lundi 14 mars 2022

Usual victims (Gilles Vincent)

[...] On n’est pas prêts de tutoyer les anges.

On ne connaissait pas encore Gilles Vincent, un auteur de polars qui vit désormais dans le Béarn.
Avec Usual victims, il nous invite à Tarbes, dans les entrepôts de Titania, un clone d'Amazon, où l'on vient de retrouver une ouvrière qui s'est suicidée par pendaison dans les vestiaires. C'est la quatrième et cela semble un peu plus compliqué que le surmenage dû aux cadences infernales.
Et c'est une drôle d'équipe qui va mener l'enquête : un "couple" de flics locaux mais sans histoire de fesses entre eux puisqu'ils sont tous les deux gays, chacun de leur côté !
C'est très tendance depuis quelques temps.
[...] En gros, en vingt ans à peine, on est passé du statut de paria à celui d’espèce protégée.
Pour faire bonne mesure à ce duo inédit, voici qu'on leur colle dans les pattes un jeune stagiaire, un autiste version Asperger (c'est très tendance aussi, et très pratique dans les polars) !
Le jeune Stéphane Brindille passe son temps à littéralement peser les choses. Il est fan de cinéma américain (d'où le titre) et note tout ce qui lui passe par la tête (et il lui en passe ...).
[...] Cinq carnets. Des Clairefontaine, format 9x14, 96 pages. Tous remplis. Page après page, j’ai consigné ce que je nomme le poids des choses. En fait, je pèse tout et je note le poids précis de chaque objet.
L'exposition qui ouvre le bouquin est un peu maladroite : l'auteur semble pressé de nous mettre au diapason de ses personnages et de démarrer son enquête, on aurait préféré un peu plus de subtilité.
C'est l'Asperger qui va nous servir de guide dans l'enquête, de candide pourrait-on dire s'il n'était évidemment doué d'un regard à l'acuité étonnante qui va en remontrer à ses deux coéquipiers.
Même si Gilles Vincent ne prétend pas à la belle littérature, la première partie du bouquin est plutôt sympa grâce à ces personnages et surtout grâce au jeune Brindille.
😕 Malheureusement à mi-parcours, l'auteur décide de basculer tout cela dans un trop long dénouement où s'enchaînent coups de théâtre capillotractés, scènes effrayantes et péripéties rocambolesques.
On tourne alors les pages avec fébrilité, pressé d'en finir et d'en sortir à peu près indemne.
C'est dommage, tout cela aurait pu donner un bon polar avec un peu plus de maîtrise.

Pour celles et ceux qui n'aiment pas les chiens.
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vendredi 11 mars 2022

Avec la permission de Gandhi (Abir Mukherjee)

[...] À Calcutta rien n’est jamais facile.

Depuis que nous avions pris le Calcutta-Darjeeling, on est devenu fan de l'écossais d'origine indienne Abir Mukherjee et on s'est donc avidement jeté sur sa dernière livraison d'opium au titre prometteur : Avec la permission de Gandhi, pressé de retrouver l'ambiance surannée des années 20, les intrigues policières à la Agatha Christie, ce contexte historique mal connu et l'humour moderne et insolent de l'auteur qui titille intelligemment le lecteur du XXI° siècle.
Nous voici donc à Calcutta au moment où l'Empire Britannique commence à vaciller et avec lui toute l'époque bénie des colonies : Gandhi mobilise les foules (et en Inde, les foules c'est pas peu dire) pour bouter l'envahisseur hors du sous-continent.
C'est le moment choisi par le prince de Galles, héritier du trône impérial, pour venir visiter le pays et remotiver les troupes restées fidèles à sa couronne : pas facile de maintenir l'ordre pour la police, l'anglais opiomane Sam Windham et son adjoint l'hindou brahmane Sat.
[...] Un mouvement national de masse conduit par un saint dont la stratégie consiste à vous sourire avant d’ordonner à ses disciples de s’asseoir, bloquer les rues et faire semblant de prier.
[...] Le véritable danger ce sont les millions d’opprimés muets qui constituent l’Inde réelle. Pour la première fois ces masses pauvres, illettrées, sans voix, qui représentent les neuf dixièmes de la population de ce pays sont en marche.
[...] Des hommes bruns qui semblent avoir oublié où est leur place se sont emparés des rues.

L'intrigue se déroule donc sur fond d'agitation non-violente des partisans de Gandhi mais elle met également en scène un épisode méconnu des débuts de la guerre chimique lorsque les britanniques "testaient" leurs variantes du gaz moutarde sur les tribus indigènes ...
Les essais britanniques de Rawalpindi existèrent bel et bien, mais un peu plus tard, dans les années 30.

[...] Mon mari voulait créer encore plus d’armes, de meilleures armes. Des armes qui tueraient davantage de fils. Tout cela parce que c’était un défi scientifique.
[...] Si vous connaissiez quelqu’un dont le but est de semer la mort, ne chercheriez-vous pas à l’en empêcher, capitaine ?
– C’est exactement ce que j’essaie de faire, madame.

Est-ce dû à l'habitude, l'usure (c'est le troisième épisode) ou à la présence de l'arrogant Prince Edward ? Mais on sent une certaine amertume désabusée dans les propos de l'auteur d'origine indienne.
Un polar à l'ironie mordante qui prend tout son sens lorsqu'on a déjà lu le récit des événements par Dominique Lapierre et son acolyte Larry Collins.

Pour celles et ceux qui aiment l'Inde.
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mercredi 2 mars 2022

Nueve cuatro (Nicolas Laquerrière)

[...] Il y a un truc bizarre qui se trame.

