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mardi 30 juin 2026

Une unique lueur (Fred Vargas)

[...] Vous me suivez ?


La cuvée Vargas 2026 est un bon cru : un roman sans surprise, assez convenu, mais qui ne décevra donc pas les fans d'Adamsberg et de cette auteure, spécialiste des dialogues décalés, un brin déjantés : quand la poésie affleure du sous-jacent au-delà des apparences de notre monde que l'on croit rationnel.

  • La cuvée Vargas 2026 est un bon cru qui ravira les fans
  • Avec toute l'équipe du commissaire Adamsberg
  • Un polar baigné de culture, botanique, littérature, cinéma, et j'en passe
  • Avec en prime, un petit aller/retour pour Hollywood
❤️❤️❤️🤍🤍 

L'auteure, le livre (528 pages, avril 2026) :

Ah Fred Vargas, cette dame élégante est tout un poème ! 
Elle fait partie, un peu comme Connelly pour citer un tout autre exemple, elle fait partie de ces auteur(e)s prolifiques que l'on connait depuis des années, qui creusent un unique filon qui semble sans fin, qui lassent un peu aussi, à force. Alors on a compris qu'il ne faut peut-être plus lire tous les épisodes, qu'il faut sauter quelques étapes parfois, laisser passer un peu de temps, pour conserver intact le plaisir indicible de revenir de temps à autre à ces premières amours.
Cette fois l'auteure nous a un peu aidé puisqu'elle s'est faite un peu recluse et que son dernier roman (Sur la dalle) date tout de même d'il y a 3 ans. Allez, voilà c'est bon, on peut se précipiter aujourd'hui sur Une unique lueur, assuré de retrouver Fred Adamsberg et Jean-Baptiste Vargas, tous deux au meilleur de leur forme.

Le pitch et les personnages :

On ne présente plus le commissaire Adamsberg et ses divagations brumeuses, sa pensée diffuse, ce « pelleteux de nuages » qui a le don de nous faire toucher le tissu erratique qui sous-tend le monde que nous croyons rationnel. C'est pas du fantastique ou du surnaturel mais, comment dire, plutôt l'art de naviguer dans des eaux troubles et de discerner les connexions, les « jonctionnements », dans le monde sous-jacent, au-delà des apparences. 
« Vous me suivez ? Non, à l’évidence, personne ne le suivait. »
Nous non plus, mais bon sang, quel plaisir que ces dialogues pétillants, résolument déjantés, joliment décalés, qui viennent nous chatouiller l'esprit.
Et puis il y a la fameuse équipe, toujours fidèle au poste (de police).
Le serviable Estalère et l'art du café, Froissy et son bureau-épicerie, Danglard, son érudition et son vin blanc, Retancourt et sa robustesse de tank empathique, Mercadet le geek endormi, ... 
Retrouver tous ces personnages à chaque épisode est un plaisir à part entière. Et si l'intrigue est au rendez-vous, c'est un festival. 
Cette fois il s'agit du meurtre d'une jeune femme, une très belle jeune femme - elle était mannequin - qui va rappeler celui d'une autre tout aussi belle jeune femme survenu quelques années plus tôt et jamais élucidé : le modus oprandi est le même.
« — Operandi. 
— Pourquoi ne le dit-on pas en français ? Mode opératoire ? 
— C’est comme cela. 
— Ah bien. Même modus operandi et même signature. »
Suivons les chiens (il y en a aussi) sur la piste avec Adamsberg et son équipe.
Le lecteur aura l'occasion de réviser sa botanique avec ces belles ancolies « puissant symbole de l’amour parfait, de la pureté et de l’Esprit saint », sa littérature avec la poésie de Nerval aussi ésotérique que romantique, égaré dans la « quête obsessionnelle, et même folle, d’un éternel féminin », et même sa culture cinéma avec l’âge d’or d’Hollywood à la fin des années 40 ... Quel programme culturel !

♥ On aime :

➔ Le chef d'orchestre Vargas a, une fois de plus, réuni tout ses musiciens au complet avec notamment Jean-Baptiste Adamsberg comme premier violon, Adrien Danglard pour donner le "la" et le voisin Lucio au contre-chant. Chacun joue sa partition avec conviction et personnalité, parfois avec perspicacité.
La mélodie n'est pas très originale, mais c'est une musique que l'on connait, un air qu'on aime bien et qu'on se surprend parfois à fredonner en souriant.
➔ L'auteure aime bien faire voyager son commissaire : Les vents de Neptune l'avaient poussé jusqu'au Québec, un Lieu incertain lui avait donné rendez-vous en Serbie et le voici cette fois à Los Angeles (Hollywood oblige). Chacun de ces voyages est le prétexte à un amusant choc des cultures et à quelques dialogues décalés par le jet-lag.
➔ Honnêtement, l'écriture de Fred Vargas est toujours aussi précise, soutenue et agréable mais il faut reconnaître que tout cela est un peu convenu et ne se montre guère surprenant : mais justement, c'est ce qui en fait une lecture idéale pour tous les fans d'Adamsberg qui vont pouvoir se régaler sur les plages cet été.

Pour celles et ceux qui aiment les adamsbergueries.
D’autres avis sur Bibliosurf, Benzine et Babelio.
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.  

lundi 23 mars 2026

La condamnation des vivants (Marco de Franchi)

[...] L’enquête sur l’Homme qui sourit.


Ce premier roman d'un ancien du FBI italien, est un thriller original et de très bonne facture qui revisite avec intelligence les clairs-obscurs de la peinture du Caravage.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (576 pages, juin 2025, 2022 en VO) :

On a bien failli passer à côté de l'arrivée (l'an passé) d'un nouvel auteur de la scène du polar italien !
Voici Marco De Franchi qui nous dit avoir toujours rêvé d'être à la fois flic et écrivain.
Et bien c'est chose faite : il a eu « la chance de travailler au SCO pendant près de six ans », le Servizio Centrale Operativo (SCO), l'équivalent italien du FBI, et La condamnation des vivants est son premier roman. 
Si vous êtes amateurs de thrillers originaux et de peinture italienne, cette fois, ne passez pas à côté !
Oui la peinture italienne, parce Marco de Franchi a « reçu l’amour de l’art en héritage de [son] père, un professeur de lycée à l’ancienne ».
La traduction de l'italien est signée par Françoise Bouillot.

Le pitch et les personnages :

La Toscane est célèbre pour ses paysages paisibles et sereins, mais le lecteur n'aura guère le loisir de les contempler : l'intrigue nous emmène directement sur plusieurs scènes de crime - des enlèvements d'enfants. « C’est un sacré bordel. Un ravisseur d’enfants en série et un homicide. Le cauchemar de tout policier. »
Fabio Costa est le commissaire local, un ancien du SCO lui aussi, mais il est en disgrâce, quasiment en exil dans cette province, et traîne apparemment un sombre et inquiétant passé derrière lui, une « vilaine histoire qui avait éloigné le policier de Rome ».
Sur ces affaires, les autorités italiennes mobilisent leurs meilleurs éléments : juges, procureurs, commissaires et enquêteurs locaux, police scientifique, et donc ce fameux SCO, le FBI italien, « le service le plus prestigieux de la police », conduit par la commissaire Valentina Medici « qui est arrivée de Rome avec son assistant, Angelo Zucca ».
« À trente-deux ans, elle avait une carrière assurée, un brillant avenir dans la police et aucune charge de famille ». 
Le groupe d'enquête est une véritable ruche, agitée d'égos, de jalousies et de vieilles rancœurs. Marco de Franchi, familier des arcanes de la police italienne, se plait à nous immerger au sein de ces rivalités intestines.
D'autant que les choses vont encore se compliquer : « cette affaire était décidément plus complexe qu'un simple cas de pédocriminalité. Elle semblait en dissimuler une autre, plus vaste et plus obscure, et sans doute plus terrifiante ».
Le criminel sera vite surnommé « l'homme qui sourit » à cause d'une malformation du visage, puis bientôt « le collectionneur de visages ».

