Mon article a été publié dans la revue ActuaLitté en février 2026.
Bien entendu, vous pouvez retrouver tous ces auteurs sur ce blog en cliquant sur les liens.
En Italie, il en va des polars comme des recettes de pasta, chaque région a sa spécialité : il y a là de quoi baliser, du nord au sud de la botte, un délicieux itinéraire gastronomique des séries policières transalpines !
Ne cherchez dans cette liste, plus apéritive qu'exhaustive, aussi arbitraire qu'incomplète, aucune autre logique que celle de vous mettre l'eau à la bouche pour vous faire (re-)découvrir quelques bons polars à déguster.
J'en ai oublié, j'en ai écarté, mais en compilant ce recueil, une chose cependant m'a frappé : il y a bien sûr beaucoup d'humour ou d'ironie dans ces textes mais presque toutes ces plumes trempent dans une même atmosphère.
Une ambiance de bienveillance, de bonhommie, qui place tous les personnages, grands comme petits, héros comme secondaires, au centre, au cœur du récit et des dialogues.
Bien sûr il y a des intrigues - passionnantes, surprenantes, édifiantes - mais ce qui fait avant tout le charme de ces romans, de ces séries, ce sont d'abord les personnages.
Bien sûr ce sont des polars, il y a des crimes et des cadavres, un passé douloureux, une société corrompue, mais la profonde humanité des auteurs émane de chaque page.
Ah, et puis sachez enfin que je n'ai eu vraiment aucun mal à trouver dans chacun de ces ouvrages une petite citation gastronomique ! Alors buon appetito !
Tout en haut, dans les Alpes italiennes, on commence par le petit-déjeuner et un coup de cœur pour Antonio Manzini et son inégalable sous-préfet Rocco Schiavone qui patauge avec ses clarks légendaires dans la neige fondue des montagnes.
Sans doute l'un des meilleurs personnages de flic italien du moment et peut-être même de l'Europe policière. Un bougon infréquentable, un veuf inconsolable, furax de se retrouver muté (une sanction pour on ne sait trop quelle raison) depuis sa Rome capitale préférée dans ce trou perdu qu'est la province du Val d'Aoste, région froide et inhospitalière, peuplée de montagnards abrutis.
« Le petit déjeuner italien : cappuccino et brioche. Le bruit de la machine qui chauffe le lait et forme la mousse blanche, mélangée ensuite à la noirceur du café, et le tout saupoudré de cacao. Et la brioche chaude, croquante et sucrée, qui fond dans la bouche. »À Turin, le piémontais Davide Longo est la nouvelle star du polar italien et son commissaire Arcadipane est certainement en ce moment le flic le plus savoureux de la police italienne, ex-æquo avec l'insupportable préfet Schiavone cité plus haut.
Arcadipane fait partie d'un sacré trio d'enquêteurs avec son vieux mentor Corso Bramard et la jeune geek de service, percée et tatouée, Isa Mancini, clone italien de Lisbeth Salander.
Les dialogues savoureux sont de véritables gourmandises littéraires qui évoquent parfois la poésie adamsberguienne de Fred Vargas.
Les intrigues plongent leurs racines profondes dans un passé douloureux, l'auteur et son personnage Bramard sont tous deux des érudits, la prose est plutôt riche et même recherchée. L'humour et les effets de manche cachent de jolis textes.
« - Tu sais comment ça s’appelle, ce plat ? demanda‑t‑il. La bouche pleine, Elena secoua la tête.
- La rugnusa. Je la fais toujours le jour de la fermeture. J’y mets tout ce qui me reste à l’auberge. En tout cas, tu l’as réussie mieux que moi.
Elena acquiesça d’un signe de tête.
- C’est très bon, tu as mis quoi, avec les bettes ?
- De l’ail, des anchois.
- C’est très bon, confirma Cesare. »
Attention à Milan, c'est un duo discret qui se cache derrière le pseudo de Dario Correnti, et l'un des deux auteurs masqués est journaliste.
Le personnage principal c'est Marco Besana, un vieux routier aguerri de la presse milanaise que le journal en difficulté a fini par pousser dehors un peu avant la retraite.
Sa jeune complice, Ilaria Piatti est la stagiaire qui rêve d'intégrer la section criminelle du journal, un peu empotée, assez mal fagotée, elle a pas l'air bien cuite et n'a même pas internet sur son téléphone. Ses collègues la surnomme le morpion.