Toujours intéressant de découvrir une nouvelle plume dans le polar français, cette fois celle de Nicolas Laquerrière (apparemment connu comme scénariste tv).
Nueve cuatro est son premier roman.
Laquerrière nous invite donc dans le 9-4, le Val de Marne et ses banlieues pavillonnaires.
Un anti-héros nous sert de guide : Henri, comptable retraité accro aux polars et aux sucres (son diabète vient de lui valoir l'amputation d'un orteil).
[...] Sa femme est morte depuis trois ans. Il a profité de plus de dix ans de sa retraite alors qu’il ne pensait même pas vivre assez longtemps pour l’avoir. Il a vu l’intégrale de Columbo, Hercule Poirot et Maigret plusieurs fois. Tout compte fait, elle commence à le faire chier sa retraite.
D'entrée, la voix de Laquerrière fait entendre sa différence (et il en faut si l'on veut se démarquer dans la surabondance des parutions) : c'est vif, cru, tranchant mais bourré d'humour second degré.
On y parle la banlieue, le verlan et l'argot, mais sans exagération et ça ne rend pas la lecture difficile.
L'auteur évite le misérabilisme convenu ou la bienveillance banlieusarde grâce à une forte empathie pour des personnages nettement dessinés, une sorte de Daniel Pennac du 9-4.
Notre comptable retraité avait l'habitude d'aider une petite voisine pour ses maths tous les mercredis après-midi.
Mais cette semaine, Clara manque à l'appel et semble bien avoir disparu ...
[...] Il sent qu’il y a un truc bizarre qui se trame, il a vu assez d’épisodes de Columbo pour le remarquer.
Henri le comptable s'acoquine avec le caïd du quartier et une petite frappe qui rêvait d'être flic, et voici notre fine équipe partie aux trousses des affreux qui ont sans doute enlevé la jeune Clara.
[...] — Donc tu voulais être flic ? Mais quelle idée… 
— Ouais, je voulais aider les gens, faire des enquêtes, arrêter les méchants, faire des fusillades, faire des poursuites, ce genre de bails. 
— Les flics, ils vont même pas chez les femmes battues, tu crois qu’ils vont faire tout ça ?
Quant à Brahim, le caïd de la zone, il vieillit mal et commence à perdre la boule.
[...] Il avait un truc bizarre. Ils lui ont dit le nom à l’époque mais ça ressemblait à de l’allemand et il l’a oublié. Brahim a juste retenu qu’il perdait la tête. À cinquante ans, il est déjà vieux.
L'exercice est sans prétention autre que celle de retranscrire la vie des banlieues, sans jugement ni manifeste.
L'intrigue se résume donc à une visite touristique des différents gangs de cette banlieue du 9-4 dans la vague perspective de retrouver la jeune Clara. Le propos est un peu court mais pas le bouquin qui s'étire sur plus de 400 pages : c'est un peu longuet.
[...] Henri sait qu’il les fera pas taire, quand ils sont lancés, ils sont lancés. Et en vérité, il a envie de se marrer. Où est-ce qu’ils vont chercher toutes ces conneries ? Il ne le saura peut-être jamais. Il commence à s’avouer qu’au fond, même s’ils le fatiguent, il les aime bien.
C'est cela : des personnages que l'on aime bien mais un peu fatigants à la longue, jusqu'à un final digne de Règlements de comptes à OK Corral.

Pour celles et ceux qui aiment les pavillons de banlieue.
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lundi 21 février 2022

La neuvième cible (Pavel Kreniev)

[...] Ces tireurs d’élite sèment la panique dans la population.

Honte à tous ceux qui comme nous, ne savaient guère il y a quelques semaines, où situer la Transnistrie, un nom qui évoque tout au plus un vague souvenir d'Hergé et Tintin.
Le russe Pavel Kreniev remet les pendules de la géopolitique à l'heure avec son livre La neuvième cible dont la traduction en français arrive au cœur de l'actualité.
La Transnistrie donc, c'est une petite région qui borde le Dniestr (d'où son nom) entre l'ouest de l'Ukraine et la Moldavie et encore un peu plus loin à l'ouest la Roumanie.
Au XXI° siècle, il existe encore aux confins de l'Europe, des pays sans statut, des nations ignorées, des poudrières qui ne demandent qu'à s'enflammer : la Transnistrie est en effet un "pays" auto-proclamé, reconnu à peu près par personne, surtout pas par ses voisins et même pas par l'ONU.
C'est en fait la Moldavie voisine (très proche de la Roumanie) qui revendique ce territoire où la plupart des habitants souhaiteraient plutôt être rattachés à la Russie (en bons camarades, ils opteraient même pour la regrettée URSS si elle existait encore).
Il est donc vivement conseillé de parcourir wikipédia et quelques cartes avant d'ouvrir le livre !
Un bouquin décapant, bienvenu en ces temps d'abondante propagande occidentale : Pavel Kreniev affiche en effet clairement ses opinions pro-russes et ce gradé de l'ex-KGB (oui, oui) considère même Boris Eltsine comme un pantin à la solde des américains ! Autant dire que son bouquin penche d'un côté très inhabituel pour nous !
Nous voici donc dans les années 90 au cœur du conflit qui opposa la Transnistrie au reste de la Moldavie lorsque le roumain (et l'alphabet latin) devint la seule langue officielle ce qui provoqua l'indépendance auto-proclamée de la Transnistrie russophone et cyrillique (résumé un peu court).
Depuis ces quelques années de guerre, la présence de troupes russes à Tiraspol (capitale officieuse de la Transnistrie) maintient le statu quo.
Toute ressemblance avec le Donbass tout proche serait évidemment coïncidence purement fortuite.
L'histoire commence avec un sniper moldave qui terrorise la population.
[...] Comment se fait-il que, sur le territoire confié à l’armée, des tireurs d’élite opèrent impunément ? Pas plus tard qu’hier, veille de mon arrivée, on a abattu trois personnes en plein centre-ville. Parmi elles, un de nos soldats.
[...] Ces tireurs d’élite sèment la panique dans la population. Nous sommes au bord d’une explosion sociale. Les gens voient que nous sommes incapables de régler les problèmes les plus élémentaires, de leur garantir la sécurité la plus minime.
[...] Cela pousserait les gens vers un rattachement de la Transnistrie à la Moldavie. Il fallait créer une tension sociale. Le tireur d’élite comprenait très bien la tâche qu’on lui confiait. 
Un autre tireur d'élite est envoyé en mission par l'armée russe, pour mettre fin au carnage : sniper contre sniper, c'est le sous-titre du livre.
Mais un sniper peut en cacher un autre et avec ce jeu de cache-cache, le colonel Kreniev nous conte une belle fable où l'amour et la guerre s'entremêlent.
Parfois sa prose part en vrille de manière un peu ampoulée et on sent la traduction un peu rapide. Mais rien qui empêche d'apprécier cette histoire déployée sur un fond historique et géopolitique très intéressant.
[...] Ce jeu à plusieurs coups indéchiffrable et sans règles, lutte mortelle, au bout de laquelle l’un des deux protagonistes doit périr.
[...] – D’après le décompte, avec ce tireur d’élite, combien en a-t-il liquidé ?
– C’est le neuvième, camarade général.
– Il a joué de malchance avec ce neuvième.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
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samedi 19 février 2022

Noces de sel (Maxence Fermine)

[...] Ton sang se répandra bientôt sur le sable.

