours notre présent.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de l'Aube (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

samedi 24 janvier 2026

Que d'os ! (Cabanes, Headline, Manchette)

[...] Continuer à cavaler.


Dans la famille Manchette je voudrais le fils pour adapter un scénario très Série Noire dans une ambiance seventies. Castagne et humour de rigueur.
Mais ce n'est sans doute pas la meilleure adaptation de la série.

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Les auteurs, l'album (104 pages, octobre 2025) :

Bon sang ne saurait mentir, le journaliste Doug Headline (alias Tristan Manchette) n'en finit pas, pour notre plus grand plaisir, d'adapter en BD les polars d'un papa qui s'appelait Jean-Patrick Manchette.
Et c'est le plus souvent Max Cabanes qui l'accompagne aux pinceaux.
Après La princesse de sang ou encore le remarquable Fatale, voici Que d'os !, un album adapté du roman éponyme de JP Manchette paru en 1976 et second épisode (après le célèbre Morgue pleine) des enquêtes du détective Eugène Tarpon.

Le canevas et les personnages :

La France des années 70 dans une ambiance très Série Noire.
Une vieille dame contacte le détective Eugène Tarpon pour retrouver sa fille.
La jeune femme serait soi-disant partie avec son chéri mais la vieille dame sera abattue avant d'en apprendre plus. Eugène Tarpon échappe de peu au même sort.
« C'est un miracle qu'ils ne vous aient pas encore coincé. Il va vous falloir un miracle par jour, pour continuer à cavaler. »
Apparemment la jeune femme aurait reconnu quelqu'un, son père, Fanch Tanguy un ancien collabo que l'on croyait mort en 44. 
« Vers 43, il a viré au voyou pur. Un peu milicien, un peu Gestapo française. Il était branché sur la rue Lauriston. Racket, extorsion de fonds, torture ... ».
Visiblement personne ne veut voir remuer ces histoires : passé fasciste de certains français, financements politiques occultes, blanchiment d'argent sale, secte douteuse, ... Tarpon n'a que l'embarras du choix !

♥ On aime :

 Ambiance seventies. Le détective Tarpon fonce dans le tas, d'abord, et réfléchis, ensuite. Ça castagne mais on sourit souvent à cet humour désabusé, très Série Noire.
Malheureusement le scénario manque de tenue et ça part dans tous les sens. Sans doute est-ce dû à une trop grande fidélité au texte qui se conforme mal au format réducteur de la BD. Il aurait fallu élaguer.
Le résultat est un album très en-deçà des Fatale ou La princesse de sang qui étaient remarquables.
 Côté dessins, Max Cabanes a repris, série oblige, le style hachuré de l'album Morgue pleine avec un gros travail sur l'expressivité des visages et des gueules patibulaires que l'on dirait sorties d'un film noir de l'époque, façon Eddy (Constantine ou Mitchell au choix).

Pour celles et ceux qui aiment les séries noires.
D’autres avis sur BD Gest et Babelio.
Ma chronique dans les revues BenzineCulturAdvisor et ActuaLitté.  

jeudi 22 janvier 2026

Rose, Marie & Dalida (Catherine Gucher)

[...] Ma mère ne m’avait pas fait les bras assez longs.


Une lecture éprouvante, à l'image du destin de Rose, mais un salutaire devoir de mémoire avec le rappel de l'histoire récente de l'île de La Réunion et de la sinistre affaire des "enfants de la Creuse".

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L'auteure, le livre (240 pages, janvier 2026) :

Catherine Gucher est sociologue et son travail nourrit ses livres, très engagés.
Avec Rose, Marie & Dalida, elle nous brosse un portrait peu reluisant de la néo-colonisation de l'île de La Réunion, avec au premier plan, la sinistre histoire dite des "enfants de la Creuse", quand l'état français organisait à grande échelle, la déportation d'enfants réunionnais pour fournir de la main d'oeuvre aux régions de métropole.
Dans les années 70-80, ce seront plusieurs milliers d'enfants de La Réunion, alors en pleine expansion démographique, qui seront arrachés à leur île (et beaucoup à leur famille pas très clairement consentante) pour repeupler les départements de métropole désertés par l'exode rural, la Creuse notamment.
« On a encore un peu de temps car on va entrer dans la saison d’hiver, il y aura moins de travail dans les fermes. Mais la pénurie de main-d’œuvre est terrible en Creuse, il faudra que tout soit prêt pour le printemps. Le ministre a été formel. »
Cette véritable déportation organisée par Michel Debré et les institutions françaises (BUMIDOM, DDASS, ...) permettait de "régler" deux problèmes d'un coup : la pression sociale sur l'île et le besoin de main d'œuvre de campagnes françaises désertées.
Il faudra attendre 2014 pour que l'État français reconnaisse enfin sa responsabilité.
On sait désormais que beaucoup d'autres pays se livrèrent (récemment) au trafic d'enfants : pas seulement le Canada avec les enfants de tribus indiennes, l'Espagne franquiste avec ceux de mères républicaines ou l'Australie avec les jeunes aborigènes mais aussi le Danemark avec les inuits, l'Irlande avec les Magdalene Laundries, ou même la Suisse qui prit modèle sur nous dans les années 80 ... 
La liste est effarante et semble sans fin, à tel point que ce blog est même affligé d'un mot-clé sur ce thème sinistre mais hélas bien réel, des enfants volés.