♥ On aime beaucoup :

➔ L'intrigue à double fond est plutôt originale et l'enquête réellement captivante. Ce thriller brillant ne laissera guère de répit au lecteur qui pourra approfondir sa culture artistique concernant les tableaux du Caravage (le baroque réaliste du début du XVIIe) : Les musiciens, Judith et Holopherne, Sainte Catherine d'Alexandrie, ...
➔ Les presque 600 pages défilent sans temps mort et l'auteur utilise habilement son duo de flics, la belle Valentina et le sombre Fabio, chacun avec sa propre personnalité et ses propres talents, ce qui autorise à mener plusieurs investigations en parallèle, en Toscane ou à Rome, ...
Les interrogatoires menés par Fabio Costa auprès de différents témoins sont de savoureuses perles d'intelligence humaine et si, théoriquement c'est bien Valentina l'héroïne qui dirige l'enquête, c'est assurément Fabio qui cache la personnalité la plus captivante.
➔ Mais tout cela va beaucoup trop vite et page 312, à mi-parcours, tout est déjà bouclé !
Le Caravage était connu comme le maître du clair-obscur alors que se passe-t-il ? Que nous a caché Marco de Franchi ?
Pas mal de choses et « même un flic chevronné n’aurait jamais dû voir ce qu’il s’apprêtait à affronter ».
➔ Si l'on veut des références, on pourrait situer cet italien quelque part entre un Franck Thilliez (celui de La faille par exemple pour faire un peu écho à la plastination dont il est question ici) et un Bernard Minier (celui de Glacé par exemple, pour les décors de montagne et la galerie des horreurs).

Pour celles et ceux qui aiment la peinture baroque.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Albin Michel (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 26 novembre 2025

Artifices (Mariolle et Ribas)

[...] La face sombre de la colonisation.


La surprenante histoire vraie de Robert-Houdin, l'illusionniste français que l'armée de Napoléon III envoya en Algérie en 1856 pour contrer les marabouts soufis de la rébellion.
Un petit tour de passe-passe en images dans les coulisses de notre histoire coloniale.

❤️❤️❤️🤍🤍

Les auteurs, l'album (112 pages, septembre 2025) :

Tout le monde connait Robert-Houdin, le célèbre illusionniste.
Ah oui, le roi de l'évasion des coffres fermés avec chaînes et cadenas ...
Et bien non c'est pas lui. Robert-Houdin était franco-français et a vécu un peu avant le Houdini qui lui a, en quelque sorte, volé la vedette.
Et l'on sait encore moins que notre Robert-Houdin national fut envoyé en Algérie pour 'pacifier' (c'est comme ça qu'on disait à l'époque, encore un tour de passe-passe) pour 'pacifier' les populations rebelles à la civilisation ?
Et c'est cette histoire-vraie sur fond d'Histoire tout court, qu'est allé chercher le scénariste Mathieu Mariolle, féru d'histoire et de BD. Il est accompagné de l'aquarelliste basque Julen Ribas pour signer cet album : Artifices.

Le contexte :

Robert-Houdin c'est l'illusionniste français dont l'américain Ehrich Weisz empruntera plus tard le nom pour devenir le fameux Houdini, roi de l'évasion (on confond souvent les deux).
Mais revenons un peu plus tôt, aux débuts de ce XIXe, à notre français Jean-Eugène Robert-Houdin qui a donné ses lettres de noblesse à la prestidigitation, à l’illusionnisme, et relégué aux oubliettes les charlatans de foire. 
Le XIXe est le siècle du progrès, des expositions universelles, de la fée électricité et des sciences capables de miracles rationnels. 
L'horloger Robert-Houdin était passionné de « mécanique merveilleuse, de physique amusante, de magie scientifique ». Ses tournées émerveilleront l'Europe avec des tours qui reposent pourtant sur une vérité très simple : « ce que nous voyons n'est pas toujours réel ». Il voulait « tromper pour émerveiller, et non pour nuire ».
Épuisé par ses tournées, Robert-Houdin est à la retraite, chez lui à Blois, en 1856 lorsque l'État Français de Napoléon III, empêtré dans une guerre coloniale qui dure un peu trop, vient le chercher pour une curieuse mission : « on lui demande de 'pacifier les esprits', d'utiliser ses talents de prestidigitateur pour ébranler les croyances populaires. L'objectif : briser l'autorité symbolique des chefs religieux kabyles », les fameux marabouts.
Une surprenante mission qui fera dire à Baudelaire : « il appartenait à une société d'incrédules d'envoyer Robert-Houdin chez les Arabes pour les détourner des miracles ».

L'album et les personnages :

Robert-Houdin vieillissant et usé, espère peut-être sauver quelques vies en acceptant à contre cœur la mission que l'armée veut lui confier.
Dès son arrivée à Alger, les marabouts et la secte des Aïssaoua, menés par l'influent maître soufi Sidi Tahar Bou Tayeb, voient en lui une incarnation de Sheitan.
Le personnage féminin de Nélia est librement inspiré de Lalla Fatma N'Soumer, héroïne de la résistance algérienne à la colonisation française : le dossier qui complète l'album met en avant le rôle des femmes dans la résistance.

♥ On aime :

➔ Ce sont les aspects historiques et culturels qui font tout l'attrait de cet album : ils sont soigneusement développés dans le dossier très complet qui termine l'album.
Le scénario est somme toute assez simple : le personnage de Robert-Houdin est un esprit pacifiste pris entre deux feux, celui de la rébellion algérienne et celui des appétits colonialistes de l'armée française. 
Mais en filigrane, les auteurs nous laissent deviner le tableau d'une guerre coloniale féroce, sanglante et qui durera plus d'un demi-siècle.
Salutaire, est ce rappel historique d'une guerre qui sera éclipsée par la suivante.
➔ Côté graphismes, les aquarelles de Julen Ribas dessinent une Algérie attachante, baignée de tons ocres et lumineux.
Mais la conclusion de Robert-Houdin à la fin de son voyage sera bien amère :
« J'avais découvert la face sombre de la colonisation, celle qui permettait à tous mes compatriotes de vivre de manière aisée ».

Pour celles et ceux qui aiment les tours de passe-passe.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Daniel Maghen (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 29 septembre 2025

Je est un autre (Joël Alessandra)

[...] L'homme aux semelles de vent.


À 20 ans Arthur Rimbaud arrête définitivement la poésie et s'en va se perdre sur les chemins d'Afrique. Alessandra part aujourd'hui sur ses traces pour nous ramener le carnet de route que le poète maudit n'a jamais dessiné. Une belle invitation au voyage où les aquarelles font écho aux vers du poète.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, l'album (160 pages, août 2025) :

On ne connaissait pas encore Joël Alessandra, un bédéiste voyageur qui a vécu à Djibouti et déjà suivi les traces d'André Gide au Tchad ou d'Amin Maalouf au Moyen-Orient.
Il n'est donc pas très surprenant qu'il nous invite ici à suivre les pas d'Arthur Rimbaud dans la Corne d'Afrique, entre Aden et Djibouti, à « Bab-el-Mandeb, la 'porte des larmes'. C'est le détroit qui fait communiquer la mer Rouge et l'océan Indien ».
Voici ses carnets de voyage : Je est un autre1.

Le canevas :

Arthur Rimbaud n'a pas vingt ans (vingt ans !) quand il arrête définitivement d'écrire de la poésie et, en 1876, s'engage dans les troupes coloniales jusqu'aux Indes Néerlandaises de Java, puis se fait déserteur pour Alexandrie, Chypre, le Canal de Suez, Djeddah, et enfin Aden et le Harar, une région du nord-est de l'Éthiopie où il s'essaie au commerce de café et d'armes.
« Ma journée est faite ; je quitte l'Europe. L'air marin brûlera mes poumons ; les climats perdus me tanneront. »2
« Je suis arrivé dans ce pays après vingt jours de cheval à travers le désert de Somalie. Harar est une ville colonisée par les Égyptiens et dépendant de leur gouvernement. »3
Rimbaud n'a que 26 ans quand il arrive dans la ville sainte de Harar. On l'appelle Ato Rimbo, il fréquente une femme abyssine quelque temps, Mariam, est-ce celle d'un dernier poème ? 
Mais du Harar, la postérité littéraire n'aura droit qu'à quelques lettres du poète maudit échangées avec les siens.
« Rimbaud n'a plus écrit, non ... pas de vers de fin de vie ... son dernier poème date de 1874, il est mort en 1891. »
« Moi, je crois qu'il a continué la poésie ... dans sa tête. »
Alors 140 ans plus tard, Alessandra s'imagine un double de papier (comme en écho au titre de l'album1), un autre Joël qui part à la recherche d'un hypothétique dernier poème, même un dernier vers seulement, écrit par celui que Paul Verlaine surnomma « l'homme aux semelles de vent », celui que Paul Delahaye appela « le voyageur toqué ».
« Une chimère ! Une drôle de quête ! Je crois bien que ce voyage est finalement un prétexte. Une échappatoire. [...] Fuir, en somme. Et si fuir était une bonne chose ? »