On se réjouissait d'avance de retrouver l'excellent Maxence Fermine (celui de Neige par exemple) avec en plus la promesse d'une intrigue située en Camargue, à Aigues-Mortes, la ville des Salins du Midi, ceux de La Baleine : Noces de sel.
Comme tous ses bouquins, celui-ci est un petit bijou d'écriture ciselée autour d'une histoire d'amour à la Roméo et Juliette sous les remparts de la ville de Saint Louis.
Malheureusement l'intrigue n'est guère prenante et l'histoire d'amour entre le "raseteur" et la fille du boulanger manque vraiment de sel.
Tout cela ne semble que le prétexte à une découverte de la ville d'Aigues-Mortes, son histoire, ses traditions taurines, ses fêtes votives, ses vignobles et ses salins, ... un dépliant touristique qui ressemble bien à une aimable commande.
[...] Le raset est bien l'art de savoir frôler l'animal dans l'arène. Pas de combat comme dans la corrida, mais un jeu où le taureau n'est jamais mis à mort et où le bon raseteur, agile comme un danseur, doit avoir le sens du spectacle.
Un petit opuscule un peu décevant mais qui fera plaisir aux amoureux de cette belle région.

Pour celles et ceux qui aiment la Camargue.
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lundi 14 février 2022

2034 (Elliot Ackerman)

[...] Savoir ce qui se passe avant de se lancer dans une guerre.

Quelle est cette étrange fascination qu'exerce l'idée de la guerre sur nos esprits nourris de posts, de news et de tweets ?
Est-ce que l'on joue à se faire peur, nous qui n'avons pas connu la guerre ? Ou bien est-ce plutôt une manière de conjurer cette peur ? Ou encore est-ce la marque d'une génération qui a grandi sous la menace de l'holocauste nucléaire ?
À l'heure où les russes et les américains roulent des mécaniques aux frontières de l'Ukraine, Elliot Ackerman joue sur cette fascination et son ambition est simple : tout simplement nous raconter la prochaine guerre mondiale.
Pour cela, il a choisi un autre théâtre d'opérations comme on dit : le Pacifique, la Mer de Chine plus précisément, où depuis des années fanfaronnent les armadas chinoises et étasuniennes, où s'excitent la sempiternelle arrogance des uns et l'ancestrale ambition des autres.
Tout l'intérêt du bouquin d'Ackerman est de détailler par le menu les événements qui pourraient déclencher une guerre : lorsque les deux camps jouent avec les allumettes, pénètrent dans des eaux ou des airs qui ne sont pas tout à fait les leurs, lorsque rodomontades, intimidations, bravades et provocations envahissent les discours, mais aussi lorsque chaque camp évite soigneusement d'aller un tout petit peu trop loin lorsque la règle est d'éviter toute escalade irréversible.
Ah quel maître mot aujourd'hui que cette désescalade !
[...] Un combat décisif était essentiel, mais il devait agir avec prudence de peur qu’un mauvais calcul ne conduise à ce que l’incident se transforme en un conflit plus large.
[...] Il est fichtrement conseillé de savoir ce qui se passe avant de se lancer dans une guerre.
[...] Tout le monde savait que ces minutes étaient cruciales, chacun pouvait sentir que des événements de nature à façonner l’histoire étaient en train de se dérouler à l’instant même. Mais personne ne comprenait sous quelle forme ; personne ne comprenait ce qu’étaient ces événements ou ce que serait cette histoire.
[...] Il y avait une part de mauvais calcul ; de par sa nature même, c’était inévitable. Parce que lorsqu’une guerre commence, les deux camps pensent qu’ils vont gagner.
Tout cela est monté comme un film à grand spectacle : lieux étrangers tout autour de la planète, personnages variés, hauts gradés, subalternes, on se croirait sinon à la guerre, du moins au cinéma.
C'est aussi une petite leçon de géopolitique entre Chine et US bien sûr, mais aussi avec la Russie, l'Iran, le Pakistan ou l'Inde qui jouent les trouble-fêtes, tantôt incendiaires, tantôt pompiers.
Curieusement, Grande-Bretagne, Australie et Europe ne sont pas au générique et on aurait apprécié un peu plus de "politique" (ONU, Conseil de sécurité, médias, ...) dans cette intrigue qui repose beaucoup sur des destins individuels (cinéma oblige sans doute) et dans laquelle Ackerman a tout misé sur son scénario d'escalade militaire (plutôt réussi) au détriment du reste.
L'auteur évite le jargon techno-militaire et développe son histoire en moins de 400 pages : le pavé reste digeste et sera moins lourd sur les plages cet été.
[...] Autrefois, l’Amérique ne commençait pas les guerres. Elle les finissait. Mais maintenant (Patel baissa le menton sur sa poitrine et se mit à secouer tristement la tête), maintenant, c’est l’inverse ; vous commencez des guerres et vous ne les finissez pas.

Pour celles et ceux qui aiment se faire peur.
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dimanche 13 février 2022

L'eau rouge (Jurica Pavicic)

[...] Ce qui nous est arrivé, ça nous a détruit.

Un polar croate, voilà qui n'est pas banal.
L'auteur Jurica Pavičić est né sur la côte Dalmate, à Split en 1965, dans l'une des fédérations de ce qui s'appelait à l'époque la République fédérative socialiste de Yougoslavie avant de devenir la République de Croatie en 1991 lors de l'explosion des Balkans.
L'eau rouge est son dernier roman (2017) mais le premier traduit en français.
Un second livre est paru, La Femme du deuxième étage, qu'on a lu également.
Ce bouquin démarre en 1989 lorsque disparait une jeune fille, Silva, à peine majeure.
A-t-elle été enlevée, trucidée ? Le petit copain du village ? Un trafic de drogue, ou pire encore ? Quelques jours passent et bientôt même les flics ne savent plus trop quoi répondre ni où chercher.
[...] - Et vous, vous en pensez quoi ? dit-elle. 
- Qu'est ce que je pense de quoi ? répond-il.
 - Vous savez bien quoi ? Qu'est ce que vous en pensez, est-ce que c'est lui ? Est-ce qu'elle est vivante ? Ou bien est-ce qu'il l'a tuée ?
- Je ne sais pas.
- Je sais que vous ne savez pas. Mais vous en pensez quoi ? Votre intuition, elle vous dit quoi ?  [...]
- Je ne sais pas, dit-il. Mon intuition ne me dit rien.
- Moi, je sais que vous savez, réplique Vesna. Vous savez, mais vous ne pouvez pas me le dire.
- Vraiment, je ne sais pas.
- Vous savez. Je sais que vous savez.
La mère, le père et le frère jumeau tournent en rond, en proie aux doutes les plus toxiques. Au fil des semaines puis des mois, la famille se délite doucement. On est bien loin d'un thriller standard, plus proche d'une disparition islandaise à la Indridason.
[...] Sept mois ont passé. Silva est devenue lentement ce qu'on appelle de l'histoire ancienne.
[...] Il se comporte comme si Silva était partie en vacances, comme si elle était allée faire des courses au magasin du coin et qu'elle avait laissé un message je reviens tout de suite.
Et puis bientôt ce sont les années qui passent, avec en toile de fond l'histoire récente (et mouvementée) de la Croatie.
Les chapitres défilent alors comme les années et l'on suit chacun des personnages, le père, la mère, le frère, le flic, le petit ami, ... chacun d'eux reste hanté par cette disparition sans solution.
[...] Qu'est-ce que tu nous a fait ? pense-t-il. Qu'est-ce que tu as fait de notre vie, Silva ? Qu'est-ce que tu as fait de nous ?
[...] Ce qui nous est arrivé, ça nous a détruit.
La trame du bouquin n'est pas celle d'un polar classique. Il ne faudrait même pas parler de "policier", plutôt un roman noir, presqu'une tragédie antique.
 C'est vraiment très bien écrit (on n'est pas loin du coup de cœur) et, tout comme chacun des personnages obsédés par la disparition de Silva, on se laisse entraîner sur la pente fatale et inexorable de ces destins perdus.
Polar oblige, c'est presque à contrecoeur que l'auteur nous délivre le fin mot de l'histoire après quelques chapitres et près de trente années d'errance.
[...] Pendant vingt-sept ans, Yahvé nous a tous punis. Le châtiment c'est tout cela : l'usine en faillite, la coopérative en faillite. La guerre et le colonel.
Un excellent roman et donc un auteur à suivre.

