lundi 19 janvier 2026

Les années perdues (John Harvey)

[...] Des gens comme ça.


Deux époques (1981 et 1992), deux séries de braquages, deux enquêtes.
Le britannique John Harvey excelle dans la peinture sociale de l'Angleterre des années Thatcher et l'on retrouve ici avec plaisir l'inspecteur Resnick, grand amateur de jazz et de blues, même si ce n'est pas le meilleur épisode de la série.

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L'auteur, le livre (480 pages, 1998 réédition janvier 2026, 1993 en VO) :

Dans l'univers abondant et varié du polar britannique, John Harvey est l'un de nos écrivains préférés.
Avec la série des enquêtes du policier Charles Resnick, cet auteur qui va aujourd'hui sur ses 90 ans, s'était fait une spécialité de la peinture sociale des années Thatcher dans une ville provinciale du centre de l'Angleterre, Nottingham, dans la région des Midlands.
Les années perdues est la cinquième enquête de Resnick, parue en 1993, publiée en français en 1998 et rééditée aujourd'hui chez Payot/Rivages pour cette rentrée littéraire de l'hiver 2026.
La traduction est signée Jean-Paul Gratias.

Le pitch et les personnages :

Charles Resnick est donc l'un des shérifs flics de Nottingham. 
D'origine polonaise, il apprécie le jazz, le whisky et les chats.
Le récit va alterner deux époques et deux enquêtes : en 1981, Resnick est encore marié et enquête sur une série de braquages avec un collègue un peu ripoux.
Une série de braquages particulièrement violents et réussis.
Onze ans plus tard, en 1992, Resnick est désormais divorcé mais il a pris du galon, de la maturité, de l'expérience. Et du poids.
Une série de braquages particulièrement violents et réussis met de nouveau la police sur les dents.
Bref, en onze ans la société anglaise n'a guère changé, seuls les hommes ont un peu vieilli.

♥ On aime :

 Les intrigues policières de John Harvey sont surtout le prétexte à une description minutieuse de la société anglaise des années Thatcher. Autant dire que misère et délinquance, chômage et violence, sont au cœur de chaque histoire.
C'est la consistance des personnages, secondaires ou principaux, leur authenticité, qui fait la force de ces romans. 
Harvey s'intéresse à ses personnages qui sont denses, fouillés, complexes, mais qui restent toujours des gens ordinaires. Il fait preuve d'une réelle empathie pour toutes ses créatures, les bonnes comme les mauvaises.
 La prose de John Harvey est soignée, il n'y a pas d'autre mot. 
C'est une lecture fluide, intelligente et très agréable.
Un peu dans le style du suédois Henning Mankel, pour le côté social et humain, et surtout de son presque compatriote l'écossais Ian Rankin, pour le côté désenchanté et désabusé.
Pas d'effets tonitruants, ni dans l'intrigue ni dans le style, mais une écriture qui se place très très au-delà des polars tgv qu'on n'arrive pas toujours à éviter.
J'avoue tout de même que cet épisode n'est pas mon préféré de la série (difficile à dire, peut-être une intrigue moins prenante ou le mélange des deux époques ...). Mais il y en a plein d'autres à découvrir !

Pour celles et ceux qui aiment le jazz et le blues.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Payot / Rivages (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

vendredi 16 janvier 2026

La maison aux neuf serrures (Philip Gray)

[...] À partir du moment où on sait ...


De bons personnages, une bonne histoire, dans ce roman policier à énigme déguisé en romance à l'eau de rose : Philip Gray joue les faux-monnayeurs et nous offre une lecture facile et 100% plaisir qui devrait plaire au plus grand nombre.

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L'auteur, le livre (624 pages, septembre 2025) :

Oops, un petit retardataire de la rentrée d'automne 2025 : La maison aux neuf serrures du britannique Philip Gray, un auteur particulièrement féru d'Histoire (il produit des documentaires) qui avait déjà fait parler de lui avec son précédent roman Comme si nous étions des fantômes (pas lu ici).

Le pitch et les personnages :

La Belgique flamande des années 50. Deux fils narratifs qui se tissent en parallèle (mais on sait bien qu'en littérature, les parallèles finissent toujours par se rejoindre).
D'un côté, l'adolescence d'une jeune fille, Adélaïs de Wolf, handicapée (une patte folle, la polio), qui grandit dans une famille impécunieuse qui ne semble pas marcher tout à fait droit non plus : la mère patauge comme une grenouille dans un bénitier, le père préfère se noyer dans son verre de gnôle et l'oncle Cornelis est le seul qui aaadore Adélaïs mais c'est aussi le mal-aimé de la famille. 
Bon, faut croire qu'il y a quelques non-dits entre eux.
D'un tout autre côté, la patiente et laborieuse enquête policière du commandant Salvator De Smet (un flic aux méthodes peu orthodoxes qui « avait résolu plus d’une affaire corsée au fil des ans ») qui est à la poursuite d'un faux-monnayeur, le « Faussaire de Tournai ».
Aucun lien bien sûr entre ces deux histoires.
Du moins jusqu'à ce que l'oncle Cornelis disparaisse et laisse en héritage à sa très très chère nièce, une maison dans un bas quartier de Gand et le trousseau de neuf clés qui va avec.
« Elle considéra le trousseau posé devant elle. Elle compta neuf clés : quatre pour des loquets, cinq pour des verrous. Elle n’avait pas envie de les ramasser. Si elle les ramassait, le piège se refermerait sur elle. « Quel genre d’endroit est-ce ? demanda-t-elle. Quel genre de maison possède neuf serrures ? »
Et puis quelques personnages secondaires attachants qui tournent comme des satellites autour du soleil d'Adélaïs : Saskia, sa meilleure amie et sa compagne de jeux, Hendryck, soutien indéfectible de la jeune femme, Sebastian, jeune et beau jeune homme, ...

♥ On aime beaucoup :

