jeudi 24 juillet 2014

La pièce montée (Blandine Le Callet)

Bas les masques.


Décidément, Blandine Le Callet sera notre découverte littéraire de l’année.
Après les Dix rêves de pierre lus fin 2013, et surtout le coup de cœur de La ballade de Lila K, lue il y a quelques semaines, voici un second coup de cœur pour Une pièce montée.
On notera au passage qu’il s’agit là de trois romans bien différents, dans le fond comme dans la forme, ce qui dénote un talent très sûr.
Cette pièce montée est son premier roman et date de 2006. C’est le plus connu et celui qui s’adresse au public le plus large.
Tout comme dans La ballade de Lila K (second roman qui date de 2010 et pour lequel on a un petit faible), on retrouve ici le sens aigu et maîtrisé de Blandine Le Callet pour des portraits féroces mais sans méchanceté et des personnages fouillés et attachants.
Hasard des lectures, ces retrouvailles familiales à l’occasion d’un mariage nous ont fait penser au roman américain de J.C. Sullivan : Maine. Même si les styles sont bien différents, de nombreux thèmes sont communs.
Ici aussi il est question de femmes (plus que d’hommes), de famille(s) et de maternité(s) et même d’aïeule impossible.
De mariage aussi donc puisque autour de la pièce montée se retrouvent, par nécessité et obligation, les familles, frères et sœurs, pièces rapportées, parents, enfants et petits-enfants.
Bérengère Clouet épouse le fils Le Clair.
[…] Fin janvier, les deux familles se rencontrent, lors du dîner de fiançailles organisé par les parents de Bérengère. Mme Le Clair est définitivement rassurée : chez les Clouet aussi, les fauteuils Louis XVI sont d’époque.
Les deux tourtereaux sont issus de bonnes familles mais l’auteure n’en fait pas trop dans le registre Le Quesnoy : tout cela se passe dans toutes les ‘bonnes familles’, fauteuils Louis XVI ou pas, dans toutes les familles qui se veulent ‘bonnes familles’, chez vous comme chez moi donc. On n’est pas chez ‘les autres’ et c’est bien sûr toute la force du roman que de vous décrire, qui votre belle sœur, qui votre mère ou votre frère, qui votre belle mère, … Difficile de ne pas s’y retrouver et donc de ne pas plonger avec Blandine Le Callet dans l’enfer familial.
[…] Ça doit être le plus beau jour de notre vie, Vincent, assène-t-elle en détachant les syllabes pour donner à ses paroles le poids nécessaire. C'est comme un spectacle, tu comprends ? Une pièce de théâtre. Nous sommes les personnages principaux, et les invités sont à la fois les figurants et les spectateurs. Pour que ce soit réussi, tout doit être réglé au millimètre !
Mais bien évidemment, comme dans la vraie vie, la réunion familiale ne se passe pas exactement comme on le voudrait …
À commencer par la messe (on n’est pas spécialement croyant mais pour un mariage, ça fait plus chic : que celui qui n’a pas déjà assisté à ‘ça’ jette la première pierre à Blandine Le Callet) :
[…] Elle pensait s’ennuyer à l’église, mais contre toute attente, la cérémonie ne manque pas de piquant. C’est la première fois qu’elle voit un curé bâcler une messe de mariage.
Ce bouquin est loin d’être une simple diatribe contre le mariage ou une critique acerbe de plus contre la bourgeoisie. Bien plus astucieusement que dans un simple roman choral, chaque chapitre est dédié à l’un des personnages avec qui nous revivons les moments de ce fameux mariage attendu par les uns, redouté par les autres : on (re-)découvre donc les uns et les autres au travers des regards des autres et des uns. Peu à peu, chaque personnage devient plus complexe, le plus haïssable se montre finalement attachant, le plus idéal apparait de moins en moins sympathique(1). Sous la férocité incisive et l’humour caustique, l’auteure n’oublie jamais qu’elle aime ses personnages, pour le meilleur et pour le pire.
Les secrets, les rancunes, les non-dits font peu à peu surface.
Bas les masques : familles je vous hais.
C’est si vivant, si habilement raconté que ça se dévore comme un polar tant on a hâte de voir tel ou telle sous un nouveau jour, plus ‘vrai’ que dans la précédente image.
De quoi nous faire regretter que Blandine Le Callet ne soit pas plus prolixe.
Si vous ne connaissez pas encore cette auteure, il faut impérativement vous rendre illico à ce mariage (n’oubliez pas le chapeau) et partir ensuite en bal(l)ade avec Lila K.
(1) - décidément, encore pas mal de points communs avec Maine dans cette construction

Pour celles et ceux qui aiment les histoires de famille.
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mardi 15 juillet 2014

Une vérité si délicate (John Le Carré)


Quand la raison d’État passe au privé.

Pas souvent fan de John Le Carré (on le dit à chaque fois !), voilà qu’on a bien aimé cet épisode qui pourtant avait tout pour déraper sur une pente dangereuse.
Le Carré entendait en effet explorer deux thèmes très à la mode : celui des lanceurs d’alerte, façon Snowden ou Wikileaks et celui des officines privées qui jouent les mercenaires pour les états devenus frileux, façon Blackwater ou Halliburton(1).
Autant dire qu’on pouvait craindre racolage et effets de mode, bref le pire.
Mais non, avec Une vérité si délicate, John Le Carré signe certainement l’un de ses meilleurs romans, même si on ne prétend pas être expert en bibliographie Carré.
L’auteur ne cède donc pas à la facilité médiatique que l’on craignait et reste fidèle à sa méthode : pas d’héroïques journalistes mais des hommes (presque) ordinaires embarqués dans une histoire d’espionnage qui va les dépasser.
Ça commence par une opération musclée sur le rocher de Gibraltar. C’est palpitant et on ne se croirait pas dans une chose écrite mais devant un écran de cinéma où tout se passe partout en même temps.
Bien entendu l’opération Wildlife va lamentablement foirer. Kolossale erreur, grosse bavure. Les mercenaires privés sont aux commandes et n’ont pas les mêmes scrupules que leurs collègues d’État.
On (re-)découvre au passage ce monde du renseignement, devenu un marché privé où certaines entreprises n’hésitent pas à s’emparer (parfois de manière musclée) des informations (ou des informateurs) disponibles pour en tirer profit ensuite. Avec la lutte anti-terroriste c’est devenu un marché très lucratif où (on l’a vu en Irak) l’offre crée parfois la demande.
[…] On a des mercenaires surentraînés en stand-by qui piaffent d’impatience, on a pour un demi-million de dollars de renseignements, tout le financement bouclé, des monceaux d’or de la part des bailleurs de fonds si on réussit le coup, et juste ce qu’il faut de feu vert des autorités en place pour ouvrir le parapluie, mais pas plus. D’accord, il y a eu des doutes sur nos sources de renseignements. Mais c’est toujours plus ou moins le cas, non ?
– C’était ça, Wildlife ?
– En gros, oui.
– Et les dommages collatéraux ?
– Désolants, comme toujours. C’est le pire aspect de ce métier.
Quelques années après le cafouillage de Gibraltar, certains protagonistes ont bien du mal à se remettre de leurs émotions tandis que le reste de l’appareil s’est efforcé de colmater les brèches et d’étouffer soigneusement toute l’affaire.
[…] L’opération Wildlife a été un foirage complet. Une méga-boulette. Les renseignements sur la foi desquels elle a été montée étaient un monceau de conneries, deux personnes innocentes ont été tuées et cela fait trois ans que toutes les parties impliquées étouffent l’affaire, y compris ce ministère, je le soupçonne fortement. Et le seul et unique homme qui avait la volonté de parler a connu une fin prématurée, évènement qui mériterait une très sérieuse enquête. Une vraie enquête, bordel !
Car bien sûr, la raison d’État commande de ne pas divulguer ce qui s’est passé et surtout pourquoi ça s’est mal passé :

[…] Que je le sache ou que vous le sachiez n’a aucune espèce d’importance. Ce qui compte, c’est si le monde le sait ou non et s’il doit le savoir ou non. Et la réponse à ces deux questions, très cher, réponse qui crèverait les yeux à un hérisson aveugle, sans parler d’un diplomate aguerri comme vous, est très clairement non, merci, jamais de la vie. Le temps ne guérit rien, dans ce genre d’affaire. Il pourrit les choses. Pour chaque année de démenti britannique officiel, vous pouvez compter des centaines de décibels de vindicte populaire moralisatrice.
Parler ou ne pas parler, et surtout à qui parler, that is the question.
La mécanique Le Carré est en marche, toujours aussi bien huilée en dépit de l’âge : des personnages fouillés et nombreux(2), des dialogues passionnants et tracés au cordeau, …
Quelques passages un peu longuets aussi, on a l’habitude.
Et au final un récit passionnant malgré une toute dernière fin un peu rocambolesque : faut bien finir cette histoire - la vraie Histoire, elle continue sans cesse.
(1) - déjà évoquées ici : [clic] [reclic]
(2) - on dirait bien qu’avec l’âge, l’auteur se rapproche un peu plus de ses personnages, ce qui fait très certainement qu’on apprécie mieux ses derniers bouquins (on avait lu il y a peu : Un traître à notre goût)

Pour celles et ceux qui aiment les diplomates et les espions.
D’autres avis sur Babelio.

mardi 8 juillet 2014

Baignade surveillée (Guillaume Guéraud)

Camping.