Pour celles et ceux qui aiment les dalmatiens.
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samedi 5 février 2022

Le serpent majuscule (Pierre Lemaitre)

[...] Quand il y avait du sang, il y avait Mathilde.

Le bien connu Pierre Lemaitre était capable de très bons polars (comme Travail soigné), un genre qu'il a laissé derrière lui.
Le serpent majuscule va en surprendre plus d'un : c'est un fond de tiroir des années 80, encore jamais publié, que auteur et éditeur ont eu la bonne idée de sortir pour l'été 2021, profitant habilement de la renommée désormais installée.
Un bouquin plein d'humour pince-sans-rire autour d'une tueuse à gages sexagénaire. Un bouquin au cœur des années 80, quand on roulait en R25 sans GPS ni smartphone (si, si).
[...] Mathilde conduit près du volant parce qu'elle a les bras courts. Elle a soixante-trois ans, elle est petite, large et lourde.
[...] Avec Mathilde, jamais une balle plus haute que l'autre, du travail propre et sans bavures.
Mathilde a une solide expérience et pas mal de missions au compteur : elle a commencé jeune, dans la Résistance, quand elle était encore très belle.
[...] Avec une prédilection pour l'arme blanche. "Plus discret, plus silencieux", disait-elle. Quand il y avait du sang, il y avait Mathilde.
Tout cela est écrit de main de Lemaitre (déjà dans les années 80 même s'il y a eu quelques retouches l'an passé) avec un humour agréable presque british.
L'intrigue reste évidemment sans prétention : une simple histoire de tueurs à gage, bien montée et bien racontée, ça se lit rapidement et l'on passe un bon moment.

Pour celles et ceux qui aiment les mémés flingueuses.
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dimanche 30 janvier 2022

Elma (Eva Björg Aegisdottir)

[...] Avait-elle des comptes à régler avec son passé ?

    L'auteure, le livre (372 pages, 2021, 2018 en VO) :

On croyait avoir fait le tour du polar nordique en général et du polar islandais en particulier (y'a-t-il une littérature islandaise après Indridason ?).
Mais il nous fallait encore découvrir le premier roman de la jeune Eva Björg Aegisdóttir : Elma.

    On aime :

❤️ Une prose assez classique et sans grande originalité, mais fluide et agréable à lire. 
❤️ Des personnages plutôt bien dessinés : évidemment, tout le monde se connait dans le petit village.

      Le contexte :

Après une déconvenue amoureuse à la capitale, Elma, la trentaine, revient s'installer dans la petite ville d'Akranes où elle avait grandi. Elma est flic et se retrouve donc au petit commissariat d'Akranes, dans l'ambiance d'une province campagnarde (même si on est à moins d'une heure de la capitale à cinquante kilomètres de là) où les usines à poisson ont commencé à fermer mais où règnent encore quelques notables.
[...] Les décès d'origine criminelle étaient rares en Islande - plus encore à Akranes - et les affaires souvent faciles à résoudre. [...] Mais ce n'était pas le cas cette fois.

      L'intrigue :

Polar oblige, ce charme provincial un peu ennuyeux sera vite troublé par la découverte du cadavre d'une femme au pied du phare ...
L'enquête fera ressurgir les fantômes du passé et l'intrigue rappelle un peu certains romans d'Indridason justement.
[...] Avait-elle des comptes à régler avec son passé ? D'après les témoignages des uns et des autres, Elisabet cachait une blessure.
L'intrigue mêle habilement les compromissions d'aujourd'hui aux secrets déterrés du passé.
Avec à peine plus de trente ans, c'est une auteure à suivre.
Pour celles et ceux qui aiment les phares de la côte.
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vendredi 28 janvier 2022

Sœurs (Bernard Minier)

[...] C'est le cauchemar de tout flic.

Bernard Minier n'est pas un inconnu [clic] et l'on se souvient sans déplaisir du pyrénéen Glacé ou du toulousain Cercle.
Pas rangé en haut de la pile des top-polars mais du bon gros pavé honorable, idéal pour des vacances par exemple !
L'auteur donne lui-même le ton page 94 :
[...] Ça n'était pas mauvais du tout, dans le genre économe. Moins ampoulé que celui des lettres, le style, même si ça manquait d'ambition.
Avec Sœurs, on retrouve Toulouse et le flic récurrent de la série : Martin Servaz.
Un bouquin récent (paru en 2018) mais qui met en scène les débuts de Servaz (un préquel donc !).
En 1993, deux jeunes sœurs sont retrouvées trucidées dans la forêt, déguisées en aube de communiantes.
Elles étaient toutes deux fans d'un écrivain sulfureux et qui échangeait avec elles une correspondance à double sens. Est-ce l'écrivain le coupable ?
Non car assez vite, un suspect a le bon goût de se suicider en expliquant son geste affreux.
Mais le lecteur futé se doute bien (nous sommes à peine à la moitié du bouquin !) que ce n'est pas aussi simple que cela.
Et hop, saut temporel, nous voici en 2018, toujours à Toulouse, toujours avec Servaz qui a un peu vieilli.
Voilà-t-y pas qu'un nouveau crime a lieu chez l'écrivain maudit et avec la même mise en scène de communiante !?
On n'avait donc pas eu le bon coupable il y a vingt-cinq ans ? Tiens, tiens ...
[...] S'étaient-ils trompés en 1993 ? Avaient-ils laissé le vrai coupable en liberté ?
[...] Le passé qui ressurgit et vient se mêler à l'enquête en cours, c'est le cauchemar de tout flic.
À l'opposé des polars nordiques qui donnent dans l'enquête sociale ou qui décrivent le minutieux travail d'investigation policière, les polars de Minier misent tout sur une intrigue alambiquée et horrifique : l'auteur balade ses personnages et son lecteur dans un sombre dédale tortueux, sans s'embarrasser du moindre souci de réalisme ou de vraisemblance.
Pas de lumière au bout du tunnel, du moins jusqu'à ce qu'une révélation viennent illuminer la quête du héros, avant un final abracadabrant où l'auteur vient dénouer les ficelles qu'il était seul à tenir en main.