 Le bouquin est assez long (plus de 600 pages) et Philip Gray prend tout son temps pour installer l'époque, les histoires et les personnages.
À tel point que durant la première longue partie du bouquin, le lecteur se demande s'il ne s'est pas trompé de roman : qu'est-il venu faire dans la vie de cette jeune fille modèle et bien méritante à qui tonton a offert un vélo à bras pour lui permettre de se déplacer malgré son handicap ? Une jeune fille parfaite : volontaire, intrépide, combative, et bientôt amoureuse ... 
Mais quel peut être le sens caché de ce récit sentimental à l'eau de rose ?
Sauf que c'est super bien écrit, la prose de Philip Gray est légère, élégante, soignée : alors on savoure.
Sauf que l'on se doute bien que l'auteur prend plaisir à manipuler son lecteur (qui se laisse faire volontiers) : alors on patiente.
Et puis on a été prévenu : « à partir du moment où on sait quelque chose, on ne peut plus revenir en arrière. Or parfois, on aimerait ».
Du coup chaque soir (le livre est généreux !), on se replonge avec gourmandise dans cette bonne histoire, racontée avec malice, ravi de retrouver des personnages qu'on aurait voulu ne pas quitter la veille.
 Oui, au-delà de la belle écriture, la force de ce roman réside surtout dans ses personnages.
Le flic De Smet est un homme taciturne, secret mais particulièrement obstiné.
Au fil des années, la traque du commandant à la poursuite du faux-monnayeur ressemble de plus en plus à la quête obsessionnelle d'un capitaine Achab.
« Il voulait croire que la chasse allait reprendre, qu’il pourrait encore gagner. Ça n’avait rien à voir avec l’ordre et la loi, ou la justice. Cela répondait à un besoin, un besoin personnel. »
De l'autre côté, comment ne pas se prendre d'empathie pour Adélaïs, cette jeune femme, marquée par la vie, par sa famille, mais qui fait preuve d'une louable combativité. 
Et bien sûr, le lecteur suppose que la rencontre de ces deux personnages, de ces deux trajectoires, va se conclure par ... une valse, pourquoi pas, puisqu'il est souvent question de danse, voire de pas de deux ou même de trois. Mais chut !
 Et puis il y aura quelques beaux moments de pure poésie, comme quand apparaît la belle Comtesse.
« La Comtesse a une allure époustouflante. Personne dans la pièce, hommes et femmes confondus, ne peut détourner les yeux lorsqu’elle s’avance sur la piste.
[...] La plupart des soirs, à 22 heures, heure à laquelle jouent les musiciens, elle pénètre dans la salle de bal, vêtue de soie : veste chinoise brodée avec un pantalon fuselé, ou longue jupe droite qui tombe jusqu’au sol. Il y a toujours une flûte de champagne qui l’attend. »
 Enfin, reconnaissons que Philip Gray est un sacré conteur d'histoires. Malicieusement, il s'arrange pour que le lecteur soupçonne toujours un peu ce qui l'attend, anticipe une partie de ce qui se profile dans les prochains chapitres. De péripétie en rebondissement, le lecteur ne va pas de surprise en surprise, mais plutôt de satisfaction en satisfaction, façon "ah bien sûr, ça je m'en doutais bien" ou encore "ah, oui, celle-là je m'y attendais". C'est plutôt malin de sa part, très bien construit, et le lecteur se croit vite intelligent !
 De bons personnages, une bonne histoire, ... on aimerait que cela ne s'arrête jamais. C'est aussi ce que devait se dire Philip Gray qui peine un peu à conclure son récit : le bouquin s'étire en longueur, les procédés finissent par se montrer un peu répétitifs, et le dénouement se précipite de façon un peu rocambolesque ... tout en préservant encore quelques zones d'ombre, peut-être pour une suite !
 Alors dire qu'il s'agit d'une romance à l'eau de rose, voilà qui serait vraiment offensant.
Quant à dire que c'est un policier à énigme, ce serait beaucoup trop réducteur.
Alors que faut-il dire de ce bouquin, finalement plus original qu'il ne le paraissait de prime abord ? 
Et bien qu'il faut le lire, tout simplement, car cette lecture-plaisir pourra satisfaire le plus grand nombre.
Une histoire amorale me dit-on ? Oui, bien sûr, mais c'est peut-être aussi justement ce qui nous donne quelques petits frissons.

Pour celles et ceux qui aiment les énigmes.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Sonatine (SP).
Ma chronique dans les revues CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mardi 13 janvier 2026

Retour à Ostrog (Sacha Filipenko)

[...] Ici le climat est brusque, les gens aussi.


L'écrivain en exil profite d'un roman noir entre farce philosophique et conte macabre pour disséquer la société provinciale russe. Comme il le dit lui-même, là-bas « le climat est brusque, les gens aussi ». Accrochez-vous car son ironie est plutôt grinçante et si on rit souvent, on rit jaune.

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L'auteur, le livre (192 pages, janvier 2026, 2024 en VO) :

Opposant déclaré au régime pro-russe de Loukachenko, Sacha Filipenko est un écrivain russophone né en 1984 à Minsk en Biélorussie, mais qui vit aujourd'hui dans différents pays d'Europe dont la Suisse et la Belgique. 
On l'avait déjà croisé sur les routes d'exil en 2024 avec un singulier récit : Kremulator, inspiré de l'étonnant mais véritable parcours du responsable du crématorium de Moscou.
Ce dernier roman, Retour à Ostrog, est inspiré d'une autre histoire vraie, celle d'une vague de suicides d'adolescents dans l'orphelinat d'une petite ville du nord de la Russie. 
La promesse d'un autre thriller philosophique imprégné de son humour noir et grinçant.
Préface et traduction sont signées par Marina Skalova.

Le pitch et les personnages :

Le flic moscovite Alexandre Kozlov, « vétéran de la guerre de Tchétchénie », n'est guère motivé lorsqu'il est envoyé à Ostrog au fin fond de la Carélie, au nord de la Russie, près de la Finlande.
Surtout qu'il y avait déjà mené une enquête par le passé pour y jeter en prison le précédent maire.
Surtout qu'on lui impose la compagnie d'un tout jeune adjoint, à peine sorti de l'école de police.
Surtout qu'on lui met la pression avec la médiatisation de cette vague de suicides d'orphelins.
« La perspective de torcher le derrière des fonctionnaires de province ne l’enchante guère. Ostrog, il y est déjà allé. Quand il repense à cette bourgade hermétique, Alexandre peut affirmer en toute certitude que dans cet endroit abandonné de Dieu, absolument rien ne mérite le détour. Il y a quelques années, il a fait partie de l’important effectif d’enquêteurs qui a envoyé le maire de l’époque derrière les barreaux.  »
Mais le lecteur va découvrir quand même quelques personnages qui valent bien le détour par Ostrog.
Comme ces deux sœurs siamoises (toujours attachées) qui ne peuvent plus se supporter depuis leur désaccord sur l'annexion de la Crimée : « deux jeunes femmes, Vera et Lioubov – la seule et unique attraction d’Ostrog digne d’être vue »
Et puis il y a le jeune Piotr Pavlov, dit Petia, « un genre d'idiot du village », un garçon un peu dérangé : « à cinq ans, le garçon apportait des glaçons ramassés dans la rue et demandait aux éducateurs de les cacher dans le congélateur pour les sauver de la mort ».
Le jeune Petia, tel Cassandre, semble avoir voulu prévenir tout le monde de l'imminence du drame.
« Au cours des trois dernières semaines, trois adolescents pensionnaires de l’orphelinat d’Ostrog ont mis fin à leurs jours. Une fille et deux garçons. L’un après l’autre, avec seulement quelques jours d’écart, les gamins se sont fichus en l’air, sans laisser le moindre mot d’adieu ».
Lorsque Kozlov débarque à Ostrog, le quatrième suicidé vient de se défenestrer mais Kozlov semble plus préoccupé par son récent divorce que par l'enquête sur ces morts en série et le lecteur finalement, ne sait pas trop non plus ce qui est vraiment le plus important.
Bienvenue à Ostrog et dans l'univers grinçant de Filipenko !