Le pitch et les personnages :

Revenons à Rose, Marie & Dalida.
Rose, c'est Rose Lankrane qui habite une cabane sur l'île de La Réunion, entre sa mère et son mari, elle n'a choisi ni l'une ni l'autre. 
Dans les années 70, elle survit avec ses enfants, qu'elle n'a pas choisis non plus, entre le dernier cyclone et la prochaine éruption du volcan, « en grattant la terre pour faire sortir trois feuilles de brèdes, quatre patates douces et un peu de manioc ».
Rose a la peau sombre et « l’esprit un peu mêlé », c'est une proie facile pour les services sociaux :
« Parce que ma mère ne m’avait pas fait les bras assez longs pour serrer les enfants contre moi. »
Des services sociaux qui vont la convaincre, comme beaucoup d'autres mères sur l'île, qu'elle a trop d'enfants, qu'elle ne sait pas les éduquer correctement, qu'ils vont mal tourner ici et qu'il vaut mieux leur en confier un (le garçon a l'air costaud) pour qu'ils puissent lui offrir un avenir meilleur en métropole. 
Elle n'a qu'à signer en bas de la feuille, là, ses initiales R.L. si elle peut, ce serait parfait, ou même une simple croix, ça suffira.
« Elle n’a pas le courage. C’est peut-être la paresse, ou la résignation, ou encore l’esprit qui n’est pas assez fort. »
Marie, c'est la vierge, toute vêtue de bleu. 
C'est la confidente de Rose car elle aussi, elle a offert son fils en sacrifice.
Dalida, toute vêtue de brillant, c'est bien sûr la chanteuse, celle qui faisait rêver Rose à la radio ou à la télé.

♥ On aime :

 On se souvient d'un autre roman qui évoquait cette sombre page de notre Histoire : Déracinés de Fanny Laurent (2022). Curieusement, dans chacun de ces deux livres, les deux enfants déracinés portent le même prénom : Gabriel, et les deux récits convergent vers l'asile psychiatrique. 
Ces déportations, ces abandons, ces arrachements, sont des blessures terribles, de celles dont ne guérissent ni la mère, ni l'enfant.
« Elle a tellement perdu pendant toutes ces années que le deuil et la séparation sont devenus comme une sorte d’habitude. 
[...] Elle ne savait pas qu’un jour, elle n’aurait plus de larmes pour pleurer, qu’elle n’aurait même plus de chagrin. »
 C'est une lecture bien éprouvante et on regrette un peu que Catherine Gucher ait grossi le trait pour son portrait de Rose. Née d'une mère peu aimante, c'est rien de le dire, la pauvre femme n'est gâtée ni par sa naissance, ni par sa famille, ni bien sûr par sa destinée. 
On veut bien croire que ce fut le cas de plusieurs femmes réunionnaises, on comprend aussi qu'elle représente ainsi le profil idéal pour les services sociaux, mais pour autant cet acharnement du destin littéraire nuit quelque peu à la force et à la subtilité de la démonstration.
 Mais ce roman a le grand mérite de nous rappeler, une fois de plus, une sombre page de l'histoire coloniale de l'état Français. Une page récente, il faut le rappeler : on parle des années 60-70.
Et l'auteure profite de son récit pour faire défiler également toute l'histoire récente de l'île de La Réunion et les personnalités qui ont marqué l'île ces dernières années : des hommes et des femmes totalement méconnus chez nous.
On croisera rapidement Isnelle Amelin, une militante féministe et communiste, Paul Vergès, le fondateur du parti communiste réunionnais et le frère du célèbre avocat, ou encore le docteur Camille Sudre, qui anima Radio Free Dom, dont la saisie des émetteurs mit le feu aux poudres des événements dits du Chaudron en 1991. 
Un salutaire devoir de mémoire.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Le Mot et le Reste (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 19 janvier 2026

Les années perdues (John Harvey)

[...] Des gens comme ça.


Deux époques (1981 et 1992), deux séries de braquages, deux enquêtes.
Le britannique John Harvey excelle dans la peinture sociale de l'Angleterre des années Thatcher et l'on retrouve ici avec plaisir l'inspecteur Resnick, grand amateur de jazz et de blues, même si ce n'est pas le meilleur épisode de la série.

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L'auteur, le livre (480 pages, 1998 réédition janvier 2026, 1993 en VO) :

Dans l'univers abondant et varié du polar britannique, John Harvey est l'un de nos écrivains préférés.
Avec la série des enquêtes du policier Charles Resnick, cet auteur qui va aujourd'hui sur ses 90 ans, s'était fait une spécialité de la peinture sociale des années Thatcher dans une ville provinciale du centre de l'Angleterre, Nottingham, dans la région des Midlands.
Les années perdues est la cinquième enquête de Resnick, parue en 1993, publiée en français en 1998 et rééditée aujourd'hui chez Payot/Rivages pour cette rentrée littéraire de l'hiver 2026.
La traduction est signée Jean-Paul Gratias.

Le pitch et les personnages :

Charles Resnick est donc l'un des shérifs flics de Nottingham. 
D'origine polonaise, il apprécie le jazz, le whisky et les chats.
Le récit va alterner deux époques et deux enquêtes : en 1981, Resnick est encore marié et enquête sur une série de braquages avec un collègue un peu ripoux.
Une série de braquages particulièrement violents et réussis.
Onze ans plus tard, en 1992, Resnick est désormais divorcé mais il a pris du galon, de la maturité, de l'expérience. Et du poids.
Une série de braquages particulièrement violents et réussis met de nouveau la police sur les dents.
Bref, en onze ans la société anglaise n'a guère changé, seuls les hommes ont un peu vieilli.

