lundi 31 mars 2025

Dans la forêt du croque-mitaine (Ivar Leon Menger)


[...] Un autre garçon a disparu.

Un polar allemand apparemment horrifique qui s'avère finalement une lecture bien savoureuse !

L'auteur, le livre (336 pages, mars 2025, 2024 en VO) :

On a trop rarement l'occasion de découvrir des polars allemands pour laisser passer cette histoire à faire peur de Ivar Leon Menger : Dans la forêt du croque-mitaine.
L'auteur (né en 1973) est également scénariste et réalisateur et signe là une histoire d'enfants disparus qui peut faire penser à celle, lu récemment, de sa compatriote Vera Buck et ses enfants-loups.
La traduction de l'allemand est signée Justine Coquel.

Le canevas :

Nous voici à Katzenbrunn, un village perdu en Forêt Noire, "comme si ce lieu ne figurait sur aucune carte", en lisière de la forêt d'Odenwald, ombreuse et inquiétante : "Katzenbrunn, ça veut dire fontaine aux chats". Sur la place du village, "la sculpture en bronze représente un gigantesque sac de farine dont s’échappent sept chatons en panique. De l’eau jaillit de leurs gueules hurlantes".
Le village est réputé pour son asile psychiatrique, "la clinique Waldfrieden", le "Palais noir", et son centre de cure pour alcooliques : "heureusement que les fous de l’asile qui fait la célébrité de Katzenbrunn ne circulent pas librement".
Voilà pour le décor ! Ça va ? Vous êtes toujours là ou bien déjà cachés sous la couette ?!
Dans les années 70, quelques enfants ont disparu : enlevés par celui que la presse avait surnommé le croque-mitaine mais que la police n'avait jamais attrapé.
Nous sommes maintenant en 1986, l'année du nuage radioactif de Tchernobyl, quand "une pluie radioactive accompagne le vent d’est".
Hans Stahl, commandant de police à la retraite, toujours tourmenté par cette affaire, revient au village après une nouvelle disparition d'enfant, celle de Nikolaus Kämmerer 13 ans : "voilà que c’était de nouveau arrivé, dix ans après. Le croque-mitaine est de retour. Un autre garçon a disparu".

Les personnages :

Il y a là le commandant Hans Jörg Stahl, soixante-douze ans, policier à la retraite qui va avoir bien du mal à déterrer les secrets des habitants du village qui semblent eux-mêmes échappés de l'asile de fous.
Il y a là Hildegard Kord qui passe son temps à brosser ses longs cheveux. C'est la mère du photographe récemment décédé - il s'est pendu.
Il y a là Annegret Bergmann, infirmière de la clinique psy, dont le mari, un représentant de commerce souvent absent, bricole mystérieusement dans la cave.
Le docteur Krumbiegl, le chef de la clinique psy, qui semble avoir des pratiques peu orthodoxes avec ses patientes.
Et puis Gisela et Günther Kulka, un jeune couple qui souhaite s'installer au village. Non mais, quelle idée !
Même le pasteur Kaltbach n'est pas clair : "ne devait-on pas d’abord pécher pour obtenir le pardon ?".
La plus 'normale' semble être Gerlinde Elmenreich, surnommée Geli, l'aubergiste qui est très attirée par notre commandant Stahl. 
Ouf !
[...] Il n’y a pas d’enfants à Katzenbrunn. Ce n’est pas un village, mais un cimetière peuplé d’une trentaine de morts-vivants. Les pluies radioactives n’y changeront plus rien.
[...] — Un enfant ? À Katzenbrunn ? Quel âge ?
— Dix, onze ans.
Stahl se redresse.
— Je pensais qu’il n’y avait plus d’enfants ici. Vous êtes sûr que vous ne vous êtes pas trompé ?

♥ On aime beaucoup :

 Avouons qu'au début, on est un peu surpris par cette véritable histoire de fous. Ivar Leon Menger en fait vraiment des tonnes : l'asile, le village perdu, les caves, la forêt, les disparitions d'enfants, on se croirait dans un film d'horreur, n'en jetez plus !
Mais c'est plutôt très bien écrit, alors on continue, surtout qu'il y a ce sympathique commandant à la retraite, une sorte de Colombo germanique (il roule en 404 Peugeot !) et sa gentillette romance avec l'aubergiste.
 Le lecteur passe d'un personnage à un autre, chaque chapitre apportant un point de vue différent sur les péripéties de l'intrigue. Jusqu'à mi-parcours où l'auteur fait enfin tomber les masques : ça y'est on a compris, il nous a mené par le bout du nez ! (même si, à la réflexion, on réalise qu'il avait semé de nombreux indices sur notre chemin).
Mais le lecteur n'est pas pour autant au bout de ses peines car tout va se compliquer inexorablement : Ivar Leon Menger a construit une mécanique infernale dont les rouages sont actionnés par les habitants du village, tous plus givrés les uns que les autres ! "Incroyable. Tous les habitants de Katzenbrunn semblent vraiment avoir un grain. Sauf Geli, bien sûr".
 Cette histoire qui semblait horrifique s'avère finalement une lecture bien réjouissante car à chaque page, on ressent tout le plaisir que Ivar Leon Menger a pris à l'écrire.

Pour celles et ceux qui aiment se faire peur.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Belfond (SP).
  

vendredi 28 mars 2025

La maison des portes (Tan Twan Eng)


[...] Il n’y avait pas de secrets.

Direction la Malaisie pour un bel hommage à Somerset Maugham et à la splendeur passée des colonies britanniques.

L'auteur, le livre (384 pages, mars 2025, 2023 en VO) :

Tan Twan Eng est un écrivain d'origine chinoise mais il est né en Malaisie en 1972. Il vit désormais en Afrique du Sud à Cape Town. Plusieurs de ses livres ont déjà été traduits en français.
Dans ce nouveau roman, La Maison des Portes, il met en scène le célèbre écrivain William Somerset Maugham (un peu has-been aujourd'hui mais c'est l'occasion de le (re-)découvrir) qui a longtemps sillonné l'Asie du Sud-Est et qui signa plusieurs nouvelles dont celle qui donna, dans les années 20, son titre au recueil intitulé Le sortilège malais
Maugham était connu pour être homosexuel mais aussi appointé comme espion par l'Intelligence Service.
[...] Le paquet s’est déchiré et j’ai vu apparaître le coin d’un livre. J’ai détaché le papier pour lire le titre : Le Sortilège malais, de W. Somerset Maugham.
La table des matières énumérait une demi-douzaine de nouvelles. J’ai feuilleté le livre pour arriver à la dernière. En lisant à voix basse le premier paragraphe, j’ai été transportée instantanément en Malaisie. 
Je n'ai pu moi-même résister à l'appel du large et au plaisir de découvrir cette époque, cet écrivain et ce pays méconnus.
La traduction de l'anglais (Malaisie) est signée par Philippe Giraudon.

