mardi 8 juin 2010

Les traîtres (Thierry Bourcy)

Célestin Louise, le policier poilu.

Sympathique découverte que ce polar historique de Thierry Bourcy, que C&B nous ont prêté.
Les traîtres est la quatrième aventure de Célestin Louise, policier des Brigades du Tigre, engagé sur le front pendant la Grande Guerre de 14-18.
Tout commence dans les tranchées, dans la gadoue et le froid de l'hiver 1917, quand quelques poilus tentent d'améliorer le rata ordinaire en taquinant le goujon  ...

[...] Il avait encore neigé sur la fin de la nuit, des flocons légers que les rafales tourbillonnantes du vent d'est soulevaient en nuages blancs et qui venaient mourir au pied des arbres. À l'aube, il s'étaient cristallisés et craquaient sous les pas. Un soleil jaune pâle, rasant, illuminait tout un côté des arbres comme une immense lampe artificielle. Gabriel Fontaine soupira et remit en place son cache-nez mangé aux mites. Il préférait les ciels de nuages qui laissaient l'air plus doux, ou les matins de brume, quand l'eau du lac se devinait à peine, juste un peu plus dense et grise que le voile de brouillard. C'était ces jours-là qu'il faisait ses meilleures pêches. Trop de soleil ne valait rien. Sans compter que, si on choisissait mal son coin, on pouvait se faire aligner par un tireur d'élite d'en face. Pourtant, depuis que les deux armées avaient creusé leurs tranchées de chaque côté du lac et qu'on n'avait plus le droit, officiellement, d'y venir, le poisson s'était multiplié. Certaines fois, on eût dit que les tanches et les goujons se bousculaient pour engloutir l'hameçon. Le poisson frétillant à peine décroché et jeté dans le trou d'eau qui lui servait de seau, le poilu avait tout juste le temps de changer l'appât et de lancer sa ligne que, déjà, une autre prise faisait disparaître le petit flotteur. Fontaine faisait bien attention à remballer son attirail avant la fin de la matinée, il y avait souvent des patrouilles sur le coup de midi, et il ne tenait pas à les rencontrer. Il s'était fait prendre, une fois, il s'en était tiré en offrant sa pêche aux gars. Fontaine savait bien que c'était à tout coup prendre des risques : il ne se passait pas une semaine sans qu'un obus mal ajusté ne tombât dans le lac, ou n'explosât sur l'une des deux rives. Ce sacrifice obligé des poissons aux dieux de la guerre n'avait pas d'incidence réelle sur les pêches du soldat qui pestait quand même à chaque fois qu'il découvrait un nouveau cratère sur ce qu'il considérait désormais comme son domaine. Son lieutenant, le jeune Doussac, fermait les yeux et la section se régalait.
Ce matin-là,ce ne fut pas une nouvelle trace d'explosion qui arracha un juron au poilu. Un corps inanimé était étendu sur la berge, le visage plongé dans l'eau, les pieds pris dans les joncs. Fontaine, malgré lui, s'approcha. Le type était mort. C'était un jeune poilu dont le visage, bien que gonflé et bleui, lui était vaguement familier. Il le dégagea des hautes herbes et l'allongea sur la rive. Fontaine, qui en avait tant vu, de ces jeunes morts, repéra immédiatement sur la poitrine une tache plus sombre.

C'est donc à Célestin Louise que reviendra l'enquête sur ce corps poignardé, découvert ce matin-là par le soldat Fontaine. Le corps encombrant d'un témoin des trafics peu orthodoxes qui se déroulent autour du lac, entre les tranchées. Bien vite on devine que des armes passent d'un camp à l'autre avec la bénédiction de certains officiers qui ont trouvé là le moyen de s'enrichir, quitte à sacrifier quelques vies de plus.
L'enquête de Célestin Louise nous emmènera de tranchée en tranchée jusque chez les planqués de l'arrière, à Paris.
Malgré quelques descriptions parfois maladroites et un peu trop appliquées, voilà un petit bouquin qui se lit avec facilité et plaisir.
La dure vie des poilus qui tentent de survivre dans cette grande boucherie, soigneusement retranscrite, est bien sûr le principal intérêt de ce presque documentaire : ou comment s'accommoder de l'horreur ordinaire.
Un livre où l'on découvre comment un bombardement d'artillerie est le plus sûr moyen d'effacer les traces d'une scène de crime.


Pour celles et ceux qui aiment les poilus.
Folio policier édite ces 233 pages qui datent de 2008.
LeNocher en parle. Cathe également.

dimanche 6 juin 2010

Le camp des morts (Craig Johnson)


Accroché aux basques.

Revoici Craig Johnson et ses polars du Wyoming : Le camp des morts, qui fait suite au Little Bird dont on parlait l'été passé.
Avec le même shérif des hautes plaines : Walt Longmire.
Quelque part entre les polars navajos du regretté Tony Hillerman et les pêches à la mouche de William G. Tapply (regretté lui aussi, qui vient de décéder : décidément ... souhaitons plus longue vie à Craig Johnson !).
Seraient-ce justement ces fantômes qui font de l'ombre à cette nouvelle série(1) ?
Dans le précédent billet on se plaignait (gentiment) du manque d'épaisseur du shérif du comté d'Absaroka et ce nouvel épisode nous laisse encore un petit peu sur notre faim : Craig Johnson est à deux doigts d'atteindre le sommet. À deux doigts.