♥ On aime beaucoup :

 Disons-le, il faut un peu de courage au lecteur occidental pour oser se frotter à la prose caustique, cynique, grinçante de cet auteur qui certes, vit en exil, mais n'en est pas moins profondément "russe".
Comme il le dit lui-même, en Russie (et sans doute dans sa Biélorussie natale), « le climat est brusque, les gens aussi ».
Brusque, voilà bien le mot, car tout comme Kremulator, Ostrog est un roman qui va venir nous brusquer un peu : Filipenko ne s'embarrasse d'aucun des standards, des codes, des tabous occidentaux qui nous protègent habituellement et nous procurent des lectures confortables. 
 Au fil du temps, cet auteur a gagné en maturité et maîtrise désormais parfaitement sa narration dont il se sert comme d'un scalpel acéré pour autopsier la société russe avec une précision chirurgicale.
Son ironie grinçante cache mal à quel point cet auteur aime les pays qu'il a du quitter (et leurs habitants) et il serait trop facile de réduire ses ouvrages à une seule critique du totalitarisme russe.
Ce court récit tient moins du polar à énigme que de la farce philosophique ou du conte macabre. 
Mais avec Filipenko, on sait bien désormais que la morale n'est jamais celle que l'on croit et le dénouement encore moins celui qu'on attend, surtout quand « le destin a fait une bonne blague »
Voilà une lecture aussi curieuse et fascinante que grinçante et dérangeante, pour bien démarrer la nouvelle année littéraire !

Pour celles et ceux qui aiment la Russie.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Noir sur blanc (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 9 janvier 2026

La trilogie berlinoise

[...] Bernie, il a parfois un humour déroutant.


Un sans faute pour cette relecture en images de la fameuse Trilogie Berlinoise, quand Philip Kerr nous entraînait aux côtés du détective Bernie visiter les sombres coulisses du Berlin nazi. Avec fidélité au texte original, ces deux premiers albums de Pierre Boisserie et François Warzala redonnent une nouvelle jeunesse à ces polars devenus légendes.

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Les auteurs, les albums (144 pages, novembre 2021 et avril 2025) :

Ah la Trilogie Berlinoise ! Quel amateur de polars n'a jamais eu cette série culte entre les mains ?
Une série qui a même désormais ses pages Wikipedia.
On l'avait découverte à sa réédition en 2008 (même si les premières éditions en français dataient des années 90) et les enquêtes de Bernie Gunther dans le Berlin nazi venaient à point nommé pour nous sortir du matraquage marketing autour d'une autre saga culte, celle du suédois Stieg Larsson avec Millénium : au début des années 2000, le rayon polar envahissait les tables grand public des libraires.
Près de vingt ans plus tard, nous sommes de nouveau bien gâtés avec cette adaptation en BD, particulièrement réussie.
Deux albums sont disponibles (aux éditions Les Arènes) qui correspondent aux deux premières novellas de la trilogie.
L'été de cristal est sorti en novembre 2021 et La pâle figure en avril 2025.
Le scénario de Philip Kerr (décédé en 2018) est adapté par Pierre Boisserie, un habitué des intrigues historiques, et les dessins sont signés François Warzala.

Le canevas et les personnages :

Le personnage clé de cette mini-série c'est bien entendu le flic Bernie Gunther. 
Selon les époques et les épisodes, on le retrouve tantôt flic à la Kripo (la KriminalPolizei du Reich dont le siège - l'Alex - se trouve Alexander Platz au centre de Berlin), tantôt comme simple détective privé, ou même détective du célèbre hôtel Adlon. 
Un amateur de jolies femmes et de bons alcools, aussi désabusé qu'impertinent, qui peut évoquer un Philip Marlowe ou un Nestor Burma.
Dans les années 30 il était bien difficile de ne pas composer avec le pouvoir nazi et Bernie est un personnage complexe, qui se permet de côtoyer les figures les plus emblématiques du Reich (les Göring, les Himmler, les Heydrich, ... l'auteur était plus soucieux de pédagogie que de vraisemblance). 
Heureusement son humour grinçant et sarcastique lui permet de garder ses distances en évitant une trop grande compromission avec les nazis.
« - Avez-vous lu Mein Kampf ?
- Ce vieux bouquin qu'ils distribuent aux jeunes mariés ? Pour moi, c'est la meilleure raison que j'ai trouvée de rester célibataire. »
« La seule raison pour laquelle il n'y a pas de miroir dans les toilettes de l'Alex, c'est pour que personne ne soit obligé de se regarder en face. »
« Au fond, le plus surprenant dans tout ceci était ma capacité à être encore surpris par ce qui se passait en Allemagne. »
Ce qui lui vaudra également quelques dangereuses inimitiés.
Bernie essaie de surnager dans ces eaux nauséabondes en égratignant au passage tous les profiteurs du nouveau régime.
« - Pour quelle raison avez-vous quitté la Kripo ? L'avez-vous quittée de votre propre chef, d'ailleurs ? [...]
- C'est moi qui suit parti. Je ne suis pas national-socialiste, et si vous n'êtes pas avec eux, vous êtes contre eux. Alors ils se seraient débarrassés de moi de toute manière.
[...] - De nos jours, j'enquête sur les disparitions, en forte hausse depuis que les nationaux-socialistes sont au pouvoir.
- Ne fais pas attention à ce que dit Bernie, il a parfois un humour déroutant. »
Le premier épisode, L'été de cristal, se déroule en 1936 alors que l'Allemagne prépare les JO de Berlin, en pleine ascension du parti National-Socialiste.
Le titre en VO (March violets) évoque « les violettes de mars », lorsque fleurirent toutes les adhésions "spontanées" à ce parti nazi sans qui les affaires ne peuvent prospérer et le trafic pour obtenir un "petit" numéro d'adhérent prouvant ainsi sa longue fidélité à la nouvelle doctrine en vogue.
À la demande d'un riche patron, le détective Bernie enquête sur le meurtre de sa fille et de son gendre nazi. 

Le second album, La pâle figure (le titre fait référence à Nietzsche), nous amène en 1938 alors que l'Allemagne envahit les Sudètes.
Le privé a réintégré la police officielle, pour un temps, et part sur les traces d'un serial killer ... et sur celles de la propagande qui prépare la nuit de cristal ...
Une fois que tout le contexte a été mis en place dans le premier tome, ce second épisode est encore plus fluide et l'intrigue, bien homogène, bien rythmée, en est encore plus captivante.

Il nous reste à attendre impatiemment le prochain épisode qui devrait reprendre Un requiem allemand : 1947, la guerre est enfin terminée et Vienne est devenue un nid d'espions.

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Le texte de cette BD est assez bavard (notamment avec le monologue intérieure de Bernie en voix off) et reste particulièrement fidèle au bouquin de Philip Kerr, souvent mot pour mot. Les enquêtes policières ne sont que le prétexte à une visite guidée très complète de l'Allemagne nazie et chaque épisode met en scène des événements bien réels.
 La série de Philip Kerr avait été abondamment surexploitée par les éditeurs et s'était un peu usée au fil du temps : ces albums tombent à pic pour donner un petit coup de renouveau à ces intrigues qui sont restées passionnantes et surtout très instructives. 
Il est vraiment plaisant de se livrer à la relecture de ces grands classiques.
Même si ces albums peuvent toutefois se lire sans connaître l'original, je pense, et donneront peut-être envie de s'y (re-)plonger.
 Le dessin de Warzala est celui d'une ligne claire franco-belge très pure qui rappelle Blake et Mortimer, et dont le trait un peu désuet convient parfaitement à cette reconstitution des années 30. 
Dessin et mise en page restent plutôt sages pour laisser toute sa place au récit.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 7 janvier 2026

God bless America (PF Radice)

[...] Sur les traces d'un tueur et d'une bombe.