Le canevas, les personnages :

Sur la véranda d'une belle maison coloniale de Penang, où à l'heure dite "le gong du dîner retentit et vous invite à gagner la salle à manger", il y a là Lesley et Robert Hamlyn, des britanniques charmants qui accueillent dans les années 1920 le célèbre écrivain Somerset Maugham et son amant-secrétaire Gerald.
Dans les années 1910, ces hôtes charmants avaient même fréquenté Sun Yat Sen, le révolutionnaire chinois malchanceux (jusqu'à cette époque du moins : il finira tout de même par fonder le Kuomintang et présider la nouvelle république chinoise !). 
Mais si, en apparence, les Hamlyn semblent former un couple parfait, qu'en est-il réellement ?
Et quel est le secret de cette maison des portes ?
[...] Les murs s’ornaient de battants de porte peints de fleurs et d’oiseaux, ou de montagnes embrumées.
— Je les ai prises dans des boutiques et des temples qu’on allait démolir, expliqua Arthur. J’ai toujours éprouvé un tel sihm-tnhia… 
Il se servit du mot hokkien pour « peine de cœur ». 
—… à l’idée qu’on allait en faire du bois de chauffage. Un jour, je me suis dit : pourquoi ne pas les acheter ? Ma grand-mère m’avait laissé cette maison, qui était restée vide. C’est l’endroit où j’entrepose mes portes.

♥ On aime :

 Tan Twan Eng nous offre un bel hommage aux années 20, à Somerset Maugham, à la splendeur passée du Commonwealth, au charme désuet et rétro des colonies britanniques.
Il n'est plus très fréquent aujourd'hui de lire une belle prose classique : le style du roman est lui-même un hommage à Somerset Maugham, écrivain du siècle passé.
On peut évoquer L'histoire Birmane de Eric Arthur Blair (alias George Orwell) mais là où Orwell se montrait ironique et caustique, Tan Twan Eng nous invite plutôt à siroter "whiskys stengah et gins pahit" sur la "véranda profonde et ombreuse" de ces colons britanniques où il fait si bon vivre, si l'on veut bien ne pas lire entre les lignes.  
 Ce roman rend un bel hommage aux œuvres de Somerset Maugham et il y sera donc beaucoup question de relations dysfonctionnelles (comme on dit aujourd'hui) au sein de couples de la bonne société. L'homosexualité sera aussi largement évoquée, un sujet que Maugham évitait soigneusement dans ses œuvres, époque oblige.
[...] — Personne ne verrait rien d’extraordinaire à ce que des hommes comme vous restent célibataires toute leur vie. 
— Après ce qui est arrivé au pauvre… Oscar Wilde ?
 Tout le roman est inspiré d'histoires vraies (y compris le procès de Ethel Proudlock) et c'est une lecture qui permet de découvrir la société britannique et ses colonies, la Malaisie, l'écrivain Somerset Maugham, les premiers soubresauts révolutionnaires en Chine et Sun Yat Sen.
[...] —Je ne puis qu’approuver Sun d’avoir choisi Penang pour y installer son quartier général. On y trouve des banques anglaises pour transférer des fonds partout dans le monde, un service de télégraphie et un…réseau de transport considérable.
—Vous parlez comme un vrai espion, dit Lesley en lui jetant un regard oblique.
Avec une très belle fin, toute au service de la magnifique héroïne de ce roman un peu mélancolique : Lesley.
[...] Nous avions réussi l’impossible : notre liaison était restée secrète. Personne n’était au courant , personne ne se doutait de quelque chose. Au fil des ans, le souvenir de tout ce que j’avais partagé avec lui ne s’effaça pas, mais ses contours pâlirent peu à peu, devinrent flous, si bien qu’il m’arrivait souvent d’avoir l’impression que nous n’avions jamais eu de liaison, que ce n’était qu’une histoire que j’avais trop lue et relue autrefois, au point que je n’aurais su dire quand la fiction cédait la place au souvenir, ni quand le souvenir se fondait avec la fiction.

Pour celles et ceux qui aiment les colonies.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Flammarion (SP).
Ma chronique dans les revues Actualitté et Benzine.

jeudi 27 mars 2025

Parker 1969 : La proie (Doug Headline, Kieran)


[...] Je l'ai fait pour l'argent, Parker.

Un polar de Donald Westlake adapté par Doug Headline, le fils de JP. Manchette, qui inaugure la nouvelle collection Aire Noire chez Dupuis.

Les auteurs, l'album (112 pages, mars 2025) :

Doug Headline (bon sang ne saurait mentir, c'est le fils de JP. Manchette !) n'en est pas à sa première adaptation de polar en bandes dessinées. Il a déjà adapté quelques romans de son père et même d'autres bouquins de Donald Westlake (alias Richard Stark, décédé en 2008) tout comme son confrère Matz.
Avec Parker 1969 : La proie, il adapte un roman de 1969, The sour lemon score, paru chez nous sous le titre Un petit coup de vinaigre
C'est l'un des nombreux épisodes qui mettent en scène notre ami Parker, un clone littéraire d'acteurs comme Lee Marvin ou Richard Widmark : élégant, taciturne, froid, patient et menaçant, c'est le parangon du braqueur professionnel (Westlake voulait gommer tout sentiment de son récit).
[...] - Bon Dieu, essayer de te faire causer, c'est plus difficile que d'arracher une dent à un môme. Parle-moi Parker bon sang !

Le canevas :

Une histoire de braquage comme souvent avec notre ami Parker.
[...] Parker ne croyait pas à la chance, bonne ou mauvaise.
Il ne croyait qu'aux types qui connaissaient leur boulot et le faisait bien.
Parker et ses comparses sont effectivement des pros et ils réussissent brillamment le braquage d'une banque, le plan était parfait. 
Hélas, le butin est un peu maigre.
[...] - Trente-trois mille. Huit mille malheureux dollars chacun.
- On savait que ça ne serait pas lourd. Huit mille, c'est déjà pas si mal pour une matinée de boulot.
Mais cela ne suffit pas à l'un des gars de la bande qui file avec le magot.
[...] - Vous n'êtes pas du genre à vous venger, Parker. Pas s'il n'y a rien à la clé. Que lui voulez-vous à ce garçon ?
- Il nous trahis. Il a tiré une balle dans la tête de votre mari. Il a tué l'autre gars de l'équipe, et il a essayé de me tuer moi aussi ...  Et puis il s'est enfui avec l'argent.
Parker se met donc en chasse à la poursuite du traître ... et du magot.
[...] Parker se disait que beaucoup de temps s'était écoulé et qu'il n'était arrivé à rien. Ils avaient braqué la banque le lundi, et ce n'est que le jeudi qu'il avait trouvé Brock. Et maintenant on était vendredi. Quatre jours passés à courir en tous sens, et [l'autre] était toujours là-dehors, quelque part, assis sur le fric.

♥ On aime beaucoup :

  Le personnage de Parker (il n'a pas de prénom) est l'une des grandes réussites de D. Westlake et il se prête parfaitement aux adaptations en BD. C'est du polar à l'ancienne, façon hard-boiled.
Quand il s'agit de bâtir le scénario d'un polar pour une BD, Doug Headline n'en est pas à son coup d'essai, on l'a dit, et il a su trouver le ton juste pour dérouler ce récit en comblant les silences de Parker, personnage taciturne, par de brefs encarts de texte, une sorte de voix off.
  Les graphismes de Kieran évoquent les comics US avec un beau noir & blanc, dur et violent, dynamique et moderne.
Ces dessins sont un bel hommage à ceux du canadien Darwyn Cooke (décédé en 2016) qui avait déjà adapté plusieurs polars de Westlake en BD dont notamment Le casse en 2012 (traduit par Matz en 2013).

Aparté :

Cet album inaugure chez Dupuis, la collection Aire Noire dédiée au roman noir graphique (par analogie avec la collection Aire Libre) : Doug Headline et Olivier Jalabert sont aux commandes de cette ligne éditoriale. Les éditions Dupuis nous promettent déjà plusieurs beaux albums pour cette année et, de plus, ont signé avec les héritiers de Westlake pour adapter plusieurs de ses romans. Vivement la suite !

