mercredi 29 juillet 2026

Lâcher les chiens (Antonin Feurté)

[...] J’aurais jamais dû lâcher les chiens. J’ai merdé.


Cavale pyrénéenne - Voici l'étonnant premier roman d'un très jeune auteur à la plume rageuse et survoltée. Le récit d'une vie manquée, celle d'un jeune qui a voulu s'échapper de l'enfer industriel et regagner les montagnes de son enfance. Un témoignage implacable de la brutalité sociale de notre quotidien.

  • Premier roman d'un très jeune auteur à la plume étonnante
  • Un jeune violent et colérique vient de péter un câble, le revolver encore chaud.
  • Le GIGN aux trousses, c'est le début d'une cavale en montagne.
  • Quand on entend tourner les hélicos, les souvenirs remontent ...
❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteur, le livre (288 pages, janvier 2026) :

Allez il n'est jamais trop tard, voici encore un bouquin repêché de la précédente rentrée littéraire, celle de l'hiver 2026, avec Lâcher les chiens, premier roman du jeune français Antonin Feurté, paru en janvier aux éditions Paulsen et récompensé un peu plus tard au Festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo.
Antonin Feurté n'a que 23 ans, son héros à peine 25.

Le pitch et les personnages :

Valère, 25 ans, vient de péter un câble, sans doute poussé à bout, sans doute un brin parano. 
« Neuf ans que je bosse à l’usine. Cinq ans que le père est parti. Trois ans que le petit est arrivé, trois ans que ça part en vrille.
[...] C’est nous, les victimes. C’est parce qu’ils ne font rien que j’ai dû me faire justice.
[...] Le truc, c’est que j’ai de bonnes raisons de me méfier d’un paquet de gens. »
On ne sait pas encore exactement ce qu'il a fait mais son revolver est encore chaud et il se retrouve en cavale poursuivi par les flics et « même une colonne blanche de 4×4 blindés du GIGN ».
Les chapitres du récit survolté alternent plusieurs timings, à la première personne, celle du “je”. 
Avant, c’est le compte à rebours du burn-out à l’usine qui commence « 06:15 avant impact » quelques heures avant le coup de sang, le coup de chaud, le coup de feu.
Après, c’est l’altimètre qui scande les chapitres de la fuite en montagne qui débute à « 1 250 mètres ».
Il y a aussi les souvenirs de la vie d'avant le drame. L'enfance, les parents disparus, un deuil difficile, une petite-amie et même un tout jeune bébé. 
Le gars est assez ambigu, tantôt jeune énervé plutôt sympathique, tantôt violent et paranoïaque, et le lecteur ne sait pas trop de quel côté va finir par pencher la balance car on découvre les faits par petites touches, par ce que Valère veut bien nous en raconter, au fil de sa cavale dans les montagnes.

♥ On aime :

 Valère on le devine violent, instable, colérique, un peu speedé, il a la haine. Ses pensées sont au diapason de l'écriture hachée, nerveuse, rageuse. 
« J’aurais jamais dû lâcher les chiens. J’ai merdé. »
Mais c'est aussi un jeune blessé, au propre comme au figuré, mal dans sa peau, malmené, humilié. Un jeune homme qui voulait juste vivre ses rêves inaccessibles de vie heureuse, apaisée. Alors nous aussi on a envie de lui dire « Calme-toi, Valère. Respire. ».
Peu à peu, on va cerner le bonhomme au fil de sa cavale en montagne et des souvenirs qui remontent. Jusqu'à ce qu'on sache enfin ce qui s'est passé à l'usine et comment tout cela va finir. Qu'on sache enfin qui se cache derrière le forcené paranoïaque que poursuivent les flics du GIGN.
Quand là-haut, on entend tourner les hélicos, la cavale en montagne devient un sacré moment de nature-writing à la française, teinté de survivalisme, qui peut résonner avec les romans de Pierre Chavagné ou encore celui de l'autrichienne Marlen Haushofer.
➔ Il ne faut pas manquer de souligner le travail et le talent d'un jeune auteur quand son premier roman vient bousculer le paysage littéraire, comme ce fut le cas l'an passé par exemple avec Marius Degardin et ses Mandragores.
Deux très jeunes auteurs qui présentent bien des similitudes tant dans l'écriture que dans les thèmes abordés et deux romans qui laissent des traces profondes chez le lecteur.
Je vous laisse découvrir l'enfer l'usine où travaillait Valère mais sachez que l'auteur a lui aussi travaillé ainsi dans une fabrique d'aliments pour chiens et chats, alors laissons lui le joli mot de la fin, tiré de sa postface :
« Il y a quatre ans encore, je travaillais l’été dans une usine semblable à celle de Valère. Je n’avais pas encore l’écriture pour traduire la fatigue de la tâche, la puanteur et les visages des hommes et des femmes qui résistaient depuis des années dans cet enfer industriel. Collègues d'usine, c'est d'abord à vous que je m'adresse. »