On se laisse toutefois balader avec plaisir aux côtés du shérif des Hautes Plaines, même si la météo n'est guère propice puisqu'on débarque en plein hiver :

[...] Ils utilisaient du feu dans le temps.
Le vieux cow-boy voulait dire que les gars qui avaient la fantaisie de mourir pendant l’hiver au Wyoming trouvaient le repos éternel sous un mètre cinquante de terre gelée.
- Ils construisaient un feu de joie et le laissaient brûler quelques heures pour que ça dégèle, et ensuite ils creusaient la tombe.
Jules enleva le bouchon d’une flasque qu’il avait tirée de la poche poitrine de sa veste en jean, une véritable loque, et s’appuya sur sa pelle complètement pourrie. Il faisait - 2 °C, il ne portait rien d’autre que cette veste en jean et il ne frissonnait même pas ; la flasque y était probablement pour quelque chose.
La suite de ce premier chapitre sur le site de l'éditeur.
Le shérif se laisse promener dans cette histoire, semblant ne maîtriser guère plus de choses que précédemment, toujours en proie à moult difficultés avec la gent féminine (il est veuf), et se laissant porter tout comme nous, par l'intrigue du bouquin et l'humour vivifiant de Craig Johnson.
Paradoxe amusant pour les lecteurs français, il est ici question ... de basques !
Oui, car il y a même un Euskadi Hotel à Durant-Wyoming ! Qui donc savait que des basques étaient partis émigrés là-bas ?! Voilà de quoi nous intriguer.
Finalement, comme au sortir de la première enquête, les images qui subsisteront de ce bouquin, derrière le shérif à demi-effacé, seront celles des personnages habituellement dits secondaires : son adjointe Vic, leur assistante Ruby, son mentor Lucian Connally désormais à la retraite, son pote cheyenne Harry Standing Bear, et tout plein d'autres encore.
Finalement, elle est peut-être là la "touche" Craig Johnson : un flic qui ne prend pas toute la page et qui laisse de la place à d'autres personnages, de plus en plus attachants au fil des épisodes.
(1) série publiée chez Gallmeister tout comme celle de William G. Tapply.

Pour celles et ceux qui aiment les paysages enneigés de l'ouest. 
Gallmeister édite ces 311 pages qui datent de 2006 en VO et qui sont traduites de l'américain par Sophie Aslanides. 
Jean-Marc en parle. Hannibal également.

mardi 1 juin 2010

Brève histoire de pêche à la mouche (Paulus Hochgatterer)

Mon truc en plume.

Après avoir lu et aimé les polars de William G. Tapply avec son pêcheur à la mouche amnésique (le pêcheur, pas la mouche), on ne pouvait que tomber en arrêt, comme le chien Ralph, devant ce titre évocateur : Brève histoire de pêche à la mouche.
Un titre tout à fait capable d'appâter le pêcheur émérite que je serai dans une vie prochaine.
D'autant que Decitre - comprenant enfin que, pour lutter contre les amazones des blogs, il faut convaincre que les libraires sont d'abord des lecteurs - y allait de son petit billet personnalisé et signé : J'ai aimé patati patata ...
Mais la comparaison avec les pêches de Stoney Calhoun s'arrête au titre évocateur.
Parce qu'on n'est ni dans le Maine, ni au rayon polars. Du tout.
À dire vrai, il a fallu feuilleter quelques pages dans la librairie pour se convaincre de la justesse et de la précision de l'écriture et contrebalancer l'effroyable "pitch de la quatrième de couv'" : trois psy prennent la route pour une partie de pêche à la mouche, le réalisme vibrant plonge le lecteur dans les eaux troubles et sombre de l'inconscient et ferre la part d'ombre qui est en chacun de nous (fin de citation).
Promis, juré, craché, dans une vie prochaine - celle après ma vie de pêcheur à la mouche - je rédigerai tout plein de quatrièmes de couv'.
Une histoire de psy écrite par Paulus Hochgatterer un ... psy autrichien, ben oui, un viennois forcément ! Une sorte de Woody Allen tyrolien. Vite, fuyons.
Non, restons ! Restons ! Car, on l'a dit, quelques pages lues de ci de là ont eu vite fait de nous harponner (ah, ah, mais c'est pas au harpon qu'on attrape les truites).
Au gré des savoureux dialogues entre les trois pêcheurs, une belle écriture fait virevolter les associations d'idées mais sans que le tyrolien ne se prenne trop au sérieux. On évite donc les effets de plume (ah, ah) qui aurait pu agacer le lecteur, comme la mouche agace le poisson.

[...] - Le nombre d'éoliennes est toujours proportionnel à celui des néonazis, dit l'Irlandais, troisième principe.
" De quoi ?" je demande.
"Qu'est-ce que tu veux dire ?"
"Troisième principe de quoi ? De la thermodynamique ?"
"Troisième principe, c'est tout."
Julian s'inquiète. " Aujourd'hui, pas de politique, s'il vous plaît."