♥ On aime beaucoup :

➔ Joël Alessandra est un « poète discret des cases et des encres », c'est ce qu'en dit l'écrivain djiboutien Idris Youssouf Elmi dans sa postface.
Il fallait du culot pour s'intéresser à ce monument de la littérature, à ce poète maudit qui n'écrivait plus. Pour aller questionner la poésie des Soufis jusque dans leurs villes saintes.
Mais le magnifique carnet de voyage qu'en a rapporté Alessandra, c'est un peu celui que Rimbaud n'a jamais dessiné, les images qui peuplaient sans doute ses visions à l'époque, où le khat avait remplacé l'absinthe, dans une région où les maisons et les habitants n'ont peut-être pas tellement changé.
➔ On tient là un bel et gros objet, 160 pages de papier épais où se déploient les aquarelles d'Alessandra, à couper le souffle : de véritables peintures aux chaudes couleurs exotiques d'autant que la mise en page est un peu celle d'un roman graphique qui laisse place à de belles planches et même de doubles-planches.
Une très belle invitation à la poésie du voyage et des rencontres que l'on reviendra feuilleter souvent comme un album photos, celles d'un beau voyage que l'on vient de faire en compagnie de Joël et du fantôme d'Ato Rimbo.
___________________
1 : le titre est celui d'une phrase célèbre de Rimbaud dans sa Lettre du Voyant à Paul Demeny (1871)
2 : extrait de Une saison en enfer (1873)
3 : extrait d'une lettre d'Arthur Rimbaud datée du 13 décembre 1880 

Pour celles et ceux qui aiment la poésie des rencontres.
D’autres avis sur BD Gest et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Daniel Maghen (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

vendredi 8 août 2025

Ommegang 1930 (Weber et Liera)

[...] Vous vous prenez pour Rouletabille ?


Histoire belge : celle de la parade bruxelloise Ommegang de 1549, ressuscitée en 1930 et fêtée chaque été depuis. Un album historique et folklorique pour mieux connaître ce pays.

❤️❤️🤍🤍🤍

Les auteurs, l'album (55 pages, juin 2025) :

Voilà un album bien curieux que ce Ommegang 1930.
Le scénariste Patrick Weber est un historien belge, journaliste et romancier, déjà auteur de plusieurs BD historiques. 
Thomas Liera, fils d'un mineur italien, est un dessinateur formé aux US et en Italie.

Le contexte :

À Bruxelles en 1930, alors que la jeune Belgique s'apprête à fêter son centenaire, quelques passionnés se rassemblent autour de l'historien Albert Marinus pour ressusciter une parade médiévale, l'Ommegang (marcher autour), sur le modèle du fastueux Ommegang de 1549 qui avait été organisé en l'honneur de Charles Quint pour montrer à l'empereur la puissance économique et militaire de Bruxelles.
À l'époque de Charles Quint, la Belgique n'existait pas encore et Bruxelles faisait partie des Pays-Bas Espagnols.
Aujourd'hui, chaque année, l'Ommegang de Bruxelles a lieu en juillet et c'est une tradition folklorique reconnue comme Patrimoine culturel par l'Unesco.
Les auteurs de la BD nous font revivre cet authentique Ommegang de 1930 en imaginant une petite intrigue criminelle.

L'album :

Alors que l'Ommegang s'apprête à revivre en 1930, un des notables de la ville est transpercé d'un carreau d'arbalète. Est-ce que quelqu'un chercherait à saboter la renaissance de cette fête ?
Un jeune journaliste, Stanislas, une sorte de Rouletabille local, va mener l'enquête ... et nous faire visiter les coulisses du spectacle qui se prépare.
« [...] - Vous pensez à tout jeune homme ! À croire que vous avez l'habitude de vous occuper des meurtres et des cadavres. Vous nous inquiétez.
- Non, j'ai seulement couvert beaucoup de faits divers pour mon journal. C'est ma passion. »
« [...] Qui nous dit que vous êtes capable de résoudre ce mystère ? Vous vous prenez pour Rouletabille ? »
Mais les années 30 sont bien troubles et une société secrète semble prête à tout pour déstabiliser le pays et empêcher la renaissance de ces festivités nationales. En ces temps agités, il faut tout envisager : « anarchistes, fascistes, extrémistes » à moins que « la clé de ce mystère se trouve dans l'histoire » car la petite Belgique a toujours attiré la convoitise de ses grands voisins.

♥ On aime un peu :

➔ Amateurs d'intrigues policières et fans de Rouletabille, passez votre chemin ! L'intrigue criminelle n'est ici qu'un gentil prétexte pour nous faire visiter les coulisses de cette parade bruxelloise et nous faire partager les enjeux historiques autour de cette fête nationale belge.
Les auteurs nous apprennent ainsi beaucoup de choses sur la Belgique, une nation que l'on ne connait finalement pas si bien, et dont l'Histoire mouvementée fut celle d'un petit pays convoité par toutes les grandes puissances européennes.
➔ Les dessins de Thomas Liera font évidemment honneur à la fameuse ligne claire belge et la reconstitution est particulièrement soignée (vues de Bruxelles, costumes, ancrage historique, ...) : l'album a même été conçu en collaboration avec les organisateurs de l'Ommegang 2025. 
La BD est également assortie d'un dossier documentaire réalisé par le scénariste et historien Patrick Weber.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires belges.
D’autres avis sur BD Gest et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Anspach (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

jeudi 6 mars 2025

L'énigme Modigliani (Eric Mercier)


[...] Et pourquoi l’a-t-il ébouillanté ?

Un petit polar sympa qui même habilement histoire de l'art et intrigue policière.

❤️❤️🤍🤍🤍

L'auteur, le livre (320 pages, février 2025) :

📖 Rentrée littéraire hiver 2025.
On est friand de ces romans qui nous amènent la Kulture sur un plateau : le nancéien Eric Mercier est passionné d'art et, dans ses polars érudits, il entremêle enquête policière et histoire de la peinture.
Les enquêtes précédentes (pas lues ici) évoquaient Bernard Buffet, Van Gogh ou encore les Fauves, une façon agréable de (re)découvrir la peinture, et on fait sa connaissance ici avec le cinquième épisode : L'énigme Modigliani.

Les personnages :

Il y a là le commandant de police Frédéric Vicaux et son équipe du Bastion (depuis que la DPJ parisienne a quitté le fameux 36 Quai des Orfèvres), une équipe où les femmes tiennent leur place.
Et sa compagne Anne Naudin, historienne de l'art, dont la "vocation est d’obtenir la restitution à leurs propriétaires légitimes des biens spoliés par les nazis avant ou pendant la Seconde Guerre mondiale".
Et puis bien sûr Amedeo Modigliani et ses belles (un passé que l'on revit grâce à quelques retours sur les années 20).

Le canevas :

Comme dans tout bon polar, on commence par la découverte d'un corps non loin de Paris : un homme pendu après avoir été ébouillanté. Le châtiment qui était jadis réservé aux faussaires.
[...] – Et pourquoi l’a-t-il ébouillanté ?
– C’était le châtiment réservé aux faussaires sous l’Ancien Régime, affirme Laetitia. La Révolution française l’a aboli.
[...] La pratique de l’ébouillantage est attestée depuis le XIIe siècle par un règlement royal qui stipule que les faux-monnayeurs devront être « suffoqués et bouillis en eau et huile ».
Le supplicié s'avère effectivement être un faussaire, peintre réputé, récemment sorti de prison. Jusque là tout va bien, si je puis dire. 
Pendant ce temps, Anne Naudin, l'historienne de l'art, essaye de retrouver les propriétaires légitimes du portrait d'une jeune femme, Aliza, peint par Modigliani. Sans doute une amante du temps où il écumait les cafés branchés de Paris vers 1920.
[...] Modigliani est l’un des peintres les plus contrefaits. Amedeo Modigliani, l’Italien à la gueule d’ange, possédait de grands talents de séducteur. Aliza serait-elle l’une des nombreuses femmes ayant pimenté l’existence du peintre ?
Bien sûr "il est étrange de trouver ainsi à chaque fois Modigliani sur [la] route", mais au-delà du contexte pictural, quel peut bien être le lien entre ces deux enquêtes ? 