Pour celles et ceux qui aiment les jeunes auteurs.
D’autres avis sur Bibliosurf, Benzine et Babelio.
Une interview de l'auteur.
Livre lu grâce aux éditions Paulsen (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.  

jeudi 23 juillet 2026

Munich en ruine (Chris Follon)

[...] - Le sale boulot.


Un polar sur fond historique qui rappelle beaucoup l'ambiance de la Trilogie Berlinoise de Philip Kerr. À Munich en 1946 sous l'occupation US, les destins de réfugiés, profiteurs, militaires, prisonniers, s'entrecroisent tandis qu'un serial-killer s'attaque à des jeunes femmes.

  • Plongée historique en 1946 dans un Munich occupé par les américains
  • Anciens nazis, nouveaux collaborateurs, réfugiés, trafiquants et profiteurs
  • Un serial-killer s'attaque à des jeunes femmes 
❤️❤️❤️🤍🤍 

L'auteur, le livre (400 pages, mars 2026) :

Munich en ruine est le roman d'un tout nouvel auteur, Chris Follon, un avocat discret de la région lyonnaise resté jusqu'ici un peu dans l'ombre des médias. Son récit nous plonge dans une Allemagne au lendemain de la guerre et rappelle beaucoup le style et l'ambiance de la fameuse Trilogie Berlinoise de l'Écossais Philip Kerr.

Le pitch et les personnages :

En 1946, près d'un an après la capitulation du Reich, Munich et ses environs se situent en secteur américain. Les bombardements alliés ont détruit une grande partie de la ville. Les logements et la nourriture manquent cruellement. « La plupart des gens qui vivaient encore ici habitaient dans les caves. Ce qui fut leur refuge lors des bombardements alliés qui dévastèrent la ville en 1944 était maintenant leur demeure à plein temps. »
Il y a là un ancien SS qui, pour faire oublier son passé, a endossé l'uniforme et l'identité d'un simple soldat allemand, Hans Folber. Sa connaissance de l'anglais a fait de lui un collaborateur des Américains au sein d'un bureau dont la mission, cruel paradoxe, est de traquer les criminels de guerre parmi les nombreux Allemands prisonniers.
« — Vous faisiez quoi pendant la guerre ? demanda-t-elle finalement. Hans but le restant de son verre avant de répondre :
— Le sale boulot. »
Il y a là deux flics, Bob Bohman et son coéquipier allemand Vermeer Dietrich. Bob est un Juif américain vindicatif à la « réputation de chasseur de nazis » qui collerait bien tous les Allemands devant le peloton d'exécution, sans trop s'embarrasser de distinction subtile.
Et puis Birgid, une ancienne infirmière allemande qui s'est associée avec un trafiquant bien placé, Klaus Hauser, avec qui elle essaye « de survivre et de profiter de certaines opportunités ».
Bob et Dietrich sont chargés d'enquêter sur un tueur en série, surnommé Le Barbier parce qu'il rase entièrement ses victimes que l'on retrouve étranglées et violées. Mais le quatrième cadavre est celui d'une Américaine et il est donc grand temps de mettre un terme à cette série.