PF Radice signe une très belle adaptation du roman noir de Richard Morgiève (Le Cherokee) : « l'histoire d'un shérif et d'un agent du FBI sur les traces d'un tueur et d'une bombe ». Une relecture originale et très convaincante.

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L'auteur, l'album (208 pages, janvier 2026) :

Pierre-François Radice est ... professeur de sculpture ! Côté dessin, il a donné dans les albums jeunesse et d'autres comme "La cuisine en BD" ! 
On avait donc peu de chances de le croiser jusqu'à ce God bless America, adaptation d'un roman noir de Richard Morgiève : Le Cherokee, une histoire un peu étrange qu'on avait lue en 2020.
PF Radice avait également publié un album sur Al Capone (pas lu ici).

Le canevas et les personnages :

Utah. 1954, en pleine guerre froide, les américains ont peur de tout le monde. 
« C'est l'histoire d'un shérif et d'un agent du FBI sur les traces d'un tueur et d'une bombe. » 
La nuit du 26 septembre, des phénomènes étranges commencent à survenir.
Quelques disparitions, une voiture abandonnée au bord de la route, le crash d'un avion de chasse ... sans pilote à bord.
Le lendemain, la bombe atomique de l'avion n'est plus là (ce sera le McGuffin de l'histoire), « beaucoup de citoyens ont aperçu l'avion hier soir », l'armée investit la région et le standard du poste de police reçoit « de nombreux appels pour des extraterrestres, les communistes qui attaquent, les militaires qui arrivent et une soucoupe volante ... »
Nick Corey est le shérif de Panguitch. Un homme à l'enfance difficile et à la vie agitée (l'écrivain Richard Morgiève également d'ailleurs).
Avec l'aide d'un agent du FBI, Corey se lance à la poursuite d'un tueur en série surnommé le dindon à cause de son rire sinistre (à moins que ce ne soit le tueur qui pourchasse Nick Corey ?) .
Au milieu de tout ce bazar, le shérif Corey est « obligé d'aller au bout de toutes les voies du labyrinthe, en espérant que l'une d'elles ne se terminerait pas en cul-de-sac ». Il traîne ses bottes de faux cow-boy sans trop y croire, un brin désabusé.
« Je me sentais bien dans mes bottes. Par la fenêtre, le far-west crevait. Dans pas longtemps, il n'y aurait plus que des lignes électriques, des routes et des distributeurs de coca. Les hommes avaient tout foutu en l'air et continuaient. Faudrait aller sur Mars pour continuer à tout démolir. »
Pendant quelques pages, une lueur d'espoir : quand Nick file le parfait amour avec ..., mais chut ! on va quand même pas tout vous dire !

♥ On aime beaucoup :

 Très fidèle au roman de Morgiève (une sorte de pastiche d'un thriller très américain, écrit par un frenchy bien de chez nous), cet album en est une belle adaptation. 
Le bouquin original était un peu longuet, voire touffu, et le format de la BD oblige à réduire, à mettre en avant certains aspects, certains moments et à en occulter d'autres. Cela ne nuit nullement au récit mais PF Radice nous propose plutôt, avec intelligence, sa relecture personnelle de l'original. 
 Le résultat est un sacré bon roman noir qui ravira les fans de Morgiève mais qui surtout pourra plaire à tous ceux qui n'ont pas encore lu Le Cherokee. Sacrée réussite.
Un excellent polar en images qui se balance au rythme chaloupé du pickup bringuebalant sur les pistes, celui des rednecks des hauts plateaux.
 Le noir et blanc est très à la mode et le dessin de PF Radice est un crayonnage aux dégradés de gris du plus bel effet qui sert parfaitement le propos un peu sombre de cette histoire qui est tout sauf un conte de fées.
Le grand format (22 x 32) laisse une large place aux dessins qui ne se laissent pas envahir par les phylactères, pourtant nombreux.
Avec sa couverture originale et réussie, l'album est un bel objet de plus de 200 grandes pages tirées sur papier épais.

Pour celles et ceux qui aiment l'Amérique des années 50.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Sarbacane (SP).
Ma chronique dans les revues BenzineCulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 5 janvier 2026

Contrapaso (Teresa Valero)

[...] Tu veux fouiller les poubelles ?


Contrapaso, une nouvelle mini-série policière qui reconstitue pour nous l'Espagne des années cinquante, les années Franco. Une intrigue dense, digne d'un roman noir, étayée d’anecdotes véridiques, écrite par une dame (Teresa Valero) qui nous rappelle les basses œuvres du régime franquiste.

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L'auteure, l'album (152 et 192 pages, septembre 2025) :

C'est une occasion rare dans l'univers de la bande dessinée que de pouvoir rendre hommage à une dame : l'espagnole Teresa Valero (née en 1969) mérite donc tous les éloges.
D'autant qu'elle signe avec Contrapaso le scénario et le dessin de cette trilogie policière, prétexte pour apporter un point de vue féminin sur le franquisme
De l'Histoire, du policier et du féminisme, il n'en fallait pas tant pour nous attirer. 
Le premier épisode, sous-titré Les enfants des autres, est paru en français (chez Dupuis / Aire Noire sous l'égide de Doug Headline que l'on connait comme scénariste mais qui officie également comme éditeur) en 2021 et vient d'être réédité, quatre ans plus tard, sous une nouvelle maquette à l'occasion de la sortie du second tome (en septembre 2025), intitulé Pour adultes, avec réserves.
Pour adultes avec réserves c'était l'une des classifications de la censure franquiste concernant le cinéma espagnol, la classe 3R sur une échelle de 1 à 4, puisqu'il sera beaucoup question de cinéma dans ce deuxième album.
À noter pour les curieux : l'époux de Teresa Valero (Juan Diaz Canales) n'est autre que le scénariste de la série Blacksad.
La traduction de l'espagnol est signée par Marie Estripeaut-Bourjac et Anne-Marie Ruiz.

Le contexte :

1956 : grâce à l'influence américaine, l'Espagne franquiste se refait une beauté et entre à l'ONU.
Face à la menace soviétique (mieux vaut le franquisme que le communisme, n'est-ce pas ?), les États-Unis installent leurs avant-postes en Europe : les accords de Madrid sont signés en 1953 et plusieurs bases militaires US sont implantées sur le territoire espagnol.
Dans le même temps, les phalangistes perdent une partie de leur influence au profit de l'Opus Dei.
Teresa Valero nous rappelle qu'elle s'appuie sur de nombreux faits, lieux et personnalités bien réels de l'époque : le cinéma qui jouxtait les locaux de la police de la DGS, l'hôtel Hilton, le drive-in, le bar Chicote, les films tournés en double version (une censurée pour l'Espagne, une autre pour l'étranger), l'avènement de la télévision, ...
Dans un dossier qui accompagne l'album, l'auteure nous précise que son récit est nourri d'histoires vraies comme celle du documentaire sur la pauvreté des migrants espagnols qui sera "volé" et entièrement manipulé et remonté par la télévision espagnole, ou celles des spéculations immobilières et foncières de magouilleurs (dont la propre sœur de Franco) qui profitèrent des troubles liés à la guère civile.