Pour celles et ceux qui aiment les communiantes.
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mercredi 26 janvier 2022

L'art de perdre (Alice Zeniter)

[...] L’Algérie de Papa est morte.

Alice Zeniter  nous invite à réviser l'Histoire de l'indépendance de l'Algérie à travers l'histoire d'une famille kabyle : L'art de perdre.
Une famille qui ressemble sans doute beaucoup à celle de l'auteure : c'est le grand-père qui fuira l'Algérie avec femme et enfants, dont le père de la narratrice.
L'auteure met en scène les "événements" de manière un peu artificielle mais didactique : c'est pour ça qu'on est là, la répression sanglante de Sétif, les attentats du FLN, celui du Milk Bar, les discours de Mitterrand (pratique cruelle mais nécessaire !), ...
La partie la plus intéressante est sans doute celle où Ali et sa famille fuient l'Algérie, se retrouvent parqués au camp de Rivesaltes, puis dans un village de l'ONF à l'écart des villages français et enfin dans une nouvelle cité HLM de Normandie près d'une usine qui manque de main d'œuvre : un parcours standard pour ces plus ou moins harkis rejetés de tous bords, par les français comme par les algériens, trop "arabes" pour les uns, pas assez pour les autres.
[...] Le camp Joffre – appelé aussi camp de Rivesaltes – où, après les longs jours d'un voyage sans sommeil, arrivent Ali, Yema et leurs trois enfants est un enclos plein de fantômes : ceux des républicains espagnols qui ont fui Franco pour se retrouver parqués ici, ceux des Juifs et des Tziganes que Vichy a raflés dans la zone libre, ceux de quelques prisonniers de guerre d'origine diverse que la dysenterie ou le typhus ont fauchés loin de la ligne de front. C'est, depuis sa création trente ans plus tôt, un lieu où l'on enferme ceux dont on ne sait que faire en attendant, officiellement, de trouver une solution, en espérant, officieusement, pouvoir les oublier jusqu'à ce qu'ils disparaissent d'eux-mêmes. C'est un lieu pour les hommes qui n'ont pas d'Histoire car aucune des nations qui pourraient leur en offrir une ne veut les y intégrer.
La seconde moitié de ce gros pavé (500 pages) est moins passionnante : on y suit l'intégration de Hamid, l'aîné des enfants d'Ali, un beau et jeune kabyle chargé d'un passé trop lourd qui accède douloureusement au statut d'homme adulte, nous sommes dans les années 70.
Et le lecteur abandonnera peut-être cette trop longue saga familiale lorsque l'une des filles d'Hamid, double ou miroir de l'auteure, montera sur le devant de la scène : une jeunesse contemporaine et parisienne bien trop loin de l'Algérie d'origine.
Un petit désenchantement donc : Alice Zeniter préfère nous raconter sa famille plutôt que ses terres et histoires d'origine.
[...] Une ancienne tradition kabyle veut que l’on ne compte jamais la générosité de Dieu. On ne compte pas les hommes présents à une assemblée. On ne compte pas les œufs de la couvée. On ne compte pas les grains que l’on abrite dans la grande jarre de terre. Dans certains replis de la montagne , on interdit tout à fait de prononcer des nombres.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
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vendredi 14 janvier 2022

Le couteau (Jo Nesbo)

[...] Détective privé. Ou devrais-je dire détective givré ?

Suite de notre série "relectures de Jo Nesbø" : après Le fils, voici Le couteau qu'on avait lu, peu après sa sortie, début 2020 en plein confinement.
Et avec du vrai Harry Hole dedans.
Avouons que le début du bouquin est un peu plombant : Harry Hole se noie dans l'alcool, on a l'habitude, pour oublier son chagrin d'amour puisqu'il n'est plus avec la belle Rakel.
[...] Alors pourquoi les choses avaient-elles mal tourné ? Parce qu'il était lui, bien sûr. Harry fucking Hole. « The demolition man », comme l'appelait Øystein.
Et voilà que son chagrin redouble (et les doses d'alcool aussi) lorsque la belle Rakel est assassinée ! Ça commence fort ! Remettez-moi un verre.
Heureusement, le naturel du meilleur flic d'Oslo va prendre le dessus.
[...] Trois heures de l'après-midi, Harry cessa de boire.
Les amateurs de fausses pistes ne seront pas déçus : au premier tiers du bouquin, le coupable est déjà démasqué et passe aux aveux !
[...] Vous êtes ici en tant que détective privé. Ou devrais-je dire détective givré ?
[...] Kaja le dévisagea. « Tu déconnes ? 
— Non. Il apparaît qu'il n'y a aucune limite morale à ce que je suis prêt à faire pour prendre Svein Finne. 
— Je ne l'aurais pas formulé autrement.
Ce n'est certainement pas le meilleur de la série "Harry Hole" mais tout aussi sûrement l'intrigue la plus tortueuse et la plus tordue de ladite série.

Pour celles et ceux qui aiment les flics imbibés.
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samedi 8 janvier 2022

La félicité du loup (Paolo Cognetti)

[...] Tu sais que les loups sont de retour ?

On avait tenté une première incursion dans l'univers montagnard de l'italien Paolo Cognetti  avec Les Huit Montagnes.
La randonnée, trop autobiographique, s'était révélée un peu décevante.
On a quand même décidé de remettre cela avec La félicité du loup.
Nous voici donc repartis pour le massif du Mont Rose où l'on retrouve le grand air de la montagne, les saisons qui passent, la prose simple mais élégante de Cognetti, ses tranquilles descriptions de la vie en altitude pour des citadins en rupture de ban qui ont trouvé là-haut un "refuge".
L'auteur ne se renouvelle guère mais cette fois le trait est plus sûr, le pinceau plus maîtrisé, la peinture moins nombriliste et Cognetti nous donne sa version transalpine des vues du Mont Fuji.
Quelques personnages se croisent sur les pentes du Mont Rose, quelques saisons passent, et le lecteur partage quelques moments de leurs vies, avec ceux qui montent, ceux qui repartent, ceux qui restent ou qui reviennent, comme les loups qui vont de vallée en vallée.
[...] Plus tard ils firent l'amour de la façon qu'ils étaient en train d'apprendre, et qui allaient devenir la leur.
[...] Tu ne te lasses jamais de cuisiner ?
Non, au contraire. C'est quelque chose qui me détend beaucoup.
[...] Il dit : Tu sais que les loups sont de retour ?
Alors c'est vrai ?
Oui, et ils sont même nombreux.
Ma foi, ils peuvent bien le reprendre cet endroit, tu crois pas ? De toute façon, il n'y a plus personne.
Quelques pages pour une courte échappée en montagne, un moment zen, épuré : la référence à Hokusai n'est pas usurpée.