♥ On aime un peu :

➔ On aime évidemment que toute l'intrigue tourne autour de la peinture en général et de Modigliani en particulier. L'enquête policière du commandant Vicaux après la découverte du corps supplicié tout comme les investigations historiques de sa compagne Anne autour du tableau de Modigliani. 
Ces deux intrigues sont pour le lecteur, l'occasion d'apprendre tout plein de choses intéressantes autour de la peinture, des artistes et des marchands de tableaux.
Un petit policier sympathique et instructif.

Pour celles et ceux qui aiment la peinture.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à Netgalley aux éditions de La Martinière (SP)

mercredi 19 février 2025

Giovanni Falcone (Roberto Saviano)


[...] La saison des bombes est ouverte.

Après 'Gommora', Roberto Saviano nous offre un roman puissant pour comprendre l'homme au-delà de la figure légendaire. Un douloureux portrait de l'Italie car "malheureux est le pays qui a besoin de héros".
Un livre très prenant qui vous poursuivra longtemps.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, le livre (601 pages, 2025, 2022 en VO) :

L'assassinat du juge Giovanni Falcone à Palerme en 1992 fait partie de ces grands assassinats, avec celui d'Aldo Moro, qui sont fondateurs de la culture italienne contemporaine. C'est du moins ce qu'on imagine de ce côté-ci des Alpes.
Un peu l'équivalent pour nous de l'assassinat du préfet Claude Erignac en 1998, en Corse.
Les assassinats du juge Pierre Michel en 1981 à Marseille par la French Connection ou du juge François Renaud à Lyon en 1975 par le SAC et le Gang des Lyonnais sont plus anciens et ont eu moins de retentissement à long terme dans notre pays. 
L'écrivain et journaliste Roberto Saviano n'est pas un inconnu : c'est lui l'auteur du livre Gommora sur la Camorra napolitaine, paru en 2006 et adapté plusieurs fois à l'écran, un bouquin qui le condamne désormais à vivre sous protection permanente. 
Un livre passionnant qui n'est pas qu'une simple histoire passée, à l'heure où états, démocraties et législations sont remis en cause de toutes parts.
La traduction est de Laura Brignon. Le titre original est « Solo é' il coraggio » : le courage est solitaire, tout un programme pour cet ouvrage qui se lit comme un thriller.

Le canevas :

Le juge Giovanni Salvatore Augusto Falcone est né à Palerme en mai 1939.
Engagé dans la lutte anti-mafia, déterminé à juguler le trafic de drogue, il a été assassiné le 23 mai 1992 près de Palerme. Deux mois plus tard, ce sera le tour de l'un de ses proches collègues, le juge Paolo Borsellino.
Traditionnellement si l'on peut dire, les personnalités gênantes étaient éliminées par balles (généralement tirées dans le dos des magistrats). Mais le 29 juillet 1983, le juge d'instruction Rocco Chinnici (patron du juge Falcone) est victime avec son escorte, de l'explosion d'une voiture piégée devant son domicile : "la saison des bombes est ouverte", une nouvelle méthode destinée à terroriser les incorruptibles qui prétendent s'attaquer à la mafia.
À mi-parcours, Saviano nous brosse un tableau rapide (il y a eu d'autres ouvrages sur le sujet) du gigantesque procès qui se déroula sur presque 2 ans (1986-1987), le maxi-procès que "les Palermitains appellent tout simplement « u Maxi »" : 350 audiences, 2.000 heures, 475 accusés, 900 témoins et au final 2.665 années de prison prononcées pour 350 coupables.
Mais Roberto Saviano s'intéresse plutôt à ce qui se passa après, les suites et conséquences de ce procès-fleuve, les appels des condamnations prononcées et donc ce qu'il est advenu des magistrats du pool anti-mafia jusqu'à la création du FBI italien, la Direction Nationale Antimafia.
Hélas, la 'famille' de Totò Riina du clan des Corleonais, finira par avoir la peau du magistrat : en mai 1992, pour ne pas rater leur cible, il feront carrément sauter l'autoroute qui relie l'aéroport à Palerme.

♥ On aime beaucoup :

➔ Avouons que ce bouquin s'annonçait quelque peu intimidant : entre l'aura du journaliste (menacé de mort par la mafia napolitaine depuis son bouquin Gommora), l'ampleur de ce gros pavé documentaire (600 pages) et l'ombre tutélaire du célèbre juge assassiné, il fallait vraiment être poussé par la curiosité pour se lancer dans cette imposante lecture !
➔ Mais contrairement à ce que l'on aurait pu redouter, Roberto Saviano ne nous assomme pas sous un flot de procédures judiciaires, une montagne de notes de bas de page ou une multitude de témoignages.
Bien sûr les enquêtes du "pool antimafia" seront retracées mais c'est bien un véritable roman et ce qui intéresse l'auteur, c'est plutôt la personnalité de Giovanni Falcone. Un homme que l'on va côtoyer pendant des centaines de pages, que l'on va apprendre à connaître, jusque dans son intimité. Il fallait bien ce portrait soigné pour aller au-delà de l'icone médiatique que nous avons tous en tête. 
Un homme auquel on va s'attacher au fil des pages (aïe, fallait pas), un homme complexe que l'on va apprendre à connaître jusque dans sa vie privée. Son idylle avec sa seconde femme, Franscesca Morvillo, est une belle et triste histoire d'amour. Une femme qui "semble dotée d’une endurance illimitée".
➔ Le magistrat est assuré de sa fin prochaine car il n'est certainement pas le premier d'une longue liste : "on pourrait tracer des croix sur les fauteuils du tribunal de Palerme pour compter les personnes qui ont à peine eu le temps de s’y asseoir".
[...] « Quoi, Giovanni ? Qu’est-ce que je ne peux pas comprendre ? »
Il baisse la tête. [...]
« Que maintenant je suis un cadavre ambulant. »
Giovanni refuse longtemps d'épouser Francesca parce que "on n’épouse pas des veuves". Il ne veut pas d'enfants non plus parce que "on met au monde des enfants, pas des orphelins". Cette peur permanente qu'il surmonte chaque jour, cette certitude d'une fin tragique, le confinement, la solitude, les contraintes imposées pour sa protection, sont la trame même du roman. Et c'est donc avec beaucoup de tristesse, réellement, que l'on quitte Giovanni Falcone en mai 1992.
➔  La solitude de l'incorruptible magistrat faisait le titre de la VO italienne (Solo é' il coraggio) car rares seront ses amis et plus rares encore seront ceux qui lui resteront fidèles. Son entêtement à ouvrir les yeux de ses concitoyens sur la réalité de la pieuvre mafieuse va faire de lui un paria haï de tout le pays. Les fonctionnaires et les politiques bien sûr mais aussi beaucoup de journalistes qui voient en lui "un carriériste à la recherche de médiatisation et de visibilité". Même l’écrivain Leonardo Sciascia écrit contre lui : « en Sicile, pour faire carrière dans la magistrature, rien de tel que de participer à des procès contre la mafia ».
[...] Ce que les gens voient dans les journaux, cette volonté d’occuper le devant de la scène dont beaucoup de monde l’accuse, l’image fière d’un magistrat au faîte de sa carrière, d’un champion de l’antimafia, est seulement la lumière d’une étoile morte.

La curiosité du jour :

Saviez-vous que, à la manière des cadavres exquis, "les « crimes exquis », delitti eccellenti en italien, désignent les assassinats de personnalités publiques par la mafia".
Il y a même eu un film de Francesco Rossi intitulé Cadavres exquis (Cadaveri eccellenti).
Un peu de poésie dans ce monde de brutes.

Pour celles et ceux qui aiment les héros modernes.
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Livre lu grâce aux éditions Gallimard (SP).
Ma chronique dans la revue Actualitté.

vendredi 11 octobre 2024

À la recherche du vivant (Iida Turpeinen)


[...] En finnois, on parle d'« absence de la famille ».

Un récit captivant qui mêle habilement aventures maritimes, histoire coloniale, réflexion sur l'évolution des espèces, et qui questionne avec acuité notre relation au vivant et à notre environnement.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteure, le livre (304 pages, août 2024, 2023 en VO) :

Iida Turpeinen est finlandaise et elle écrit donc en finnois : rien que cet exotisme nordique aurait suffit à nous motiver pour découvrir son bouquin (traduit en français par Sébastien Cagnoli), tant on a rarement l'occasion de lire des auteurs finlandais [clic] ! 
D'autant plus que À la recherche du vivant est son premier roman (elle a écrit plusieurs nouvelles).
C'est sans doute le dernier coup de cœur de cette rentrée littéraire 2024 pourtant déjà riche en belles trouvailles.