♥ On aime beaucoup :

 Dans un Munich dévasté après-guerre, Chris Follon a réuni habilement tout son petit monde : anciens nazis, nouveaux collaborateurs, déportés, trafiquants et profiteurs, soldats US arrogants, ... On comprend vite que, s'il n'était déjà pas facile de choisir son camp sous les nazis, la période d'après-guerre se révèle décidément tout aussi trouble et difficile. Les différents personnages rassemblés ici, pas tous aimables, offrent un bon aperçu de la situation à Munich à cette époque.
 Pour autant, l'auteur n'oublie pas qu'il nous a invités dans un polar et son intrigue flirte avec le roman noir où tout est réuni dès le départ pour que tout parte bientôt en vrille et que les événements échappent rapidement à tout contrôle. Au premier abord, son Américain Bob Bohman semble particulièrement antipathique - il cogne d'abord, discute ensuite - mais il finira par incarner à merveille la figure du détective privé solitaire qui ne rechigne pas à prendre des coups. Et à en donner. 
« — Bon Dieu, qu’avez-vous fait à votre visage ?
— Je me suis cogné contre une porte, monsieur.
— Ils étaient combien derrière la porte ? voulut savoir Big One. 
— Un peu trop. »
 Plus tard, les multiples toiles tissées par Chris Follon vont se resserrer étroitement en un page-turner que l'on ne pourra plus lâcher.  Avec une galerie de personnages pas tous recommandables mais soigneusement fouillés, l'auteur parvient à rendre cette époque particulièrement troublée où, quels que soient les choix que l'on avait subis ou consentis, les notions d'innocence, de rédemption ou de pardon n'avaient pas encore retrouvé leur place.
 Il faut noter que ce n'est qu'un premier ou second roman et qu'il faudra donc excuser quelques maladresses comme par exemple des scènes un peu racoleuses autour du personnage de Birgid, un peu répétées et pas toutes nécessaires.  

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions du Toucan (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

vendredi 17 juillet 2026

Le mal du pays (Colin Barrett)

[...] Qui que vous soyez, entrez donc.


Dans le comté de Mayo où il a grandit, l'irlandais Colin Barrett pose un regard bienveillant sur l'humanité de ses compatriotes, et nous livre un recueil de nouvelles d'une remarquable unité de ton, très rural, très social.

  • Quelques belles nouvelles venues de l'ouest de l'Irlande
  • Une remarquable unité de ton, très rural, très social
  • Un regard bienveillant sur l'humanité des personnages
  • Une nouvelle plume montante de la littérature irlandaise
❤️❤️❤️🤍🤍 

L'auteur, le livre (250 pages, mai 2026, 2021 en VO) :

Colin Barrett est l'une des voix montantes de la littérature irlandaise. Deux de ses ouvrages ont déjà eu pas mal d'échos (Jeunes loups, des nouvelles publiées en VF en 2016 et Fils prodigues, son premier roman sorti l'an passé), mais on va faire sa connaissance avec son recueil de nouvelles récemment traduit : Le mal du pays.
La traduction de l'anglais (Irlande) est signée par Zacharie Boissau et Charles Bonnot.

Le pitch et les personnages :

Une fusillade sans réelle gravité, deux orphelins sous la garde de leur frère aîné (il sera souvent question de fratrie), une scène de bar avec les frères Alpes, une autre scène de bar (il y en aura plusieurs, on est en Irlande ! ), un anniversaire, une réception après des obsèques, ...
Dans la fusillade il y aura un blessé, moitié par accident, moitié par bêtise, un « de ces petits escrocs prolifiques et irrémédiablement minables qui possédaient un authentique instinct criminel mais aucun talent pour la chose ». Quant aux frères Alpes accoudés au bar, « ils faisaient la peinture, l’électricité, le carrelage, mais leur domaine d’expertise restait de remuer la terre : creuser des trous, reboucher des trous. Des trous de circonférences et de profondeurs diverses. Les trous, c’était leur truc ».
Et quand la vie d'Eileen croise celle de Murt c'est parce qu'ils se sont rencontrés « quand la bande de filles avec qui traînait Eileen était tombée sur la bande de gars avec qui traînait Murt ».