♥ On aime :

 Les intrigues policières de John Harvey sont surtout le prétexte à une description minutieuse de la société anglaise des années Thatcher. Autant dire que misère et délinquance, chômage et violence, sont au cœur de chaque histoire.
C'est la consistance des personnages, secondaires ou principaux, leur authenticité, qui fait la force de ces romans. 
Harvey s'intéresse à ses personnages qui sont denses, fouillés, complexes, mais qui restent toujours des gens ordinaires. Il fait preuve d'une réelle empathie pour toutes ses créatures, les bonnes comme les mauvaises.
 La prose de John Harvey est soignée, il n'y a pas d'autre mot. 
C'est une lecture fluide, intelligente et très agréable.
Un peu dans le style du suédois Henning Mankel, pour le côté social et humain, et surtout de son presque compatriote l'écossais Ian Rankin, pour le côté désenchanté et désabusé.
Pas d'effets tonitruants, ni dans l'intrigue ni dans le style, mais une écriture qui se place très très au-delà des polars tgv qu'on n'arrive pas toujours à éviter.
J'avoue tout de même que cet épisode n'est pas mon préféré de la série (difficile à dire, peut-être une intrigue moins prenante ou le mélange des deux époques ...). Mais il y en a plein d'autres à découvrir !

Pour celles et ceux qui aiment le jazz et le blues.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Payot / Rivages (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

vendredi 16 janvier 2026

La maison aux neuf serrures (Philip Gray)

[...] À partir du moment où on sait ...


De bons personnages, une bonne histoire, dans ce roman policier à énigme déguisé en romance à l'eau de rose : Philip Gray joue les faux-monnayeurs et nous offre une lecture facile et 100% plaisir qui devrait plaire au plus grand nombre.

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L'auteur, le livre (624 pages, septembre 2025) :

Oops, un petit retardataire de la rentrée d'automne 2025 : La maison aux neuf serrures du britannique Philip Gray, un auteur particulièrement féru d'Histoire (il produit des documentaires) qui avait déjà fait parler de lui avec son précédent roman Comme si nous étions des fantômes (pas lu ici).

Le pitch et les personnages :

La Belgique flamande des années 50. Deux fils narratifs qui se tissent en parallèle (mais on sait bien qu'en littérature, les parallèles finissent toujours par se rejoindre).
D'un côté, l'adolescence d'une jeune fille, Adélaïs de Wolf, handicapée (une patte folle, la polio), qui grandit dans une famille impécunieuse qui ne semble pas marcher tout à fait droit non plus : la mère patauge comme une grenouille dans un bénitier, le père préfère se noyer dans son verre de gnôle et l'oncle Cornelis est le seul qui aaadore Adélaïs mais c'est aussi le mal-aimé de la famille. 
Bon, faut croire qu'il y a quelques non-dits entre eux.
D'un tout autre côté, la patiente et laborieuse enquête policière du commandant Salvator De Smet (un flic aux méthodes peu orthodoxes qui « avait résolu plus d’une affaire corsée au fil des ans ») qui est à la poursuite d'un faux-monnayeur, le « Faussaire de Tournai ».
Aucun lien bien sûr entre ces deux histoires.
Du moins jusqu'à ce que l'oncle Cornelis disparaisse et laisse en héritage à sa très très chère nièce, une maison dans un bas quartier de Gand et le trousseau de neuf clés qui va avec.
« Elle considéra le trousseau posé devant elle. Elle compta neuf clés : quatre pour des loquets, cinq pour des verrous. Elle n’avait pas envie de les ramasser. Si elle les ramassait, le piège se refermerait sur elle. « Quel genre d’endroit est-ce ? demanda-t-elle. Quel genre de maison possède neuf serrures ? »
Et puis quelques personnages secondaires attachants qui tournent comme des satellites autour du soleil d'Adélaïs : Saskia, sa meilleure amie et sa compagne de jeux, Hendryck, soutien indéfectible de la jeune femme, Sebastian, jeune et beau jeune homme, ...

♥ On aime beaucoup :