Le contexte :

Vers 1740 l'allemand Georg Wilhlem Steller, "naturaliste, docteur en théologie et drôle de personnage", rejoint une grande expédition Russe menée par le capitaine danois Vitus Béring pour tenter de relier l'Amérique à l'Asie. Au retour du Golfe d'Alaska, les marins s'échoueront sur une île près du Kamtchaka, qui s'appelle désormais l'île de Béring tout comme le détroit homonyme, une île déserte où quelques rescapés survivront durant près d'un an avant de pouvoir rejoindre le continent.
[...] Les jeunes hommes rêvent des richesses de de pays inconnus, des iles, baies et montagnes auxquelles ils donneront leurs noms, ils imaginent l'admiration et le respect dans les yeux des filles d'aristocrates lorsqu'ils raconteront leurs aventures, voire dans ceux de l'impératrice en personne ; mais Béring repense à la monotonie des journées à venir, aux vivres qui s'épuiseront et aux nuits de tempête où ils prieront pour se préserver d'un naufrage apparemment inévitable.
Au cours de ce voyage, Georg Wilhelm Steller découvrira une très grosse bestiole marine à laquelle il donnera son nom : la Rhytine de Steller, un mammifère colossal (8 mètres, 10 tonnes), une vache de mer, une sorte de dugong géant de l'ordre des siréniens. 
Malheureusement, cette créature majestueuse et paisible disparaîtra complètement après quelques années seulement, victime d'une chasse impitoyable pour sa graisse : c'est un triste record de "durée de vie" (vint-cinq ans à peu près) et c'est justement l'objet du bouquin de la finlandaise.
On peut penser également à la fable (moins réussie) de Sybille Grimbert : Le dernier des siens qui évoquait la disparition rapide (quelques années vers 1830-1840) des "grands pingouins".
Pour nous situer au milieu du XVIII° : c'est l'âge d'or de l'Empire Russe, celui de Pierre le Grand et de Catherine II, et l'Alaska restera une colonie russe jusqu'en 1867 après la guerre de Crimée. 
C'est aussi l'époque de Bougainville et de son naturaliste Philibert Commerson, tandis que Darwin n'embarquera sur le Beagle qu'un siècle plus tard.
[...] La vache de mer combine un mythe avec un animal réel : impossible d'en parler sans évoquer les sirènes. Ce lien est si fort que l'ordre biologique a reçu leur nom: c'est celui des siréniens. On a formulé l'hypothèse que ces animaux avaient pu être considérés comme des humains de mer en raison de leur façon d'observer le monde au-dessus de la surface : ils flottent en position verticale, sortent la tête de l'eau mais ne peuvent la tourner sur les côtés. Faisant ce constat, les marins ont compris qu'il ne pouvait s'agir d'un poisson ou d'un cétacé, ni d'un pinnipède au museau proéminent ; vue de loin parmi les vagues, la tête de l'animal ressemblait à celle d'un humain plus qu'à celle d'une créature marine. A cette époque, les navigateurs n'avaient jamais vu de lamantins ni de vaches de mer, mais ils connaissaient les légendes de femmes aquatiques à queue de poisson, ce qui explique le rapprochement entre ces deux notions. La première mention écrite relative aux siréniens figure dans le journal de Christophe Colomb.

♥♥♥ On aime vraiment beaucoup :

➔ Iida Trupeinen nous livre un récit captivant qui mêle habilement aventures et explorations maritimes, histoire coloniale de l'Alaska, histoire des sciences et de l'évolution des espèces, et réflexion écologique ou environnementale : ce curieux mélange fonctionne parfaitement grâce à la belle plume de l'auteure qui sait se faire tantôt épique quand il faut prendre la mer, tantôt poétique quand on retrouve le squelette de cette grosse bête disparue trop vite.
➔ Sans jamais se montrer pontifiante ou moraliste, sans jamais s'engager dans le pamphlet polémique, et surtout sans jamais ralentir le rythme épique de son récit d'aventures, la finlandaise réussit à nous faire passer pas mal de messages écologiques, naturalistes ou scientifiques. Vers les pages 50, un chapitre nous brosse même en quelques pages, un accéléré panoramique de la théorie de l'évolution, depuis les unicellulaires marins jusqu'aux espèces actuelles : instructif et passionnant.
➔ Si aujourd'hui l'extinction d'une espèce nous est hélas, devenue familière, à l'époque du XVIII°, cette notion était encore novatrice et derrière cette idée taboue se cachait alors une interrogation théologique : si une espèce pouvait disparaître à cause d'une météorite ou d'une glaciation, cela voulait dire que quelque chose pouvait venir bouleverser l'ordre divin. 
À cette époque toujours, on pourchassait le mammouth à travers les steppes pour tenter de dénicher les troupeaux de ces éléphants laineux dont on ne retrouvait malencontreusement que des squelettes enfouis sous terre.
[...] En anglais et en français, on dit que l'espèce « s'éteint », la vie a fini de briller, elle s'étiole et disparaît ; en suédois les espèces sont « éradiquées », arrachées au monde comme une mauvaise herbe dans un jardin ; mais en finnois, on parle littéralement d'« absence de la famille », ce qui n'implique pas la mort de tous les individus. La dernière vache de mer qui flotte en mer est déjà frappée par l'absence de sa famille. Le sang circule encore dans ses veines, son système nerveux envoie toujours des messages électriques à ses membres ; mais, tandis qu'elle circule d'une anse à l'autre à la recherche de ses congénères, elle est déjà frappée par la plus profonde solitude possible, l'absence de sa famille, et son espèce est éteinte avant même qu'une balle n'ait pénétré son oeil.
➔ En guise de conclusion un peu triste et nostalgique, laissons les derniers mots à la belle prose de la finlandaise :
[...] Personne n'a pu observer l'animal assez longtemps pour voir grandir les petits. La rencontre entre l'homme et la vache de mer est brève et fugitive, et aucun des jeunes individus vus par Steller n'est mort de vieillesse.
Alors quand viendra l'habituel chapitre des remerciements, Iida Turpeinen dédiera son livre aux "trois cent soixante-quatorze autres êtres vivants classés disparus au cours de la rédaction de cet ouvrage".

Les acteurs :

Dans ce récit d'aventures on pourra croiser, bien sûr le naturaliste allemand Georg Wilhelm Steller et ses compagnons de voyage autour du capitaine danois Vitus Bering. 
Le gouverneur russe en Alaska, Hampus Furuhjelm et son épouse Anna.
Les professeurs Julius Bonsdorff et Alexander von Nordmann de l'Université Impériale et la dessinatrice Hilda Olson.
Et enfin, John Grönvall, collectionneur d’œufs, qui sera chargé de la restauration du squelette.

Le canevas :

Ce passionnant récit aux allures de journal de bord, s'étire sur plus de deux cents ans, depuis le départ de la Grande Expédition Boréale en 1741 jusqu'aux années 1950 au cours desquelles le squelette d'Helsinki sera restauré, en passant par les années 1860 qui seront celles de la colonisation russe en Alaska puis de la cession de la région aux États-Unis et enfin de l'arrivée d'un squelette de l'animal dans les collections d'histoire naturelle de la Finlande.
Car de ces troupeaux de vaches géantes marines qui broutaient paisiblement les algues des hauts-fonds du Détroit de Béring, il ne reste aujourd'hui que "trois squelettes complets, un à Kiev, un à Moscou, et le troisième à Helsinki".

Pour celles et ceux qui aiment les bestioles.
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Livre lu grâce à Babelio (SP Masse Critique) et aux éditions Autrement.
Ma chronique dans les revues ActuaLitté, 20 Minutes et Benzine.

vendredi 13 septembre 2024

La barque de Masao (Antoine Choplin)


[...] Je ne sais pas bien ce que signifie être artiste.

Une parenthèse japonisante tendre et délicate dans le tumulte de cette rentrée littéraire, même si le livre fait partie des sélections du Femina et du Renaudot !