Pouce levé Pour BMR qui n'a dû tenir une canne à pêche que deux ou trois fois et encore, avant l'âge de 12 ans, il est absolument fascinant de voir ces gars se prendre le chou pour des hameçons en plume : Munro killer, Red butcher, Egg-sucking leech, Streamer, Grey fox, Rusty rat, Sunray, Culs-de-canards, Nymphes scud, Adams, ...
Pouce baissé MAM confirme deux points :
- la pêche à la mouche est une affaire de mecs
     - ce bouquin est un délire masculin cérébral.
L'auteur en convient lui-même :

[...] Il me vient à l'esprit que Lea a dit une fois que, pour elle, la pêche à la mouche n'est rien d'autre que de la masturbation masculine en bande, mais je m'abstiens de parler de ça.

Outre les rares évocations d'épouses, le seul élément féminin du récit sera la rencontre d'une jeune serveuse sur la route que les trois compères emmèneront "virtuellement" avec eux .
Au plan du fantasme partagé, dirait l'un des psys.
Un livre où l'on découvre quelques trucs en plume ...


Pour celles et ceux qui aiment la pêche à la mouche.
Les éditions Quidam publient ces 111 pages qui datent de 2003 en VO et qui sont traduites de l'autrichien par Françoise Kenk.
Bien sûr un blog de pêcheur à la mouche.

lundi 31 mai 2010

Debrà Libanos (Luciano Marrocu)

Cauchemar colonial.

Alors que l'actualité cinéma remet en lumière l'assassinat des moines de Tibéhirine, c'est un autre massacre, un autre monastère et une autre Histoire qu'on évoque ici avec le sarde Luciano Marrocu : en mai 1937 sur l'ordre du maréchal Graziani - le boucher de l'Éthiopie - qui vient d'échapper à un attentat, plus de 500 moines sont exécutés à Debrà Libanòs, près d'Addis-Abeba.
C'était l'époque où l'Italie fasciste et son Duce rêvaient de conquêtes et entendaient rivaliser avec les grandes puissances coloniales.
[...] - Il existe un télégramme de Graziani au ministère de l'Afrique italienne qui parle de l'exécution de deux cent quatre-vingt-seize moines et de vingt-trois laïques. En somme il y a eu un attentat et il fallait bien lui donner une réponse ... Certes, la mesure ... oui, la mesure de la réponse, on peut peut-être en discuter. D'autre part les moines de Debrà Libanòs étaient suspects de connivence dans l'attentat contre le vice-roi.
- Tous les deux cent quatre-vingt-seize et les vingt-trois laïques, cavaliere ? Tous suspects ? Une conspiration bien ramifiée, il n'y a rien à dire.
Au lendemain de ces sombres évènements, l'inspecteur Serra débarque à Addis-Abeba pour enquêter sur l'assassinat d'un officier italien, Duilio Bellassai.
Vengeance de la résistance abyssine (l'officier aurait participé au massacre des moines) ?
D'un mari jaloux (l'officier était réputé pour ses conquêtes féminines) ?
Ou encore machinations politiques destinées à évincer le vice-roi Graziani ?
[...] De quelle manière la vie d'un personnage comme Bellassai pouvait servir à en comprendre la mort ? Et sur quel Bellessai avait tiré l'assassin ? Sur le Bellassai séducteur ? Sur le joueur endetté ? Sur l'organisateur d'improbables complots ? Sur le massacreur d'innocents ?
L'enquête de l'inspecteur Serra nous mène dans les coulisses de la vie coloniale italienne en Éthiopie.
[...] Quant aux visages des autres, les Abyssins, on finissait par ne plus les remarquer: "Moi je ne les vois vraiment pas, et pourtant j'en ai quatre à la maison", avait-il entendu dire par la femme d'un officier.
Avec ironie, Luciano Marrocu nous dépeint le petit monde des colonies.
Les enquêtes de l'inspecteur Serra(1), sont un peu le versant italien de celles de Bernie qu'on avait croisé avec plaisir dans la Trilogie Berlinoise.
On pourra retrouver Luciano Marrocu et son inspecteur avec un autre épisode qui vient de paraître en français : Fáulas.
(1) : l'inspecteur Serra est membre de l'OVRA (surnommée la PIOVRA), l'organisation de vigilance et de répression de l'antifascisme, une sorte de Gestapo mussolinienne.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires avec de l'Histoire dedans.
Les lyonnais de La fosse aux ours éditent ces 155 pages qui datent de 2002 en VO et qui viennent d'être traduites de l'italien par Marc Porcu.
Eontos parle de Fáulas.


mardi 25 mai 2010

Le temps du loup (Thomas Kanger)

Cold case à Stockholm.