Voilà longtemps qu’on n’était pas tombé sur un roman typiquement français au style si spécifiquement hexagonal.
C’est grâce à Brize que l’on découvre donc (tardivement, le bonhomme écrit depuis plus de quinze ans) Guillaume Guéraud et son dernier roman : Baignade surveillée.
Officiellement classé dans les polars, il est à conseiller à ceux qui associeraient encore ce genre avec serial killer, enquête de police, american way of life et écriture industrielle.
Comme chaque année, Estelle et Arnaud partent faire du camping du côté d’Arcachon. Leur couple part en quenouille.
Mais alors bien.

[…] - Où tu vas ?
– Me baigner.
– Avec ton téléphone ? je lui ai fait remarquer.
– Lâche-moi la grappe !
Elle s’est tirée – la plage entière aurait pu entendre la porte claquer. Mon frère a pris les tenailles qui lui servaient de pincettes pour me demander :
– Est-ce que vous baisez ?
– Je vois pas en quoi ça te regarde.
– Vous baisez pas ! il en a conclu.

Pour ne pas arranger les choses, Max le frère d’Arnaud débarque sur la plage, à peine sorti de prison. Un révolté typique de nos romans franchouillards, tendance anar (le frangin Arnaud, lui, représente la tendance cgt canal historique).
Max est un gars marginal et fracassé.
Mais alors bien.
Un frangin trop sympa pour être honnête qui n’a jamais su rester dans les clous.

[…] Je revois même mon frère faire ses premiers pas sur la plage. Il a appris à marcher dans le sable et, des années plus tard, notre mère riait en disant que c’était pour ça qu’il filait de travers.

Une écriture sèche et sans esbroufe, sans tics stylistiques ni effets racoleurs. De la prose un peu brute (mais soigneusement écrite) comme la vie d’Arnaud et Max.  La pression sociale qui rôde aux alentours (d’où le titre finement vu).
Une construction qui crée un peu de suspense (d’où l’étiquette polar) et qui nous laisse découvrir pourquoi cet été-là Max est venu retrouver Arnaud sur la plage.
Des personnages à la limite de la caricature mais une petite histoire très attachante.
Deux losers mais des personnages très humains, une rencontre toute en délicatesse et une fin très triste et très poétique.
Un roman très court, presqu’une nouvelle par le style et l’épaisseur.
Guillaume Guéraud volait jusqu’ici en dessous des radars avec toute une série de romans plus ou moins classés dans le rayon des romans pour djeun’s, ceux qui ont la haine. Celui-ci serait son premier roman pour adultes. De quoi nous donner envie d’aller voir plus loin ce qui se cache derrière les étiquettes.


Pour celles et ceux qui aiment le camping et les jeux dans le sable.
D’autres avis sur Babelio. Celui de Brize à qui l’on doit cette découverte.


mercredi 2 juillet 2014

Maine (Julie Courtney Sullivan)


Dans la famille Kelleher, je voudrais la mère ...

On connaissait déjà le Maine (qui est un peu aux new-yorkais et aux bostoniens, ce que les Côtes d'Armor sont aux parisiens) depuis les parties de pêche du regretté William G. Tapply et ses trop peu nombreux polars ou les parties de chasse un peu folles de Gerard Donovan.
Voici un autre voyage organisé cette fois par Julie Courtney Sullivan, une auteure tout juste trentenaire. C'est là son second roman après Les débutantes (pas lu).
Saga familiale, roman choral, manifeste féministe, ... autant de classifications bien réductrices.
Oui, bien sûr il est question d'une famille.
Oui, bien sûr il est question de femmes.
Quatre femmes d'une même famille s'expriment chacune leur tour, au fil des chapitres, sur leur vie, leurs états d'âme, le poids de leur passé, les éducations et les hérédités pas toujours bien assumées, ...
Dans le Maine pas plus qu'ailleurs, on ne choisit sa famille. On ne s'aime donc pas plus qu'ailleurs. Et les regards des unes portés sur les autres ne sont donc pas plus tendres qu'ailleurs.

[...] Mais c’était comme ça avec les Kelleher. Personne ne regrettait les paroles blessantes, personne ne s’excusait. Jamais. Ils se contentaient d’étouffer le tout dans de la sauce pour spaghettis, des blagues éculées et des cocktails forts.

Sauf que J. Courtney Sullivan nous promène fort justement de l'une à l'autre.
Quatre portraits de femmes : la grand-mère, la mère, la fille, la pièce rapportée ...
Et telle qui se montrait tout à fait insupportable dans ce chapitre, apparaîtra quelques pages plus loin comme une personnalité bien plus complexe, plus riche et plus intéressante qu'au premier regard.
Une famille irlandaise, chaotique et catholique, quatre femmes et une maison de famille à  Cape Neddick dans le Maine. Vieilles disputes, secrets inavoués, rancunes tenaces et jalousies entretenues : famille je vous aime.

[...] Il était illusoire de se tourner vers les membres de sa famille. Ils étaient trop pris dans leurs propres histoires, trop proches, pour vous dire ce que vous aviez besoin d’entendre. Peut-être que c’était pour cette raison que sa mère avait fini par partir, pour qu’on la voie telle qu’elle était.

Bien vite après quelques pages, l'ironie mordante ne prête plus à sourire : on comprend alors que chaque méchanceté, chaque vacherie, chaque rosserie, n'est finalement qu'un symptôme de plus de blessures profondes et douloureuses.
Aucune pesanteur dans ce gros pavé (plus de 400 pages : il faut du temps et de la patience pour plonger jusqu'au cœur de ces femmes) fait d'introspections, de dialogues et de souvenirs.
L'écriture est agréable et fluide, au standard américain donc sans grande originalité mais parce que toute la place est laissée au sujet et à sa narration.
Il ne se passe pas grand chose dans ce roman : peu ou pas d'action, on passe d'un personnage à l'autre, on découvre peu à peu toute l'histoire de cette famille et de ces femmes et l'on devine qu'au fil des pages, trois ou quatre générations finiront par se retrouver sous le même toit. Mais c'est captivant et lorsqu'aux trois-quarts du bouquin les quatre femmes se télescopent enfin, quel feu d'artifice (on approche d'ailleurs du 4 juillet) : on les connait bien désormais et leurs dialogues sont alors un vrai régal.
Ce qui rend ces femmes passionnantes et attachantes (alors qu'elles sont au demeurant exaspérantes et irritantes) ce sont bien leurs difficultés à endosser le rôle qui leur est donné : bonne épouse ou bonne mère, chaque génération a eu, a ou aura bien du mal à entrer dans le carcan, beaucoup de mal.
Le regard de la jeune J. Courtney Sullivan est étonnamment juste et perspicace.
Férocement désabusé aussi.
Theoma titrait son billet "les dents de la mère" et c'est bien de cela dont il est question tant cette maternité, souvent toxique, est au centre de ces histoires et de ce roman.

[...] Elle savait qu’elle était enceinte, mais il était encore possible de ne pas y penser en permanence. Peut-être que ces femmes qui accouchaient à terme dans les toilettes du McDonald’s niaient comme elle la réalité le plus longtemps possible.
[...] Elle finit par se redresser et appeler sa mère. Elle ne pouvait pas garder le secret plus longtemps. Cet enfant la rendait littéralement malade (était-il possible d’être allergique à son propre fœtus ? Non, cela paraissait ridicule).
[...] C’est la maternité en général qui rend une femme folle. Toutes ces hormones te tombent dessus. Tu n’arrives pas à dormir. Tu ne peux pas raisonner cette créature hurlante. Avant d’avoir des enfants, je croyais que les gens qui secouaient les bébés étaient des monstres. Après, je me suis rendu compte que cette pulsion est totalement naturelle. C’est s’en empêcher qui demande des efforts. »
[...] C’était une malédiction bien particulière d’avoir une mère superbe, alors que vous-même n’étiez que dans la moyenne.
[...] - Toi, tu es leur mère. C’est ton boulot. Je ne peux pas te surveiller à chaque minute. Elle sanglotait.
- Je t’ai dit que je n’y arriverai pas, je te l’ai dit il y a des années.
- Mais non, ne dis pas n’importe quoi. Tu es une mère merveilleuse, dit-il, d’une voix un peu plus douce.
[...] Quand elle était petite, sa mère l’avait traînée à de nombreuses réunions des Alcooliques Anonymes, parce qu’elle ne trouvait pas de baby-sitter mais également parce qu’elle y voyait une sorte de traitement préventif.

En contrepoint, les hommes, pères ou maris, sont insignifiants, fondus dans le décor de la maison et donc presque absents de l'histoire, parfois même franchement décédés, ce qui est fort pratique pour les idéaliser et nous éviter d'avoir à regarder à l'intérieur ...
La question des femmes suffit à J. Courtney Sullivan.