 Le bouquin est assez long (plus de 600 pages) et Philip Gray prend tout son temps pour installer l'époque, les histoires et les personnages.
À tel point que durant la première longue partie du bouquin, le lecteur se demande s'il ne s'est pas trompé de roman : qu'est-il venu faire dans la vie de cette jeune fille modèle et bien méritante à qui tonton a offert un vélo à bras pour lui permettre de se déplacer malgré son handicap ? Une jeune fille parfaite : volontaire, intrépide, combative, et bientôt amoureuse ... 
Mais quel peut être le sens caché de ce récit sentimental à l'eau de rose ?
Sauf que c'est super bien écrit, la prose de Philip Gray est légère, élégante, soignée : alors on savoure.
Sauf que l'on se doute bien que l'auteur prend plaisir à manipuler son lecteur (qui se laisse faire volontiers) : alors on patiente.
Et puis on a été prévenu : « à partir du moment où on sait quelque chose, on ne peut plus revenir en arrière. Or parfois, on aimerait ».
Du coup chaque soir (le livre est généreux !), on se replonge avec gourmandise dans cette bonne histoire, racontée avec malice, ravi de retrouver des personnages qu'on aurait voulu ne pas quitter la veille.
 Oui, au-delà de la belle écriture, la force de ce roman réside surtout dans ses personnages.
Le flic De Smet est un homme taciturne, secret mais particulièrement obstiné.
Au fil des années, la traque du commandant à la poursuite du faux-monnayeur ressemble de plus en plus à la quête obsessionnelle d'un capitaine Achab.
« Il voulait croire que la chasse allait reprendre, qu’il pourrait encore gagner. Ça n’avait rien à voir avec l’ordre et la loi, ou la justice. Cela répondait à un besoin, un besoin personnel. »
De l'autre côté, comment ne pas se prendre d'empathie pour Adélaïs, cette jeune femme, marquée par la vie, par sa famille, mais qui fait preuve d'une louable combativité. 
Et bien sûr, le lecteur suppose que la rencontre de ces deux personnages, de ces deux trajectoires, va se conclure par ... une valse, pourquoi pas, puisqu'il est souvent question de danse, voire de pas de deux ou même de trois. Mais chut !
 Et puis il y aura quelques beaux moments de pure poésie, comme quand apparaît la belle Comtesse.
« La Comtesse a une allure époustouflante. Personne dans la pièce, hommes et femmes confondus, ne peut détourner les yeux lorsqu’elle s’avance sur la piste.
[...] La plupart des soirs, à 22 heures, heure à laquelle jouent les musiciens, elle pénètre dans la salle de bal, vêtue de soie : veste chinoise brodée avec un pantalon fuselé, ou longue jupe droite qui tombe jusqu’au sol. Il y a toujours une flûte de champagne qui l’attend. »
 Enfin, reconnaissons que Philip Gray est un sacré conteur d'histoires. Malicieusement, il s'arrange pour que le lecteur soupçonne toujours un peu ce qui l'attend, anticipe une partie de ce qui se profile dans les prochains chapitres. De péripétie en rebondissement, le lecteur ne va pas de surprise en surprise, mais plutôt de satisfaction en satisfaction, façon "ah bien sûr, ça je m'en doutais bien" ou encore "ah, oui, celle-là je m'y attendais". C'est plutôt malin de sa part, très bien construit, et le lecteur se croit vite intelligent !
 De bons personnages, une bonne histoire, ... on aimerait que cela ne s'arrête jamais. C'est aussi ce que devait se dire Philip Gray qui peine un peu à conclure son récit : le bouquin s'étire en longueur, les procédés finissent par se montrer un peu répétitifs, et le dénouement se précipite de façon un peu rocambolesque ... tout en préservant encore quelques zones d'ombre, peut-être pour une suite !
 Alors dire qu'il s'agit d'une romance à l'eau de rose, voilà qui serait vraiment offensant.
Quant à dire que c'est un policier à énigme, ce serait beaucoup trop réducteur.
Alors que faut-il dire de ce bouquin, finalement plus original qu'il ne le paraissait de prime abord ? 
Et bien qu'il faut le lire, tout simplement, car cette lecture-plaisir pourra satisfaire le plus grand nombre.
Une histoire amorale me dit-on ? Oui, bien sûr, mais c'est peut-être aussi justement ce qui nous donne quelques petits frissons.

Pour celles et ceux qui aiment les énigmes.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Sonatine (SP).
Ma chronique dans les revues CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mardi 13 janvier 2026

Retour à Ostrog (Sacha Filipenko)

[...] Ici le climat est brusque, les gens aussi.


L'écrivain en exil profite d'un roman noir entre farce philosophique et conte macabre pour disséquer la société provinciale russe. Comme il le dit lui-même, là-bas « le climat est brusque, les gens aussi ». Accrochez-vous car son ironie est plutôt grinçante et si on rit souvent, on rit jaune.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (192 pages, janvier 2026, 2024 en VO) :

Opposant déclaré au régime pro-russe de Loukachenko, Sacha Filipenko est un écrivain russophone né en 1984 à Minsk en Biélorussie, mais qui vit aujourd'hui dans différents pays d'Europe dont la Suisse et la Belgique. 
On l'avait déjà croisé sur les routes d'exil en 2024 avec un singulier récit : Kremulator, inspiré de l'étonnant mais véritable parcours du responsable du crématorium de Moscou.
Ce dernier roman, Retour à Ostrog, est inspiré d'une autre histoire vraie, celle d'une vague de suicides d'adolescents dans l'orphelinat d'une petite ville du nord de la Russie. 
La promesse d'un autre thriller philosophique imprégné de son humour noir et grinçant.
Préface et traduction sont signées par Marina Skalova.

Le pitch et les personnages :

