[...] Les femmes, on ne leur fait pas de surprise.
Mayra Montero déploie un sacré talent de conteuse pour nous peindre autour de l'étrange Bobby Fischer, deux belles histoires d'amours à Cuba, en 1956 et 1966. Avec en prime le joli portrait de Regina, la mère de Bobby.
❤️❤️❤️❤️🤍 L'auteure et le livre (288 pages, septembre 2026) :
Mayra Montero est une romancière reconnue de l’Amérique latine, elle est née à La Havane mais vit depuis longtemps à Porto Rico. Son roman évoque le célèbre joueur d'échecs Bobby Fisher qui fascine toujours autant : Le soir où Bobby n'est pas venu jouer, est un texte où elle entremêle habilement fiction et histoire vraie.
« Cette histoire débute et s’achève à La Havane. Ou s’amorce à New York et s’écroule à Tokyo. Ou peut-être, pour être plus exacte, devrais-je dire qu’elle commence à Chicago et repose pour toujours en Islande, sous la pierre tombale en marbre où figurent son nom, Robert James Fischer, et les deux dates qui marquent son passage dans le monde : 9 mars 1943 – 17 janvier 2008. »
L'époque et le décor :
Le récit mêle plusieurs époques et notamment deux passages de Bobby Fischer à La Havane.En 1956, l'île est encore sous domination de la mafia américaine et Bobby n'est encore qu'un enfant de douze ans quand il vient ridiculiser les maîtres locaux en tournoi.
En 1966, il revient à Cuba dans le cadre de l'Olympiade des échecs qui prend le relais du tournoi à la mémoire du cubain Capablanca.
Le pitch et les personnages :
En 56, un modeste horloger d'origine polonaise, admirateur du maître d'échecs tombe secrètement amoureux de Regina Wender, la mère de Bobby.
En 66, quelques jeunes filles confient à l’une d’elles, la jeune Miriam, la délicate et redoutable mission d'obtenir un autographe du champion, qu'elles pourront ensuite troquer auprès d'un passionné d'échecs contre un disque des Beatles.
Entre fiction et histoire vraie, deux belles histoires d’amour qui s'entrecroisent à dix ans d'écart et qui laissent entrevoir, en filigrane, la trame de la grande Histoire.
« Miriam Marrero, une fille timide, maigrichonne, qui avait un père écrivain et bohème, et une mère renfermée, de toute évidence déséquilibrée, fut désignée par ses copines pour accomplir la mission. »
« Elles m’envoyaient moi, la plus soumise ou la plus faible, la plus maigre avant tout, ayant anticipé que je n’oserais pas dire non. »
Mario Gorski, le propriétaire du précieux album pop (Rubber Soul) est un modeste horloger d'origine polonaise, admirateur du maître d'échecs mais surtout secrètement amoureux de la mère d'icelui.
« La réalité était que l’horloger était le maître du jeu : c’était lui le détenteur privilégié de Rubber Soul, et Rubber Soul était le trésor qu’on nous remettrait en mains propres dès qu’il aurait dans les siennes l’échiquier signé par Fischer. »
♥ J'aime beaucoup parce que ...
⋯ on goûte le charme et la nostalgie d’une époque révolue, deux époques même juste avant et après la Révolution cubaine
⋯ on est fasciné par la personnalité fantasque du champion d’échecs qui vaincra plus tard les “forces du mal” à Reykjavík en 1972
⋯ Mayra Montero déploie ici un sacré talent de conteuse et une verve luxuriante pour nous faire vivre ces deux belles histoires d’amour qui se font écho à dix ans d’écart
⋯ le bouquin est très documenté mais les scènes et les dialogues débordent de vitalité et de naturel
⋯ le récit est tissé de faits bien réels, de souvenirs d’enfance et d’anecdotes qui sentent le vécu et sonnent tout aussi vraies
⋯ les couleurs de ce patchwork coloré sont celles de la nostalgie bien sûr (quelle époque !), de l'ironie et le bienveillance pour les personnages, certains à moitié vrais, d'autres à demi inventés
⋯ le lecteur a droit en prime, cerise sur le gâteau, à un très beau portrait de femme, celui de Regina Wender, la maman de Bobby Fischer, la femme qui a fait chavirer le cœur de l'horloger polonais
⋯ ces deux romances sont de celles qui laissent des cœurs brisés derrière elles, ce qui nous vaudra quelques jolies formules :
« [...] Et les femmes avec qui on dort, lui dirait-il plus tard, il faut leur donner à manger.[...] Le seul moment plus bouleversant que celui où l’amante se dénude, c’est celui où elle se rhabille.[...] Les femmes, on ne leur fait pas de surprise, à moins d’être sûr qu’elles s’y attendent. »
⋯ on quitte à regret les deux personnages principaux, très attachants, le vieil horloger polonais Mario et la jeune Miriam, lorsque le roman s'achève, comme il se doit, quelques années plus tard encore, en 1972, lors du match du siècle qui verra s'affronter à Reykjavík en pleine Guerre Froide, le soviétique Boris Spassky et notre Bobby Fischer et qu'avait retracé le film Le Prodige en 2014.
Ceux qui veulent en savoir plus sur l'arrogant et paranoïaque Fischer peuvent lire Le sacrifice du roi de Livie Hommel.
Pour celles et ceux qui aiment les échiquiers et les histoires d'amour.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Métailié (SP).
Ma chronique dans les magazines Benzine et ActuaLitté.