Voilà un duo d'auteurs et de personnages que l'on retrouve avec grand plaisir pour chaque enquête.
« Ils s’arrêtent à Chiavenna pour déjeuner dans un gîte. Pendant que Besana se concentre sur ses sciatt et ses pizzoccheri, Beck’s reluque l’assiette de bresaola d’Ilaria. « Arrête de lui donner à manger, il va vomir dans la voiture comme l’autre fois, dit Besana. »
Toujours au nord, à Parme et ses alentours, dans les brumes marécageuses du Pô, on peut entrapercevoir Valerio Varesi et son commissaire Soneri.
Soneri mène ses enquêtes, au fil des eaux, au rythme lent de la crue et de la décrue, un tempo secoué de temps en temps par sa fougueuse compagne Angela dont les débordements ne supportent pas l'amour entre deux tables de chevet et préfèrent des lieux incongrus.
Le commissaire, une sorte de Maigret italien, est d'une patience à toute épreuve, il laisse les taiseux venir à lui, il passe d'une rive à l'autre, suscite les confidences, attend les confessions. Pas vraiment une enquête, à peine une quête, plutôt une patiente attente des flux et reflux des eaux …
« Il s’assit à la table d’un restaurant sans prétention, qui promettait cependant de l’âne en daube s’annonçant tout à fait alléchant. »
Un peu plus à l'est, c'est bien entendu Venise et la sérénissime du polar italien, l'américaine Donna Leon, certainement l'auteure la plus aristocratiquement élégante de ce florilège.
Le flic, c'est le bien connu commissaire Guido Brunetti, aidé par la fameuse signorina Elettra Zorzi, l'assistante de la questure au carnet d'adresses bien garni et reine du piratage informatique : leurs enquêtes ont pour toile de fond différents thèmes ou sujets de la société vénitienne.
Côté cuisine, officie Paola Brunetti, professeure de littérature, issue d'une grande famille vénitienne.
« Sur la table de la cuisine, il trouva un mot de Paola lui disant qu'elle devait rencontrer un étudiant dont elle dirigeait la thèse, mais qu'il y avait des lasagnes au four. Les enfants ne seraient pas à la maison et il y avait de la salade dans le frigo : ne restait plus qu'à ajouter l'huile et le vinaigre. Alors qu'il se mettait au travail en ronchonnant, furieux d'avoir traversé la ville pour être finalement privé de la compagnie des siens et forcé de faire réchauffer des trucs dans le four - des trucs sans doute préparés industriellement et dégoulinant de ce répugnant fromage américain orange, pour ce qu'il en savait - il s'aperçut que Paola avait ajouté un post-scriptum : Et ne fais pas cette tête, c'est la recette de ta mère. »
Du côté de Gênes, ou Zena en ancien ligure, un autre couple nous attend, deux génois d'adoption : Paola Ronco vient de Turin et son compagnon Antonio Paolacci de Basilicate.
Ce sont certainement les auteurs les plus drôles de cette série : l'intrigue s'ouvre sur une scène de crime (dans une église !) qui est un véritable capharnaüm et l'enquête - menée par le sous-préfet Paolo Nigra qui a fait son coming-out comme on dit - ressemble à une déclinaison humoristique des mystères d'Agatha Christie.
Et pour la cuisine, suivons nos guides :
« – Tu me suis. Je vais te faire manger les meilleures pâtes à la gricia de tout Gênes.
– Allons, dites pas de blasphème ! »
C'est Marco Vichi qui nous fera visiter Florence, ou plutôt son commissaire Bordelli aux fréquentations douteuses : son amie est une ancienne prostituée (un peu à la Pepe Carvalho). Ces intrigues florentines possèdent le charme délicieusement rétro des histoires d’Agatha Christie mais on s’y intéresse assez peu : l’enquête avance lentement au rythme nonchalant du commissaire qui se laisse porter par les événements et les rencontres.
Et tout comme l’auteur sans doute, on préfère s’intéresser aux amis du commissaire et au dîner qu’il leur fait préparer avec l’aide d'un comparse qui, à force de fréquenter les prisons du monde entier, comme celle de San Vittore à Milan, était devenu un cuisinier aux recettes internationales.
« – Le dîner est confirmé mercredi.
– Tu as parlé à ton ami de la soupe lombarde ?
– C’est une de ses spécialités. Il a sûrement passé des vacances à San Vittore.