Le flic moscovite Alexandre Kozlov, « vétéran de la guerre de Tchétchénie », n'est guère motivé lorsqu'il est envoyé à Ostrog au fin fond de la Carélie, au nord de la Russie, près de la Finlande.
Surtout qu'il y avait déjà mené une enquête par le passé pour y jeter en prison le précédent maire.
Surtout qu'on lui impose la compagnie d'un tout jeune adjoint, à peine sorti de l'école de police.
Surtout qu'on lui met la pression avec la médiatisation de cette vague de suicides d'orphelins.
« La perspective de torcher le derrière des fonctionnaires de province ne l’enchante guère. Ostrog, il y est déjà allé. Quand il repense à cette bourgade hermétique, Alexandre peut affirmer en toute certitude que dans cet endroit abandonné de Dieu, absolument rien ne mérite le détour. Il y a quelques années, il a fait partie de l’important effectif d’enquêteurs qui a envoyé le maire de l’époque derrière les barreaux.  »
Mais le lecteur va découvrir quand même quelques personnages qui valent bien le détour par Ostrog.
Comme ces deux sœurs siamoises (toujours attachées) qui ne peuvent plus se supporter depuis leur désaccord sur l'annexion de la Crimée : « deux jeunes femmes, Vera et Lioubov – la seule et unique attraction d’Ostrog digne d’être vue »
Et puis il y a le jeune Piotr Pavlov, dit Petia, « un genre d'idiot du village », un garçon un peu dérangé : « à cinq ans, le garçon apportait des glaçons ramassés dans la rue et demandait aux éducateurs de les cacher dans le congélateur pour les sauver de la mort ».
Le jeune Petia, tel Cassandre, semble avoir voulu prévenir tout le monde de l'imminence du drame.
« Au cours des trois dernières semaines, trois adolescents pensionnaires de l’orphelinat d’Ostrog ont mis fin à leurs jours. Une fille et deux garçons. L’un après l’autre, avec seulement quelques jours d’écart, les gamins se sont fichus en l’air, sans laisser le moindre mot d’adieu ».
Lorsque Kozlov débarque à Ostrog, le quatrième suicidé vient de se défenestrer mais Kozlov semble plus préoccupé par son récent divorce que par l'enquête sur ces morts en série et le lecteur finalement, ne sait pas trop non plus ce qui est vraiment le plus important.
Bienvenue à Ostrog et dans l'univers grinçant de Filipenko !

♥ On aime beaucoup :

 Disons-le, il faut un peu de courage au lecteur occidental pour oser se frotter à la prose caustique, cynique, grinçante de cet auteur qui certes, vit en exil, mais n'en est pas moins profondément "russe".
Comme il le dit lui-même, en Russie (et sans doute dans sa Biélorussie natale), « le climat est brusque, les gens aussi ».
Brusque, voilà bien le mot, car tout comme Kremulator, Ostrog est un roman qui va venir nous brusquer un peu : Filipenko ne s'embarrasse d'aucun des standards, des codes, des tabous occidentaux qui nous protègent habituellement et nous procurent des lectures confortables. 
 Au fil du temps, cet auteur a gagné en maturité et maîtrise désormais parfaitement sa narration dont il se sert comme d'un scalpel acéré pour autopsier la société russe avec une précision chirurgicale.
Son ironie grinçante cache mal à quel point cet auteur aime les pays qu'il a du quitter (et leurs habitants) et il serait trop facile de réduire ses ouvrages à une seule critique du totalitarisme russe.
Ce court récit tient moins du polar à énigme que de la farce philosophique ou du conte macabre. 
Mais avec Filipenko, on sait bien désormais que la morale n'est jamais celle que l'on croit et le dénouement encore moins celui qu'on attend, surtout quand « le destin a fait une bonne blague »
Voilà une lecture aussi curieuse et fascinante que grinçante et dérangeante, pour bien démarrer la nouvelle année littéraire !

Pour celles et ceux qui aiment la Russie.
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Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Noir sur blanc (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 9 janvier 2026

La trilogie berlinoise

[...] Bernie, il a parfois un humour déroutant.


Un sans faute pour cette relecture en images de la fameuse Trilogie Berlinoise, quand Philip Kerr nous entraînait aux côtés du détective Bernie visiter les sombres coulisses du Berlin nazi. Avec fidélité au texte original, ces deux premiers albums de Pierre Boisserie et François Warzala redonnent une nouvelle jeunesse à ces polars devenus légendes.

❤️❤️❤️❤️❤️

Les auteurs, les albums (144 pages, novembre 2021 et avril 2025) :

Ah la Trilogie Berlinoise ! Quel amateur de polars n'a jamais eu cette série culte entre les mains ?
Une série qui a même désormais ses pages Wikipedia.
On l'avait découverte à sa réédition en 2008 (même si les premières éditions en français dataient des années 90) et les enquêtes de Bernie Gunther dans le Berlin nazi venaient à point nommé pour nous sortir du matraquage marketing autour d'une autre saga culte, celle du suédois Stieg Larsson avec Millénium : au début des années 2000, le rayon polar envahissait les tables grand public des libraires.
Près de vingt ans plus tard, nous sommes de nouveau bien gâtés avec cette adaptation en BD, particulièrement réussie.
Deux albums sont disponibles (aux éditions Les Arènes) qui correspondent aux deux premières novellas de la trilogie.
L'été de cristal est sorti en novembre 2021 et La pâle figure en avril 2025.
Le scénario de Philip Kerr (décédé en 2018) est adapté par Pierre Boisserie, un habitué des intrigues historiques, et les dessins sont signés François Warzala.