Pour celles et ceux qui aiment la montagne.
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vendredi 7 janvier 2022

Le Fils (Jo Nesbo)

[...] Ça devait être lui. Le Fils. Il était revenu.

Quel plaisir de relire Le fils du norvégien Jo Nesbø l'un de nos auteurs de polars préférés.
Un épisode que l'on avait découvert à sa sortie en 2015 [clic] mais que l'on vient de relire avec beaucoup de plaisir.
On l'a déjà dit, Nesbø est sans doute l'auteur européen de polars le plus "américain" et ses bouquins, même s'ils se passent à Oslo (ou parfois en "province" à Bergen !), ses bouquins sont construits comme les meilleurs thrillers US.
Et Le fils est sans aucun doute l'un de ses meilleurs polars même si son détective fétiche Harry Hole, n'y apparaît pas.
D'entrée de jeu cet épisode nous plonge dans les bas-fonds de la pègre de la capitale norvégienne.
Dehors, on croise sdf, toxicos et prêtres douteux, à l'intérieur, on hallucine dans une prison de haute sécurité lorsqu'on découvre la combine manigancée par le directeur de la taule et des avocats véreux : en échange de dosettes d'héroïne, faire porter le chapeau d'assassinats commandités à l'un des prisonniers, Sonny, un jeune drogué incarcéré depuis des années qui n'a plus rien à perdre ou qui a déjà tout perdu.
Il y a quelque chose de pourri au royaume de Norvège.
[...] C'est une longue histoire. Il a été question pendant plusieurs années d'une taupe dans nos services qui rapportait tout directement à une certaine personne qui dirige l'ensemble ou presque du trafic de stupéfiants et de la traite d'êtres humains dans Oslo.
Mais les choses vont changer lorsque Sonny va découvrir par hasard que son père ne s'était pas, comme tout le monde l'a cru, donné la mort pour échapper à une accusation de flic ripoux. Des amis bien intentionnés l'avaient suicidé pour se débarrasser d'un policier trop intègre et maquiller des affaires de corruption.
[...] « Je connaissais ton père », dit Johannes Halden. [...] « J'étais son indic », dit Johannes. Sonny était assis dans le noir contre le mur du fond, et on ne pouvait pas voir son visage. Johannes n'avait pas beaucoup de temps, bientôt ils seraient enfermés chacun dans leur cellule pour le soir. Il inspira. Car elle allait sortir maintenant, la phrase qu'il se réjouissait et redoutait tout à la fois de prononcer, la phrase dont les mots étaient enfouis si profondément dans sa poitrine qu'il craignait qu'ils n'aient pris racine et ne puissent plus sortir. « Ce n'est pas vrai qu'il s'est suicidé, Sonny. » Voilà. C'était dit. Silence. « Tu ne dors pas, Sonny ? »
Dès cette première partie alors même que rien n'a vraiment commencé, on est happé par cette histoire : sans doute est-ce dû à l'épaisseur des personnages, les gentils comme les méchants.
Et puisque Harry Hole n'est pas au rendez-vous c'est un duo de flics mal assortis et bien sympathiques qui mène l'enquête : lui est un vieux briscard, un des derniers flics intègres de la police d'Oslo visiblement, et elle une grande sauterelle d'un blond nordique, une intellectuelle ambitieuse qui potasse ses bouquins de droit pendant les pauses car elle n'a pas l'intention de moisir bien longtemps à l'étage de la brigade criminelle.
Le fils Sonny a donc décidé de reprendre son destin en main, de régler ses comptes et ceux de son père et d'actionner lui-même le bras de la Justice : les affreux peuvent numéroter leurs abattis.
[...] Ça devait être lui. Le Fils. Il était revenu.
[...] Il faut bien que quelqu'un mette de l'ordre dans toutes ces saloperies ici-bas.
[...] Vous savez ce que son père, Ab, disait souvent ? déclara-t-il en tirant un peu sur son pantalon. Il disait que le temps de la grâce est passé et que le temps du châtiment est venu. Mais comme le Messie est apparemment en retard, c'est à nous de faire le travail. Il n'y a personne d'autre que Sonny qui puisse les punir.
[...] Il s'en prend à ce qui est pourri dans notre société. 
— Mais il est lui-même un criminel. 
— C'est précisément tout l'intérêt de l'histoire.
Rares sont les polars où le lecteur prend fait et cause pour le serial-killer !
On jubile de suivre pas à pas Le fils qui va punir les méchants par là où ils ont pêché, et qui à sa façon, va rendre une justice très personnelle, puisque ni celle des hommes ni celle de dieu ne se soucie de nous.
Un thème cher à Jo Nesbø.
Mais on a aussi appris que cet auteur était passé maître dans l'art de nous faire suivre de longues fausses pistes au cours de ses intrigues tortueuses : Le fils n'échappe pas à la règle et le lecteur aura finalement droit à quelques jeux de miroirs et quelques surprises où la morale sera encore un peu plus malmenée.

Pour celles et ceux qui aiment les justiciers.
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Betty (Tiffany McDaniel)

[...] Devenir femme, c'est affronter le couteau.