Pour celles et ceux qui aiment les polars.
D’autres avis sur DBthèque, Bédéthèque et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Dupuis (Masse Critique/Babelio).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.

mardi 25 mars 2025

2050 (collectif)


[...] Je ne peux pas, tu es trop réelle.

Quelle sera notre vie en 2050 ? Voici 10 fenêtres ouvertes sur ce futur (très) proche, 10 visions inquiétantes et plutôt anxiogènes.

Les auteurs, l'album (120 pages, novembre 2024) :

Voulez-vous connaître votre avenir ?
Les éditions Philéas ont sorti la boule de cristal et demandé à quelques auteurs de nous ouvrir une dizaine de fenêtres sur notre futur proche en 2050 : 10 petites histoires, 10 nouvelles, des « nouvelles dessinées » réunies dans cet album intitulé comme il se doit 2050
Un futur bien trop proche et bien trop inquiétant pour cet album très anxiogène à ne pas mettre entre toutes les mains, composé de récits qui font la part belle à l'IA bien sûr, à la réalité virtuelle et aux réseaux qui ne sont plus vraiment 'sociaux'.
Les années 2050 ne sont sans doute pas choisies au hasard et cet album peut faire écho à l'année 2054 retenue par Elliot Ackerman pour nous parler du futur conflit mondial.
2050, ce n'est pas vraiment de la SF, de l'anticipation ? oui mais à peine alors. 
C'est à la fois un peu loin pour laisser place à l'imagination (et à l'appréhension) mais suffisamment proche pour des récits anxiogènes qui, somme toute, ne font que grossir ou caricaturer les travers de notre société très actuelle. 
Et c'est d'autant plus troublant qu'on ne peut plus se contenter de dire Pffff, même pas en rêve
Cette dead-line de 2050, c'est peut-être notre 1984 aujourd'hui ...
À la lecture de ces quelques récits, une chose est sûre : notre économie mercantile a encore de belles années devant elle et les marchands seront sans doute les seuls à dormir d'un sommeil paisible après avoir refermé l'album.

♥ On aime :

Il y a donc là 10 nouvelles, 10 petites histoires avec des styles de récits très différents et des dessins tout aussi variés.
Entre deux histoires, c'est Anaïs Bon qui nous livre une brève, une news qui serait venue des infos de 2050 (et elle ne fait rien pour nous rassurer). 
Comme tout recueil de nouvelles, dessinées ou pas, celui-ci est naturellement assez inégal : on évoque ici les histoires les plus percutantes.

 Jean-Michel Ponzio et Laurent Galandon cosignent Une histoire bio où quelques humains vieux jeu écrivent encore eux-mêmes des romans. Des « romans bio », car les autres sont écrits par des IA bien entendu. Voilà un futur qui n'attendra certainement pas 2050 ...
 ❤️ Christian de Metter nous conte une triste histoire mais fort belle : Lux aeterna, évoquée sur la couverture de l'album. Une histoire d'amour avec une belle 'chute', où un vieil homme se console avec un robot, de l'absence de sa femme Marie hospitalisée. 
La séquence émotion de ce recueil et notre coup de cœur.
[...] - Que veux-tu faire aujourd'hui ?
- Je ne sais pas.
- Un quiz musical ?
- Non. Tu gagnes toujours.
- Je peux faire des erreurs si tu veux ou charger la dernière sauvegarde mémoire de Marie.
- Non. Elle gagne toujours aussi.
 Thibaud de Rochebrune tente de nous emmener sur Mars avec tous les migrants que l'Europe ne peut plus accueillir et que l'on cryogénise en prévision de la colonisation : Go to Mars, nous dit la pub.
Un programme spatial un peu spécial qui se fait attendre plus longtemps que prévu ...
C'est la séquence horrifique de ce recueil parce que le scénario semble beaucoup trop réaliste et crédible pour finir ainsi en bande dessinée.
 Guillaume Dorison (alias Izu) et Virginie Diallo (alias Kalon) font écho à Christian de Metter et nous invitent en terre Manga pour un autre aperçu des relations humaines où Noah se retrouve déçu par Luna, son amoureuse virtuelle : "Pardon Luna, je ne peux pas, tu es trop ... réelle".

Quand aux encarts des "time capsules" rédigés par Anaïs Bon (saluons ces textes percutants), la palme revient à ce texte très pertinent qui (comme en répons au manga de Izu et Kalon) nous décrit, là encore, un futur trop proche, trop réaliste et trop inquiétant pour que l'on referme cet album l'esprit tranquille. 
[...] C'était la dernière résistante : aujourd'hui, Tindic, la dernière application de rencontre dédiée humains, a annoncé sa fermeture définitive. Ce géant des rencontres en ligne, autrefois leader du marché, n'a pas résisté à la montée en puissance des Lovebots, ces partenaires virtuels propulsés par l'intelligence artificielle.
« Nous savions que l'heure était venue, déclare Travis Bumbz, PDG de Tindic. Nous avons essayé de nous adapter, mais nous ne pouvions tout simplement pas rivaliser avec l'expérience fluide, sans friction, et instantanément gratifiante offerte par les Lovebots. »
Les Lovebots, fruits de la convergence entre les applications AI girlfriends, boyfriends & non-binary Sweethearts nées dans les années 2020 et le porn immersif, sont désormais les compagnons de cœur préférés de millions de personnes à travers le globe.
«La qualité de la réalité virtuelle a tellement progressé que les expériences offertes par les Lovebots sont aujourd'hui bien supérieures à celles des rencontres humaines, continue Bumbz. Avec un Lovebot, vous avez une connexion instantanée. Il n'y a pas de timidité, pas de maladresse, pas de désaccords sur ce que vous voulez. Et surtout, aucune de ces failles humaines qui rendent les relations si complexes. »
Les rencontres humaines sont désormais perçues par beaucoup comme un exercice trop risqué. « Les gens ne sont plus prêts à accepter les aléas d'une vraie rencontre, souligne Bumbz. L'incertitude, I'effort pour comprendre et satisfaire l'autre sont devenus des fardeaux. Pourquoi s'exténuer à chercher un amour rée imparfait et plein de compromis, quand un partenaire parfait vous attend en un clic ?»

Pour celles et ceux qui aiment les robots et les réseaux.
D’autres avis sur la BDthèque et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Philéas (SP).
Ma chronique sur ActuaLitté.  

lundi 24 mars 2025

Islander (Caryl Férey, Corentin Rouge) tome 1 - L'exil


[...] Les illégaux sont trop nombreux !

Premier épisode d'une trilogie dystopique qui nous emporte avec d'autres réfugiés climatiques jusqu'en Islande.
Avec les dessins magnifiques de Corentin Rouge et un scénario post-apocalyptique signé Caryl Férey.

Les auteurs, l'album (160 pages, janvier 2025) :

📖 Rentrée littéraire hiver 2025.
On avait déjà bien aimé Sangoma, un polar en Afrique du Sud aux parfums exotiques de sorcellerie et nous retrouvons ici ce duo très efficace : Caryl Férey au scénario, Corentin Rouge au dessin.
Les revoici avec Islander, premier tome (intitulé : L'exil) d'une trilogie.