Le canevas et les personnages :

Le personnage clé de cette mini-série c'est bien entendu le flic Bernie Gunther. 
Selon les époques et les épisodes, on le retrouve tantôt flic à la Kripo (la KriminalPolizei du Reich dont le siège - l'Alex - se trouve Alexander Platz au centre de Berlin), tantôt comme simple détective privé, ou même détective du célèbre hôtel Adlon. 
Un amateur de jolies femmes et de bons alcools, aussi désabusé qu'impertinent, qui peut évoquer un Philip Marlowe ou un Nestor Burma.
Dans les années 30 il était bien difficile de ne pas composer avec le pouvoir nazi et Bernie est un personnage complexe, qui se permet de côtoyer les figures les plus emblématiques du Reich (les Göring, les Himmler, les Heydrich, ... l'auteur était plus soucieux de pédagogie que de vraisemblance). 
Heureusement son humour grinçant et sarcastique lui permet de garder ses distances en évitant une trop grande compromission avec les nazis.
« - Avez-vous lu Mein Kampf ?
- Ce vieux bouquin qu'ils distribuent aux jeunes mariés ? Pour moi, c'est la meilleure raison que j'ai trouvée de rester célibataire. »
« La seule raison pour laquelle il n'y a pas de miroir dans les toilettes de l'Alex, c'est pour que personne ne soit obligé de se regarder en face. »
« Au fond, le plus surprenant dans tout ceci était ma capacité à être encore surpris par ce qui se passait en Allemagne. »
Ce qui lui vaudra également quelques dangereuses inimitiés.
Bernie essaie de surnager dans ces eaux nauséabondes en égratignant au passage tous les profiteurs du nouveau régime.
« - Pour quelle raison avez-vous quitté la Kripo ? L'avez-vous quittée de votre propre chef, d'ailleurs ? [...]
- C'est moi qui suit parti. Je ne suis pas national-socialiste, et si vous n'êtes pas avec eux, vous êtes contre eux. Alors ils se seraient débarrassés de moi de toute manière.
[...] - De nos jours, j'enquête sur les disparitions, en forte hausse depuis que les nationaux-socialistes sont au pouvoir.
- Ne fais pas attention à ce que dit Bernie, il a parfois un humour déroutant. »
Le premier épisode, L'été de cristal, se déroule en 1936 alors que l'Allemagne prépare les JO de Berlin, en pleine ascension du parti National-Socialiste.
Le titre en VO (March violets) évoque « les violettes de mars », lorsque fleurirent toutes les adhésions "spontanées" à ce parti nazi sans qui les affaires ne peuvent prospérer et le trafic pour obtenir un "petit" numéro d'adhérent prouvant ainsi sa longue fidélité à la nouvelle doctrine en vogue.
À la demande d'un riche patron, le détective Bernie enquête sur le meurtre de sa fille et de son gendre nazi. 

Le second album, La pâle figure (le titre fait référence à Nietzsche), nous amène en 1938 alors que l'Allemagne envahit les Sudètes.
Le privé a réintégré la police officielle, pour un temps, et part sur les traces d'un serial killer ... et sur celles de la propagande qui prépare la nuit de cristal ...
Une fois que tout le contexte a été mis en place dans le premier tome, ce second épisode est encore plus fluide et l'intrigue, bien homogène, bien rythmée, en est encore plus captivante.

Il nous reste à attendre impatiemment le prochain épisode qui devrait reprendre Un requiem allemand : 1947, la guerre est enfin terminée et Vienne est devenue un nid d'espions.

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Le texte de cette BD est assez bavard (notamment avec le monologue intérieure de Bernie en voix off) et reste particulièrement fidèle au bouquin de Philip Kerr, souvent mot pour mot. Les enquêtes policières ne sont que le prétexte à une visite guidée très complète de l'Allemagne nazie et chaque épisode met en scène des événements bien réels.
 La série de Philip Kerr avait été abondamment surexploitée par les éditeurs et s'était un peu usée au fil du temps : ces albums tombent à pic pour donner un petit coup de renouveau à ces intrigues qui sont restées passionnantes et surtout très instructives. 
Il est vraiment plaisant de se livrer à la relecture de ces grands classiques.
Même si ces albums peuvent toutefois se lire sans connaître l'original, je pense, et donneront peut-être envie de s'y (re-)plonger.
 Le dessin de Warzala est celui d'une ligne claire franco-belge très pure qui rappelle Blake et Mortimer, et dont le trait un peu désuet convient parfaitement à cette reconstitution des années 30. 
Dessin et mise en page restent plutôt sages pour laisser toute sa place au récit.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 7 janvier 2026

God bless America (PF Radice)

[...] Sur les traces d'un tueur et d'une bombe.


PF Radice signe une très belle adaptation du roman noir de Richard Morgiève (Le Cherokee) : « l'histoire d'un shérif et d'un agent du FBI sur les traces d'un tueur et d'une bombe ». Une relecture originale et très convaincante.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, l'album (208 pages, janvier 2026) :

Pierre-François Radice est ... professeur de sculpture ! Côté dessin, il a donné dans les albums jeunesse et d'autres comme "La cuisine en BD" ! 
On avait donc peu de chances de le croiser jusqu'à ce God bless America, adaptation d'un roman noir de Richard Morgiève : Le Cherokee, une histoire un peu étrange qu'on avait lue en 2020.
PF Radice avait également publié un album sur Al Capone (pas lu ici).