Les personnages :

À Madrid, l'hiver 1956 se montre particulièrement rigoureux avec les hommes et la censure franquiste particulièrement tatillonne avec la presse et les journalistes. Les faits-diversiers sont bâillonnés : dans l'Espagne catholique de Franco, le crime n'existe pas. 
Il suffisait de le dire.
Même si de temps à autre, il arrive que l'on retrouve malencontreusement le corps d'une jeune femme assassinée au bord du Manzanares.
Autour du cadavre, il y a là Charo, la fille du médecin légiste qui n'est encore qu'une jeune adolescente mais qui veut déjà apprendre le métier avec papa. Elle apporte une touche de fraîcheur impertinente dans cette sombre histoire.
Et puis il y a là, Emilio Sanz, un vieux journaliste aigri, désabusé, fatigué de ses propres compromissions avec la censure et le régime.
« - Merci de me recevoir docteur. J'enquête sur la mort de Rosa Saura. Je crois que vous la connaissiez ...
- Enquêter ? N'est-ce pas le travail de la police ?
- Non, pas toujours, monsieur. »
Il y a là également Léon Lenoir, qui revient de France et voudrait bien faire ses preuves au journal, un jeune homme toujours amoureux de la vérité (et secrètement, de sa cousine Paloma). Léon est hébergé chez ses oncle et tante, une famille traditionnelle franquiste. 
Au journal, les débuts du français sont plutôt difficiles : Sanz est un vieux bougon qui le traite comme son valet.
On a donc là, un vieux journaliste revenu de tout, parfois bienveillant avec le franquisme qui le nourrit. Et un jeune ambitieux qui croit encore à la vérité. 
Deux voix que tout oppose pour nous raconter une même époque. C'est le sens même du titre de la série, Contrapasocontrepoint en français, quand « deux lignes mélodiques différentes sont interprétées en même temps » nous rappelle Teresa Valero. 
« - Je ne peux pas publier ça sans qu'on interdise le journal. Tu le sais très bien !
- Oui, je le sais.
- Et alors, pourquoi tu l'as écrit, nom de dieu !
- Parce que c'est la vérité. 
[...] - Tu veux fouiller les poubelles ?
Des lesbiennes et des médecins franquistes ...
Qui diable ira la publier ta foutue histoire ? »

♥ On aime :

 On aime ce sacré duo d'enquêteurs que tout oppose, l'âge comme le parcours, les méthodes comme les sympathies politiques.
On aime aussi que l'enquête nous propose plusieurs pistes à suivre au cœur de l'Espagne sous le joug franquiste avec comme fil rouge, la traque d'un tueur en série après qui Emilio Sanz court depuis des années.
Dans le premier épisode, il sera question d'eugénisme, d'enfants volés et des abus et violences psychiatriques infligés aux femmes par les médecins du régime.
La seconde enquête nous emmènera sur les plateaux du nouveau cinéma espagnol qui voit débarquer les américains et la télévision … et resurgir de vieilles affaires immobilières.
 On aime ce roman graphique où la mise en cases est dynamique et le dessin est un beau travail de reconstitution de ces années passées : les lieux et les décors, les usages et les costumes, tout est au diapason pour nous replonger dans l'Espagne franquiste des années 50 ...
Cette BD est écrite comme un roman noir et le dessin, très élégant, tire habilement parti d'autres éléments graphiques : photos, affiches, journaux, publicités, films et actualités cinéma ... ...
Les albums ont été réalisés en numérique mais la belle colorisation donne beaucoup de transparence, de luminosité ou de relief au dessin, semi-réaliste.
 Et puis on aime aussi l'
humour qui caractérise les personnages comme les dialogues, une ironie caustique, amère, pince-sans-rire : la scène avec la dactylo dans les toilettes du cabaret, la dessinatrice qui crayonne ce que l'on voit dans une case, le jeune Léon qui rend son déjeuner à tout bout de champ, ... Chaque relecture révèle de nouveaux détails.
 L'intrigue du second épisode est un peu touffue et n'a pas l'unité de ton qui faisait la force du premier : Teresa Valero semble plus préoccupée de dresser un portrait aussi complet que possible de son Espagne franquiste que de guider son lecteur dans une profusion de faits et de détails historiques.
Parions que le dernier épisode de la trilogie reprendra la main pour terminer cette fresque historique en beauté, comme elle a commencé ... car le tueur en série court toujours !
« - Qui l'a tuée, Sanz ?
- J'aimerais bien le savoir.
- Tu le poursuis depuis 17 ans. Tu dois bien avoir une théorie.
- Plus d'une, oui. Et aucune ne m'a mené nulle part.
Il choisit toujours des femmes seules, avec peu ou pas de famille. Et ça n'a jamais rien de sexuel.
Les victimes n'ont rien en commun. Leur seul point commun, c'est que ce sont des femmes. Il n'en a pas tué deux de la même façon.
- Si c'est différent à chaque fois, comment es-tu sûr que c'est le même tueur ?
- Les victimes sont toujours mortes avant. Parfois plusieurs jours plus tôt. Ensuite, il les déplace à l'endroit où on les retrouve. Et là, il nous prépare toujours une mise en scène. »

Pour celles et ceux qui aiment l'Espagne.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

jeudi 1 janvier 2026

Best-of 2025

Bonne année 2026 à toutes et à tous !

Comme de coutume, on profite du BEST-OF 2025 pour vous souhaiter tout plein de bonnes et belles lectures pour cette nouvelle année 2026.
Et pour bien commencer 2026, voici déjà une petite rétrospective de 2025, un best-of où l'on a sélectionné quelques unes de nos meilleures découvertes, que du très bon donc pour cette sélection qui vous permettra peut-être quelques rattrapages avant d'attaquer la rentrée d'hiver 2026 qui s'annonce bien riche !
Et puis la rentrée littéraire 2025 fut également riche en émotions.
Rappelons également les idées cadeaux 2025 que nous avions publiées il y a quelques semaines avant les fêtes.
Si vous êtes passé à côté, il est encore temps de vous rattraper !
   
► Cliquez sur le titre en gras ou le nom de l'auteur pour lire le billet original en entier.

Au rayon  romans ou littérature dite "blanche" :


❤️ Direction la Malaisie où Tan Twan Eng nous offre un bel hommage à Somerset Maugham et à la splendeur passée du Commonwealth : le charme désuet et rétro des années 20, le parfum exotique des colonies britanniques. 
Il n'est plus très fréquent aujourd'hui de lire une belle prose classique : le style du roman est lui-même un hommage à Somerset Maugham, écrivain du siècle passé.
Un roman largement inspiré d'histoires vraies où l'on croise Somerset Maugham bien sûr, mais aussi Sun Yat Sen, le révolutionnaire chinois en exil. Rendez-vous pour l'apéritif (gin pour les dames, whisky pour les messieurs) sur la véranda de La maison des portes.

❤️ Dans Je voulais vivre, un excellent récit d'aventures, l'auteure décrypte les interstices et les ombres de la saga d'Alexandre Dumas pour nous faire entendre « une voix de femme au temps des hommes » : une brillante réhabilitation de Milady de Winter. 
Adélaïde de Clermont-Tonnerre va nous apprendre à lire entre les lignes de Dumas, découvrir quelle femme pouvait se cacher derrière Milady, dévoiler la véritable (?) histoire, le passé de cette héroïne au charme vénéneux. Là où elle réussit brillamment son coup, c'est qu'elle n'a pas oublié de nous servir un excellent roman d'aventures historiques, digne des meilleurs récits de cape et d'épée. Le plaisir est donc ici double.