Le canevas :

Dans un futur proche, l'Europe est à feu et à sang et les réfugiés affluent dans les ports pour gagner "les îles épargnées". Le port du Havre est un nouveau Calais où trop de migrants se pressent pour embarquer sur de trop rares bateaux et tenter de gagner l'Écosse, dernier refuge. 
Il y a là un homme âgé que l'on appelle le Prof, deux jeunes femmes (des sœurs semble-t-il) et Raph, un passeur.
Un autre migrant mystérieux, sans passeport. Tout comme en Méditerranée aujourd'hui, la traversée ne sera pas de tout repos et tous n'arriveront pas ... en Islande.
Une Islande curieusement séparée en deux avec, au nord, un état sécessionniste de Reykjavík.
Pourquoi le prof voulait se rendre coûte que coûte en Islande ?
Pourquoi cette île est-elle coupée en deux ?
Et quel est donc ce mystérieux projet Islander ?
Même si Reykjavík n'a rien à voir avec Le Cap, les échos sont nombreux avec Sangoma : magnifiques dessins, regard inquiétant sur la couverture de l'album, discussions houleuses au parlement, contexte sociopolitique à la base même de l'intrigue, liens complexes entre les personnages, histoires de famille au sombre passé, ...

♥ On aime :

 Après Sangoma, on retrouve avec beaucoup de plaisir les dessins très réalistes de Corentin Rouge qui flirtent parfois avec la précision photo. Les traits des visages et les regards sont esquissés avec une grande expressivité et une précision méticuleuse pour donner vie aux personnages. La mise en page est dynamique, du vrai cinéma, ce qui est idéal pour les thrillers de Caryl Férey.
Mais Corentin Rouge ne se limite pas à des portraits serrés, il excelle également à capturer la splendeur des paysages islandais, nous offrant des fresques grandioses, certaines s'étalant sur deux pages.
 Côté scénario, ce premier volume nous laisse forcément un peu sur notre faim, c'est naturel : Caryl Férey met en place les décors et les bases de son histoire en trois épisodes et ce n'est que le premier.
Il y a peu d'explications (elles viendront plus tard !) mais le contexte semble propice à une bonne histoire où plusieurs personnages aux passés mystérieux et aux liens complexes vont s'entrecroiser. On est impatient de découvrir la suite, mais il faudra être patient car ce n'est sans doute pas pour cette année !
 Et puis il y a ce contexte d'Europe dévastée, affamée (sans doute par des catastrophes climatiques), que fuient les migrants en quête de terres plus accueillantes : une inversion des rôles plutôt bien vue mais qui nous fait grimacer et nous oblige à ouvrir les yeux sur une réalité qui, même si aujourd'hui n'est pas "la nôtre", pourrait bien le devenir (morale : on est toujours le migrant de quelqu'un).
[...] - Nous avons fermé nos frontières face à l'afflux de réfugiés européens. Mais des navires continuent d'arriver malgré nos lois !!! Les illégaux sont trop nombreux ! [...] Nous devons faire face à la grogne de nos administrés, qui se crispent sous la menace démographique des réfugiés. Il faut être drastiques !

Pour celles et ceux qui aiment les mystères.
D’autres avis sur BDthèque, BédéThèque et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Glénat (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté et dans Benzine.

lundi 17 mars 2025

Henua (Marin Ledun)


[...] Ni d'ici, ni de là-bas.

Ce polar est un voyage immersif dans les Marquises, bien éloigné des cartes postales. Pendant quelques heures, Marin Ledun nous ouvre une fenêtre sur "un monde que l'Histoire officielle n'enseigne pas".

L'auteur, le livre (416 pages, février 2025) :

Dans ces romans, Marin Ledun évoque souvent les fêlures de notre société et leur impact social. On n'a pourtant pas lu beaucoup de bouquins de cet auteur français (une lacune qu'il nous faudra rattraper !) mis à part celui sur le pays basque : L'homme qui a vu l'homme.
Henua c'est le mot marquisien pour désigner la Terre, le Pays, l'équivalent du Fenua tahitien.
Comme j'ai eu la chance de me rendre un jour dans cet archipel perdu au fin fond du Pacifique, celui de Brel et de Gauguin, je ne pouvais que me réjouir de retrouver la bière Hinano, le cargo Aranui, les pirogues vaka (va'a en tahitien), et tous ces noms chantants qui roulent les 'rrr' et débordent de voyelles, ...

Les personnages :

Il y a là le lieutenant Tepano Morel venu de métropole. Comme son patronyme le suggère, c'est un "demi", un métis : sa mère était originaire des Marquises mais la famille vivait jusqu'ici en métropole. Avec ce statut de "visiteur", c'est lui, qui est "de nulle part, ni d'ici ni de là-bas", qui va nous servir de guide pour la balade. C'est un gendarme français, un "mūtoi farani pas tout à fait farani qui enquête sur l'assassinat de Paiotoka".
Il y a là Poerava Wong, l'officier de police locale, native de l'île, qui joue le rôle de son 'fixeur' sur place.
Et puis tous ceux que la victime, Paiotoka, fréquentait pour le meilleur et pour le pire.

Le canevas :

Un chasseur de chèvres sauvages découvre un corps au pied d'une falaise : celui de Paiotoka O'Connor, "une jeune Marquisienne de vingt-huit ans, une belle femme et une excellente danseuse, impossible de ne pas la remarquer. Elle était très investie dans la vie culturelle locale et dans les associations de préservation de l'environnement". Et ça ne ressemble pas à un accident.
Femme libre et indépendante, Paiotoka a-t-elle été tuée par un(e) amant(e) ?
Militante écolo, la belle Paiotoka a-t-elle été victime d'un braconnier ? Par exemple, un chasseur de Upe, un oiseau rare qui ressemble à un gros pigeon : une espèce protégée, comme la tortue, mais très prisée des touristes 'gourmets' ...

♥ On aime beaucoup :

 Ce livre est sans conteste un voyage immersif dans les Marquises, un périple plus vrai que nature, bien éloigné d'une simple lecture du guide du routard. Marin Ledun peint une fresque saisissante, d'un réalisme frappant, d'une authenticité crue, pleine de l'atmosphère de cet archipel égaré aux confins du Pacifique, à des lieues de Tahiti, et encore plus éloigné de la métropole.
Ici "l'amour, la sexualité, le désir, la misère sexuelle, l'interdit, la tradition, l'argent, tout ça se mélange et s'emmêle parce qu'une île, c'est aussi une sorte de petite cage où les règles ne sont pas tout à fait les mêmes que sur le continent".
 Mais c'est un polar, après tout. Et dans ces îles, qui ne se réduisent pas à des plages de rêve et aux toiles de Gauguin, les violences domestiques sont un véritable fléau. Pour que le tableau soit complet, Marin Ledun se devait donc de mettre la misère sociale et la maltraitance familiale au cœur de son intrigue car ici c'est "comme dans le monde entier. Des hommes battent leurs femmes, les deux s'entendent pour battre leurs gosses"
 L'enquête progresse au rythme tranquille du Pacifique, et Marin Ledun prend tout le temps nécessaire (le roman compte plus de 400 pages) pour que son flic Tepano puisse rencontrer et interroger les différents milieux et micro-sociétés qui composent l'île : une enquête difficile sur cette île de taiseux où la dernière chose à faire est de parler sur ses voisins, et "où l'intimité est quelque chose de compliqué à gérer, où le silence vaut parfois protection de la vie privée".
[...] — Ce qu'on est en train de faire, c'est précisément ça : rétablir une forme de vérité autour de la vie de Paiotoka , déterrer toutes ces choses enfouies, les brasser et les dévoiler pour qu'elle puisse partir en paix. C'est normal que ça remue. Surtout ici, sur cette île, où vous vivez les uns sur les autres.
[...] — Tu vois, Tepano, tout ce qui est simple ailleurs se complique, sur une petite île comme Nuku Hiva. Les frontières bien délimitées entre le bien et le mal deviennent poreuses. 
 Le temps de quelques heures, Marin Ledun nous ouvre une fenêtre sur "un monde que l'Histoire officielle n'enseigne pas".