L'auteur, le livre (208 pages, août 2024) :

Rentrée littéraire 2024.
Avec La barque de Masao, Antoine Choplin quitte son Dauphiné pour nous emmener au Pays du Soleil Levant.
Et plus précisément autour de l'île de Naoshima, l'île-musée de l'archipel nippon (qu'on a eu la chance de parcourir en vélo il y a quelques années !) : il sera donc question d'art dans ce voyage littéraire, d'autant que l'auteur, un peu poète, un peu artiste, est un habitué des récits où la peinture, l'art ou les musées prennent place.

♥ On aime beaucoup :

➔ On apprécie la douceur un peu triste de ce court voyage, presque une nouvelle, comme une fable. Avec une délicatesse toute japonaise, même si l'auteur est français, nous voici conviés aux retrouvailles difficiles et maladroites, mais pleines de tendresse, d'un père et de sa fille désormais adulte, longtemps séparés.
➔ Le livre n'est guère épais mais les navigations de Masao sur la mer de Seto au large des îles nippones, laissent une impression durable chez le lecteur. 
➔ On goûte avec intérêt les quelques propos d'Antoine Choplin sur les deux musées qu'il évoque dans son livre. Deux musées bien réels où l'architecture du lieu et du bâtiment est conçue en fonction de l'oeuvre qui y est exposée. 
Lorsque le musée est lui-même une oeuvre d'art.
Il s'agit, à Tashima, de celui de l'architecte Ryue Nishizawa créé pour l'oeuvre de Rei Nato et à Naoshima, de celui de Tadao Ando qui abrite des Nymphéas de Monet.

Le canevas :

Voici Masao, ancien gardien de phare, il travaille à l'usine de Naoshima.
Et voici sa fille Harumi, architecte, qui vient travailler dans la région à la construction d'un nouveau musée.
Ils étaient séparés depuis de longues années, n'ayant pas réussi à surmonter le deuil trop difficile de la mère, Kazue.
[...] Elle lui a proposé de prendre le thé mais Masao a préféré attraper le premier ferry pour rentrer chez lui.
[...] Et puis elle a cessé de l’interroger à ce sujet et une gêne est venue, comme une ombre, s’installer au milieu d’eux. Masao a fini par se lever et ils sont redescendus en silence jusqu’au port.
Au fil de ces quelques chapitres, le narrateur nous invite à leurs tendres retrouvailles et Masao nous livre quelques souvenirs d'un passé douloureux.
En creux, se dessine le portrait de l'étrange et mystérieuse Kazue tandis que la fameuse barque construite par Masao sert de fil rouge à cette belle histoire joliment racontée.
[...] Tu sais, Harumi, je ne sais pas bien ce que signifie être artiste. Mais, même sans le savoir, je dirais volontiers que Kazue en était une.

Pour celles et ceux qui aiment le Japon.
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Livre lu grâce aux éditions Buchet-Chastel (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, 20 Minutes et Actualitté.

lundi 2 septembre 2024

L'invisible Madame Orwell (Anna Funder)


[...] Son œuvre à lui est devenu son objectif à elle.

La réhabilitation de l'épouse d'Orwell. Dans ce procès à charge, la condamnation du système patriarcal genré est sans appel qui veut qu'une bonne épouse réunisse toutes les conditions nécessaires à l'épanouissement essentiel du génie d'un artiste. 

L'auteure, le livre (496 pages, septembre 2024, 2023 en VO) :

On ne connait guère Anna Funder, auteure d'un ou deux bouquins ayant comme décor l'histoire récente de l'Allemagne (elle est née en Australie mais a vécu à Paris, San Francisco et Berlin).
Elle s'attaque ici à l'histoire du couple Orwell : on y découvre Eileen O'Shaughnessy, la femme d'Eric Blair, le génial auteur de 1984, dans une très surprenante entreprise de réhabilitation de l'épouse de l'écrivain occultée par l'Histoire. Un travail rigoureux, édifiant, qui étonnera plus d'un lecteur et qui démonte un à un les mécanismes de notre société culturelle patriarcale. 
[...] En 2005, ont été découvertes six lettres de la première épouse de George Orwell, Eileen O’Shaughnessy, à sa meilleure amie, Norah Symes Myles, datant de la période de son mariage avec Orwell, entre 1936 et 1945.
[...] Six lettres d’Eileen à sa meilleure amie, Norah Symes Myles, ont été découvertes en 2005 parmi les affaires de son neveu, après que les biographies eurent toutes été écrites.

♥♥♥ On aime vraiment beaucoup :

➔ George Orwell fut "l'un des hommes les plus lus et les plus influents de son siècle" (selon l'un de ses biographes, Jeffrey Meyers). Ce siècle qui a façonné notre monde d'aujourd'hui. Le lecteur curieux ne peut donc que se montrer ravi d'approcher une nouvelle fois cet écrivain mythique, surtout quand on lui propose d'entrer chez lui au bras de son épouse, un angle d'approche plutôt original.
Cela va sans dire mais disons-le tout de même : tout cela se lit comme un roman !
➔ Mais ce lecteur curieux va vite être surpris par l'angle d'attaque choisi par Anna Funder : car c'est bien une véritable attaque en règle, sans concession, efficace, qui va chercher (et parvenir !) à démontrer l'effroyable effacement de la personnalité de Eileen O'Shaughnessy - une femme intellectuelle, libérée, émancipée - dans l'ombre ou le sillage de son auteur de mari.
Eileen va devenir l'Ange au foyer, celle que Virginia Woolf avait, de son propre aveu, tuée de ses propres mains : [...] Si je ne l’avais pas tuée, écrit Woolf, c’est elle qui m’aurait tuée. Elle aurait arraché le cœur de mon écriture.
➔ La démarche d'Anna Funder est riche d'enseignements : elle analyse les biographies d'Orwell et les lettres de ses proches d'une manière méthodique et rigoureuse, féroce et terriblement efficace. 
Elle va jusqu'à nous inviter dans la chambre à coucher du couple Orwell. 
Elle décortique les photos comme les textes, jusqu'à la syntaxe utilisée par les biographes du génial Orwell : l'usage du "on", de la forme passive, ... 
Elle démonte pièce par pièce toute la mécanique (la plupart du temps inconsciente) qui vise à oblitérer le rôle de l'épouse de l'écrivain, à occulter les côtés sombres de la personnalité de Eric Blair, alias George Orwell, qui fut un impardonnable égoïste dans son rôle de mari, inconsciemment, en toute "innocence", comme la plupart des hommes de son époque (notre époque ?).
➔ Même si l'on se fiche un peu aujourd'hui - on dirait qu'il y a prescription devant l'oeuvre ? - que le génial écrivain fut ou non un triste sire (un incorrigible séducteur, un drôle d'imposteur, ... cochez la case vous concernant - plusieurs réponses possibles), on ne peut qu'être en admiration devant le minutieux et rigoureux travail littéraire réalisé par Anna Funder. 
Son approche (herméneutique) est vraiment époustouflante, sa démonstration réellement brillante.
Mais la vraie puissance de son bouquin, le véritable tour de force, c'est qu'en miroir de cet impressionnant travail d’exégèse, on ne peut qu'être subjugué par l'énormité de la mécanique qui est ainsi démontée sous nos yeux : on a rarement l'occasion de réaliser ce dont est capable notre société culturelle, de mesurer la puissance d'une telle entreprise d'occultation systématique de l'épouse (ici, celle d'un artiste).
➔ On sait bien que ce sont les vainqueurs qui ont écrit l'histoire, mais le propos d'Anna Funder est pour le moins ironique et paradoxal quand on songe qu'il s'agit de l'auteur qui mit en scène dans 1984, le Miniver, le ministère de la vérité, chargé de remanier les archives du passé pour les faire correspondre aux attentes du pouvoir ! 