Bulletin météo : la déferlante nordique qui envahit le rayon polars continue(1) !
Allez encore une louche de ragoût d'élan aux airelles : on en parlait il y a quelques jours seulement.
Encore un suédois : Thomas Kanger !
Et encore un nouveau venu en français même si la série des enquêtes d'Elina Wiik est déjà traduite dans de nombreux pays.
Et oui, comme avec Kjell Erkisson dont on parlait il y a quelques jours, il s'agit cette fois encore d'une fliquette.
Dans ce Temps du loup, Elina entend rouvrir un vieux dossier qui arrive à quelques jours seulement de la prescription. Le compte à rebours est lancé et elle part sur les traces d'une jeune femme, Ylva, retrouvée morte en pleine forêt 25 ans plus tôt (à quelques jours près donc !), à moitié bouffée par les loups, après avoir mis au monde une petite fille ...
Pendant ce temps, au fil de l'alternance des chapitres, on suit la quête d'une jeune fille de 25 ans, Kari, dont on se doute bien évidemment qu'elle est la fille d'Ylva ...
Les deux histoires se cherchent, se croisent et finiront bien sûr par se rencontrer, après quelques flash-backs dans les années 70 de la Suède ...
Un bouquin très "polar" (très enquête policière), plus que ceux auxquels nous avaient habitués jusqu'ici les auteurs nordiques.
Mais avec un personnage attachant : cette commissaire Elina Wiik qui bosse au commissariat de Västerås, dans la grande banlieue de Stockholm, ce qui nous vaut quelques pages savoureuses sur la rivalité entre "ceux" de la grande ville et les bouseux de la campagne !
Elina a une vie personnelle un peu compliquée (faut bien, pour l'histoire !) et des relations un peu agitées avec sa hiérarchie, comme ici avec Jönsson, son patron de Västerås :

[...] - Je viens d'avoir un coup de fil d'un certain intendant Klinga, de Stockholm. Ça te dit quelque chose ?
Elina évita de lui répondre et prit un air innocent. Jönsson la pointait de l'index ; il bouillonnait de rage et ne parvenait plus à articuler le moindre mot. Il lui fallut plusieurs secondes pour se maîtriser.
- Ledit intendant pense que ce serait une bonne idée que toi - toi précisément - tu t'occupes d'une affaire sur le point d'être prescrite. Il dit que tu as fait preuve d'inventivité dans tes enquêtes et que tu es la personne qu'il faut. Il dit également que le directeur de la police judiciaire tient beaucoup à ce que l'on rouvre de vieux dossiers de meurtres. Cela prouverait que la police ne renonce jamais à chercher les auteurs de crimes particulièrement graves. Bref, pour Stockholm, c'est l'effet de pub qui prime. Peu importe que nous, nous n'ayons pas le temps de faire notre boulot.
- Il s'agit de quelle affaire ? demanda Elina.
- Ne fais pas l'idiote, Wiik. Tu sais très bien de quelle affaire il s'agit. C'est encore un de tes coups en douce. En somme, soit je te laisse t'occuper d'une vieille affaire qui n'est même pas de notre ressort, soit je dis au directeur de la police judiciaire d'aller se faire foutre.
Elle prit un air légèrement choqué.

Allez, vous reprendrez bien un peu de ragoût d'élan aux airelles ?

(1) : il y a peu de temps, on a même vu un rayon "polars polaires" dans une librairie : on est copié !


Pour celles et ceux qui aiment les fliquettes.
C'est 10/18 qui édite ces 334 pages parues en 2004 en VO et qui sont traduites du suédois par Terje Sinding.
Paul Arre en parle. D'autres avis sur Critiques Libres.

vendredi 21 mai 2010

Le cercueil de pierre (Kjel Eriksson)

Il est pas beau le labo.

Malgré quelques valeurs sûres comme Jo Nesbo ou Henning Mankell (et encore, j'oublie l'islandais Indridason), on commence à être un peu écœuré de la déferlante nordique qui envahit le rayon polars, ça frise l'indigestion de ragoût d'élan aux airelles.
Alors quoi, un de plus ?
Et bien oui, voici le suédois Kjel Eriksson !
Ce nouveau venu (premières traductions en 2007) vaut le détour par Uppsala, la quasi-banlieue de Stockholm(1) .
L'ambiance y est un peu moins sombre que dans la ville d'Ystad vue par Mankell.
Et puis, même si l'auteur ne prend pas de "e", le personnage central est une femme, une fliquette, Ann Lindell, dont la vie privée occupe une bonne partie du bouquin.
Ça change un peu des mecs désabusés et imbibés(2) qui hantent habituellement les commissariats de Suède (et d'ailleurs) !
Autant de bonnes raisons de se laisser emporter une nouvelle fois par une enquête scandinave de plus.
D'autant qu'avec cet épisode on a même droit en prime à une petite excursion à ... Malaga ! 
Car il est question ici d'internationalisation, de crime en col blanc, d'expérimentations pharmaceutiques louches et de transactions financières douteuses ... le crime n'a pas de frontières, en tout cas pas entre la Suède et l'Espagne.
Un polar bien mené, qui démarre sur les chapeaux de roues(3) et qui nous emmène explorer un univers un peu différent de ce que l'on a l'habitude de côtoyer.

- Vous semblez avoir dissimulé quelques millions, vous vous livrez à des expériences sur des animaux que les activistes de la défense des animaux - et quelques autres peut-être - qualifient de mauvais traitements, le patron de votre service de Recherches écrase sa femme avant de suicider, et vous trouvez étrange que les gens se posent des questions ? Qu'est-ce qui se passe, chez MedForsk, au juste ?