Pour celles et ceux qui aiment les îles.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallimard (SP).
Mon billet dans la revue ActuaLitté.  

lundi 10 mars 2025

Le serpent majuscule (Pierre Lemaitre, Dominique Monféry)


[...] C'est agréable comme métier.

Adaptation vraiment très réussie du roman de Pierre Lemaitre : un polar amoral à l'humour pince sans rire, un noir bien serré et délicieusement rétro.

Les auteurs, l'album (124 pages, mars 2025) :

📖 Rentrée littéraire hiver 2025.
En 2021, Pierre Lemaitre et son éditeur (Albin Michel) avaient eu la bonne idée de ressortir un fond de tiroir pour profiter de la renommée grandissante de l'auteur [clic]. C'était un thriller immoral et délicieusement divertissant, empreint d'un humour noir et pince-sans-rire, qui nous replongeait dans les années 80, à l'époque où l'on sillonnait les routes en Renault 5 (et pas le nouveau modèle électrique, hein !). 
Pierre Lemaitre, Dominique Monféry et les éditions Rue de Sèvres nous remettent ça et adaptent Le serpent majuscule en bande dessinée.
Lemaitre n'en est bien sûr pas à son coup d'essai : il a déjà adapté plusieurs de ses romans en BD (Au-revoir là-haut, la série Verhoeven, ...). 
Quant à Dominique Monféry il est connu dans le monde du dessin animé.

Les personnages :

C'est une BD avec une héroïne mais messieurs voyons, calmez-vous, ce n'est pas du côté de Superwoman que ça se passe, plutôt du côté de Carmen Cru : l'héroïne en question est une vieille dame très âgée, prénommée Mathilde.
Accessoirement, Mathilde Perrin est aussi tueuse à gages, oui, oui.
Ludo, son chien, est un dalmatien, facile à reconnaître car c'est lui qui fait la couverture du bouquin comme de la BD et que "généralement, les grands chiens blancs avec des tâches noires, c'est pas des saint-bernards".
Le flic c'est René, un vieux garçon plus ou moins amoureux de la dame de compagnie de son vieux père.
Et puis il y a Henri, le commanditaire de Mathilde, ils se sont connus pendant la guerre, dans la Résistance où la jeune et belle Mathilde s'était déjà forgé une solide réputation (savoureux flash back !) !

Le canevas :

Jusque là tout allait bien et Mathilde enchaînait les petits boulots ou les missions, avec efficacité. Elle était réputée pour fournir des "prestations parfaites", elle était même "insoupçonnable, un agent exceptionnel".
Elle trouvait même que "c'est agréable comme métier, mais qu'est-ce que c'est salissant".
Mais avec l'âge, tout n'est peut-être plus aussi net, la vue baisse, on a vite fait de confondre un bout de papier avec un autre.
Et puis Mathilde se lâche un peu avec son gros revolver, ça ne se fait pas de tirer dans les ...
Au point d'éveiller l'intérêt des flics : "l'étonnant c'est cette balle de gros calibre dans les ... c'est pas fréquent".
Ça fait un peu mafia non ? "Les ritals, ils tirent dans les burnes ! Sont très connus pour ça !", en tout cas c'est l'avis du commissaire, le patron pas très futé de René.
[...] - Cette femme je ne la sens pas.
- Franchement, René ... Vous voyez une bonne femme de 60 ans armée d'un 'desert eagle' dézinguer trois personnes en une semaine ?
- Il faut bien que quelqu'un l'ait fait ...
- Un ancien légionnaire, faites-moi confiance !

♥ On aime :

Quelques bonnes raisons d'ouvrir cet album ?
 Ah bien sûr le plaisir de se replonger dans cette histoire savoureuse de Pierre Lemaitre ! Le roman sans prétention [clic] était une simple histoire de tueur à gage, mais bien montée et bien racontée, où l'on passait un bon moment.
Avec l'auteur lui-même aux commandes de l'adaptation, il est naturel que le plaisir soit de nouveau au rendez-vous de cette histoire immorale où les cadavres s'accumulent rapidement. Mais une histoire plus subtile qu'il n'y parait et qui s'adapte parfaitement au format BD.
 Et puis, bonne surprise, les dessins et couleurs de Dominique Monféry sont superbes. Des visages très expressifs, un style pastel ou aquarelle et des tons sépias qui rappellent les années passées, les années 80.
Ce n'est pas une simple réinterprétation marketing de Lemaitre, c'est véritablement un bel album.
Un polar noir (et jaune), une version "3ème âge" de la série Le Tueur de Matz et Jacamon.

Pour celles et ceux qui aiment les tueuses à gage.
D’autres avis sur BDthèque et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Rue de Sèvres (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté

vendredi 7 mars 2025

À qui sait attendre (Michael Connelly)


[...] - C’est quoi, cette affaire ? demanda Ballard.

Un excellent Connelly, car même si Harry Bosch est en retrait, l'auteur maîtrise parfaitement, on le sait depuis longtemps, l'art du récit et du thriller.
Il va même jusqu'à imaginer ici un épilogue à l'affaire du Dahlia Noir.

L'auteur, le livre (480 pages, janvier 2025) :

📖 Rentrée littéraire hiver 2025.
Voilà quelque temps que l'on n'avait pas renoué avec le maître toujours incontesté du polar US : Michael Connelly. Mais fort à propos, ce titre est venu nous faire comme un clin d’œil : "À qui sait attendre" !
Et bien nous en a pris d'y avoir cédé car c'est vraiment un excellent épisode qui prouve, une fois de plus, que si Connelly accuse son âge (tout comme nous !), il sait se renouveler et tenir sa place sur le podium.

Les personnages :

Depuis longtemps, Connelly entretient avec soin et amour sa petite équipe de personnages, une équipe qu'il féminise peu à peu : Harry Bosch est à la retraite, rongé par un cancer et surtout par l'ennui, il se gave d'épisodes de La Défense Lincoln (Connelly pratique aussi l'autodérision !).
C'est Renée Ballard qui a pris le relais et qui dirige maintenant le service des 'cold cases'. Son équipe est constituée de bénévoles (!) puisque le budget de l'administration est de plus en plus réduit.
[...] Les membres de l'unité des Affaires non résolues étaient bénévoles. Depuis deux ans et dans tout le pays, la tendance était à la baisse de budget au sein des services de police, qui avaient de plus en plus recours à des inspecteurs à la retraite pour enquêter sur des affaires non résolues.
Et puis voici Maddie, la fille de Harry, qui veut intégrer l'équipe de Renée pendant ses heures sup ! 
Allez, tout le monde est en place, le spectacle peut commencer ! 

Le canevas :

L'équipe des 'cold cases' de Renée Ballard est sur le point d'identifier un serial killer qui sévissait il y a plus de vingt ans sauf que ... le suspect serait un juge renommé et intouchable ! Il va falloir y aller en douceur !
Dans le même temps, Renée se fait voler ses papiers, son badge de flic et son arme de service ! Aïe.
Comme ça la fout mal pour une flique, elle recherche discrètement ses voleurs ... et avec l'aide de Harry, ils vont tomber sur une hénaurme affaire !
Pour faire bonne mesure, Maddie Bosch annonce à toute l'équipe qu'elle dispose de preuves irréfutables pour identifier le tueur du Dahlia Noir, la célèbre affaire non élucidée de 1947 ! 
[...] Elle ouvrit l'album et en feuilleta les pages jusqu'au moment où elle trouva sa photo.
- Tu penses que c'est lui ? demanda Masser.
- Peut-être. Mais ce serait trop facile, répondit-elle. Et jusqu'à présent, rien ne l'a été dans cette affaire.