Le canevas :

Le bouquin est à la fois une biographie du couple Orwell que l'on va suivre dans ses pérégrinations et sa vie de bohême : la Guerre d'Espagne, le misérable cottage de la campagne anglaise, un autre sur l'île de Jura, les vacances au Maroc, le Blitz de Londres, ... et en même temps une analyse fouillée des textes et biographies précédents pour mettre au jour les véritables rôle et personnalité de Eileen O'Shaughnessy, l'épouse de l'écrivain.
Eileen O’Shaughnessy rencontre Eric Blair en 1935 et l'épouse un an plus tard. 
Elle décédera en 1945 (on ne vous en dit pas plus mais c'est dramatique à pleurer, la séquence émotion du bouquin, si, si).
Si Anna Funder réussit à rendre son livre agréable et passionnant, c'est tout de même une lecture exigeante tant la brillante démonstration flirte souvent avec l'essai philosophique.
[...] Son œuvre à lui est devenu son objectif à elle.
[...] C'est agréable d’être dans le sillage de quelqu’un de si talentueux.
S'il vous manquait encore quelques motivations pour vous plonger dans cet étonnant bouquin (et peut-être relire les œuvres d'Orwell), sachez également que 1984 est tout de même le titre d'un poème de dame Eileen et que c'est elle qui eut l'idée d'écrire sous forme de fable animalière le premier véritable succès d'Orwell : La ferme des animaux.
L'analyse d'un autre écrit d'Orwell  "Hommage à la Catalogne" sur la Guerre d'Espagne en dit long sur l'invisibilité de l'épouse, laissons le dernier mot pour Anna Funder :
[...] J’avais reconstitué le séjour d’Eileen en Espagne, pourtant je me sentais toujours perplexe à l’idée d’avoir lu deux fois "Hommage à la Catalogne" sans avoir compris qu’elle était là.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Héloïse d'Ormesson (SP).
Mon billet dans le magazine Actualitté, Benzine et dans 20 Minutes.
Peut-être aussi l'occasion de découvrir Julia, le roman de l'américaine Sandra Newman qui parait cet été chez Robert Laffont et nous propose une version féministe de ... 1984 justement.

mercredi 31 janvier 2024

Le secret de Copernic (Jean-Pierre Luminet)


[...] Cette œuvre grandiose : mesurer l’univers.

●   L'auteur, le livre (413 pages, 2008) :

Après la remarquable fresque de L'astronome de Samarcande, on a voulu entamer la suite des œuvres de Jean-Pierre Luminet sur les grands hommes qui ont fait l'astronomie.
JP. Luminet est avant tout un homme de sciences, mathématicien et astrophysicien notamment, chercheur de renom dans plusieurs labos.
Mais c'est aussi un écrivain et un poète qui nous fait profiter d'une plume magique capable d'évoquer et de vulgariser ses sujets de prédilection de manière lumineuse (il porte bien son nom !).
La série judicieusement intitulée Les bâtisseurs du ciel, comporte les histoires de Johannes Kepler, Tycho Brahé, Isaac Newton et bien sûr Galilée.
Mais commençons par le début avec Le secret de Copernic.

●   On aime moins :

❤️ On aime partager l'enthousiasme de l'auteur pour ces savants qui tentent de se mesurer aux étoiles. Même si l'on devine un ton un peu trop bienveillant envers cette époque un peu idéalisée mais sans doute pas aussi éclairée que notre regard moderne veut bien l'imaginer aujourd'hui.
😕 Mais le grincheux a été un peu déçu par ce foisonnant portrait qui, voulant certainement éclairer le personnage sous toutes ses facettes, s'étend trop longuement sur une jeunesse étudiante en Italie, ou encore d'obscures batailles politiques en Pologne, véritables querelles de clochers, ...
Il manque à ce Copernic un peu du souffle épique qui nous avait emmené sur les traces du Ulugh Beg de Samarcande, mais peut-être est-ce le lot de ces personnages historiques dont les "découvertes sont tellement extraordinaires qu’elles éclipsent les péripéties de leur existence".

●     L'intrigue :

Nous voici invités à (re-)découvrir toute l'histoire de Nicolas Copernic, la sienne mais aussi celle de son époque et de son pays.
Mikołaj Kopernik est né à la toute fin du XV° siècle en Pologne (à l'époque, la Prusse Royale conquise sur les fameux Chevaliers Teutoniques, était sous tutelle polonaise).
Au fil de son parcours de Pologne jusqu'en Italie, le lecteur va croiser du beau monde : Albrecht Dürer, Nicolas Machiavel, Erasme (Le Sage de Rotterdam), les Hohenzollern, les Médicis et les Borgia, ...
Le portrait de Copernic brossé par JP. Luminet est assez ambigu : gentilhomme bien né (un père échevin, un oncle évêque, ...), homme d'église (il était chanoine d'un chapitre), il fut un humaniste touche-à-tout, des mathématiques à la médecine en passant par le droit religieux ou la politique monétaire.
[...] Copernic, se terrait dans sa tour, en administrateur du chapitre scrupuleux, inattaquable, et même tatillon.
[...] Nicolas Copernic, docteur ès arts et ès droit canon, médecin, bourgeois par naissance, gentilhomme par fonction.
Mais c'est surtout sa propre réticence à rendre public le résultat de ses recherches astronomiques qui interpelle, comme s'il avait lui-même peur de ce qu'il avait "découvert" (ou plutôt re-découvert) et des conséquences que cela impliquait. 
Il faut dire que nous sommes en pleine Réforme : l'Église est sur les dents et il faut évidemment se méfier des réactions des religieux dont les Saintes Ecritures sont remises en cause par l'héliocentrisme.
Curieusement aussi, on se méfiait à l'époque de l'imprimerie, encore balbutiante, qui permettait la diffusion "rapide" de tout et n'importe quoi (tout comme nos réseaux sociaux d'aujourd'hui !).
[...] Il ne convient pas de divulguer à tout le monde ce que nous avons acquis avec de si grands efforts.
[...] Je n’osais aller jusqu’au bout de mon raisonnement, je ne pouvais formuler les conclusions qui s’imposaient.
[...] — Abrège, mon garçon, et cesse de tourner autour du pot. On dirait que tu as peur de ce que tu veux me dire.
[...] Copernic n’est pas encore mis à l’index, il est « au purgatoire » tant côté catholique que côté protestant.
[...] Cette méfiance des grands esprits de ce temps pour la chose imprimée.
Finalement donc, Copernic garda son secret pour quelques rares amis et son œuvre ne fut publiée qu'à sa mort.
[...] Alors, de Londres à Naples et de la Suède jusqu’à l’Andalousie, se répandit la rumeur qu’au fond de la Pologne, un certain Nicolaus Copernicus avait osé mettre le Soleil au centre de l’Univers et réduire la Terre à une simple planète.

Pour celles et ceux qui aiment avoir la tête dans les étoiles.
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samedi 6 janvier 2024

Uluhg Beg, l'astronome de Samarcande (Jean-Pierre Luminet)


[...] Cette œuvre grandiose : mesurer l’univers.

●   L'auteur, le livre (280 pages, 2015) :

Jean-Pierre Luminet est avant tout un homme de sciences, mathématicien et astrophysicien notamment, chercheur de renom dans plusieurs labos.
Mais c'est aussi un écrivain et un poète qui nous fait profiter d'une plume magique capable d'évoquer et de vulgariser ses sujets de prédilection de manière lumineuse (il porte bien son nom !).
Avec L'astronome de Samarcande il nous brosse une fresque tumultueuse qui réussit à concilier histoire des sciences et Histoire tout court : l'histoire d'Ulugh Beg, petit-fils de Tamerlan, qui fit construire le plus grand observatoire de l'époque (les années 1400) à Samarcande, capitale de la dynastie des Timourides.
Un de ces livres qui nous fait nous sentir plus cultivé quand on le referme. Une façon intelligente de voyager dans l'histoire et la géographie.
[...] — Les voyages, c’est comme les pistaches salées. Tu en prends une et après tu ne peux plus t’arrêter avant que l’assiette soit vide. 
— Voilà de la grande philosophie, mon ami !

●   On aime beaucoup :

❤️ On aime partager l'enthousiasme de l'auteur pour ces savants qui tentent de se mesurer aux étoiles. Même si l'on devine un ton un peu trop bienveillant envers cette époque un peu idéalisée mais sans doute pas aussi éclairée que notre regard occidental veut bien l'imaginer aujourd'hui. Une époque où l'on veut croire que l'islam et sa culture étaient encore illuminés d'une petite lueur, une dernière lumière qui n'allait pas tarder à se perdre dans les obscurantismes.
❤️ On aime la prose de Jean-Pierre Luminet qui sait nous emmener chevaucher nos montures sur les steppes d'Asie centrale comme il sait nous amener sur les chemins de la connaissance. Un juste et savant équilibre entre histoire, géographie, géopolitique, roman et histoire des sciences. On en profite pour redécouvrir ces régions méconnues d'Asie centrale tout comme nos grands classiques des mathématiques célestes, comme cet Al-Khwarizmi (père de l'algèbre et des algorithmes) né à Khiva en Ouzbékistan, tout près de Samarcande.