Pour celles et ceux qui aiment le Maine et les femmes.
D'autres avis sur Babelio. Theoma, Aifelle et Brize en parlent.




mercredi 25 juin 2014

Empereurs des ténèbres (Ignacio del Valle)

Quand les dieux détournent les yeux …

Empereurs des ténèbres de l'espagnol Ignacio del Valle, est la deuxième(1) enquête du soldat Arturo Andrade, après L'art de tuer les dragons [pas traduit en français] et avant Les démons de Berlin [pas encore lu] .
Effet de mode, intérêt cyclique ou fascination étrange pour les démons de cette période ?
Philip Kerr et son inspecteur Bernie nous promenaient dans les bunkers nazis tandis que Maurizio di Giovanni et son étrange commissaire Ricciardi nous faisaient défiler les quatre saisons sous l'Italie de Mussolini.
Il manquait donc un chaînon : et c'est Del Valle qui se charge de nous emmener voir du côté des franquistes.
Mais pour cet épisode, habillez-vous chaudement : on ne part pas pour Madrid et on accompagne la division Azul sur le front de l'Est en plein hiver 1943.
La division Azul on l'avait déjà croisée avec La tristesse du Samouraï. Ce sont ces phalangistes envoyés par Franco soutenir la Wehrmacht(2) et affronter le général Hiver sur le front de l'est lors de l'opération Barbarossa, l'invasion de la Russie qui se transformera bientôt en déroute napoléonienne. Nous voici donc près de Leningrad pendant l'hiver 43, près d'un monastère orthodoxe(3).
[...] Les coupoles irisées du monastère orthodoxe de Molevo. Selon la légende, une nuit, un moine qui faisait une ronde y avait rencontré Dieu assis dans un recoin obscur ; que faisait son Seigneur en un tel endroit ? s’était écrié le moine en se prosternant immédiatement devant lui. Dieu lui avait répondu, d’une voix non pas tonitruante, mais éteinte : « Je suis fatigué, pope, très fatigué. »
Et ça commence fort justement par une image toute napoléonienne (ou digne de Guernica, ça marche aussi), avec une cavalcade de chevaux saisie dans la glace. Au milieu un soldat. Évidemment gelé mais égorgé aussi, c'est moins évident et, là c'est de moins en moins évident, avec une inscription gravée soigneusement au couteau sur la poitrine : Prends garde, Dieu te regarde.
[...] - Pour faire ça, il faut un individu qui ne manque pas de sang-froid.
- Ailleurs, je ne sais pas, mais ici, c’est comme si vous me parliez de n’importe qui.
Et donc même si on pourrait objecter que :
[...] Ici les vivants ne comptent plus , alors les morts...vous imaginez ...
Ce cadavre pris dans les glaces, ça fait quand même désordre et le soldat Arturo  Andrade est donc chargé de mener rondement l’enquête, histoire de restaurer le moral des troupes et un semblant de discipline. Et il se demande où il met les bottes : au sein de l’État-major les rivalités sont grandes entre phalangistes romantiques et militaires franquistes purs et durs, entre francs-maçons et fascistes pas francs du collier, tous réunis par la force des choses sous la bannière du Caudillo(4). Et maintenant sous celle de la Wehrmacht qui scrute tous ces espagnols débraillés d'un œil comment dire, bienveillant ? oui, c'est cela : bienveillant.
[...] Pourquoi se soucier d’un mort quand des millions d’hommes sont en train de se massacrer ?
[...] Le suspect parfait n’existe que dans les romans, à l’inverse du crime parfait qui n’est possible que dans la réalité.
Arturo va donc enquêter sur ce crime mystérieux pendant que les russkofs pilonnent les positions et tandis que les généraux de tous bords s'impatientent. Et comme il fait moins 30° dehors, autant dire que c'est cool.
[...] Il était conscient de ne pas avoir été aussi heureux depuis des temps presque immémoriaux ; son caractère obsessionnel qui le faisait tant souffrir, temporairement neutralisé par les exigences monolithiques de l’armée, trouvait un succédané dans ce travail et lui permettait de s’y consacrer avec la persévérance d’un martyr.
Et ça se complique encore quand on découvre que la victime était devenue adepte de la violeta.
[...] Cette terrible variante de la roulette russe, où on remplissait progressivement les chambres jusqu’à n’en laisser qu’une seule vide, s’appelait la violeta, parce que, comme les invertis ou violetas, si les joueurs voyaient un trou, c’était pour le boucher.
Voilà pour l'ambiance : riche et passionnante, violente et dure, inhumaine et surtout glacée.
[...] Ce n’était pas une morgue classique mais simplement une pièce dont le poêle n’était jamais allumé.
Ensuite, il y a le style. Celui de Del Valle est parfaitement adapté à l'ambiance : pas de sentiment inutile ni d'empathie superflue. On ne voit pas trop comment on arrive à s'intéresser au soldat Arturo qui n'a même pas la gouaille cynique du susnommé Bernie : l'ami Arturo a quand même donné dans les renseignements franquistes et son passé n'a rien à envier à celui de ses collègues, franquistes, phalangistes, SS, que du beau monde aux environs de Leningrad. 
Mais ça marche. Peut-être parce qu'on est sur le front de l'est, c'est-à-dire en enfer et qu'en enfer peu importe d'où vous venez.
Les dialogues sont riches, doubles ou triples, et se révèlent souvent des affrontements durs, cyniques, violents : chacun épie l'autre et cherche à deviner le coup suivant. Le lecteur, lui, se régale d’une langue riche et recherchée.
De temps à autre, on regrette une envolée un peu trop lyrique, au style un peu ampoulé : pendant quelques lignes, Del Valle se laisse emporter par le souffle romantico-mystique de l’Histoire, mais ça ne dure pas.
Sur le front de l’est, le siècle a basculé, le monde est en train de se désagréger : meurtres en série, folie dégénérée, sexe déréglé, hécatombes militaires, même les dieux détournent les yeux.
Et c’est Jack l’Éventreur qui est mis en exergue.
[...] S’il ne s’est pas fait piéger, c’est qu’il a tué sans mobile ; impitoyablement, mais sans raison. Il tuait pour le plaisir de tuer, il aimait ça. Il suivait son instinct, qui n’est pas différent de celui de n’importe lequel d’entre nous. Quand l’Éventreur a utilisé son couteau pour la première fois… Il a inauguré le XXe siècle, un siècle qu’il a baptisé dans le sang, improvisa mentalement Arturo.
Brrrrr …
Rien de bien gai dans cette fin de monde mais l’intrigue policière est plus subtile qu’il n’y parait et le décor historique passionnant.
(1) - aucun souci pour lire ce deuxième épisode sans avoir connaissance du premier : quelques références y sont faites bien sûr mais qui ne sont nullement gênantes et qui ajoutent même un peu d'épaisseur mystérieuse au personnage d'Arturo Andrade
(2) -  Franco était partagé entre la nécessité de soutenir le camarade Hitler encore tout puissant et la pression de ses voisins : la division Azul fut donc un contingent ... de volontaires (près de 20.000 hommes quand même), ce qui ménageait et la susceptibilité des Alliés, et les besoins de renfort pour la Wehrmacht en remerciement de l'aide apportée pendant la guerre civile.
(3) -  on pense aussi au Rouge-gorge de Jo Nesbo dont une partie se déroulait également sur le front de l’est pendant le siège de Leningrad
(4) - vous ferez comme nous et apprendrez, grâce à Del Valle clair et didactique mais jamais pesant ni pédant, quelles étaient les clivages entre tous ces salopards

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vendredi 20 juin 2014

Le facteur de Skogli (Levi Henriksen)

Le bonheur est dans le fjord.

On avait déjà croisé le rocker norvégien Levi Henriksen avec un roman noir et froid : Du sang sur la neige, pas tout à fait un polar et presque un coup de cœur.
Nous revoici à Skogli, toujours dans le même village, 'un village que Dieu a caché',  mais pour un roman bien différent du précédent : Les curieuses rencontres de facteur de Skogli.

[...] Qu'auriez-vous fait si, en rentrant un peu plus tôt chez vous le jour de votre cinquième anniversaire de mariage, vous aviez découvert une voiture que vous ne connaissiez pas dans l'allée ?

Simon Smidesang, lui, décide de tout plaquer : femme infidèle bien sûr pour commencer mais aussi maison, boulot de journaliste, et tout ce qui va avec.

[...] Simon désirait aborder le printemps au jour le jour, et que les vestiges de son ancienne vie se désagrègent sous la neige afin qu'il puisse les ratisser avec tout ce que l'hiver abandonnait derrière lui.

Du jour au lendemain ou presque, le voici désormais facteur dans la petite bourgade de Skogli. Lui qui jusqu'ici écrivait, le voici qui distribue désormais à lire. En dépit des apparences ce n'est pas si différent et il continue ce qu'il sait si bien faire : bavarder avec ses concitoyens, lui qui rédigeait des portraits de société dans son journal.
Un aimant à barjots, c'est ce que disait de lui ses anciens collègues d'Oslo.
Alors comme tout bon facteur, il se met à découvrir les administrés de Skogli et à 'faire dans l'humain' (c'est le slogan de la poste norvégienne).
Fraicheur de la nature loin de la grande ville d'Oslo, fraicheur des rapports humains loin du stress citadin, la partition est connue, jouée et rejouée et Levi Henriksen n'apporte pas une voix vraiment nouvelle.

[...] Avec le temps Simon avait appris que les gens d'ici ne posaient pas une question pour meubler la conversation, mais bien parce qu'ils souhaitaient obtenir une réponse.

Certains de ses concitoyens sont pour le moins curieux et Simon se met à jouer les Colombo (le faux naïf qui mène l'enquête) pour découvrir la face cachée des habitants les plus étranges de Skogli.
Quant à nous on découvrira la face cachée de Simon lui-même et de sa propre vie.
Un petit roman sans prétention aucune mais sans grand intérêt non plus, à lire plaisamment dans le métro et qui ne vous emmènera guère plus loin que la station de Skogli. Un petit bouquin pourtant postérieur à l'excellent roman noir que fut Du sang sur la neige et qu'on vous recommande ... chaudement.