♥ On aime :

 Colin Barrett a grandi dans le comté de Mayo dans l'ouest de l'Irlande. On n'est pas très loin à l'ouest de chez nous, mais certaines nouvelles sentent presque le Far West. C'est du rural et du social.
Si les histoires n'ont pas pas de véritable lien entre elles, la remarquable unité de ton fait que l'on passe d'un groupe de personnages à un autre, en ayant l'impression de s'inviter de maison en maison, de frapper à la porte de chacun de nos voisins même s'il n'est pas vraiment besoin de toquer puisque l'une des nouvelles s'intitule très justement : « qui que vous soyez, entrez donc ».
 Dans l'Irlande de Barrett, les gars ont « cette hygiène de vie sans vergogne », ils ont vieilli prématurément, mangent trop de repas à emporter, dorment mal et ne passent « pas un week-end sans descendre des fûts entiers de Guinness ».
Quant aux quelques rares filles, elles sont « de celles qui, malgré leur beauté, se maquillent à la truelle ».
Les nouvelles de Colin Barrett racontent crûment mais sans aucun misérabilisme, des familles éclatées, des existences au bord de la rupture, des hommes comme perdus entre deux eaux, celle de l'océan, celle des rivières, mais « à qui il ne serait jamais venu à l’idée de partir vivre ailleurs ».
Des hommes pas toujours à l'aise avec les femmes, « le style d’hommes à aller à pied au supermarché, faire les courses pour sa maman, tous les jours religieusement pendant des années, jusqu’à ce que l’un des deux casse sa pipe ».
 Dans une interview à Libé, l'auteur explique l'importance du concept de limite dans le comté de Mayo : on y est à la limite de l'océan, à la limite de l'Irlande et même de l'Europe. Cette idée d'un monde arrivé au bout, un peu en panne, vient nourrir ses écrits.
Ce ne sont pas des nouvelles qu'on appelle "à chute" mais plutôt de celles qui se terminent en ellipse, comme suspendues. Des fragments volés, des moments de vie comme on dit. L'écriture épurée est presque parfaite, soigneusement travaillée sans que cela paraisse, mais il n'y a là ni message, ni morale, seul compte le regard bienveillant de Colin Barrett posé sur ses compatriotes, très attentif à leur humanité. C'est peut-être pourquoi il m'a manqué un petit quelque chose, comme un courant de force qui aurait traversé ces nouvelles, pour m'attacher définitivement dans ce comté de Mayo, au nord de Galway.

Pour celles et ceux qui aiment les vrais gens.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Payot/Rivages (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

mercredi 15 juillet 2026

Dans le désert du Nevada (Gabriel Urza)

[...] Marchander des vies humaines.


Un thriller juridique ou roman de prétoire qui détaille le difficile travail des avocats commis d'office pour marchander peines et chefs d'accusation en faveur de leurs clients. Et un polar plus malin qu'il n'y paraît ...

  • un thriller juridique, un roman de prétoire dans les règles de l'art
  • le travail des avocats commis d'office pour négocier peines et chefs d'accusation
  • et puis quelques twists pour retourner lecteur et personnage !
❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteur, le livre (325 pages, mai 2026, 2025 en VO) :

Avant de devenir écrivain, Gabriel Urza a débuté par une carrière d'avocat commis d'office dans le Nevada, à Reno et il y a sans doute beaucoup de sa propre expérience dans ce qu'il nous raconte. Dans le désert du Nevada est un thriller juridique qui évoque inévitablement La défense Lincoln de Michael Connelly.
La traduction de l'anglais (US) est signée par Pierre Reignier et le titre en VO était The silver state : le surnom du Nevada depuis la ruée, non pas vers l'or, mais vers les mines d'argent dans les années 1850.

Le pitch et les personnages :

Le récit s'étale sur une dizaine d'années, les années 2010-2020. Le juriste Santi Elcano revient sur les débuts de sa carrière comme avocat commis d'office à Reno pour le comté de Washoe. Il a connu des débuts difficiles, surmontés à grand renfort d'anxiolytiques, pour enchaîner les comparutions à la va vite et tenter de négocier quelques remises de peine pour « les clients quittant la salle d’audience menottes aux poignets ou avec des larmes de soulagement » sans oublier « le renouvellement régulier de [son] ordonnance de Xanax ».
Chaque soir, Santi a bien du mal à tirer un trait sur sa journée trop remplie avant de commencer à se tracasser pour celle à venir.
Mais « le désert du Nevada, dit-on, est rempli de vieux fantômes » et depuis huit ans, il y en a deux qui hantent ce récit, tout comme les jours et les nuits de Santi Elcano (et bientôt du lecteur !).
Le fantôme de Michael Atwood qui croupit toujours en prison, condamné pour meurtre, et celui de Anna Weston la victime, dont le corps avait été retrouvé en bordure du désert.