Le tout est plutôt de bonne facture, comme on dit. Même si, malgré l'intérêt de l'enquête au féminin, on reste encore loin de la grande littérature d'un Mankell ou de l'intimisme d'un Indridason.
Mais cela se lit sans déplaisir aucun.
Un polar situé à mi-chemin, non pas entre Uppsala et Malaga mais plutôt entre la Suède de Mankell et la Venise de Donna Leon.
Une phrase terrible clôture le bouquin :

[...] À moins que ce ne soit comme le pays du Suédois : une terre glacée et inféconde ?

Le jugement sur la Suède d'aujourd'hui, sur le monde d'aujourd'hui, est sans appel.

(1) : j'espère qu'il n'y a pas beaucoup de suédois qui lisent ce blog : ce doit être le genre de raccourcis à la noix qui vous font haïr de toute une région du globe ...
(2) : quoique notre nouvelle amie Ann Lindell ne dédaigne pas un petit verre de rouge le soir après le boulot ... mais ces dames vont encore dire que c'est parce que c'est un mec qui écrit, pfff !
(3) : très mauvais jeu de mots auquel je n'ai pas pu résister : page 12, une mère et sa fille se font écrabouillées par une voiture ... ça commence fort !


Pour celles et ceux qui aiment les fliquettes.
C'est Babel Noir qui édite ces 420 pages parues en 2001 en VO et qui sont traduites du suédois par Philippe Bouquet.

lundi 17 mai 2010

Le goût de Tokyo (Michaël Ferrier)

Destination Tokyo.

Quelle bonne (très bonne) surprise que ce petit ouvrage qu'on avait retenu sans même trop savoir de quoi il retournait, croyant peut-être à un recueil de nouvelles ?
Pas du tout : Le goût de Tokyo est un petit opuscule d'une centaine de pages à mi-chemin entre le florilège et le guide de voyages.
Une trentaine de textes très courts (2 ou 3 pages) sélectionnés et présentés avec beaucoup de justesse et de finesse par Michaël Ferrier et accompagnés d'une petite introduction et d'une courte analyse.
Michaël Ferrier a également la bonne idée d'agrémenter les textes d'adresses, de sites, de temples, ... tous lieux qui viennent judicieusement "illustrer" les propos.
Que du bonheur : plaisir de la lecture et intelligence des textes.
En fait c'est bien simple, à peine ce petit recueil refermé, on n'a qu'une seule envie : se précipiter sur un site de voyage et trouver un avion au plus tôt pour découvrir ou re-découvrir cette étrange ville qu'est Tokyo.
... et lire ou re-lire les bouquins dont sont extraits les petits textes !
On y croise les auteurs les plus célèbres et les plus divers.
Y sont épinglés, le racisme arrogant de Pierre Loti :
[...] Comme nous sommes loin de ce peuple japonais, comme nous sommes de race dissemblable !
ou encore la suffisance stéréotypée de Marguerite Yourcenar :
[...] Onze millions de robots impressionnent toujours ...
Heureusement d'autres auteurs portent des analyses plus fines sur le Japon et les Japonais en général, et Tokyo en particulier.
Chris Marker (Le dépays) :
[...] Une fois dépassées les idées reçues, une fois contournée l'idée reçue de prendre le contre-pied des idées reçues, mathématiquement les chances sont les mêmes pour tous, et que de temps gagné. Se fier aux apparences, ne jamais s'inquiéter de comprendre, être là - dasein - et tout vous sera donné par surcroît. enfin, un peu.
Nicolas Bouvier (Chronique japonaise) :
[...] Chô est un petit quartier; ki le bois ou l'arbre; et l'arbre ara est une sorte de mûrier; mais il n'y a plus de mûrier à Araki-chô.
Tournesols, bambous, glycines. Maison penchées et vermoulues. Odeurs de sciure, de thé vert, de morue. À l'aube un peu partout le chant un peu ébouriffé des coqs. Une publicité omniprésente et hideuse mariée à la plus belle écriture du monde.
Philippe Forest (Sarinagara) :
[...] Prenez n'importe quelle idée toute faite sur le Japon et retournez-la. Vous obtenez une autre idée toute faite qui n'est ni plus vraie ni plus fausse que la précédente. Tous les lieux communs ont un envers et un endroit qui se valent. Michael Ferrier
[...] Il y a cette remarque d'Hemingway dans L'Adieu aux armes, qui dit qu'on se fait toutes sortes d'idées fausses sur les Japonais, qu'en vérité ils ressemblent beaucoup aux français, que ce sont des petits hommes qui aiment avant tout rire, boire et danser.
Et bien sûr l'incontournable Roland Barthes (L'empire des signes) : à propos du système d'adresse japonais
[...] Tokyo nous redit cependant que le rationnel n'est qu'un système parmi d'autres. Pour qu'il y ait maîtrise du réel (en l'occurrence celui des adresses), il suffit qu'il y ait système, ce système fût-il apparemment illogique, inutilement compliqué, curieusement disparate : un bon bricolage peut non seulement tenir très longtemps, on le sait, mais encore il peut satisfaire des millions d'habitants, dressés d'autre part à toutes les perfections de la civilisation technicienne.
La collection du Petit Mercure semble prometteuse : ce long week-end de l'Ascension nous sommes partis au Portugal avec un autre opuscule : Le goût de Lisbonne ...