♥ On aime :

 Plusieurs personnages clés (Renée, Harry, Maddy) et plusieurs enquêtes parallèles : surprenant mais ça fonctionne, parce que Connelly maîtrise son récit d'une main de fer, passe de l'une à l'autre avec brio, dose ses effets, et bien vite le lecteur est complètement captivé. Suspense et stress sont au rendez-vous, impossible de lâcher le bouquin, on tient là un véritable page-turner.
 Et puis l'intrigue est traversée par les soubresauts de l'attaque du Capitole de 2010. La mouvance des "citoyens souverains" prend de plus en plus d'importance (y compris chez nous) et Connelly nous rappelle qu'il y a quelque chose de pourri au royaume US. Des fois que cela nous aurait échappé ...
[...] A lire les bulletins d'information du FBI et les alertes du LAPD, elle savait que ces « citoyens souverains » s'opposaient à tous les impôts et ne reconnaissaient aucune loi. D'après la dernière alerte dont elle se souvenait, leur nombre avait grandi de manière significative depuis les deux tremblements de terre qu'avaient constitué la pandémie du COVID et l'insurrection manquée au Capitole. L'alerte concluait que tous les souverains devaient être considérés comme armés et dangereux et que les forces de l'ordre ne devaient les approcher qu'avec les plus extrêmes précautions.
 Connelly reste fidèle à ses thèmes de prédilection et utilise le personnage de Renée pour fouiller là où ça fait mal, là où la violence laisse des cicatrices : les proches, la famille, ceux qui restent et peinent à surmonter la perte d'un être cher, et parmi les policiers, ceux qui ne peuvent s'empêcher de ressentir de la compassion pour ces personnes.
[...] J'avais écrit "traumatisme vicariant" et j'ai commencé à vous expliquer que pour moi, c'était la cause même de votre agitation et des insomnies que vous rencontrez. Je vous ai plus ou moins dit que vous étiez une mangeuse de péchés, que vous vous appropriiez toutes les horreurs que vous voyiez dans votre travail, que vous les gardiez en vous et qu'elles ressortaient sous la forme de ces symptômes que nous constatons : les insomnies, l'agitation qui vous conduit à vous mettre vite en colère.
[...] Je travaille avec des familles brisées par la perte brutale d'une fille, d'un fils, d'une mère ou d'un père. Peu importe que ce soit l'un ou l'autre, je vois leur douleur et elle ne s'efface jamais. Je vois comment elle les vide de l'intérieur. Tous attendent une sorte d'apaisement dont ils savent très bien au fond leur cœur qu'il ne viendra pas.
Un excellent Connelly donc, car même si Harry Bosch est retrait, l'auteur maîtrise parfaitement, on le sait depuis longtemps, l'art du récit et du thriller. Des romans où Los Angeles, la ville des Anges (déchus ?), tient toujours une place particulière entre Babylone et Gotham City.

La curiosité du jour :

L'affaire du Dahlia Noir date de 1947 et n'a jamais été élucidée alors que une cinquantaine de "suspects" se sont eux-mêmes dénoncés à la police ! Même à Hollywood, on a la célébrité qu'on peut.
Le Dahlia Noir c'était le surnom donné à une jeune femme, Elizabeth Short, qui rêvait de devenir actrice, comme tant d'autres. Elle fut retrouvée dans un terrain vague de L.A., âgée seulement de 22 ans, le corps mutilé et sectionné en deux, vidée de son sang.
Les films, les chansons, les livres (dont celui de James Ellroy) et même les bandes dessinées ne manquent pas sur cette affaire devenue culte.
[...] Une affaire de cette magnitude ... Elle fait maintenant partie intégrante de l'histoire de Los Angeles. Il y a eu des films, des livres, des séries télé ... On a le livre de James Ellroy, celui d'un ex-flic qui dit que son père est l'assassin, tout un tas de théories.
Connelly lui imagine ici un épilogue plutôt bien vu.

Pour celles et ceux qui aiment Los Angeles.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Calmann-Levy (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.  

jeudi 6 mars 2025

L'énigme Modigliani (Eric Mercier)


[...] Et pourquoi l’a-t-il ébouillanté ?

Un petit polar sympa qui même habilement histoire de l'art et intrigue policière.

L'auteur, le livre (320 pages, février 2025) :

📖 Rentrée littéraire hiver 2025.
On est friand de ces romans qui nous amènent la Kulture sur un plateau : le nancéien Eric Mercier est passionné d'art et, dans ses polars érudits, il entremêle enquête policière et histoire de la peinture.
Les enquêtes précédentes (pas lues ici) évoquaient Bernard Buffet, Van Gogh ou encore les Fauves, une façon agréable de (re)découvrir la peinture, et on fait sa connaissance ici avec le cinquième épisode : L'énigme Modigliani.

Les personnages :

Il y a là le commandant de police Frédéric Vicaux et son équipe du Bastion (depuis que la DPJ parisienne a quitté le fameux 36 Quai des Orfèvres), une équipe où les femmes tiennent leur place.
Et sa compagne Anne Naudin, historienne de l'art, dont la "vocation est d’obtenir la restitution à leurs propriétaires légitimes des biens spoliés par les nazis avant ou pendant la Seconde Guerre mondiale".
Et puis bien sûr Amedeo Modigliani et ses belles (un passé que l'on revit grâce à quelques retours sur les années 20).

Le canevas :

Comme dans tout bon polar, on commence par la découverte d'un corps non loin de Paris : un homme pendu après avoir été ébouillanté. Le châtiment qui était jadis réservé aux faussaires.
[...] – Et pourquoi l’a-t-il ébouillanté ?
– C’était le châtiment réservé aux faussaires sous l’Ancien Régime, affirme Laetitia. La Révolution française l’a aboli.
[...] La pratique de l’ébouillantage est attestée depuis le XIIe siècle par un règlement royal qui stipule que les faux-monnayeurs devront être « suffoqués et bouillis en eau et huile ».
Le supplicié s'avère effectivement être un faussaire, peintre réputé, récemment sorti de prison. Jusque là tout va bien, si je puis dire. 
Pendant ce temps, Anne Naudin, l'historienne de l'art, essaye de retrouver les propriétaires légitimes du portrait d'une jeune femme, Aliza, peint par Modigliani. Sans doute une amante du temps où il écumait les cafés branchés de Paris vers 1920.
[...] Modigliani est l’un des peintres les plus contrefaits. Amedeo Modigliani, l’Italien à la gueule d’ange, possédait de grands talents de séducteur. Aliza serait-elle l’une des nombreuses femmes ayant pimenté l’existence du peintre ?
Bien sûr "il est étrange de trouver ainsi à chaque fois Modigliani sur [la] route", mais au-delà du contexte pictural, quel peut bien être le lien entre ces deux enquêtes ? 

♥ On aime :

 On aime évidemment que toute l'intrigue tourne autour de la peinture en général et de Modigliani en particulier. L'enquête policière du commandant Vicaux après la découverte du corps supplicié tout comme les investigations historiques de sa compagne Anne autour du tableau de Modigliani. 
Ces deux intrigues sont pour le lecteur, l'occasion d'apprendre tout plein de choses intéressantes autour de la peinture, des artistes et des marchands de tableaux.
Un petit policier sympathique et instructif.