Pour celles et ceux qui aiment la fin de l'hiver.
D’autres avis, guère plus enthousiastes, sur Babelio.

mardi 17 juin 2014

Une terre si froide (Adrian McKinty)


Une série qui IRA loin.

Avec Une terre si froide(1), Adrian McKinty signe le premier polar d'une trilogie qui met en scène l'inspecteur Sean Duffy en Irlande du Nord, au cœur de la guerre civile.
1981 : les attentats de l'IRA sont meurtriers, la répression britannique est impitoyable, les factions catholiques sont de plus en plus sectaires, Margaret Thatcher est de plus en plus intransigeante, c'est le cercle infernal de la guerre sale. Bobby Sands vient tout juste de terminer tragiquement sa grève de la faim à la prison de Long Kesh.
Dans la banlieue de Belfast, la police découvre un cadavre avec une main découpée ... qui n'est pas la bonne. Très vite un deuxième cadavre (et une autre main) viennent s'ajouter au premier tableau.
Des informateurs que l'un des camps aura voulu éliminer ?
Des 'pédés' qu'un tueur en série aura pris pour cibles(2) ?

[…] – L’Irlande du Nord n’a jamais connu de tueur en série, m’oppose-t-il.
– C’est vrai. Quiconque ayant ce genre de dispositions aurait pu rejoindre un camp ou l’autre. Torturer et tuer à loisir tout en défendant la “cause”.

Difficile enquête pour l'inspecteur Sean Duffy, l'un des rares catholiques à avoir intégré les rangs de la police protestante de l'Ulster.
Un flic comme on les aime : sympathique nécessairement, grand buveur évidemment et maladroit forcément avec (en vrac :) ses femmes, ses voisins protestants, ses patrons, ses collègues, ...

[…] Je raccroche. C’est là qu’une moustache à la Serpico aurait été bien pratique. J’aurais pu réfléchir en me regardant dans la glace de l’entrée tout en caressant mon appendice pileux. Au lieu de ça, je me frotte un menton piqué d’une barbe de plusieurs jours et j’improvise un commentaire.

Intrigue et enquêteur sont plutôt classiques et ne vont pas vraiment bouleverser le genre.
Mais il y a (au moins) deux choses qui font que l'on s'attache très vite à ce roman et qu'on ne veut plus quitter Sean Duffy d'une semelle.
Tout d'abord la description passionnante de cette Irlande à feu et à sang : on entend tourner les hélicos et on sent passer le souffle des bombes, on découvre les rivalités entre les différentes branches du mouvement, l'engrenage de la répression, la vie quotidienne dans ce climat de tension, ...

[…] Il règne une puanteur de société civilisée : poudre noire, cordite, mèches à retardement, kérosène. Ça touche à la perfection.
[…] La pluie a viré au crachin, la nuit est calme, l’acoustique si parfaite qu’on entend les tirs de balles en caoutchouc depuis le centre de Belfast.
[…] Pluie dense, circulation dégagée. Nous passons à proximité d’un site qui vient d’être dévasté par une bombe et que, avec une efficacité remarquable, les bulldozers sont en train de transformer en parking. Belfast sera peut-être bientôt la seule ville au monde à posséder davantage de places de parking que de voitures.

C'est passionnant et très intéressant de revisiter ces pages (sombres) de l'Histoire irlandaise qu'on a déjà un peu oubliées.
Et puis il y a l'humour acide et cynique de McKinty et de son héros. C'est féroce, noir, ironique et plutôt bien vu dans ce paysage urbain tourmenté.

[...] Que faisait exactement Tommy à l’IRA, quel était son poste ? Billy éclate de rire et tape du plat de la main sur la table.
– Le gars est mort depuis quatre jours et vous ne savez toujours pas qui il est ! Bon Dieu, vous êtes l’inspecteur Gadget ou quoi ?
– Que faisait Tommy à l’IRA ?
– Vous ne le savez vraiment pas ? insiste Shane, provoquant un fou rire chez son patron.
– Non.

On regrette un peu les péripéties finales de cette enquête, un peu trop rocambolesques pour être crédibles et à notre goût.
Mais on a bien aimé la description de cette Irlande du nord en plein guerre civile.
Le deuxième épisode (Dans la rue quand j'entends les sirènes) est déjà disponible mais pas encore en poche et donc à un prix encore prohibitif sur liseuse. Patience, ce sera peut-être le coup de cœur ?

(1) - le titre est celui d'une chanson de Tom Waits : Cold cold ground
(2) - dans cette Irlande écrasée sous l'emprise rigoriste des Églises (quelque soit le camp), l'homosexualité était encore un crime


Pour celles et ceux qui aiment la Guinness.
D'autres avis sur Babelio. Yan et Cédric en parlent.

mercredi 11 juin 2014

Rédemption (Matt Lennox)

Le retour du charpentier.

Rédemption est le premier roman (après un recueil de nouvelles) de Matt Lennox, un canadien qui a d’abord endossé l’uniforme en Afghanistan avant de se mettre à écrire.
Le titre de la VO est The carpenter (le charpentier) : la profession de Joseph et de Leland King, dit Lee.
Lee vient de sortir de prison où une bonne quinzaine d’années lui auront permis d’apprendre la menuiserie et d’échapper à l’emprise de l’alcool.
Le voici donc de retour au pays où un pasteur rigoriste lui a proposé une réinsertion et un job sur des chantiers.

[…] Dans ma famille tout le monde ne parle que de Jésus. Ma grand-mère est mourante, et personne n’en parle. Mon vrai père est parti avant ma naissance, et personne n’en parle. Mon oncle a fait dix-sept ans de prison, et absolument personne n’en parle. […] S’il n’y avait pas Jésus, je vivrais dans une maison totalement silencieuse.

Lee retrouve sa famille (mère, sœur, neveux, …), d’anciens amis et connaissances, et quelques fantômes …
Les années de prison en effet, n’ont effacé ni la dette de Lee ni le souvenir du crime commis (on découvrira tout cela peu à peu) et le moins qu’on puisse dire c’est que tout le monde n’est pas ravi ravi de voir Lee de retour.
Étrange fascination qu’exercent ces bouquins où l’on sent d’entrée de jeu, après quelques lignes seulement, que tout cela va très très mal finir.
Chapitre après chapitre, on est partagé entre l’envie de voir l’ami Lee réussir sa réinsertion malgré l’hostilité rampante de ses concitoyens, et la certitude que le faux-pas ne va pas tarder parce que dans ce genre d’histoire, l’échec est à peu près garanti.

[…] Parfois, on sait comment tout va se terminer. Parfois on a envie de cette douleur. Dès le début.

Matt Lennox prend tout son temps pour nous amener là où il veut. Il nous décrit minutieusement la vie de cette petite ville de l’Ontario, trop petite et peuplée de préjugés, il nous dépeint soigneusement toute une galerie de personnages. Lee bien sûr, son jeune neveu Pete qui n’a pas connu les événements du passé, et Stan un flic à la retraite qui lui, sait déjà à peu près tout.
Et plein d’autres encore.

[…] Je me souviens de vous, dit Stan.
– Ah bon ?
– Oui. Vraiment. J’ai été flic pendant des années. » Lee ne répondit pas. Stan lui avait fait un croque-monsieur et il avait réussi à en avaler quelques bouchées.
« J’avais entendu dire que vous étiez revenu, poursuivit Stan. Je ne sais pas si vous l’avez oublié ou non, mais c’est moi qui vous ai conduit à la prison provinciale. Vous n’étiez pas bien vieux…
– J’avais vingt-deux ans.

Effet emblématique du rythme patient que Matt Lennox donne à son histoire, c’est dès les premières pages que l’ex-flic Stan découvre un suicide qui sent la mise en scène. Et pourtant, l’enquête avance à peine, c’est d’ailleurs tout juste s’il y a vraiment enquête. Matt Lennox nous balade de personnage en personnage, alors qu’à chaque page on sent bien que la fatalité va finir par rattraper Lee et que ce crime ou un autre va lui être collé sur le dos.
Lee fait pourtant de louables efforts pour supporter les sermons du pasteur, pour obéir aux ordres de son patron, pour éviter les pièges de ses anciennes fréquentations, … Ambiance pesante et étouffante.

[…] « Il y a quelque chose que je voudrais savoir, dit-il.
– Quoi donc ?
– Si avec tout ce que j’ai pu faire, voilà où j’en suis, c’est que tout était écrit d’avance, non ?
– Je ne sais pas, répondit Stan. Vous croyez que c’est le cas ?
– Non, je ne crois pas. J’ai beau me creuser la tête, je ne vois pas comment ce serait possible. »

Le rythme est lent, provincial mais inexorable : ce n’est que vers le troisième quart du bouquin que tout bascule. On apprend enfin les secrets du passé de Lee, comment il sait manier le marteau de charpentier et ce qui l’avait conduit à la case prison. Au même moment, la mécanique d’horlogerie patiemment et minutieusement mise en place par Matt Lennox se met en branle, les connexions entre les personnages se font, les rouages s’enclenchent qui vont finir par broyer notre ami Lee. Redoutable.
Il n’est pas question de destin ici mais des choix que l’on fait (ou ne fait pas), des petites décisions, des actes quotidiens qui s’enchaînent peu à peu. Dans la mauvaise direction.