Le canevas et les personnages :

Utah. 1954, en pleine guerre froide, les américains ont peur de tout le monde. 
« C'est l'histoire d'un shérif et d'un agent du FBI sur les traces d'un tueur et d'une bombe. » 
La nuit du 26 septembre, des phénomènes étranges commencent à survenir.
Quelques disparitions, une voiture abandonnée au bord de la route, le crash d'un avion de chasse ... sans pilote à bord.
Le lendemain, la bombe atomique de l'avion n'est plus là (ce sera le McGuffin de l'histoire), « beaucoup de citoyens ont aperçu l'avion hier soir », l'armée investit la région et le standard du poste de police reçoit « de nombreux appels pour des extraterrestres, les communistes qui attaquent, les militaires qui arrivent et une soucoupe volante ... »
Nick Corey est le shérif de Panguitch. Un homme à l'enfance difficile et à la vie agitée (l'écrivain Richard Morgiève également d'ailleurs).
Avec l'aide d'un agent du FBI, Corey se lance à la poursuite d'un tueur en série surnommé le dindon à cause de son rire sinistre (à moins que ce ne soit le tueur qui pourchasse Nick Corey ?) .
Au milieu de tout ce bazar, le shérif Corey est « obligé d'aller au bout de toutes les voies du labyrinthe, en espérant que l'une d'elles ne se terminerait pas en cul-de-sac ». Il traîne ses bottes de faux cow-boy sans trop y croire, un brin désabusé.
« Je me sentais bien dans mes bottes. Par la fenêtre, le far-west crevait. Dans pas longtemps, il n'y aurait plus que des lignes électriques, des routes et des distributeurs de coca. Les hommes avaient tout foutu en l'air et continuaient. Faudrait aller sur Mars pour continuer à tout démolir. »
Pendant quelques pages, une lueur d'espoir : quand Nick file le parfait amour avec ..., mais chut ! on va quand même pas tout vous dire !

♥ On aime beaucoup :

 Très fidèle au roman de Morgiève (une sorte de pastiche d'un thriller très américain, écrit par un frenchy bien de chez nous), cet album en est une belle adaptation. 
Le bouquin original était un peu longuet, voire touffu, et le format de la BD oblige à réduire, à mettre en avant certains aspects, certains moments et à en occulter d'autres. Cela ne nuit nullement au récit mais PF Radice nous propose plutôt, avec intelligence, sa relecture personnelle de l'original. 
 Le résultat est un sacré bon roman noir qui ravira les fans de Morgiève mais qui surtout pourra plaire à tous ceux qui n'ont pas encore lu Le Cherokee. Sacrée réussite.
Un excellent polar en images qui se balance au rythme chaloupé du pickup bringuebalant sur les pistes, celui des rednecks des hauts plateaux.
 Le noir et blanc est très à la mode et le dessin de PF Radice est un crayonnage aux dégradés de gris du plus bel effet qui sert parfaitement le propos un peu sombre de cette histoire qui est tout sauf un conte de fées.
Le grand format (22 x 32) laisse une large place aux dessins qui ne se laissent pas envahir par les phylactères, pourtant nombreux.
Avec sa couverture originale et réussie, l'album est un bel objet de plus de 200 grandes pages tirées sur papier épais.

Pour celles et ceux qui aiment l'Amérique des années 50.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Sarbacane (SP).
Ma chronique dans les revues BenzineCulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 5 janvier 2026

Contrapaso (Teresa Valero)

[...] Tu veux fouiller les poubelles ?


Contrapaso, une nouvelle mini-série policière qui reconstitue pour nous l'Espagne des années cinquante, les années Franco. Une intrigue dense, digne d'un roman noir, étayée d’anecdotes véridiques, écrite par une dame (Teresa Valero) qui nous rappelle les basses œuvres du régime franquiste.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteure, l'album (152 et 192 pages, septembre 2025) :

C'est une occasion rare dans l'univers de la bande dessinée que de pouvoir rendre hommage à une dame : l'espagnole Teresa Valero (née en 1969) mérite donc tous les éloges.
D'autant qu'elle signe avec Contrapaso le scénario et le dessin de cette trilogie policière, prétexte pour apporter un point de vue féminin sur le franquisme
De l'Histoire, du policier et du féminisme, il n'en fallait pas tant pour nous attirer. 
Le premier épisode, sous-titré Les enfants des autres, est paru en français (chez Dupuis / Aire Noire sous l'égide de Doug Headline que l'on connait comme scénariste mais qui officie également comme éditeur) en 2021 et vient d'être réédité, quatre ans plus tard, sous une nouvelle maquette à l'occasion de la sortie du second tome (en septembre 2025), intitulé Pour adultes, avec réserves.
Pour adultes avec réserves c'était l'une des classifications de la censure franquiste concernant le cinéma espagnol, la classe 3R sur une échelle de 1 à 4, puisqu'il sera beaucoup question de cinéma dans ce deuxième album.
À noter pour les curieux : l'époux de Teresa Valero (Juan Diaz Canales) n'est autre que le scénariste de la série Blacksad.
La traduction de l'espagnol est signée par Marie Estripeaut-Bourjac et Anne-Marie Ruiz.

Le contexte :

1956 : grâce à l'influence américaine, l'Espagne franquiste se refait une beauté et entre à l'ONU.
Face à la menace soviétique (mieux vaut le franquisme que le communisme, n'est-ce pas ?), les États-Unis installent leurs avant-postes en Europe : les accords de Madrid sont signés en 1953 et plusieurs bases militaires US sont implantées sur le territoire espagnol.
Dans le même temps, les phalangistes perdent une partie de leur influence au profit de l'Opus Dei.
Teresa Valero nous rappelle qu'elle s'appuie sur de nombreux faits, lieux et personnalités bien réels de l'époque : le cinéma qui jouxtait les locaux de la police de la DGS, l'hôtel Hilton, le drive-in, le bar Chicote, les films tournés en double version (une censurée pour l'Espagne, une autre pour l'étranger), l'avènement de la télévision, ...
Dans un dossier qui accompagne l'album, l'auteure nous précise que son récit est nourri d'histoires vraies comme celle du documentaire sur la pauvreté des migrants espagnols qui sera "volé" et entièrement manipulé et remonté par la télévision espagnole, ou celles des spéculations immobilières et foncières de magouilleurs (dont la propre sœur de Franco) qui profitèrent des troubles liés à la guère civile.