Pour celles et ceux qui aiment la peinture.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à Netgalley aux éditions de La Martinière (SP)

mardi 4 mars 2025

Submersion (Iwan Lépingle)


[...] La mer nous a poussés loin du rivage.

Polar celtique et familial à l'époque où bientôt les 'méga marées' repousseront les habitants loin du rivage. Avec de beaux dessins d'architecture 'brutaliste'.

L'auteur, l'album (128 pages, octobre 2024) :

On ne connaissait pas encore Iwan Lépingle qui signe le scénario et les dessins de cet album : Submersion publié chez Sarbacane
Un autodidacte qui a commencé sa carrière chez les Humanoïdes Associés et qui est surtout un amateur de grands espaces et de voyages.
Cette fois il ne nous emmène pas très loin, tout au nord de l'Écosse mais à une époque (vers 2045) où les marées géantes auront commencé à noyer les côtes.

♥ On aime :

Quelques bonnes raisons de découvrir cet album ?
 Pour l'ambiance de ce petit polar celtique dans un décor qui paraît presque normal. Presque.
Si le scénario évoque bien des 'méga marées', ce n'est pourtant pas un récit post-apocalyptique, encore moins un film catastrophe. De temps à autre apparaît ici ou là, un bâtiment déserté, une zone inondée, des bungalows que l'on recule un peu plus loin, des pêcheurs qui sont devenus cultivateurs d'algues, ... Bref, les changements futurs qui nous attendent sûrement, patiemment et sans esbroufe.  
 Pour le dessin qui s'apparente à la ligne claire franco-belge avec des aplats de couleurs aux teintes orangées, aux ombres bleutées. Des personnages dont les visages sont parfois taillés au couteau. Et puis surtout ces bâtiments, cette architecture brutaliste (c'est à la mode en ce moment !), ces belles perspectives fuyantes (Iwan Lépingle dessine tout cela sans assistance logiciel).
 Pour l'intrigue enfin de cet agréable roman policier qui fait la part belle aux histoires de famille.

Les personnages :

Non loin d'Inverness, il y a là les trois frères Calloway. 
En fait, il n'en reste plus que deux : Wyatt, le plus jeune, c'est tué en voiture il y a 6 mois sur une grande ligne droite, peut-être après avoir bu une pinte de trop. 
Badger et Travis ont un peu de mal à s'en remettre, Travis est persuadé que ce n'était pas un banal accident.
Il y a là aussi Jenny, la femme de Wyatt, et leur fils Kyle.
Et puis un black, Joseph, un garagiste à la réputation de ... garagiste, donc pas très apprécié de ses clients.
Lors d'une soirée chez des amis, "Travis a entendu le petit truc qu'il attendait, la petite info qu'il lui fallait pour démarrer la machine à embrouilles".

Le canevas :

Vers 2045, la mer a repoussé les habitants loin du rivage. La pêche ne donne plus rien et il faut se contenter de cultiver et ramasser des algues. Il faut rehausser régulièrement les digues et déménager les baraquements toujours plus loin.
[...] La mer nous a poussés loin du rivage. Nous lui avons abandonné nos maisons. Nous avons vidé les lieux. Quand elle a monté et monté encore, elle a léché les murs qui nous avaient vu grandir. Elle les a grignotés méthodiquement, comme une bête affamée qui serait venue se délecter de nos vies d'avant et les engloutir à jamais.
Travis reste accroché obstinément au passé : il n'arrive pas à faire le deuil de son frère Wyatt, tout comme il n'arrive pas à s'habituer à la nouvelle vie que la mer envahissante impose aux habitants, à un littoral qui devient inhabitable, recule d'année en année et redevient sauvage. 
Travis s'emporte un peu trop rapidement, mais ne dit-on pas que ce n'est qu'après la colère que vient l'acceptation ?

Pour celles et ceux qui aiment la mer, même lorsqu'elle devient envahissante.
D’autres avis sur Babelio ou la BDThèque.
Livre lu grâce aux éditions Sarbacane (SP) avec quelques planches.
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.
La Mouette Hurlante a interviewé Iwan Lépingle à propos de cet album.

vendredi 28 février 2025

Ces femmes-là (Ivy Pochoda)


[...] Il s’agit de réparer une injustice.

Ivy Pochoda nous propose de partager pendant quelques pages, la vie de femmes d'un mauvais quartier sud de Los Angeles : quelques noires, métisses ou latinas, des danseuses de striptease, des prostituées, des laissées pour compte, en marge de la société. Des femmes victimes de la violence et que personne n'entend.
Une lecture forte mais éprouvante.

L'auteure, le livre (430 pages, février 2025) :

📖 Rentrée littéraire hiver 2025.
Ivy Claire Pochoda est une romancière étasunienne, née en 1977 et qui vit à Los Angeles.
Son roman Ces femmes-là est paru en 2023 et vient d'être ré-édité en poche chez Christian Bourgois.

Les personnages :

Nous voici dans un mauvais quartier de South Los Angeles où les femmes seules se retrouvent souvent danseuses, strip-teaseuses, toxicos ou prostituées : "chacun ses choix, et certaines personnes n’en ont pas tellement". Ce sont souvent des latinas, des blacks, des métisses, des laissées pour compte en marge de la bonne société.
Il y a là Dorian, celle qui tient la friterie à poisson au coin de Western Avenue et de la 31° rue où elle nourrit les mauvaises filles du quartier, comme Kathy. 
Dorian récupère les oiseaux morts. 
Selon Coco, danseuse exotique (!), "aux dernières nouvelles, Kathy était une vraie pute de caniveau".
Coco est la coloc de Julianna, une latina, danseuse de strip-tease au Fast Rabbit. 
Julianna se verrait bien photographe.
Et puis Marella, une artiste qui met en scène des films et des images de cadavres pour sa prochaine exposition. 
Et enfin voilà une fliquette, la lieutenant Perry, qui va enquêter sur la mort de Kathy. Une latina pas très grande, moquée par ses collègues. Va-t-elle se montrer meilleure qu'eux, va-t-elle écouter ces femmes que l'on n'entend même pas ? 

Le pitch :

En 1999 un serial-killer sévissait dans le quartier : on avait retrouvé une douzaine de femmes égorgées, la tête étouffée dans un sac plastique. Dorian y avait perdu sa fille adolescente dont Julianna était la baby-sitter. 
L'enquête n'avait alors rien donné, après tout il ne s'agissait que de quelques prostituées.
[...] Quinze ans plus tôt, treize jeunes femmes ont été retrouvées mortes dans des impasses du quartier, la gorge tranchée, un sac sur la tête. Des prostituées, a dit la police. Des prostituées, ont répété les journaux.
[...] La victime était une prostituée. Comme si ça justifiait tout.
[...] Peut-être que le profil des victimes rend leur mort insignifiante.
Nous sommes maintenant en 2014, alors que les incendies menacent la ville, et l'on vient de découvrir le cadavre de Kathy, une prostituée notoire, retrouvée égorgée, un sac en plastique sur la tête : "la nouvelle est tombée dans le quartier : Kathy a été retrouvée morte dans un terrain vague".
Quinze ans plus tard, le serial-killer est-il de retour en ville ?
Il va nous falloir suivre, sans le casser, le fil ténu qui relie ces femmes les unes aux autres.