[…]– Tu ne crois pas à l’enfer ?
– Bien sûr que si. Je l’ai vu de mes propres yeux. Il est ici, en ce bas monde où les gens eux-mêmes le font vivre aux autres. »

L’étiquette polar est bien réductrice. On tient entre les mains un roman noir, bien noir.


Pour celles et ceux qui aiment les anciens prisonniers.
D’autres avis sur Babelio. Unwalkers en parle.


jeudi 5 juin 2014

Buvard (Julia Kerninon)

Au début était l’écriture.

Attention, jeune talent français.
La nantaise Julia Kerninon n’a que 27 ans mais vient de sortir un excellent premier roman : Buvard.
Et en s’attaquant à un sujet pas facile puisqu’il est question de littérature et d’écriture : beaucoup de choses ont été dites (et écrites !) là-dessus et il est toujours un peu casse-gueule de vouloir faire entendre sa voix dans un paysage déjà bien balisé.
Julia Kerninon réussit à tirer sa plume du jeu grâce en grande partie à son personnage principal, Caroline N. Spacek une écrivain(e) plus vraie que nature.
Une auteure à la réputation un peu sulfureuse, un peu secrète, un peu sauvage, recluse dans sa campagne, planquée à l’abri des regards indiscrets et fuyant les interviews intrusives, c’est la rançon de son grand succès.
Contre toute attente, un jeune homme épris de sa prose réussit à obtenir un rendez-vous avec la dame …

[…] L’interview s’est avérée tellement longue que ce livre en a découlé – puisque je suis arrivé chez elle un après-midi de juillet et reparti seulement en septembre, au terme de neuf semaines passées avec elle sous sa véranda à boire et parler et boire et parler et remettre inlassablement des piles dans le dictaphone.

Nous voici donc avec dans les mains un livre de Julia Kerninon avec dedans le livre du jeune Lou sur la romancière Caroline qui écrit des livres … Joli jeu de miroirs avec au centre, l’écriture, ses affres, ses douleurs, ses enchantements, on connait la chanson …
Julia Kerninon entonne son refrain sur cet air connu. Et fort justement, l’écriture  de la jeune nantaise est à la hauteur de son sujet.
Avec des petites phrases tracées pour faire mouche, parfois un peu convenues :

[…] Je l’écoutais parler et il me touchait – avec des mots – moi qui n’avais jusqu’ici été touchée que par des mains.

Mais le plus souvent éclairée de perles sublimes :

[…] Elle semblait vieillir au fur et à mesure de la journée, et je trouvais merveilleuse cette manière qu’elle avait d’être neuve tous les matins et vénérable tous les soirs, cette régularité qui faisait une boucle comme si sa vie n’arrêtait pas de recommencer pendant qu’elle me la racontait.

Durant ces quelques mois d’été naîtra une histoire d’intelligence (au sens premier) et presque d’amour(1) entre ce lecteur et cette auteure, un dialogue exploratoire où l’on découvrira chacun porteur d’un trop lourd passé :

[…] Nous avions survécu, vraiment. Elle avait écrit des livres et j’en avais lus, et nous étions là.

Et puis bien sûr on découvre ce métier, cette magie, cette passion qu’est l’écriture et qui semble plus tenir de la folie que de la vocation :

[…] J’étais confus, je me sentais désolé d’être cette personne qui voulait savoir comment s’écrivent les livres.
[…] Il n’en pouvait plus de me voir en train d’écrire toute la journée, il me rapportait des robes et du maquillage, il les déposait devant moi comme on attire les bêtes sauvages avec des fruits et du miel. Il aurait fait de moi une femme si je l’avais laissé faire, mais j’étais un écrivain.

L’aventure littéraire recèle également (et même fait corps avec) une belle histoire d’amour, tout aussi folle et passionnée.
Cette vraie-fausse biographie qui se dévore comme un polar, nous plonge au cœur des mystères de l’écriture. Caroline N. Spacek aura eu une vie et un métier passionnant.
C’est aussi le métier de Julia Kerninon : espérons que sa vie sera plus calme !

(1) - on vous laisse découvrir toute la subtilité de Julia Kerninon sur les relations entre ces deux personnages - c’est très fin et c’est l’un des charmes de ce bouquin très maîtrisé


Pour celles et ceux qui aiment les écrivains (et les femmes).
D’autres avis sur Babelio. Yue Yin et Cuné en parlent.




mardi 3 juin 2014

Luz ou le temps sauvage (Elsa Osorio)

Les enfants volés de la dictature Argentine.

Entre 1976 et 1983 l'Argentine survit sous la dictature militaire soutenue, à la mode franquiste, par l’Église catholique. La répression s'inspire des techniques de la guerre sale d'Algérie : enlèvements et tortures. Nombreux furent les 'disparus'.
Parmi les jeunes femmes emprisonnées, certaines étaient enceintes : avant de 'disparaître', elles eurent le temps d'accoucher et de donner naissance à un bébé qui leur fut enlevé et que de bonnes familles catholiques s'empressèrent d'accueillir en effaçant au passage toute trace de son identité d'origine.
Le plan était bien organisé et on estime que plus de 500 enfants ont reçu ainsi une nouvelle identité.

[…] Il veille personnellement à ce qu’elle soit bien nourrie, parce que là-bas il paraît que c’est infect.
– On lui donnait une nourriture spéciale et ils ne la torturaient pas comme ils le faisaient aux autres.
– Tu trouves que ce n’est pas une torture d’être là-bas et de savoir que toutes ces attentions, ce régime spécial, c’était pour lui voler son enfant – la haine voilait la voix de Carlos. Ils venaient là pour choisir les mères, comme si c’était un vivier d’êtres humains ! C’est monstrueux, aberrant.

La génération des parents a 'disparu' et depuis ce sont les Grands-mères de la Place de Mai [clic] qui tentent de retrouver leurs petits-enfants et de leur redonner leur véritable filiation.
Avec Luz ou le temps sauvage, c'est l'histoire d'une de ces enfants volés que nous conte Elsa Osorio.
Lili ou Luz (c'est selon) est maintenant devenue une femme et la naissance de son propre fils remet sa vie en question : de mensonge en mensonge, elle a toujours soupçonné ses 'parents' d'être illégitimes et la voici partie à la recherche de son histoire. Autant dire que le sujet est passionnant et éclaire d'un jour particulier l'Histoire récente de l'Argentine.

[…] Eduardo avait l’intention de dire la vérité à Mariana, mais il a toujours eu peur de sa réaction. Et il s’est passé ce qui se passe avec les mensonges, on en dit un qu’on cherche à rendre vraisemblable par un autre, puis un autre et on se trouve pris dans un essaim de mensonges d’où il devient difficile de s’extraire.

Malheureusement il faut beaucoup de courage pour venir à bout de ce gros pavé.
En dépit de quelques bonnes idées de narration inégalement exploitées (mélange des époques, des familles et des personnages), l'écriture d'Elsa Osorio est pesante et laborieuse et semble s'adresser à de jeunes ados.
Décrivant minutieusement le moindre geste et la moindre pensée de ses personnages, elle en fait des marionnettes de carton caricaturales et sans épaisseur, qui nous deviennent vite totalement étrangères.
On a beau être passionné par le contexte historique et l'âpreté de cette histoire (cette Histoire) terrible, on se trouve complètement dérouté par une narration, besogneuse, simpliste et parfois presque naïve : quel dommage.
À noter sur le même thème, pour celles et ceux que cela intéresse : La garçonnière d’Hélène Grémillon.


Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
D'autres avis (plus positifs) sur Babelio.

vendredi 30 mai 2014

À la grâce des hommes

Landscape is destiny.

Une Australienne qui raconte une histoire (vraie) en Islande ?
Il n'en fallait pas plus pour piquer notre curiosité car, tout de même il est difficile d'imaginer plus grand écart !
Quel lien entre ces deux îles aux antipodes l'une de l'autre ? Une petite et une gigantesque, l'une asséchée par le sable et l'autre gorgée d'eau, la chaleur ou la glace, ... ? Une où l'on sait que certains ont trouvé de quoi vivre et surfer à la cool au soleil et l'autre que l'on sait battue par les vents et les eaux et où Indridason nous a appris qu'il y fait très sombre ?
Mais Hannah Kent, jeune australienne d'Adelaide, rêvait de voir la neige et la longue nuit d'hiver : elle a été servie et est revenue de son séjour islandais la tête pleine d'images [clic] et de ces histoires que l'on se raconte au coin du feu.
À 27 ans, elle publie son premier roman À la grâce des hommes (Burial rites en VO - saluons également la belle traduction) qui est bien parti pour un grand succès. Chapeau !
Car Hannah Kent a trouvé ce qui relie les antipodes : ces deux îles, âpres et désertiques, sont toutes deux façonnées par des paysages grandioses à couper le souffle (et ce n'est pas qu'une figure de style). Des paysages qui, à leur tour, façonnent les destins, de la naissance à la mort.