Les personnages :

À Madrid, l'hiver 1956 se montre particulièrement rigoureux avec les hommes et la censure franquiste particulièrement tatillonne avec la presse et les journalistes. Les faits-diversiers sont bâillonnés : dans l'Espagne catholique de Franco, le crime n'existe pas. 
Il suffisait de le dire.
Même si de temps à autre, il arrive que l'on retrouve malencontreusement le corps d'une jeune femme assassinée au bord du Manzanares.
Autour du cadavre, il y a là Charo, la fille du médecin légiste qui n'est encore qu'une jeune adolescente mais qui veut déjà apprendre le métier avec papa. Elle apporte une touche de fraîcheur impertinente dans cette sombre histoire.
Et puis il y a là, Emilio Sanz, un vieux journaliste aigri, désabusé, fatigué de ses propres compromissions avec la censure et le régime.
« - Merci de me recevoir docteur. J'enquête sur la mort de Rosa Saura. Je crois que vous la connaissiez ...
- Enquêter ? N'est-ce pas le travail de la police ?
- Non, pas toujours, monsieur. »
Il y a là également Léon Lenoir, qui revient de France et voudrait bien faire ses preuves au journal, un jeune homme toujours amoureux de la vérité (et secrètement, de sa cousine Paloma). Léon est hébergé chez ses oncle et tante, une famille traditionnelle franquiste. 
Au journal, les débuts du français sont plutôt difficiles : Sanz est un vieux bougon qui le traite comme son valet.
On a donc là, un vieux journaliste revenu de tout, parfois bienveillant avec le franquisme qui le nourrit. Et un jeune ambitieux qui croit encore à la vérité. 
Deux voix que tout oppose pour nous raconter une même époque. C'est le sens même du titre de la série, Contrapasocontrepoint en français, quand « deux lignes mélodiques différentes sont interprétées en même temps » nous rappelle Teresa Valero. 
« - Je ne peux pas publier ça sans qu'on interdise le journal. Tu le sais très bien !
- Oui, je le sais.
- Et alors, pourquoi tu l'as écrit, nom de dieu !
- Parce que c'est la vérité. 
[...] - Tu veux fouiller les poubelles ?
Des lesbiennes et des médecins franquistes ...
Qui diable ira la publier ta foutue histoire ? »

♥ On aime :

 On aime ce sacré duo d'enquêteurs que tout oppose, l'âge comme le parcours, les méthodes comme les sympathies politiques.
On aime aussi que l'enquête nous propose plusieurs pistes à suivre au cœur de l'Espagne sous le joug franquiste avec comme fil rouge, la traque d'un tueur en série après qui Emilio Sanz court depuis des années.
Dans le premier épisode, il sera question d'eugénisme, d'enfants volés et des abus et violences psychiatriques infligés aux femmes par les médecins du régime.
La seconde enquête nous emmènera sur les plateaux du nouveau cinéma espagnol qui voit débarquer les américains et la télévision … et resurgir de vieilles affaires immobilières.
 On aime ce roman graphique où la mise en cases est dynamique et le dessin est un beau travail de reconstitution de ces années passées : les lieux et les décors, les usages et les costumes, tout est au diapason pour nous replonger dans l'Espagne franquiste des années 50 ...
Cette BD est écrite comme un roman noir et le dessin, très élégant, tire habilement parti d'autres éléments graphiques : photos, affiches, journaux, publicités, films et actualités cinéma ... ...
Les albums ont été réalisés en numérique mais la belle colorisation donne beaucoup de transparence, de luminosité ou de relief au dessin, semi-réaliste.
 Et puis on aime aussi l'
humour qui caractérise les personnages comme les dialogues, une ironie caustique, amère, pince-sans-rire : la scène avec la dactylo dans les toilettes du cabaret, la dessinatrice qui crayonne ce que l'on voit dans une case, le jeune Léon qui rend son déjeuner à tout bout de champ, ... Chaque relecture révèle de nouveaux détails.
 L'intrigue du second épisode est un peu touffue et n'a pas l'unité de ton qui faisait la force du premier : Teresa Valero semble plus préoccupée de dresser un portrait aussi complet que possible de son Espagne franquiste que de guider son lecteur dans une profusion de faits et de détails historiques.
Parions que le dernier épisode de la trilogie reprendra la main pour terminer cette fresque historique en beauté, comme elle a commencé ... car le tueur en série court toujours !
« - Qui l'a tuée, Sanz ?
- J'aimerais bien le savoir.
- Tu le poursuis depuis 17 ans. Tu dois bien avoir une théorie.
- Plus d'une, oui. Et aucune ne m'a mené nulle part.
Il choisit toujours des femmes seules, avec peu ou pas de famille. Et ça n'a jamais rien de sexuel.
Les victimes n'ont rien en commun. Leur seul point commun, c'est que ce sont des femmes. Il n'en a pas tué deux de la même façon.
- Si c'est différent à chaque fois, comment es-tu sûr que c'est le même tueur ?
- Les victimes sont toujours mortes avant. Parfois plusieurs jours plus tôt. Ensuite, il les déplace à l'endroit où on les retrouve. Et là, il nous prépare toujours une mise en scène. »

Pour celles et ceux qui aiment l'Espagne.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.