♥ On aime :

 La première partie du récit n'est pas tout à fait un thriller classique de procès : au travers de différentes petites affaires, Gabriel Urza nous présente le travail de la défense dans un récit, précis, minutieux, de la vie de son personnage, Santi. Un travail qui consiste justement à éviter le procès en négociant peines et chefs d'accusation. Mais c'est bel et bien un roman de prétoire, qui nous place au cœur des rouages de la machine judiciaire, un récit de « salle d’audience pour faire notre travail, marchander des vies humaines ». Dans cette mécanique bien huilée, « quand tu vas au procès, c’est en général parce que quelqu’un a foiré quelque chose » et Santi n'a pas choisi « la bonne carrière pour avoir une conscience ».
« J’avais cru qu’en devenant avocat commis d’office, je contribuerais à réparer les engrenages défectueux du système. En réalité j’étais moi-même devenu un engrenage défectueux parmi d’autres. »
 Quant à la grosse affaire qui va être plaidée par Santi, la condamnation de Michael Atwood pour le meurtre d'Anna Weston, elle n'arrive véritablement qu'à mi-parcours (la police mettra plus d'un an avant d'arrêter un suspect) mais cette fois le procès a bien lieu.
Alors, les avocats de la défense ont-ils laissé la justice du comté condamner un innocent ? 
Il faudra attendre les derniers twists pour comprendre le fin mot de l'histoire et réaliser qu'après moult tours et détours, Gabriel Urza est un malin qui aura conduit son personnage et son lecteur, exactement là où il voulait les mener ...
 Comme avec Mickey Haller, le personnage du roman de Connelly déjà cité, le récit autodiégétique est mené à la première personne, avec ce "je" comme si Santi venait témoigner devant nous. Et ça marche plutôt bien d'autant que tout cela est écrit de manière fluide, efficace, sans effets de manche même si l’on est souvent au prétoire : bien vite le lecteur ne peut que partager les difficultés et les épreuves de Santi Elcano.
 Pour l'anecdote et pour se détendre entre deux vies humaines brisées par l'impitoyable mécanique judiciaire, ce roman est aussi l'occasion de re-découvrir un Nevada que l'on ne connait guère que par ses déserts et ses casinos. Visiblement Gabriel Urza entend nous faire partager "son" Nevada, comme lorsqu'il nous emmène à la pêche à la mouche, exercice littéraire plutôt classique chez de nombreux écrivains US.
« J’avais appris à aimer ce mélange de précision obsessionnelle et d’insouciance qui caractérise la pêche, cette infinité de petites décisions sans conséquence : quelle mouche sélectionner, jusqu’où la lancer, s’il fallait la laisser dériver en surface ou la plomber, à quelle vitesse ramener la soie, à quel moment changer de mouche, de canne ou de bas de ligne. »

Pour celles et ceux qui aiment les thrillers juridiques.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Liana Levi (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

mardi 7 juillet 2026

Dans l'ombre de Téhéran (Ilana S. Berry)

[...] Notre ami américain.


Si vous avez envie de jouer aux espions à l'ombre de Téhéran pour apprendre tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l'émirat de Bahreïn. Une ambiance à la John Le Carré dans ce roman qui a été écrit en 2023 mais qui éclaire parfaitement les conflits d'aujourd'hui.