●    Le contexte :

Le tout début des années 1400 voit s'éteindre le grand Timur Leng (lointain cousin de Gengis Khan, Timur le Boiteux deviendra Tamerlan en occident) à la tête d'un immense empire qui s'étend de la Syrie jusqu'à l'Inde. Conquérant terrible (il faisait édifier des pyramides avec les têtes des habitants des villes qui avaient le malheur de lui résister, pour mieux terroriser ses prochaines conquêtes), il fut aussi un protecteur des arts et des sciences : il capturait et déportait les artisans et intellectuels des villes conquises jusqu'à sa capitale, Samarcande (dans l'actuel Ouzbékistan, la fameuse Transoxiane de l'Antiquité). 
[...] Tamerlan, le Grand Émir, avait un rêve : que Samarcande, sa cité, devînt la nouvelle Babylone. Alors, tel Nabuchodonosor deux mille ans auparavant, chaque fois qu’il s’emparait d’une ville, il choisissait parmi les vaincus ceux qui contribueraient, de gré ou de force, à la gloire et à la beauté de la capitale de Transoxiane.
À sa mort, la dynastie des Timourides connait encore quelques années de paix relative avec l'un de ses fils Chah Rukh, puis l'un de ses petits-fils : Ulugh Beg. Ce fut la période de la Renaissance Timouride, avant que l'empire de Tamerlan ne s'effondre dans les rivalités de clans.

●     L'intrigue :

Ulugh Beg était plus passionné par les astres que par le pouvoir. Il ne rêvait que de "cette œuvre grandiose : mesurer l’univers".
Après les conquêtes de Tamerlan, l'époque était relativement calme et propice aux arts et aux sciences sous l'égide de dirigeants éclairés.
[...] Des contrées où l’on sait faire la distinction entre la science et la religion, la foi et la raison, le monde physique et le monde divin. Dans la Chrétienté d’où je viens, cette distinction-là peut mettre votre vie en grand danger.
[...] Science et religion veillaient à ne pas empiéter sur le territoire de l’autre. Aux oulémas, la métaphysique, aux physiciens, la physique. Certes, la frontière était souvent délicate à déterminer.
Ulugh Beg appelle à ses côtés trois autres grands savants et astronomes Qadi-Zadeh, Al-Kashi et Ali-Qushji (tous ces personnages ont bien entendu réellement existé) pour construire un gigantesque observatoire avec un sextant de quarante mètres de rayon !
Ils réussirent quelques mesures de l'univers avec une précision extraordinaire pour l'époque, comme celle de la durée de notre année terrestre à quelques secondes près.
Hélas, cette période faste (du moins à nos yeux d'historiens occidentaux d'aujourd'hui) n'aura qu'un temps avant que guerres et religions ne reprennent bientôt leurs droits.
[...] — Notre temps est celui des forteresses et des mosquées, philosopha Hussein. Observatoires, madrasas et maisons de la sagesse ne peuvent s’élever qu’en temps de paix, sans remparts ni barbacanes.
[...] L’histoire des hommes ne reviendrait jamais à cette époque d’un Islam jeune et assoiffé de tous les savoirs du monde.
On referme le livre et cette aventure en relisant les vers d'Ulugh Beg, doux rêveur et poète :
[...] Les religions se dissipent, telle la brume du matin, 
Les royaumes s’effondrent, telle la dune sous le vent, 
Seule la science s’inscrit dans le bronze de l’éternité.
L'observatoire astronomique fut rapidement rasé dès que les oulémas prirent le pouvoir mais en 1908, des fouilles mirent à jour la fosse souterraine où s'enfonçait le gigantesque sextant [clic].

Pour celles et ceux qui aiment avoir la tête dans les étoiles.
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jeudi 21 septembre 2023

Perspectives (Laurent Binet)

[...] La scène, qui est à Florence, en 1557.

    L'auteur, le livre (304 pages, 2023) :

Laurent Binet est un "lettré" au sens noble du terme, déjà récompensé de plusieurs prix. Il nous invite ici à voyager dans la Florence des arts du XVI° avec Perspective(s), un bouquin annoncé comme un polar historique et épistolaire ... mais qui pourrait tout aussi bien n'être qu'une bête à prix qu'on court habilement calibrée, alors qu'en est-il ?

    Le contexte :

Italie 1557. Sous le Pape Paul IV, c'est [le retour de l’Inquisition romaine], un fanatisme [pour qui toute représentation du corps humain est une offense faite à Dieu] ... alors que la chapelle Sixtine vient d'être ornée par Michel Ange. 
Botticelli apportera lui-même ses peintures de nus sur le bûcher des vanités érigé par le prédicateur Savonarole. Et [qui sait jusqu’où ira le Concile de Trente dans le fanatisme borné  ?]
Mais si Florence a donné naissance à de nombreux génies, c'est aussi un joyau convoité par les couronnes de France et d'Espagne, et c'est aussi la patrie de Machiavel et des intrigants Médicis : un décor idéal pour un crime perpétré sur fond d'intégrisme religieux, de jalousies artistiques et de conflits géopolitiques dans une ville qui est la proie [des sodomites et des sorcières et des juifs et même des luthériens].

    On aimera ou pas :

❤️ On aimera cette idée de départ pour le moins originale : sur fond d'Histoire vraie, Laurent Binet brode un polar sous forme d'échanges de lettres et de courriers entre les protagonistes de l'époque (peintres et apprentis, princes et ducs, nonnes et papes ...).
❤️ On aimera (re-)découvrir ce pan méconnu de l'histoire de l'art (et de l'Histoire tout court) : l'Italie du XVI°. L'environnement religieux et politique dans lequel se déploient ces artistes est particulièrement bien rendu et, satisfait, on referme le livre en se croyant plus intelligent.
❤️ On aimera le petit lexique des protagonistes que nous offre l'auteur en début de livre, même s'il nous faudra tout de même quelques wiki-clics pour découvrir qui était le luxurieux Aretin, comprendre la révolte des Ciompi (en 1378) ou encore se remémorer les prêches du moine Savonarole : mais précisément, c'est bien pour cela qu'on a ouvert ce bouquin, pour grimper quelques échelons de plus sur la grande échelle de la Kulture. 
Fort heureusement la lecture reste fluide et Laurent Binet a la bonté d'être suffisamment explicatif dans ses "lettres" pour nous aider à situer et resituer la plupart des personnages au fil des courts chapitres.
▼ Hélas comme on pouvait le craindre, l'exercice de style d'un auteur érudit fera long feu, la prose faussement ancienne finira par lasser le lecteur, l'intrigue piétinera trop longtemps et les personnages historiques resteront à distance, posant pour le peintre académique dans leurs costumes officiels ... 
Déception pour ce livre sans doute trop attendu.

      L'intrigue :

[...] Laissons le rideau s’ouvrir sur la scène, qui est à Florence, en 1557.
Comme dans tout bon polar, même si celui-ci est construit sur une correspondance épistolaire, tout commence par la découverte d'un corps : celui de Jacopo Pontormo poignardé au pied des fresques qu'il était en train de peindre dans la chapelle San Lorenzo de Florence, rivalisant avec les chefs d'œuvre romains de Michel Ange.
[...] Je le sus au premier regard  : Florence avait désormais sa Sixtine.
Dans le même temps, un tableau du même Pontormo disparait : il représentait une scène religieuse un peu trop licencieuse peinte avec le visage de la fille des Médicis ...
Et ce n'est que le début des péripéties de cette intrigue mouvementée ...
[...] Tu m’as ramené ma fille, tu as retrouvé le tableau qui était une offense sans seconde faite à ma famille, tu as trouvé le voleur, tu as mis au jour plusieurs complots contre le duché de Toscane, arraisonné les bonnes sœurs savonarolistes, étouffé une sédition de nouveaux Ciompi, et même occis un assassin envoyé par mes ennemis.
Pour la petite histoire, les fameuses fresques du Pontormo dont il est question ici seront perdues deux cents ans plus tard vers 1740 lors d'une réfection de la basilique. Il n'en reste que quelques croquis (dont certains dans les collections du Louvre).
[...] J’ai passé onze ans de ma vie à décorer son église. Lui n’en mettra pas deux avant de tout démolir, j’en jurerais, ou si ce n’est lui, ses descendants s’en chargeront.

Pour celles et ceux qui aiment l'histoire de l'art.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à Netgalley et aux éditions Grasset (SP).