‘Landscape is destiny. The environment you grow up in has to have some kind of effect on how you perceive the world.’   [Ron Rash]

C'est une phrase de Ron Rash (le parrainage n'est pas usurpé) que se plait à citer Hannah Kent et qui pourrait servir d'exergue à ce roman qui mêle nature-writing, roman historique et un peu de polar.
Au début du XIX° siècle (1829), un double meurtre ensanglante le nord de l'île : deux fermiers sont retrouvés sauvagement assassinés et carbonisés dans l'incendie de leur ferme de tourbe. Fridrik, Sigga et Agnes, un fils et deux filles de ferme sont arrêtés, jugés et condamnés à la décapitation.
Agnes Magnúsdóttir est l'une de ces deux filles. En attendant son exécution et faute de prison, elle est placée et accueillie de mauvaise grâce dans une ferme. C'est son histoire que nous raconte Hannah Kent.
Islande - 1829 : autant dire le moyen-âge ! et d'entrée, elle plante le décor :

[...] La poussière la mettait au désespoir. Il y en avait partout ! [...] Sèche en été, la tourbe répandait constamment de la poussière et de l'herbe sur les lits ; froide et humide en hiver, elle produisait des moisissures qui tombaient sur les couvertures de laine et infestait les poumons de toute la famille. La ferme avait commencé à se désintégrer. Elle se transformait en taudis, et son état de délabrement gagnait ses habitants : l'an passé, deux domestiques étaient morts des suites de maladies causées par l'humidité.

Dans cette ferme, sous les regards réprobateurs de la famille contrainte de l'accueillir, Agnes attend sa dernière heure.

[...] - Jón Thórdason a proposé de les tuer.
- Pardon ?
- Jón Thórdason. Il s'est présenté à Hvammur il y a quelques semaines pour leur annoncer qu'il était prêt à exécuter Fridrik, Sigga et Agnès. Trois coups de hache contre une livre de tabac, voilà ce qu'il voulait.
Il secoua la tête.
- Une livre de tabac, répéta-t-il.

Pendant ces quelques jours qui la séparent de son exécution, Agnes va se confier au jeune pasteur Tóti .

[...] Ils m'ont arraché une déposition qui faisait de moi une femme vile et malveillante. Tout ce que j'ai dit m'a été volé ; tous mes mots ont été altérés jusqu'à ce que cette histoire ne soit plus mienne.

D'où vient-elle ? Qu'a-t-elle vécu et subi avant de commettre l'irréparable ? Que s'est-il passé ? Qui était Natan, l'une des deux victimes, celui qu'on n'a pas osé appelé Satan et qui semble avoir été l'amant d'Agnes ? Est-elle seulement coupable ? Et les autres ?

[...] Tóti aimerait que je lui parle de ma famille, mais le peu que je lui ai raconté n'a pas eu l'heur de lui plaire. Il n'est pas accoutumé aux arbres généalogiques qui poussent dans la vallée : noueux, aux branches enchevêtrées, hérissées d'épines.

En dépit des conditions misérables dans lesquelles (sur)vivent ces paysans d'un autre âge, Hannah Kent évite toute complaisance sordide et prend soin de faire parler ses personnages comme on a envie de les écouter aujourd'hui. On la remercie de ne pas avoir cédé à la facilité et si cette histoire repose effectivement sur une trame véridique et historique (soigneusement documentée et rendue), on se plait à lire un roman très contemporain.
Âpre et sévère comme les paysages islandais mais très actuel.
L'écriture d'Hannah Kent questionne notre intelligence et notre curiosité : on a du plaisir à découvrir les conditions de vie de cette époque, en ces lieux perdus bien loin de la couronne danoise, et on a du plaisir à dévorer ce presque polar, qui pourra prendre une place de choix au rayon des ‘confessions de l'assassin’.
C'est aussi un très beau portrait de femme (de femmes pourrait-on dire, car il y en a plusieurs autour d'Agnes) tandis que les hommes semblent avoir perdu beaucoup de leur humanité. La faute aux paysages sans aucun doute.

[...] - Si j'étais jeune et simplette, croyez-vous que la police et les juges auraient pointé le doigt vers moi ? [...] Mais quand la police m'a interrogée, quand ils ont compris que j'avais la tête sur les épaules, ça ne leur a pas plu. Femme qui pense n'est jamais tout à fait innocente, vous comprenez ? On ne peut pas lui faire confiance. Voilà la vérité, que ça vous plaise ou non, mon Révérend !

Agnes Magnúsdóttir était manifestement trop vive et trop intelligente pour son époque et ses contemporains.

On est à deux doigts du coup de cœur pour ce roman découvert grâce à Babelio et aux Presses de la Cité.
Ce qui nous retiendra est peut-être l'absence d'un petit plus, d'un petit grain de folie (et pourtant il y en a déjà de la folie à vivre dans des endroits pareils et à des époques pareilles !) et une seconde partie du récit (une fois la découverte passée) peut-être un tout petit trop académique, mais on pinaille pour faire sérieux.


Pour celles et ceux qui aiment les paysages d'Islande.
Quelques photos prises par Hannah Kent sur les lieux mêmes, dans la vallée de Vatnsdalur : [clic]
Une adaptation cinéma est dans les cartons (avec Jennifer Lawrence, mais cela ne nous empêchera pas d'aller voir le film).
Les Presses de la Cité proposent de découvrir les premières pages [clic].
D'autres avis sur Babelio.




mardi 27 mai 2014

On ne joue pas avec la mort (Emily St. John Mandel)

Immigration clandestine.

On avait eu un coup de cœur pour le premier roman de la canadienne Emily St-John Mandel, et on avait été franchement ravis de passer en sa compagnie Une dernière nuit à Montréal.
On attendait avec impatience son deuxième opus : On ne joue pas avec la mort.
Où l'on retrouve avec plaisir sa belle écriture, fluide et élégante.
De même que son sens inclassable de la construction avec lequel elle bâtit des romans étranges et un peu inquiétants, un peu polars mais pas vraiment, un peu romans psychologiques mais pas trop, un peu romans à suspense mais pas que, ... bref, des ambiances qui n'appartiennent qu'à elle (et à ses lecteurs).
Après la jeune femme en fuite jusqu'à Montréal, voici l'histoire d'Anton, un jeune homme perdu quelque part dans les limbes, comme en suspension dans notre monde : un employé de bureau relégué dans un placard (mais un vrai placard) à ne rien faire,  un jeune épousé qui s'y est repris à trois fois (pour se marier) et qui largue sa toute nouvelle femme en plein voyage de noces, ...

[…] Ça ressemble plutôt à un gène de fuite.

On débute le bouquin en le croyant même laissé pour mort quelque part dans une île italienne.
D'où vient cette enquêtrice à ses trousses : FBI, CIA ? Comme nous, elle voudrait comprendre.
L'intrigue au ton décalé d'Emily St-John Mandel est soigneusement construite qui nous fait remonter le passé sur les traces d'Anton.
Faut dire que notre gars traîne une lourde hérédité : visiblement papa et maman traficotent à qui mieux mieux dans le recyclage d'objets d'art 'empruntés' et il a une sorte de presque-demi-sœur qui donne dans les faux passeports pour immigrés.

[…] Je travaille dans une division de soutien logistique. Je fais de la recherche, je rédige des rapports pour les équipes de vente, j’aide à préparer les présentations, ce genre de choses.
– Et qu’est-ce qui te qualifie pour cette activité ?
– La même chose qui me qualifiait pour vendre des cartes de sécurité sociale à des étrangers en situation irrégulière. Un certain vernis de confiance en soi, allié à une témérité sans bornes.
[…] Rien, dans son regard serein, ne donnait à penser qu’il avait vendu à sa secrétaire un numéro de sécurité sociale et un faux passeport, ni que le diplôme accroché au mur de son bureau était un faux, ni qu’il venait d’une famille qui vendait des marchandises volées et importait clandestinement des filles d’Europe de l’Est dans des conteneurs maritimes.
[…] Tu as eu en tout et pour tout deux jobs dans ta vie : vendre des marchandises volées dans le magasin de tes parents et vendre des documents falsifiés à des étrangers en situation irrégulière.

Même si le ton est un petit peu plus ‘polar’ que la précédente balade à Montréal, l'auteure excelle à nous maintenir entre deux eaux, en partance pour là-bas, pas tout à fait installé ici ... Voyage et mélancolie sont toujours au rendez-vous de quelques scènes à la limite du surréalisme.
Et même si l'image d'ensemble n'est pas sur le couvercle de la boîte, les différentes pièces du puzzle finiront par s'assembler. Ou presque, faut bien laisser un peu d'ouverture sur la fin !
Difficile à raconter ou résumer : chez Emily St-John Mandel, tout est question d'ambiance et de charme ... De personnages aussi : premiers plans et seconds rôles sont tous aussi passionnants.
Cette auteure confirme qu'elle tient l'une des plumes les plus sûres de la littérature très contemporaine, même si, au final, on aura quand même été plus envoûtés par le charme du précédent roman que par celui-ci.