Voilà un gros pavé que ce Betty de l'américaine Tiffany McDaniel qui fait la Une des blogs depuis plusieurs mois.
L'auteure y raconte sa propre saga familiale sur trois générations : Betty est sa mère, née dans les années 50 d'une mère blanche et d'un père Cherokee au sein d'une famille de huit enfants.
La peau de Betty était plus métissée que celle de ses frères et sœurs : son père la surnommait fièrement sa Petite Indienne mais les voisins, moins sympas, la moricaude.
L'histoire d'une famille haute en couleurs racontée d'une plume alerte.
La renommée du bouquin se comprend vite : il suffit de quelques pages pour que la prose magique de Tiffany McDaniel accroche le lecteur.
Une ambiance qui rappelle un peu celle de L'oiseau moqueur (d'où le succès du bouquin sans aucun doute) : une histoire racontée à hauteur d'enfant certes, mais sans niaiserie et avec des yeux et des mots d'adulte.
[...] Devenir femme, c'est affronter le couteau. C'est apprendre à supporter le tranchant de la lame et les blessures. Apprendre à saigner. Et malgré les cicatrices, faire en sorte de rester belle et d'avoir les genoux assez solides pour passer la serpillère dans la cuisine tous les samedis.
[...] Tu sais quelle est la chose la plus lourde au monde ... ? C’est un homme qui est sur toi alors que tu ne veux pas qu’il y soit.
Le bouquin est tout imprégné de la poésie et de la magie du grand-père Cherokee ce qui donne des pages superbes comme celle-ci (Betty y parle de son petit frère Lint que l'on a deviné pas tout à fait "normal") :
[...] Lint avait un visage d'enfant. Il avait un visage d'enfant et les yeux d'un vieil homme. Il avait un visage d'enfant et les yeux d'un vieil homme inquiet.
- Septembre l'apaisera, a dit Papa. Et toutes ses peurs détaleront devant lui comme un renard qui s'enfuit dans la nuit.
Papa disait cela chaque mois, comme si une nouvelle page du calendrier s'apparentait à l'ouverture d'une porte. Mais quand septembre est arrivé, suffisamment mince pour se glisser entre les branches d'un arbre, Lint a attrapé ce que Papa a appelé la tremblote des scarabées en raison du fait qu'il tremblait un peu à la manière de certaines larves.
- Il n'a que quatre ans, a dit Papa. Ce n'est qu'un enfant. Et les enfants croient qu'on ne les voit que quand ils bougent. Ça n'est que ça. Il bouge simplement pour qu'on n'oublie pas de le voir. Pour qu'on sache que, dans cette maison, il est là, avec nous.
Comme Lint continuait à trembler, Papa l'a porté dehors, devant un grand feu qu'il avait allumé dans le champ. Puis il s'est chauffé les mains aux flammes vives et orangées. Ensuite il les a posées sur Lint.
- Je te vois, mon garçon, a-t-il dit en appuyant les mains sur la poitrine de Lint. Je te vois.
Le tremblement s'est arrêté, d'abord dans le bras droit, puis dans le gauche.
- Je te vois.
Ses jambes ont cessé de trembler, puis sa tête a suivi.
- Je te vois.
Quand Lint a été aussi immobile que l'herbe autour d'eux, Papa a dit :
- C'est bien, mon garçon. Je te vois.
Lint s'est redressé et a souri.
Il y aura de nombreux autres passages tout aussi bien écrits mais beaucoup moins cool car on ne grandit pas tranquillement dans ces familles où l'amour se fait souvent rare et que les voisins regardent d'un sale œil.
Malheureusement c'est beaucoup beaucoup trop long (plus de 700 pages !).
Au bout de quelques deux ou trois cent pages le lecteur se demande où l'auteure veut bien en venir, y'a-t-il un autre sens, ou bien est-ce vraiment le seul plaisir de feuilleter les trop nombreuses photos de famille qui dormaient dans le grenier ?
Au bout de quelques deux ou trois cent pages le lecteur commence à lire en diagonale, essayant de pêcher ici ou là quelques propos autres que la meilleure façon de faire des conserves de prunes.
Au bout de quelques deux ou trois cent pages le lecteur en a bientôt assez de ce misérabilisme qui accable cette pauvre famille où il faut éviter un père ou un frère un peu trop aimant, où il faut éviter la bêtise raciste des voisins.
Quel gâchis pour une si belle plume.

Pour celles et ceux qui aiment les indiens.
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dimanche 2 janvier 2022

La voie des morts (Neely Tucker)

[...] Mais j'ai essayé, pourtant. Je suis désolé.

L'américain Neely Tucker  est un journaliste réputé (il est passé à deux doigts du Pulitzer) : à la fin des années 90 il a suivi l'enquête longue et laborieuse de la police à la recherche d'un tueur en série à Washington.
Il s'est librement inspiré de ces faits pour son roman policier : La voie des morts.
Le bouquin date de 2014 mais a le charme des ambiances à l'ancienne : on est à la toute fin du siècle dernier, le héros est un vrai journaliste d'avant les brèves numériques qui ont nous envahis et l'auteur rend même hommage à son aîné Elmore Leonard.
Dans un quartier pauvre de Washington, à deux pas de la Cour Suprême, la fille d'un juge fédéral est assassinée dans une ruelle. 
Trois blacks qui l'avaient un peu chahutée font rapidement des coupables parfaits.
[...] Les parents sont déjà sur place. Ils sont avec le chef de la police, en ce moment même, juste de l'autre côté du barrage. Le FBI est là. Il y a aussi les services secrets, des flics, et le maire. Tu parles d'un putain de rassemblement… La gamine était à son cours de danse ou un truc dans le genre.
[...] Trois jeunes Blacks avaient assassiné une jeune fille blanche. Voilà l'info par laquelle tout ce merdier démarrerait.
Mais, contrairement à la police, le journaliste Sully Carter ne se contente pas des évidences trop faciles et il n'a pas oublié les disparitions précédentes dans ce même quartier défavorisé, restées sans suite car les jeunes filles avaient le tort d'être latinos ou blacks, elles n'étaient ni blanches ni filles d'un juge fédéral en vue.
[...] Alors comme ça, il n'y avait pas seulement trois jeunes femmes tuées, mortes, ou disparues dans la même rue, et toutes à moins de deux cents mètres les unes des autres au cours des dix-huit derniers mois.
Délaissant les flics à leur fausse piste, le journaliste mène son enquête sur la base de quelques tuyaux que lui refile un caïd du quartier.
Sully Carter est l'incarnation de l'ancien reporter de guerre aux cicatrices de baroudeur solitaire qui dilue ses fantômes dans le bourbon, ce qui n'est plus vraiment dans l'air du temps et lui vaut quelques accrochages avec la direction du journal.
Son obstination pour la vérité et son fichu caractère lui permettront-ils d'élucider cette affaire ou plutôt ces affaires ? Le lecteur ira de surprise en surprise jusqu'à la toute fin.
[...] Il réglerait ce merdier, se dit-il. Il réparerait ce qui devait l'être.
Tout cela est très classique, l'intrigue comme le style et l'ambiance, mais c'est justement ce qui fait tout le charme de ce polar solide et bien écrit.
On sent l'envie de l'auteur de nous faire partager le travail des journalistes et on est passé à deux doigts, non pas du Pulitzer, mais bien du coup de cœur.
La série Sully Carter continue avec un autre épisode paru en anglais dont on attend la version française. 

Pour celles et ceux qui aiment le journalisme.
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samedi 1 janvier 2022

Bonne année 2022 !

Bonne année 2022 à toutes et à tous !

On vous souhaite tout plein de bonnes et belles lectures pour cette nouvelle année et on commence par une petite rétrospective de quelques uns de nos coups de cœurs de l'an passé avec uniquement des romans récents parus en 2021.
Si vous êtes passé à côté, il est encore temps de vous rattraper !