  • Un roman d'espionnage qui rappelle l'ambiance d'un John Le Carré
  • Une intrigue prémonitoire écrite en 2023 mais qui éclaire les conflits de 2026
  • Tout ce que vous avez toujours savoir sur le royaume de Bahreïn
❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteure, le livre (388 pages, mai 2026, 2023 en VO) :

Ilana S. Berry a longtemps travaillé pour la CIA qui l'envoya notamment en Irak en 2004, au moment où l'Agence commençait à douter de la réalité des armes de destruction massive. 
Après avoir quitté le service, assez désabusée, l'ex-agente de la CIA a finalement renoncé à des mémoires autobiographiques et opté pour la fiction avec ce récit (qu'elle situe à Bahreïn) publié en 2023 en VO sous le titre The Peacock and the Sparrow (Le Paon et le Moineau).
Le titre anglais est tiré d'un conte régional évoqué dans le livre.
Le bouquin sort chez nous cette année dans une traduction signée Charles Dejonge.
Le titre français, Dans l'ombre de Téhéran, fait référence à la crainte des étasuniens (et de la dynastie sunnite au pouvoir) de voir la communauté chiite de Bahreïn infiltrée par les iraniens.

Le pitch et les personnages :

On l'ignore généralement, mais le petit royaume de Bahreïn a connu également son Printemps Arabe : c'était en février 2011, et la capitale Manama fut l'une des dernières à se soulever après Tunis, Le Caire, ... La répression fut féroce et cibla plus particulièrement la communauté chiite opprimée par la dynastie sunnite aux commandes d'un minuscule état dont les revenus pétroliers s'épuisent rapidement.
L'intrigue du roman se déroule en 2012 quand la CIA, épaulée par le régime en place, cherche à tout prix de quoi incriminer les iraniens dans la manipulation de leurs coreligionnaires de Bahreïn.  
« Je viens de recevoir un appel de nos amis. On prévoit une grosse tempête de sable demain. Ce week-end, le vent viendra du nord. Le message était codé : il y aurait un soulèvement important le lendemain et une cargaison venue d’Iran – armes, argent et matériel destinés aux insurgés – devrait arriver au cours du week-end. »
Mais c'était encore une fausse alerte et « malgré tous leurs efforts, les sbires du roi n’arrivaient pas à faire passer les opposants pour des terroristes sanguinaires ».
Dans le bureau de la CIA à Manama, l'agent Shane Collins (52 ans, en fin d'une longue carrière, assez désabusé et porté sur l'alcool) est pressé par ses chefs de faire parler ses sources et de trouver des preuves de l'intervention iranienne.
Shane n'a rien d'un James Bond mais il se retrouve pris dans une spirale infernale entre agents doubles ou triples : alors qui manipule qui ?
« — Une dernière question. Quel était mon nom ? 
— Ton nom ? 
— Mon nom de code. Mon nom de guerre, mon pseudonyme si tu préfères. Pour nous, tu étais Scroop.
— Notre ami américain. 
— C’est tout ? « Notre ami américain » ? Il haussa les épaules, amusé. »
Tout se complique un peu plus lorsque Shane tombe amoureux d'une artiste bahreïnienne.
Quelques péripéties du roman sont inspirées de la réalité comme l'attentat d’Adliya ou la venue à Bahreïn du chanteur d'opéra Placido Domingo. 

♥ On aime :

 Le bouquin a été écrit en 2023 donc bien avant que les étasuniens aillent semer le bazar dans les Émirats du Golfe Persique. Trois ans plus tard, maintenant que l'Histoire a rattrapé tout le monde, cette lecture gagne en saveur et s'avère particulièrement éclairante pour comprendre la géopolitique de ce minuscule émirat, jusqu'ici largement méconnu : le passé récent de Bahreïn éclaire les conflits d’aujourd’hui.
 L'intrigue est suffisamment tordue pour rappeler celles d'un Le Carré par exemple, avec une ambiance trouble autour de Shane Collins, un agent traitant chargé de manipuler ses informateurs : « Tu m’aides ou tu me trahis. Tu deviens un héros ou un traître. Le choix t’appartient. »
 À plusieurs reprises le récit laisse transparaître l'amertume de l'auteure. Le ton est désabusé et ne manque pas d'épingler les travers de la gente expatriée, « cette petite galaxie mondaine, où les cocktails sont insipides, les perles fausses et les poitrines tout aussi artificielles. » 
Mais la prose est élégante et l'intrigue - bien qu'un peu longue à se mettre en place - est assez riche pour nous captiver et nous en apprendre beaucoup sur cette région du Moyen-Orient.

Pour celles et ceux qui aiment les espions.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions du Toucan (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.