❤️ L'Histoire tourmentée de la Corée à travers l'histoire d'une femme insaisissable aux multiples noms et visages : un parcours horrifique et incroyable. Gros coup de cœur de cette rentrée littéraire 2025 pour ce premier roman, maîtrisé de bout en bout, où Mirinae Lee nous livre une formidable histoire dont le personnage géophage est une femme tout aussi incroyable. Chaque chapitre, chaque période, est le prétexte pour une histoire à part entière, des histoires qui vont s'entre-croiser les unes avec les autres tissant chaque facette, chacune des 8 vies de cette mangeuse de terre avec son lot de mystères et de secrets.

Au rayon  polars ou thrillers "historiques" :


Le roman historique n'est pas vraiment un genre qu'on apprécie habituellement sauf lorsque, comme ici, ces polars nous permettent de (re)découvrir, et sous un angle original, des périodes peu connues de notre histoire contemporaine ou très récente. Une idée qui semble devenir très à la mode.

❤️ La collection Série Noire a ressuscité ce récit captivant de Maria FagyasLa cinquième femme, au cœur du soulèvement de Budapest, juste avant que les soviétiques ne reprennent le contrôle. 
Fin octobre 1956 : la révolution hongroise est en pleine effervescence, les cadavres jonchent les trottoirs, on les enterre à la va-vite dans les parcs de la ville.
Maria Fagyas accorde une attention toute particulière à tous ses personnages, les figures féminines, en particulier. Leurs origines et leurs milieux sont variés, tout en nuances et en contradictions, l'époque n'était pas facile et chacun faisait ce qu'il pouvait face à des enjeux qui le dépassaient. 

Au rayon  polars et thrillers :


❤️ Ian Manook met le cap vers le pays du matin calme pour une nouvelle série policière avec l'inspecteur Gangnam. La balade est aussi réjouissante que dépaysante. 
Coup de cœur pour ce divertissement aux personnages attachants, truffé d'humour et parcouru d'instants de grâce.
La prose de Manook est toujours un délice : c'est fluide, divertissant, plaisant.
Si côté polar on savoure avec grand plaisir cet agréable et dépaysant divertissement, le coup de cœur va venir de notre attachement aux personnages soigneusement dessinés et surtout des surprenants moments de poésie, véritables instants de grâce, que l'auteur arrive à glisser dans son intrigue trépidante.
Le livre refermé, on se rend compte qu'un peu de nous est resté en Corée : de quoi nous donner l'envie d'aller faire un tour à Séoul en attendant la suite des aventures de Gangnam ...

On n'est pas loin du coup de cœur pour ce roman noir, véritable fresque historique sur le Londres des années 50 qui se remet à grand peine des bombardements du Blitz et qui attire déjà les premières vagues migratoires. 
Dominic Nolan n'hésite pas à dérouler une intrigue sur plusieurs années, depuis 1952 et l'un des plus grands braquages de l'histoire britannique, jusqu'aux émeutes raciales de 1958 : nous allons découvrir le Londres d'après-guerre, ses rues bombardées, ses immeubles en ruine, ses terrains devenus vagues. Sur près de cinq cent pages, c'est une fresque passionnante avec de multiples niveaux de lecture : le suspense d'une histoire de gangsters et les difficultés de ce petit peuple londonien qui habitait dans White City des quartiers comme l'ancien Notting Hill, bien avant que Hugh Grant ait le coup de foudre pour Julia Roberts.

❤️ Jean-François Pasques c'est le flic 'psychologue' de la PJ. Ses polars sont toujours écrits avec beaucoup de finesse et cherchent à pénétrer l'intimité des personnages à travers leurs mensonges ou leurs aveux. L'avocat du diable évoque avec sensibilité le sujet du féminicide.
On a plaisir à retrouver là le commandant Julien Delestran héros récurrent, toujours accompagné de sa jeune protégée, la lieutenante Victoire Beaumont, et de la psychologue de la PJ, Claire Ribot. Dans le box des accusés, on va trouver Dominik Jean, alias DJ. Celui qui va être soupçonné de viol est une célébrité du monde des lettres et du monde tout court : on se retourne sur lui dans la rue pour le dévisager ou obtenir une dédicace. Tiens, tiens ...

Au rayon  romans noirs :


❤️ Avez-vous déjà lu un chauffeur de taxi ? Et bien c'est le moment avec cette chronique urbaine hyper réaliste : les mémoires d'un vieux chauffeur de taxi de Chicago, Jack Clark qui fut longtemps Taxi de nuit, pour de vrai.
Une prose au ras du bitume, minimaliste, factuelle, qui peut rappeler celle de Bukowski.
Ce n'est qu'à force d'une répétition presque lancinante que l'humanité commence à transpirer du récit pour créer une atmosphère unique autour du personnage.
L'intrigue policière n'est ici que le prétexte à parcourir, avec Eddie le taxi, le plan quadrillé de Chicago : depuis les quartiers en voie de gentrification jusqu'aux cités à moitié abandonnées.

❤️ Une belle plume, le temps de quitter un peu « la route des hommes » et de partager un moment avec « les qu'on voudrait qu'ils n'existent pas »Nathalie Sauvagnac fait partie de la meute des Louves du polar, le collectif qui regroupe les meilleures plumes féminines du polar français. Et nous, au bord du monde, c'est d'abord de la belle écriture. C'est vif, sec, imagé et le lecteur passe sans cesse de la poésie la plus lumineuse à la noirceur la plus sombre. Car c'est tout de même un roman noir, et bien noir. 
Et puis il y a l'humanité, l'empathie dont fait preuve cette auteure pour nous faire partager quelques instants avec les losers, les paumés, qui sont venus se réfugier au bord du monde.

Au rayon   histoires vraies :


❤️ Ravage : L'histoire incroyable mais 100% vraie de la traque du "trappeur fou de la Rat River" dans le grand nord Canadien, en 1932. Quand la furie des hommes défiait celle de la nature. 
Si ce Ravage est un peu méconnu, il faut le réhabiliter rapidement : c'est peut-être bien le meilleur Manook à ce jour, vraiment. Peut-être parce que l'auteur met en scène une histoire vraie : la traque en 1932 du trappeur fou de la Rat River par la Gendarmerie Royale Canadienne. 
Une immense chasse à l'homme qui mobilisa des dizaines de trappeurs et de policiers, des centaines de chiens, des dizaines de traîneaux et même un avion pendant presque deux mois de traque ! Tout ça pour un gars dont on ne connaîtra même pas le vrai nom. Il en faut moins pour éveiller notre insatiable curiosité !

❤️ Après 'Gommora', Roberto Saviano nous offre un roman puissant pour comprendre l'homme au-delà de la figure légendaire du juge Giovanni Falcone. Un douloureux portrait de l'Italie car "malheureux est le pays qui a besoin de héros".
Engagé dans la lutte anti-mafia, déterminé à juguler le trafic de drogue, le juge Falcone a été assassiné en mai 1992 près de Palerme. Saviano nous raconte tout cela.
Mais ce qui intéresse l'auteur, c'est plutôt la personnalité de Giovanni Falcone. Un homme que l'on va côtoyer pendant des centaines de pages, que l'on va apprendre à connaître, jusque dans son intimité. Il fallait bien ce portrait soigné pour aller au-delà de l'icone médiatique que nous avons tous en tête. Un homme auquel on va s'attacher au fil des pages, un homme complexe que l'on va apprendre à connaître jusque dans sa vie privée. Un livre très prenant qui vous poursuit longtemps après.