Cliquez sur les liens pour lire le billet original en entier.


Rappelons au passage que nos "nouveautés" sont régulièrement répertoriées par Bibliosurf.

Côté romans, on ne peut que vous conseiller vivement celui de l'américaine Casey Cep : Les heures furieuses.
La journaliste dresse le portrait de Harper Lee, l'auteure du si célèbre Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur
Harper Lee n'écrivit malheureusement que cet ouvrage, sans doute victime d'un succès trop grand et trop rapide.
On apprend qu'elle contribua par contre grandement à la création d'un bouquin encore plus célèbre : De sang froid, de Truman Capote dont elle était l'amie d'enfance.
Avec son premier roman, Casey Cep revient sur la genèse et l'écriture de ces best-sellers : L'oiseau moqueur, De sang froid ... mais aussi ce mystérieux second roman qu'Harper Lee avait entrepris mais qui ne verra jamais le jour.


Côté romans encore, une fois de plus un premier roman avec Mon mari de Maud Ventura.
Du haut de ses vingt-huit ans Maud Ventura frappe fort avec ce bouquin sur les questions amoureuses (un sujet qu'elle connait bien à la radio). 
Sa prose soignée accroche tout de suite le lecteur. 
D'autant plus que le ton est donné rapidement : l'auteure entreprend de disséquer l'amour obsessionnel d'une femme pour son mari, une folie douce un peu inquiétante.
Le ton reste léger même si parfois on se demande comment cette fable va bien pouvoir finir autrement que dans le drame et la catastrophe. Mais le lecteur n'est pas au bout de ses surprises ...


Côté romans toujours, allez un petit dernier et c'est toujours un premier roman, celui du jeune texan Rye Curtis : Kingdomtide qui se présente comme un thriller en pleine nature sauvage.
Un petit avion de tourisme s'écrase en pleine montagne (les Bitteroots au Montana) et des passagers, seule survivra Cloris 72 ans : son mari et le pilote périssent dans le crash. 
Plus bas dans la vallée, la ranger Lewis est persuadée qu'il y a des survivants et persiste dans les recherches.
Cette prose est truffée d'irrévérences et tous les personnages ont un petit grain dérangeant. Sans cesse, le lecteur se laisse surprendre au fil des phrases par un détour ironique, une amère dérision ou une chute carrément loufoque.
Une remarquable écriture, un évident talent de conteur et une profonde et bienveillante empathie pour des personnages vraiment très attachants..

Côté polars ou thrillers, le dernier bouquin du français Cédric Bannel est sorti tout juste au moment où les derniers américains quittaient Bagram en Afghanistan ... laissant le champ libre aux talibans comme on le sait maintenant.
Le pays n'est donc guère à la fête, mais c'est avec grand plaisir que l'on retrouve dans cet épisode L'espion français, le qomaandaan Oussama Kandar et ses amis kaboulis.
L'intrigue est de la même veine que celles des derniers bouquins [clic] : une immersion empathique dans ce pays troublé, un mélange d'espionnage international, d'intrigue policière locale et de démêlés politiques afghans.
Cédric Bannel n'a rien perdu de son empathie pour le bon peuple afghan, celui de l'islamisme modéré : c'est vraiment ce qui fait tout le charme de ses bouquins et les distingue de la plupart de ceux de ses confrères.

Toujours côté thrillers, le très remarquable bouquin de Frédéric Paulin qui était présent à Gênes lors du sommet du G8 à l'été 2001.
Il en est revenu bouleversé par des scènes dignes des dictatures fascistes sudaméricaines : la boucherie de l'école Diaz, les tortures de la caserne de Bolzaneto et bien sûr le décès de Carlo Giuliani abattu par un carabinier pris au piège.
Paulin s'empare de ces événements réels et les met en perspective dans un sacré roman : La nuit tombée sur nos âmes.
Un thriller passionnant comme on les aime, appuyé par une rigoureuse enquête de journaliste comme on les aime : que du bonheur pour ce salutaire travail de mémoire contemporaine.
Un devoir de mémoire indispensable parce que quelques semaines plus tard, le monde entier oubliera Gênes lorsque deux tours s'écrouleront à New York.
Et un rappel salutaire : c'était hier tout juste et l'actualité nous montre que le fascisme n'est jamais aussi loin qu'on voudrait bien le croire.

Côté voyages encore un premier roman, celui de la bretonne Caroline Hinault qui nous emmène pour une virée sauvage en Arctique. 
Solak est une histoire étonnamment virile et féroce, au bord de l'océan arctique, dans une minuscule base militaire et scientifique. 
Ils ne sont que quatre à se partager les baraquements : confinés aux confins du monde, ils se considèrent à part des "terriens" comme ils nous appellent.
Un peu comme une prison à ciel grand ouvert, perdue dans l'immensité blanche de la banquise.
C'est fort, puissant, presque lyrique parfois, mais c'est vraiment très prenant, et le moins que l'on puisse dire c'est que la gente masculine ne sort pas grandie de cette terrible et sombre histoire.

Côté nouvelles on aura lu plusieurs recueils cette année [clic] mais s'il faut en choisir un, ce sera Kerozene de la belge Adeline Dieudonné qui nous propose une escale dans une station-service de nuit au bord d'une voie rapide. 
On va y croiser une douzaine de personnages et autant de "tranches de vie" réunies par un fil rouge très ténu.
Autant de personnages un peu déjantés, autant de portraits un peu décalés. 
Il y a comme une ligne de faille qui traverse la station-service au bord de l'autoroute et les personnages semblent tout prêts de s'y précipiter la tête la première. 
Eux-mêmes sont un peu fêlés, peut-être pour laisser passer la lumière comme dit la chanson. 
Par delà un air tragi-comique, c'est noir, cru, grinçant.

Côté BD enfin, peu de nouveautés lues cette année (plutôt des relectures) mais une sortie remarquable tout de même : les deux tomes de Il faut flinguer Ramirez de Nicolas Petrimeaux qui vient du monde du jeu vidéo et cela nous vaut un très beau dessin, nerveux et explosif ainsi qu'une mise en page très soignée (l'auteur parle même de mise en scène).
Un thriller au second degré, façon Tarantino, un look un peu ringard des années 80, avec dans le rôle principal, le fameux moustachu Ramirez, dépanneur d'aspirateurs, extrêmement taciturne ou bien carrément muet, et visiblement tueur à gage à ses moments perdus.
À ses trousses on trouve pêle-mêle : des flics obtus, des méchants truands et des jolies pépés.
Avec son flegme imperturbable, le silencieux Ramirez traverse une mise en page orangée où sont même insérés (c'est à la mode) de faux articles de journaux et de fausses pubs, tout cela avec un humour ravageur.

Bonnes lectures et bonne nouvelle année !