♥ On aime :

 Le style de Ivy Pochoda va prendre le lecteur à revers : une succession de coups droits, secs et directs (sachez que l'auteure fut championne de squash !). Ça secoue un peu, c'est pas ordinaire.
Elle brise les codes et fera peu de concessions aux habitués des standards du genre. 
Ivy Pochoda ne s'embarrasse guère des conventions du polar classique, elle plonge son lecteur au plus près du bitume, juste derrière les talons de ces femmes qui arpentent le trottoir. Le récit est vif, dur, brutal, vulgaire, tout comme la vie de ces femmes.
 Et c'est aussi parce que l'histoire adopte le point de vue de ces femmes, des victimes. Ce n'est pas un thriller classique où le flic enquête sur un meurtre et cherche à débusquer le tueur. Bien sûr, il y aura fliquette, enquête et même serial-killer, mais seulement à la marge du récit principal, un peu en-dehors du cadre de la caméra.
 C'est une lecture éprouvante, étouffante, parce que Ivy Pochoda ne cache rien. Ni la misère des femmes, ni les corps des victimes, ni la douleur des proches ou des parents, ni l'indifférence du monde et des flics.
[...] — Il y a des mauvaises filles. On en voit partout. Des filles mauvaises, mauvaises, mauvaises. Et tu penses à leurs mères. Tu te demandes ce qu’elles ont fait de mal. Ce qu’elles ont raté. Peut-être qu’elles n’ont pas assez prié.
Le lecteur hésite quelque part entre répulsion et fascination pour les violences infligées à ces femmes et quand l'artiste performer Marella entrera en scène, il pourra même songer au roman culte de J.G. BallardCrash qui s'intéressait, lui, aux corps suppliciés dans les accidents de voiture.
Je laisse le mot de la fin à Dorian parce qu'il me semble parfaitement résumer le propos de l'auteure :
[...] — Il ne s’agit pas de résoudre des meurtres commis il y a plus de dix ans. Il s’agit de réparer une injustice.
Il s’agit de comprendre pourquoi l’assassin de nos filles a été en liberté pendant toutes ces années, pourquoi la police n’a rien fait à propos de la mort de nos filles. Pourquoi ils s’en fichaient. Pourquoi ils ont regardé ailleurs. Il s’agit de comprendre pourquoi la police pense que nos filles n’en valent pas la peine.

La curiosité du jour :

Au détour d'une rue ou d'un carrefour, Ivy Pochoda porte son regard sur l'architecture de cette banlieue de L.A. : les maisons Dingbats, les constructions de style Craftsman, ... 

Pour celles et ceux qui aiment les femmes.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Christian Bourgois (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.

mercredi 26 février 2025

Wagner (B. Roger et M. Olivier, T. Chavant)


[...] Tout ça, c'est du business !

Du Donbass au Sahel, deux journalistes de Jeune Afrique nous livrent un reportage en images sur la fameuse milice Wagner : l'histoire secrète des mercenaires de Poutine après 3 ans d'enquête.

Les auteurs, l'album (173 pages, février 2024) :

On a entendu beaucoup de choses et leurs contraires sur la tristement fameuse milice russe Wagner qu'il était bien commode de diaboliser autour de son patron Evgueni Prigojine, mais qui lui survit sans problème depuis sa mort en août 2023.
Benjamin Roger et Mathieu Olivier sont tous deux journalistes : autant dire que cette BD n'est pas un album d'aventures de guerre mais une très sérieuse BD-reportage. 
Ils ont travaillé tous deux pour le magazine Jeune Afrique et connaissent donc parfaitement leur sujet.
Thierry Chavant s'est engagé à leurs côtés pour illustrer cette enquête qui s'étend sur plusieurs années et plus d'un continent. 

♥ On aime :

 Cette bande dessinée est une façon bien commode d'améliorer sa connaissance du sujet : l'ascension du groupe Wagner, les exactions commises, les enjeux financiers, la géopolitique africaine, ... 
Le récit est très documenté : basé sur les investigations des deux journalistes et les témoignages recueillis, c'est un gros travail de plusieurs années qui nous est résumé dans ces planches.
[...] Nous ne sommes pas des soldats, juste des mercenaires Wagner.
[...] On n'est pas ici pour les médailles ou vaincre les nazis, juste pour toucher la solde et rentrer en un seul morceau.
[...] On est des mercenaires, pas des soldats ! Tout ça, c'est du business !
 Simple et sans fioritures, le dessin de Thierry Chavant est tout au service du texte et il sait même s'estomper ou s'éloigner quand les horreurs sont trop dures pour notre regard.
 L'album, très pédagogique, use de la voix off, de témoignages et de dialogues entre personnages de fiction. 
Le récit est découpé en plusieurs mouvements (tel un drame lyrique wagnérien !) et n'hésite pas à faire des aller-retour entre les époques et les lieux pour nous brosser un tableau aussi intelligible que possible.

Les personnages :

Cet album est aussi le portrait des principaux dirigeants de Wagner : le fameux oligarque Evgueni Prigojine qui fit d'abord fortune dans la restauration (!) avant de s'associer avec un mercenaire expérimenté, Dimitri Outkine, qui sera le commandant opérationnel de Wagner, Prigojine restant le grand chef et le grand financier. 
Mais en bons journalistes, les auteurs ne se contentent pas des leaders médiatiques et nous avons droit à tous les principaux acteurs du groupe Wagner et quelques personnages de fiction pour fluidifier le récit.
On retrouve même quelques figures de la diplomatie française ... qui ne sort pas vraiment grandie de ce tableau.

Le scénario :

Après quelques faits d'armes au Donbass en Ukraine en 2014 ou en Syrie en 2016, la "compagnie" (c'est le surnom interne de Wagner) se déploie à Bangui en CentrAfrique (sous la coupe de Bokassa jusqu'en 1996) et bientôt au Mali.
Dans chaque pays, un scénario bien éprouvé se répète : corruption des dirigeants locaux, élimination des gêneurs, déploiement de mercenaires, formation de troupes locales, propagande anti-française et ... surexploitation des ressources minières (de l'or, notamment) qui sont exportées à l'étranger en toute illégalité, une contrebande source de gigantesques profits pour Wagner et la Russie.
La diplomatie française sous-estimera l'influence grandissante de Wagner et des russes jusqu'à ce qu'il soit trop tard. 
Dans le centre du Mali, en mars 2022, le village peul de Moura est le lieu d'un massacre perpétré au nom de la lutte anti-terroriste : plus de 500 victimes ... dont à peine une trentaine de djihadistes.
Mais au plan militaire et face aux rebelles, les mercenaires de Wagner ne sont finalement pas beaucoup plus efficaces que leurs prédécesseurs européens ou américains : "l'État Islamique au Grand Sahara (EIGS), la filiale sahélienne de l'État Islamique, a repris progressivement pied".  
Bientôt la folle guerre d'Ukraine vient de nouveau brasser les cartes : le groupe Wagner y rapatrie le gros de ses troupes, dépense des millions de dollars et envoie au casse-pipe des dizaines de milliers de "volontaires" dont les fameux prisonniers de droit commun. 
Mais rapidement le torchon brûle entre Wagner et le Kremlin : en juin 2023, un convoi de mercenaires roule vers Moscou et il faudra la médiation du biélorusse Alexandre Loukachenko pour éteindre ce début d'incendie.
Hélas, Prigogine et Outkine ont oublié que "Vladimir Poutine ne pardonne jamais la traîtrise. Le maître du Kremlin n'oublie jamais rien". C'est lui dont l'ombre menaçante et inquiétante clôture l'album !

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Babelio.
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.