– Et on dit qu’on n’apprend rien en prison… »
Pour la visite de la Rome tentaculaire, Giancarlo de Cataldo est une référence incontournable. Ce magistrat-écrivain, c'est celui de Romanzo Criminale, celui de Suburra, …
On préférera peut-être une version un peu plus soft avec son procureur atypique, Manrico Spinori, un beau personnage, un aristocrate déchu, amateur de jolies femmes, de chocolat, de whisky et de musique, et qui voit dans les opéras l'explication des crimes et des passions.
Il est même accompagné par une équipe de fliquettes, façon Charlie et ses drôles de dames.
Dans cet épisode c'est Verdi qui délivrera finalement la clé du mystère avec son Rigoletto quand il déclare : Il est le crime. Je suis le châtiment.
« En robe de chambre bleu nuit, il se retrouva à mordre dans un généreux carré de chocolat fondant aux noisettes. Sur le guéridon en bois style Régence l'attendait, éclatant dans sa perfection ambrée, I'habituel petit verre de whisky tourbé. D'ordinaire, le couplé gagnant du jouisseur était accompagné de l'écoute, rigoureusement sur vinyle, d'un de ses opéras adorés. »
Maurizio de Giovanni nous servira de guide à Naples, mais dans la ville des années 30, celle du temps du fascisme. Dans cette série historique, les saisons du commissaire Ricciardi se suivent et se ressemblent. Un flic solitaire et curieux qui a le don (la malédiction ?) de “voir” les derniers instants vécus par ceux qui ont été emportés par une mort violente. À chacun de ces flashs, il partage la souffrance de ceux qui passent ainsi de vie à trépas (et recueille leurs obscurs propos parfois fort utiles à l'enquête).
Dans les rues de Naples, on fera la rencontre d'une kyrielle de personnages dont les tranches de vies s’entrecroisent pour donner un panorama un peu triste et mélancolique du petit peuple de Naples.
« Le choix de la pâte qui doit se marier au ragù est d’une importance capitale. Vous pouvez prendre des cavatelli ou des fusilli, la consistance est la même. Certes, les cavatelli sont plus faciles à manier mais mon signorino préfère les fusilli, donc je vous conseillerais de choisir ceux-là. »
Plus au sud encore, dans les Pouilles à Bari, on pourra savourer les péripéties juridiques de Gianrico Carofiglio, un auteur qui maîtrise la recette et ses ingrédients puisqu'il fut lui-même juge anti-mafia. Ses personnages sont avocats, procureurs, … et ses thrillers juridiques abordent des sujets de société mais gardent la saveur de l'Italie du sud, une certaine nonchalance, une certaine douceur de vivre, en dépit des horreurs parfois évoquées.
« Le serveur apparut devant lui : le plat du jour, c’était riz, pommes de terre et moules. Fenoglio ne l’avait pas vu arriver, ainsi répondit-il gêné, sans écouter le reste du menu, que riz, pommes de terre et moules, ça allait très bien. »
Ou encore : « Fenoglio mangea la viennoiserie et le chocolat. Pellecchia fit de même. Puis ils burent leur café. La scène semblait un rituel aux règles précises, presque une cérémonie du thé. »
Et nous voici enfin arrivés jusqu'à Catane pour une série très féminine, où nous attendent la sicilienne Cristina Cassar Scalia et son héroïne, la commissaire Giovanna Guarrasi dite Vanina pour les amis.
C'est l'ambiance sympathique de ces séries télé où le lecteur tente de se faire tout petit dans les couloirs du commissariat, essayant de s'intégrer discrètement à l'équipe de la commissaire Vanina. On y croise plusieurs personnages bien dessinés (flics, juges, médecin légiste, amis et famille, ...) qui confirment que l'on tient là une bonne série policière.
De sa prose tranquille, ironique et efficace, Cristina Cassar Scalia dissèque tout son petit monde catanais avec beaucoup d'acuité.
« Les cafés se transformèrent en deux granités à l’amande avec une touche de café, accompagnés d’une brioche chaude obligatoire, selon Spanò, parce que c’était la meilleure de la ville.
[...] Giuli lui avait raconté que les Catanais pur jus ne trempaient pas leur brioche dans le granité, mais du pain. Un pain particulier, la mafalda, de préférence chaud. Quand elle croqua la pâte souple, avec les grains de sucre croustillants, à la saveur de beurre dosée avec maestria et dépourvue de tout arôme artificiel, elle dut reconnaître qu’elle avait rarement mangé d’aussi bonnes brioches. »