Au rayon  BD :

Cette année, la récolte de bandes dessinées fut abondante et goûteuse, un grand cru.

❤️ De très beaux dessins et une colorisation grandiose : ce sont les images qui racontent l'histoire de Calle Malaga, écrite par Mark Eacersall et dessinée par James Blondel (chez Grand Angle).
Un court récit, comme une nouvelle, l'histoire d'un homme taiseux et solitaire qui erre comme un fantôme dans les rues d'une ville déserte, hors-saison.
Un personnage ou deux, le décor de la ville déserte, deux ou trois péripéties à peine suggérées, des souvenirs presque, et la chute. C'est remarquable d'autant que ce ne sont pas les bulles et les dialogues qui viennent envahir ces très belles planches. Mark Eacersall le dit lui-même : c'est « une narration silencieuse, où ce sont les images qui parlent ».
Un des plus "beaux" albums de cette année, où scénario et dessin se complètent admirablement.

❤️ En 2010, Emmanuel Lepage embarquait pour un magnifique voyage vers les Terres Australes. Douze ans plus tard, il remet ça mais cette fois pour un plus long séjour sur place, sur l'île de Kerguelen. Deux voyages, deux albums.
Voyage aux îles de la Désolation en 2011 et Danser avec le vent en 2025 (tous deux chez Futuropolis).
Lepage s'en donne à cœur joie une fois embarqué à bord du Marion Dufresne (le bateau ravitailleur des TAAF, les Terres Australes et Antarctiques Françaises). 
Son 'journal de bord' est au choix : une aventure, un voyage, un poème, un livre d'images, une expérience, ... 
Un reportage en très belles images dans ces mers et îles polaires, le mode de vie de ces marins, militaires et scientifiques, le travail titanesque du bateau ravitailleur qui fait périodiquement la liaison entre La Réunion et ces îles perdues.
Des dessins crayonnés de portraits comme de larges aquarelles de paysage : avec ses crayons comme avec ses pinceaux, Lepage n'est pas un manchot (ah, ah !) et ses dessins sont de toute beauté. 
C'est une merveille graphique bien sûr, mais une aventure humaine également. Lepage a une haute conscience de son travail de dessinateur, de portraitiste, de photographe de papier et son texte est bien à la hauteur de ses images.

Le très beau noir & blanc de Chabouté nous invite au voyage, plus loin qu'ailleurs (chez Vent d'Ouest).
Une invitation à porter notre regard non pas au loin mais bien sur le monde qui nous entoure ici et maintenant. 
Des héros plutôt ordinaires, une mise en page dynamique et des récits de peu de mots. 
Les dessins de Chabouté sont passionnants et laissent entrevoir de nouveaux détails à chaque lecture. Les pages ne sont pas envahies de bulles verbeuses ou explicatives et c'est avec l'enchaînement des cadrages, leur répétition, que le lecteur devine ce qui se trame. Il y a là ce ton paisible des histoires tranquilles et ordinaires. Une astucieuse histoire qui se conclut de jolie façon.

Les superbes aquarelles de Krassinsky nous invitent à un beau voyage initiatique en pleine nuit arctique. Un régal pour les yeux et les esprits des vents et des glaces.
Cette BD est l'adaptation d'un roman de Bérengère Cournut paru en 2019 : De pierre et d'os, une fable initiatique qui suit le parcours d'une jeune inuite au pays des glaces (chez Dupuis).
L'album est précédé de la réputation du roman bien sûr, mais ce sont surtout les superbes aquarelles de Krassinsky qui vont appâter l'amateur de BD. De véritables peintures qui se déploient sur de grandes pages (au format presque carré) avec des tableaux tantôt grandioses, tantôt intimes. Ces magnifiques dessins comptent pour beaucoup dans le charme envoûtant de cette aventure écrite au féminin.

Il y a quelque temps, on avait également préparé une liste d'idées cadeaux pour les fêtes : vous y retrouverez le best-of ci-dessus bien sûr, mais également encore plein d'autres bonnes idées.
Et puis il reste toujours les best-of précédents.
Allez, bye-bye 2025, bonnes lectures, bonnes aventures et bonne nouvelle année 2026 !

vendredi 26 décembre 2025

Le sang ne suffit pas (Alex Taylor)

[...] La servitude de la chair.


Le trop rare Alex Taylor nous revient avec un nouveau roman, un western noir et sauvage. Une immersion glacée dans un univers de viande fumante et de chair pourrie où revient sans cesse l'obsédante question de la « servitude de la chair ». Âmes sensibles, s'abstenir. Amoureux des mots, plongez !

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (320 pages, mai 2020, 2019 en VO) :

Il y a presque dix ans qu'on avait croisé Alex Taylor dans le Verger de marbre : c'était un premier roman étonnant, un roman noir gothique à la prose riche et soignée.
Le revoici avec une autre histoire qui s'annonce tout aussi prenante, une sorte de western noir, sauvage et glacé : Le sang ne suffit pas qui a été réédité en poche en 2022.
La traduction (quel travail !) de l'américain est signée par Anatole Pons-Reumaux.
C'est sans doute la dernière chronique de l'année, mais attention ce n'est pas du tout un conte de Noël !

Le pitch et les personnages :

L'hiver 1748, entre Kentucky et Virginie.
Il y a là Reathel qui pleure sa femme Ruth et son fils Hatchel, emportés par un accès de diphtérie.
Les deux frères Autry, Bertram et Elijah, dont l'un est opiomane et l'autre n'a plus qu'un oeil : « Son œil gauche était un faux, sculpté à partir d’une dent de baleine, et il ballotait dans son orbite. »
Un allemand Marl Vandemeer, parti avec une métisse indienne, Della, enceinte jusqu'aux yeux.
Simon Cheese, un français, assez étrange, peut-être même dérangé, qui vit seul dans une grotte et qui, « patriote fluctuant », traficote avec tout le monde, anglais, trappeurs, français, Indiens, ...
Et bien sûr quelques féroces Indiens Shawnees derrière leur chef Black Tooth.
Attention lecteurs, « il se trame sur ces terres des choses dont vous n’avez pas idée » et tous les personnages ne resteront pas jusqu'au mot "fin".