Pour celles et ceux qui aiment les personnages flottants.
D'autres avis sur Babelio. Jean-Marc en parle. Daniel Marois est plus sévère.


vendredi 23 mai 2014

L’année des volcans (François-Guillaume Lorrain)

2 îles + 2 femmes  = 4 volcans

Amours sulfureuses et volcaniques.
Étonnant roman que cette Année des volcans de François-Guillaume Lorrain, un journaliste passionné de cinéma.
Certes le sujet et la 4° de couv' semblaient fort alléchants mais c'est d'abord l'écriture qui nous a accroché et motivé pour continuer : Lorrain possède une plume claire et fluide qui coule comme une gourmandise intelligente, parfaitement adaptée à cette multi-biographie où l'on retrouve un peu le style que l'on affectionne chez Échenoz ou Deville par exemple.
Un peu moins de souffle épique et romancé et plus de travail d'enquête journalistique, on est peut-être plus proche encore d'Emmanuel Carrère.
Une fois conquis par le style, il ne nous reste plus qu'à se laisser porter par une histoire de passion(s) passionnante : dans les années d'immédiate après-guerre, deux monstres sacrés du cinéma, la blonde suédoise Ingrid Bergman et la brune volcanique Anna Magnani, rivalisent autour de Roberto Rossellini, l'un des pères du néo-réalisme italien et sans doute du cinéma moderne(1).
Dieu des césars et des oscars, quelle affiche !
Rossellini va s'attirer les foudres du monde en général et de 'La Magnani' en particulier pour s'être amouraché de la suédoise qui, aux US, avait détrôné sa compatriote Greta Garbo.
[…] Son rire déclencha les flashes et elle commença à accorder à chacun son sourire angélique. Les photographes échangèrent bientôt des regards admiratifs. Cela les changeait des vamps et de leurs œillades. Cette femme ne se contentait pas de fixer l'objectif, elle leur offrait son âme. Elle leur apportait aussi l'Amérique et son aura, avec une telle gentillesse qu'ils succombèrent à leur tour à son charme. Le cinéaste le devinait. La magie opèrerait. Il s'effaça derrière la magicienne.
La rivalité est si forte, le triangle amoureux si obsédant, le chassé-croisé si prenant, qu'en 1950, ce sont deux films qui sont tournés dans les îles éoliennes et la réalité dépasse alors la fiction : Rossellini met en scène Stromboli, terre de Dieu avec sa nouvelle conquête Ingrid Bergman. Tandis qu'à quelques encablures, Anna Magnani obtient d'un obscur faiseur allemand(2) le rôle principal dans Vulcano !
Deux îles, deux femmes, quatre volcans.
Ce pourrait être un scénario hollywoodien ou même un roman harlequin : mais non, c'est bien la vraie vie, même si c'est une vie hors du commun comme seul le show-biz sait nous en donner et nous en faire rêver ! La folle vie de ces gens-là dans les années d'après-guerre, dans une Italie (et peut-être un monde) à reconstruire.
[...] "Voilà à quoi je ne me résigne pas, ne pas vivre". Ces mots feraient l'effet d'une bombe sur leur maison, elle le savait, mais pour s'en aller, il fallait parfois tout détruire. 
Une histoire en or pour un passionné de cinéma comme François-Guillaume Lorrain qui nous donne un récit savoureux, plein de fougue et de passion(s).
Avec deux grandes et belles femmes  du siècle (bon, du siècle dernier doit-on dire désormais)  : une jeune et f(o)ugueuse Ingrid Bergman qui n'est pas encore celle dont on se souviendra plus tard devant la caméra de son homonyme et compatriote, et une brune et sauvage italienne dont la carrière s'est éteinte avant de pouvoir nous toucher (zut pas assez vieux, loupée La Magnani !) mais que célébra Youri Gagarine depuis son Soyouz dans les étoiles :
"Je salue la fraternité des hommes, le monde des arts, et Anna Magnani."
… rien de moins !
Sans vouloir retirer quoi que ce soit à nos deux belles stars féminines, le personnage de Roberto Rossellini, déjà aux allures de Berlusconi d'aujourd'hui, n'est pas le moins surprenant des trois : un rebelle fantasque, un escroc insaisissable, un artiste controversé, un amoureux impénitent, ... on ne sait trop s'il s'est vraiment compromis ces dernières années avec le pouvoir fasciste, on ne sait trop ce que vaut vraiment sa façon de filmer sans script ni scénario (sic !), on ne sait trop s'il a vraiment le pouvoir de créer les stars ou s'il s'en nourrit lui-même, ... Mais ce qui est sûr, c'est qu'il n'a pas volé sa place sur l'affiche de ce film ce bouquin !
À vouloir vivre à toute allure, rattraper le temps perdu pendant les années noires, brûler la vie par les deux bouts, nos papillons affolants vont se cramer les ailes aux feux des projecteurs et aux laves des volcans.
(1) - François Truffaut et surtout Federico Fellini grandiront dans ses pas
(2) - allez, nommons tout de même cet inconnu qui rivalisa avec Rossellini et qui filma La Magnani : William Dieterle ! À ressortir dans un prochain quizz ciné avec Véro !


Pour celles et ceux qui aiment les femmes, le cinéma et les livres, bref pour nous tous !
D'autres avis sur Babelio. Delphine en parle.



vendredi 16 mai 2014

Les hamacs de carton (Colin Niel)

Dossiers classés.

Petit polar bien sympathique écrit par Colin Niel, un chercheur français qui a travaillé plusieurs années en Guyane : avec Les hamacs de carton, voici de quoi découvrir cette région dont on a beaucoup parlé à chaque mise sur orbite mais qu'on connait si mal.
C'est presque un polar ethnique où l'on fait la connaissance des descendants des esclaves noirs, les nègres-marrons qui avaient fuit lors des grands marronnages.
En Guyane, le long du fleuve Maroni, vivent les populations alukus et ndjukas : orpaillage, culture de cannabis, sorcellerie, ...
Un crime inhabituel est commis dans un petit village en amont du fleuve : une mère et ses deux enfants sont morts de façon étrange. L'inspecteur Anato, d'origine guyanaise mais récemment débarqué de la métropole, prend l'enquête en main.

[…] Anato, au final, se demandait si ses origines étaient réellement un atout. Il reconnaissait cependant une chose : la Guyane lui était peu familière, il la découvrait un peu chaque jour. Ni métropolitain ni vraiment ndjuka. Un négropolitain, avait-il entendu dire.

On découvrira évidemment plein de choses sur la vie de ces peuples, sur la vie en Guyane aussi (y compris celle des expatriés). Mais l'intérêt de ce petit bouquin, c'est que l'intrigue policière elle-même n'est pas anodine puisqu'elle est construite à partir des conditions de vie des gens de là-bas, de ceux qui vivaient le long du fleuve et qui se retrouvent désormais écartelés entre deux pays : la Guyane française et le Suriname, l'ancienne colonie hollandaise désormais indépendante (le fleuve trace une frontière récente qui n'a guère de sens pour les familles qui vivent sur les rives).
On ne peut pas vous en dire plus bien sûr sur cette enquête qui n'a rien de fracassant mais qui est plutôt originale et bien ancrée dans le pays guyanais : les explications qui sont données au fil de l'eau sont passionnantes.
Et au passage vous découvrirez ce que sont ces fameux hamacs de carton :

[…] Anato comprit surtout que par le terme hamac, l’homme parlait de ces dossiers suspendus, alignés à la verticale dans le placard, qui devaient faire partie du quotidien de Véronique Morhange. Il ne connaissait pas l’expression, mais trouva la métaphore pertinente. Il imaginait tous ces étrangers, Surinamiens, Haïtiens, Brésiliens, Dominicains, suspendus dans leurs hamacs de carton, hibernant patiemment dans l’attente des papiers qui leur donneraient enfin une existence officielle sur le territoire français.

Certes on objectera que ce petit polar ne va pas détrôner ceux des grands maîtres, on pourra aussi regretter une écriture un peu naïve, notamment dans la description des personnages et dans leurs dialogues, mais il faut bien admettre que la lecture est agréable et le voyage instructif.


Pour celles et ceux qui aiment les pirogues.
D'autres avis sur Babelio.


jeudi 15 mai 2014

La tuerie d’octobre (Wessel Ebersohn)

Political-killer ?

Wessel Ebersohn est un écrivain peu bavard : on avait été pas mal secoués par son roman d'il y a trente ans, c'était La nuit divisée, lu il y a deux ans. On n'avait pas lu le bouquin d'il y a vingt ans [Le cercle fermé] et c'est donc avec impatience qu'on a pris le vol suivant (2011) pour l'Afrique du Sud : La tuerie d'octobre.
On retrouve avec plaisir Yudel, le psychologue juif qui travaille pour les institutions pénitentiaires (et y'a du boulot là-bas !) et qui, de temps à autre, mène ses propres investigations.
Bien sûr, l'Afrique du Sud a changé depuis l'apartheid et le polar précédent et ce bouquin est encore une occasion de découvrir la toute jeune nation arc-en-ciel qui peine à trouver ses marques.
Mais avouons que notre grande attente (trop grande ?) a été fortement déçue par ce nouvel épisode des enquêtes de Yudel Gordon.
Ce bouquin ressemble bien à un ouvrage de commande où un serial-killer se retrouve maquillé en political-killer (ou vice-versa). L'Afrique du Sud n'est là que pour le décor et tous les standards et clichés sont au rendez-vous (comme cette scène de l'auditorium que l'on dirait spécialement commandée par Hollywood).
Même l'ami Yudel  marque le pas et laisse la vedette à une jeune black ambitieuse, symbole de la nouvelle société noire au pouvoir, une haut-fonctionnaire en pleine ascension sociale et politique dans le nouvel organigramme de la nouvelle nation : un personnage vraiment trop ‘cliché’ pour qu'on s'y attache plus que quelques pages.
L'intrigue débutait pourtant sur de bonnes bases : il y a vingt ans (en 1985) les raids commandos étaient fréquents pour éliminer les agitateurs et 'terroristes' noirs, même au-delà des frontières légales. Ces exactions ont forcément laissé des blessures que certains voudraient rouvrir et des cicatrices que d'autres souhaiteraient oublier. Aujourd'hui en 2005, un mystérieux personnage (ancien mercenaire ou nouvel assassin ?) semble vouloir éliminer les acteurs de l'un de ces raids meurtriers.