Pour celles et ceux qui aiment les voyages .
Le Petit Mercure édite ces 118 pages en poche qui datent de 2008.
D'autres titres sont disponibles dans la même collection : Lisbonne, Berlin, ...




vendredi 14 mai 2010

Les larmes de Tarzan (Katarina Mazetti)

L’amour dans la jungle moderne.

Après le succès blogoplanétaire du Mec de la tombe d'à côté - qui avait même été adapté en une très agréable pièce de théâtre -, la suédoise Katarina Mazetti remet le couvert.
Avec la même recette du couple impossible : Les larmes de Tarzan.
Cette fois, Tarzan est une mère célibataire, à moitié au chômage et pas du tout épilée.
Janne est le célibataire, plus jeune et pété de thunes, il est entouré de top-modèles et roule en Lamborghini.
Mazetti nous ressert donc un plat aux saveurs connues mais malheureusement cette fois-ci la sauce a du mal à prendre.
Autant la précédente salade sucrée-salée était épicée de multiples subtilités socio-culturelles entre la souris de bibliothèque et le garçon vacher, autant cette fois-ci, la suédoise verse dans le plat de résistance socio-économique. Du solide et du sordide. Si vous ne le saviez pas, apprenez enfin que mieux vaut être riche, célibataire et sans enfant que pauvre, divorcée et affublée de deux moutards.

[...] Quand j'étais petite, on dessinait les pauvres avec des vêtements rapiécés, des morceaux de tissu rajoutés de couleurs différentes, cousus avec de gros points. On utilisait la même technique pour dessiner des trolls. Pendant longtemps, je ne faisais pas trop la différence entre les trolls et les pauvres, je savais seulement que les pauvres étaient tristes et les trolls horribles.
Aujourd'hui je sais que nous, les pauvres, nous avons pas mal de choses en commun avec les trolls. Par exemple, les gens croient que nous n'existons pas.

Oui, bien sûr, Katarina Mazetti a toujours le même humour décapant et salutaire (salutaire pour ses héros comme pour ses lecteurs) mais cela ne suffit plus à nous emballer.
D'autant qu'elle semble hésiter tout au long du livre entre le conte de fées pour adultes (c'était le cas du précédent épisode) et la chronique sociale.
Comme si un arrière-goût amer et dérangeant parfumait le fond du plat.
La dernière partie de la non-histoire d'amour entre Janne et Tarzan confirme le côté désabusé de la chronique qui, paradoxalement, en devient d'autant plus intéressante.
Les seconds rôles prennent plus d'importance (la copine de Tarzan, son ex bargeot, et même la top-modèle de Janne) et Katarina Mazetti nous brosse un portrait sans concession des relations hommes-femmes de nos sociétés modernes (et cette fois aucun exotisme suédois pour nous tenir à distance).
Genre : les femmes viennent de Vénus et les hommes de Mars et chacun ferait mieux de rentrer chez soi.
Comme si, pour survivre dans notre jungle trop impitoyable, il n'existait que deux refuges : l'asile psy ou le couple. Le constat n'est pas tout à fait faux mais reste plutôt amer ...

Tarzan : [...] Ce serait si facile de me laisser couler dans tout ça. Poser le fardeau et me reposer un moment. Dix ans environ, pourquoi pas ?
Plus loin, Janne : [...] Le monde est rempli de gens qui restent ensemble pour d'autres raisons que parce qu'ils sont amoureux. On peut par exemple rester avec moi parce que j'ai une si belle voiture, tu l'as dit toi-même. Et je te promets de la changer tous les deux ans !

La suite du premier épisode est donc toujours une histoire d'humour mais plus vraiment une histoire d'amour.
Un livre qui sera plutôt réservé à ceux qui ont déjà visité la tombe d'à côté et qui veulent retourner en Suède.
Et un livre pour rappeler à ceux qui n'ont pas encore visité la tombe d'à côté qu'ils doivent se dépêcher !


Pour celles et ceux qui aiment les histoires de couples.
Babel édite en poche ces 277 pages qui datent de 2003 en VO et qui sont traduites du suédois par Lena Grumbach et Catherine Marcus.
D'autres avis sur Critiques Libres.

mercredi 12 mai 2010

La pièce du fond (Eugenia Almeida)

En regardant infuser le maté.