♥ On aime :

 Immersif. Voilà bien un mot trop à la mode, galvaudé et usé jusqu'à la corde. C'est pourtant bien un voyage immersif que nous propose l'américain Alex Taylor. 
Voyage dans le temps puisque nous voici en 1748 et voyage dans l'espace puisqu'il nous emmène à la conquête de l'ouest.
Pendant ce rude hiver 1748, l'Europe sort à peine du Moyen-Âge et l'on n'ose imaginer les conditions de vie, ou plutôt de survie, de ces colons blancs envoyés sur un continent inconnu à l'assaut d'une nature sauvage.
Des colons qui n'ont pas appris à vivre avec et qui ne l'ont pas encore domestiquée : « le village était au bord du gouffre de la famine ». Et quand on a faim ...
 Un voyage immersif car l'auteur n'y va pas avec le dos de la main morte pour nous plonger dans un univers de viande fumante et de chair pourrie. Un monde puant. Où l'on vomit, on saigne, on pète, on chique et on crache, on empeste, et même on y perd les eaux. Telle est « la servitude de la chair ».
Un livre où le lecteur affolé pourra sentir sur son cou le souffle pestilentiel de la vieille ourse qui pue la charogne ...
« Crabtree avait beau avoir placé une pomme de senteur remplie de girofle et de sassafras au bord de son bureau, il percevait quand même les relents de la cape en peau de moufette de Bertram et de l’orifice pestilentiel de sa bouche, dont émanait une telle puanteur qu’on eût cru que l’homme venait de prodiguer une heure de fellation à un étron. Sans le froid hivernal, l’odeur aurait immanquablement attiré un essaim de mouches à viande. »
 Alors oui ça secoue. Certains vont trouver cela choquant, exagéré, too much, ... 
D'autres apprécieront de se faire bousculer un peu et de réaliser qu'un artiste de la langue peut manier un texte de papier jusqu'à provoquer chez le lecteur des sensations qui transcendent largement la simple lecture d'un support écrit.
Avec le froid, la neige, la faim, la chair et les odeurs, la maladie et les blessures, la richesse du vocabulaire fait de ce livre un véritable voyage au pays des mots : la prose très viscérale d'Alex Taylor peut rappeler celle de Benjamin Myers (Le prêtre et le braconnier) ou celle de Bénédicte Dupré la Tour (Terres promises).
Avec ce texte exalté, organique, Alex Taylor emporte son lecteur dans une avalanche puissante.
 Au fil des chapitres, l'obsédante « servitude de la chair » se pose comme une question presque mystique ou philosophique. 
Sinon pour le lecteur, au moins pour les personnages : 
« J’ai toujours su que l’Enfer existait, dit Bertram.
[...] L’aumônier plissa les yeux dans la fumée de la pipe.
— L’Enfer et la vie ne sont pas si différents. »
Alors le sang ne suffit donc pas ?
« — Ce n’est que du sang. Vous en avez dû en voir en quantité, dans ce pays ? 
Reathel regarda le bandage du Français s’assombrir. 
— J’en ai vu un peu, admit-il. 
Le Français lissa son pantalon comme s’il était en train de se pomponner. 
— N’est-ce pas chose étrange ? Il y a du sang en quantité, et pourtant les hommes le convoitent comme de l’or. Que doit-on en penser ? Qu’un homme ne doit pas pleurer une vie qui est perdue. Pas une femme. Pas un fils. Il y a, après tout, beaucoup de femmes, beaucoup de fils. Le sang coule en abondance, mais ce n’est pas encore assez. Le sang ne suffit pas. »

Pour celles et ceux qui aiment souffrir du froid, de la faim, ...
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 22 décembre 2025

Silent Jenny (Mathieu Bablet)

[...] Demain sera un autre jour !


Mathieu Bablet nous livre pour cette fin d'année, un album monumental très attendu : une histoire où Jenny la taciturne file un mauvais coton dans un monde post-apocalyptique d'où les abeilles ont totalement disparu.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, l'album (320 pages, octobre 2025) :

On avait été bluffé par Mathieu Bablet en 2020 et sa très belle histoire d'amour entre deux androïdes : Carbone & Silicium.
Le revoici avec de nouveau un gros album monumental : Silent Jenny, un récit dystopique sur une planète d'où les abeilles ont disparu.

L'univers de l'album :

Une planète post-apocalyptique qui préfigure sans doute la nôtre. Eau raréfiée, nourriture artificielle, lacs d'acide, air vicié, météo en surchauffe, ...
« Le stress thermique mortel est à son maximum, aujourd'hui. Pensez à vous hydrater toutes les demi-heures. Quant aux mises en garde habituelles : évitez l'exposition directe au soleil. 
Et souvenez-vous : "demain sera un autre jour" ! »
Jenny la taciturne travaille sur une monade : une sorte de navire terrestre ambulant où survit une petite communauté qui arpente la surface désertique de la planète.
Pour la firme Pyrrhocorp elle va rechercher sous terre des traces ADN d'abeilles : elles ont disparu depuis longtemps.
« Les abeilles, puis la pollinisation, la fin de la famine. Les gens penseront moins à survivre et Pyrrhocorp pourra rebâtir un système de santé qui tient la route. Des médicaments, des vaccins, des médecins ... c'était ça le monde d'avant, tu sais. 
Il ne faut jamais cesser d'y croire. »
Pour cette recherche, Jenny se miniaturise en microïde et pénètre dans le sol, dans l'infra-monde. C'est une opération risquée pour l'organisme, surtout quand la « combinaison n'est plus très étanche ». Le moindre bout de peau au contact de l'air se nécrose très vite à cause de la calcification. Le sous-sol est d'ailleurs infesté de microïdes qui ne sont jamais remontés. La mission de Jenny est à haut risque « parce que les profondeurs appellent certaines personnes, et qu'à un moment, l'appel devient assourdissant »
Pour ces survivants, toute la difficulté est de parvenir à « s'enchanter du monde dans lequel on vit, tout en étant terrifié de la direction dans laquelle il va ».

♥ On aime :

 Mathieu Bablet se pose en digne successeur de Jean Giraud, aka Moebius : les mondes qu'il crée dans ses gros albums sont travaillés en profondeur, complexes et fouillés.
Le terme de monade est emprunté à la philosophie (celle de Leibniz notamment) où une monade est l'unité ultime. Elles peuvent aussi évoquer une version mobile des conurbations de l'écrivain Robert Silverberg.
Sur la planète de Jenny, les monades sont aussi nomades, sans cesse en déplacement car « la monade n'a pas d'autre mission que le mouvement ».
Ces navires terrestres évoquent un peu les chars des sables de la planète Tatooine (celle de Star Wars) et certains personnages (les mange-cailloux, les pénitents, ...) peuvent même faire penser aux Jawas : l'univers de Mathieu Bablet est aussi dense que celui des grandes épopées stellaires et l'auteur nous délivre les informations tout au long de son récit où ce monde se dévoile peu à peu.
 Les enfants casqués sont aussi une belle trouvaille, à la fois graphique et scénaristique.
« On n'a pas trouvé meilleure solution pour vous préserver des maladies et réduire la mortalité infantile. Une fois assez grands, vous risquerez moins de choper tout ce qui se balade dans l'air. »
 Le graphisme est assez déroutant, sombre, onirique, touffu, organique même, avec des couleurs estompées sur papier mat : il faut un peu de temps pour s'habituer à cette richesse graphique et à cette avalanche de détails car c'est un monde assez obscur où nous invite Mathieu Bablet.
Le dessin accompagne un scénario sombre, plutôt pessimiste, et j'avoue que le mal de (sur)vivre d'une Jenny mutique et dépressive plombe un peu la lecture et que j'ai eu du mal à m'attacher à ce personnage. 
À réserver aux inconditionnels de cet auteur.

Pour celles et ceux qui aiment les abeilles.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio.
Ma chronique dans les revues CulturAdvisorBenzine et ActuaLitté.