[...] Après un silence, il ouvrit à nouveau la bouche pour parler, sans succès. Enfin, il réussit à demander : “Vous vous rappelez le raid de Maseru ?”
[…] “Écrivez : 21 octobre 1985. C’est noté ?” Johanna hocha la tête, mais Abigail répéta malgré tout. “Cette nuit-là, une unité des Forces armées sud-africaines est entrée au Lesotho et a effectué un raid dans une maison de l’ANC près de Maseru. Les soldats ont tué douze personnes et ramené les prisonniers - au nombre de six, je crois - en Afrique du Sud. La nuit suivante, le 22 octobre, nous nous sommes échappés des cellules de la police à Ficksburg.”
[…] Que s’est-il passé à Ficksburg que l’on ne peut toujours pas évoquer après toutes ces années ? Car vous êtes encore en train de le fuir. Combien de fois par le passé avez-vous refusé de le voir ?

Mais bien vite l'intrigue sud-africaine se transforme en une chasse à l'homme digne des thrillers les plus classiques. On ne s'ennuie pas vraiment mais tout cela n'est certainement pas à la hauteur des attentes qui étaient les nôtres.
Ce billet sera donc en forme de rappel, histoire de vous inciter à la lecture de l'ancien et excellent ouvrage de Wessel Ebersohn qu'était La nuit divisée !


Pour celles et ceux qui aiment (beaucoup) l’Afrique du Sud.
D'autres avis sur Babelio. Yan en parle également.

lundi 12 mai 2014

La ballade de Lila K (Blandine Le Callet)

1984+451=2090

On avait découvert Blandine Le Callet avec de curieuses épitaphes [clic].
Décidément, cette auteure entend nous secouer les neurones et bousculer un peu les structures classiques du roman : après les pierres tombales, voici La ballade de Lila K qui recèle bien des surprises déroutantes.
À commencer par le titre puisqu’il n’y a pas de point après le ‘K’, ce n’est pas une initiale, et surtout puisque Lila essaie de prendre son envol avec deux ‘L’ et ne nous convie pas à une promenade mais bien à écouter la complainte de sa vie.
À suivre par la forme du récit : une dystopie où 2090 serait le résultat d'une opération croisée entre 1984 et 451. Mais on aurait bien tort de s'arrêter à cette arithmétique réductrice : le propos n'est pas de nous décrire un monde orwellien de plus et l'on est bien loin d'un bouquin de SF à l'ancienne mode.
Il faudra même quelques chapitres avant de réaliser qu'on n'est pas exactement en 2014 : cette petite liberté permet juste à Blandine Le Callet de nous plonger non pas dans un futur improbable mais bien dans les travers les plus redoutables de notre monde bien actuel.
Lila est toute jeune lorsqu'elle est enlevée à sa mère et internée dans un centre de ré-éducation.
[…] – Quand tu es arrivée ici, il y a quatre ans, on ne nous a communiqué aucune information concernant ta maman. Ni son nom, ni son âge, ni même une photo. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue, Lila. Je suis désolé.
– Vous ne savez rien ! Il a secoué la tête avec tristesse.
– Quelques semaines après ton arrivée, on nous a informés que ta mère venait d’être déchue de ses droits maternels. C’est tout ce que l’on sait.
Sans plus d'explications, du fait de son isolement, à la fois souhaité et forcé (elle souffre de divers traumatismes dont une forte agoraphobie), ce n'est que peu à peu, par petites touches successives, que l'on découvre le paysage : le monde orwellien qui l'entoure, la maltraitance dont elle semble avoir été victime, d'autres ombres à éclaircir, d'autres mystères à percer, ... c'est presqu'un polar.
L'auteure évite judicieusement tout infantilisme : en dépit de son jeune âge, Lila parle, jure, cogne et pense comme une adulte, ça nous va bien et cela sert le sérieux du propos qui tient plus du conte philosophique que du récit initiatique.
Enfermée et isolée contre son gré, arrachée de force à sa mère, totalement inadaptée aux règles kafkaïennes qui semblent régir le monde inhumain hors des murs du ‘Centre’, ... Lila va-t-elle échapper à son sort, va-t-elle pouvoir se révolter et prendre en main son destin, retrouver sa mère, dépasser ses peurs et affronter ses propres monstres dans le placard ?
Tout au long du difficile apprentissage de Lila (au long de la bal[l]ade ...) on découvre en même temps qu'elle, le monde auquel elle va devoir s'adapter : pression sociale, grossesse conditionnée, vidéo-surveillance permanente, sexualité normalisée, prohibition hygiénique, eugénisme assurantiel, ... un monde à la recherche de toujours plus de conformité et de normalité, un monde où un mur nous sépare des déviants de la ‘zone’, un monde qui de toute évidence n'a rien à voir avec le notre, fort heureusement.
[…] – Qu’est-ce que vous comptez faire de moi, exactement ?
– Te rendre plus conforme. Plus banale, si tu préfères.
– Oh oui, Fernand, banale, je préfère : c’est tellement plus enthousiasmant ! Il a feint de ne pas remarquer l’ironie.
[…] À compter de ce jour, j’ai suivi son programme. Je me suis appliquée à devenir – du moins, en apparence – la fille normale et terne qu’il voulait que je sois. Ça n’a pas été simple. Je partais de très loin ; les efforts à fournir étaient considérables.
[…] À presque dix-sept ans, j’étais en mesure de singer parfaitement une personne normale. Je me coiffais chaque matin. Je ne dormais plus sous mon lit.
Mais on l'a dit, ce n'est pas un nième bouquin de SF et tout cela n'est que le décor volontairement un peu flou planté par Blandine Le Callet pour nous raconter le cheminement de sa Lila, à la recherche de son passé et de sa mère : cette Lila est une sacrée trouvaille, un personnage au cœur du roman (qui fait le roman), un personnage émouvant et passionnant, très attachant de la première à la dernière page.
Ajoutons que l'écriture de cette auteure est toujours aussi claire et limpide : une prose fluide et élégante, qui va tranquillement à l'essentiel, sans les affèteries et les coquetteries dont sont parfois coutumiers nos auteurs français.
Et puis aussi, il y a ces propos étranges et inquiétants sur les livres désormais numérisés dans le monde de Lila où un ‘vrai’ livre papier représente un trésor interdit.
[…] – Regarde bien, Lila. J’ai soudain vu le livre s’ouvrir entre ses mains, éclater en feuillets, minces, souples et mobiles. C’était comme une fleur brutalement éclose, un oiseau qui déploie ses ailes.
– Ça t’en bouche un coin, n’est-ce pas ? Je n’ai pas répondu. Je regardais ses gros doigts qui feuilletaient les pages, couvertes de signes noirs et de taches colorées.
– Eh bien, tu as perdu ta langue ?
– Comment dites-vous que ça s’appelle ?
– Un livre. C’est ce qu’on avait, avant les grammabooks.
– Et… qu’est-ce qu’il y a écrit là-dedans ?
– Cela dépend du livre. J’ai ouvert des yeux ronds. Je n’y comprenais rien.
– Laisse-moi t’expliquer : tu vois, avec un grammabook, on n’a qu’un écran vierge sur lequel vient s’inscrire le texte de ton choix. Un livre, lui, est composé de pages imprimées. Une fois que le texte est là, on ne peut plus rien changer. Les mots sont incrustés à la surface. Tiens, touche. J’ai posé la main sur la feuille. J’ai palpé, puis j’ai gratté les lettres, légèrement, de l’index. M. Kauffmann disait vrai : elles étaient comme prises dans la matière.
– Ça ne peut pas s’effacer ?
– Non, c’est inamovible. Indélébile. Là réside tout l’intérêt : avec le livre, tu possèdes le texte. Tu le possèdes vraiment. Il reste avec toi, sans que personne ne puisse le modifier à ton insu. Par les temps qui courent, ce n’est pas un mince avantage, crois-moi, a-t-il ajouté à voix basse. Ex libris veritas, fillette. La vérité sort des livres. Souviens-toi de ça : Ex libris veritas.

[…] Maintenant que je prenais le temps de comparer chaque article avec ce qu’il en restait après sa numérisation, je me rendais bien compte qu’il y avait un problème. Trop de coupes, parfois si pernicieuses qu’elles en arrivaient à inverser le sens du propos, ou à le rendre totalement incompréhensible.
Des propos inquiétants sur la numérisation et le contrôle qu’elle pourrait donner.
Ironie du roman, c’est à la TGB, la Très Grande Bibliothèque que se pratiquent ces coupes normalisatrices ! Quand on a suivi il y a quelques années [clic] la résistance acharnée de son ancien responsable (Jean-Noël Jeanneray) tout cela ne manque pas de sel !
Et puisqu’on a lu évidemment le livre de Blandine Le Callet sur notre liseuse électronique, on se demande inquiet, s’il ne nous faudrait pas acquérir sans tarder la version ‘papier’, histoire de vérifier qu’on n’a pas eu entre les mains une version expurgée …

Pour celles et ceux qui aiment les mères et les livres.
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