Après L'autobus dont avait parlé il y a deux ans jour pour jour, voici un second livre étrange venu d'Argentine : La pièce du fond, d'Eugenia Almeida.
Comme avec l'autobus, la vie tranquille et endormie d'une petite ville de province est perturbée par un évènement insolite ... les comportements routiniers vacillent, les langues se délient ...
Cette fois c'est un vieil homme, à demi SDF, qui s'installe sur un banc de la place.
Il ne dit pas un mot, n'ouvre pas le bec. À peine pour manger lorsque la petite serveuse du café lui apporte en douce le menu du jour.
Eugenia Almeida excelle à dépeindre l'immobilisme, l'attentisme, le caractère immuable des gens et des choses lorsque la vie s'est arrêtée : le village et ses habitants sont comme écrasés de chaleur et de soleil.
L'un des flics du village finit par embarquer le vagabond muet et l'envoie vers les psys de la ville ...
Son collègue trouve qu'il en a fait un peu trop et se met à la recherche du vieil homme, tout comme la petite serveuse du bar. Ils rencontreront une étrange psy. Ces trois-là vont se croiser, se rencontrer, s'éloigner, tournant autour de l'absence du vieil homme muet que l'on ne reverra plus : un seul être vous manque et cela suffit pour bousculer vos habitudes, pour remuer le fond de vos pensées.
Chacun part à la recherche de la clé qui permet d'ouvrir la pièce du fond, du fond de sa tête, la pièce aux souvenirs soigneusement enfouis sous la poussière ...
Eugenia Almeida a une belle écriture sobre et sèche, sans effets ni esbroufe. Mais c'est une écriture difficile et exigeante. On avait trouvé un peu plus facile d'embarquer dans L'autobus.

Pereyra est le flic qui a embarqué le vagabond, son collègue Friàs partira à sa recherche :
[...] - Mais pourquoi tu te casses la tête à cause de ça ?
- Parce que je veux savoir comment il va.
- Toujours pareil. Il ne parle même pas.
Pereyra se tait, pris de doute, puis demande :
- Avec toi il a parlé ?
- Ce n'est pas nécessaire.
Friàs reprend la pipette dans sa bouche pour aspirer une ultime gorgée de maté.
- Écoute vieux. Je sais que tu fais tout ça avec de bonnes intentions. Mais tu ne peux pas t'occuper de tout.
- J'aimerais bien parler avec lui, dit Friàs en passant sa main sur la table. Pour enlever la poussière du verre, en caressant ou effaçant ce qui n'y est pas.
- Toi, alors ! Si l'autre ne répond pas, ce n'est pas une conversation.
- Tu ne comprends pas. Il me regardait. Il ne parle pas, mais il écoute. Je lui racontais des choses ... des choses de moi. Tu vas finir par piger.
- Allez, ne te fâche pas. Raconte-les moi.
- Ce n'est pas pareil.
- Trop aimable, dit Pereyra en feignant d'être vexé.
- Ce n'est pas toi qui est en cause.

Un livre où l'on découvre l'art et la manière de faire infuser le maté.


Métailié édite ces 200 pages traduites de l'espagnol par François Gaudry et qui datent de 2007 en VO.
Pour celles et ceux qui aiment quand il ne se passe rien.

dimanche 9 mai 2010

Dark tiger (William G. Tapply)

Je t’emmène une dernière fois dans le Maine.

Après une Dérive sanglante, on avait enchaîné avec le second volume de William G. Tapply : Casco Bay. Voici Dark Tiger, le troisième et dernier(1) épisode des aventures de Stoney Calhoun, l'apprenti détective amnésique et grand pêcheur à la mouche devant l'éternel.
Malgré l'indéniable succès des deux premiers, un troisième tome plutôt fraîchement accueilli où Stoney Calhoun renoue à contre-cœur avec son trouble passé d'amnésique et s'éloigne de la belle Kate et de son pote le shérif Dickman.
[...] Il se versa une tasse de café, qu'il prit avec lui sur la terrasse, et s'assit dans un fauteuil en bois. Ralph le suivit et se coucha près de lui.
Calhoun tendit le bras et gratta le haut du crâne de son chien.
- J'aurais préféré ne pas avoir à faire ça, dit-il.
Ralph ne répondit pas.
- Bon, il faut le faire, poursuivit Calhoun. Je suis content que tu viennes avec moi, en tout cas.
Le voilà donc parti avec son chien, Ralph, pêcher sur les rives d'un lac du nord de l'État (oui, Le Maine !).
Pêcher la truite mais aussi le vilain méchant ...
[...] Ça faisait beaucoup de cadavres et peu d'indices.
Sauf qu'il n'est pas le bienvenu dans les parages de Loon Lake ...
[...] - J'espère que vous n'avez pas l'intention de vous mettre à fouiner dans notre ville, monsieur Calhoun.
- Fouiner ? Pourquoi je ferais ça ?
Le sergent Currier eut un haussement d'épaules.
- Vous me semblez du genre fouineur.
- Sûrement pas.
- Bon, alors c'est bien, dit Currier. Je ne voudrais pas que vous vous attiriez des ennuis.
Plus polar que les deux précédents épisodes, celui-ci ne parvient pas à convaincre : est-ce parce que Stoney Calhoun accepte cette mission à reculons ? Est-ce parce que l'intrigue peine à choisir son camp ?
Dommage que la série se conclut de la sorte.
Mais que cela ne vous empêche surtout pas de découvrir les deux premiers, si ce n'est pas déjà fait : excellentissimes !
(1) : William G. Tapply est en effet décédé depuis.

Pour celles et ceux qui aiment toujours la pêche à la mouche.
Gallmeister édite ces 250 pages traduites de l'américain par François Happe.
Yann en parle, Kathel aussi.

samedi 1 mai 2010

La variante Istanbul (Olen Steinhauer)

Lecture de Printemps … de Prague.

On avait déjà croisé Olen Steinhauer et son héros, mi-flic mi-espion, Brano Sev au 36 Boulevard Yalta.
Au fil de ses romans, cet auteur américain qui vit en Hongrie, dessine le parcours d'un pays de l'est imaginaire, quelque part entre Tchécoslovaquie et Roumanie(1), tout au long des sombres années de la guerre froide.
Avec La variante Istanbul, nous voici dans les années 75, entre Bande à Baader et rebelles Arméniens, entre  diatribes d'Ulrike Meinhof et détournements d'avions.
Un détournement d'avion qui finit mal, très mal ...
Il faut du temps pour se laisser emporter par cette histoire compliquée où Olen Steinhaeur distille les indices et les connexions au compte-goutte.
Les personnages semblent ballotés au gré de l'Histoire et s'agitent, désordonnés, comme des pions sur un échiquier dont ils ne connaîtraient ni le dessin ni les règles, sans trop y croire, sans rien y comprendre. Un monde de fin du monde ...
Seul Brano Sev (il a pris de la bouteille depuis les premières aventures) semble connaître le sens de tout cela.
Peu à peu une vieille histoire resurgit entre les chapitres : un drame vécu en 68 pendant le Printemps de Prague quand la soldatesque du Pacte de Varsovie venait libérer les tchécoslovaques du capitalisme rampant ...

[...] Tu crois qu'un seul d'entre nous a envie d'être ici ? Tu crois qu'un seul d'entre nous est ici pour défendre le socialisme ?
Peter leva son verre.
- À votre retour chez vous !

Au fil des chapitres les deux histoires, les deux époques vont se rejoindre et les pions vont s'aligner dans une configuration qui n'augure rien de bon pour certains d'entre eux ...

[...] Gavra avait un certain flair naturel, pour les énigmes : mais dans celle-ci rien ne cadrait. Deux meurtres dans la Capitale et un détournement d'avion qui tourne mal. Le seul rapport était une jeune femme morte dans l'avion, Zrinka Martrich, une démente victime d'hallucinations qui avait laissé un message aux terroristes alors qu'ils se trouvaient avec elle dans le terminal.

Aux échecs, La variante Istanbul (le titre en VO est Liberation movements) consiste sans doute à sacrifier une série de pions alignés pour libérer d'autres pièces ...

[...] Nous sommes parfois confrontés à des moments inexplicables de notre passé qui nous pourrissent la vie jusqu'à nous ne puissions plus fonctionner. Si nous trouvons une explication cependant ...
- J'ignorais que les officiers du Ministère faisaient dans la psychologie, camarade Sev.
Brano sourit - vraiment.

Comme précédemment Boulevard Yalta, on peine à s'accrocher aux personnages, au moins pendant la première partie de l'histoire et il faut un peu de persévérance avant d'être récompensé. Un livre pas facile réservé aux accros de l'Histoire et de la guerre froide.
Un livre où l'on découvre que le socialisme n'était pas très gay.

(1) : la ville est simplement La Capitale.


Pour celles et ceux qui aiment les voies impénétrables de l'Histoire.
Folio policier édite ces 321 pages qui datent de 2006 en VO et qui sont traduites de l'américain par William Olivier Desmond.

mardi 20 avril 2010

Le cercle littéraire des amateurs … (Mary Ann Shaffer & Annie Barrows)

84 bis Charing Cross road.

Beaucoup de points communs entre Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates et 84 Charing Cross Road.
Deux romans épistolaires anglo-saxons. Deux histoires au cœur de l'après-guerre. Deux amours ouvertement déclarés pour les livres et la littérature. Deux incontournables de la blogoboule.
Le premier était une correspondance incroyable mais vraie, celui-ci a été très récemment écrit par deux américaines : Mary Ann Shaffer(1) et Annie Barrows.
Dans les deux cas, le plaisir de la lecture est total et garanti.
En 1946, l'Angleterre qui se remet difficilement des années de Blitz et du chuintement des V2, court encore après les tickets de rationnement.
Au même moment, Guernesey s'ouvre à nouveau sur le monde, après cinq années noires d'occupation, d'embargo et de famine : les îliens n'avaient pas connu pire envahisseur depuis Napoléon.
S'ensuit une correspondance littéraire entre une auteure anglaise et les membres de ce fameux Cercle littéraire des amateurs de tourte aux épluchures de patate - en temps de guerre, on fait avec ce qu'on a.
Un club créé à l'origine pour donner le change à l'occupant nazi, dont les participants lisaient ce qui leur tombait sous la main et n'avait pas encore servi à allumer la cuisinière, de Sénèque à Catulle en passant par les Sœurs Brontë ou Shakespeare, et se sont finalement laissés happés par le plaisir de lire et de parler de leurs lectures.
Peu à peu sous les anecdotes frivoles et les souvenirs amusants percent les effroyables horreurs de la guerre.
Mine de rien et l'air de ne pas y toucher, les deux américaines nous plongent au cœur de ses années noires.
Dès que l'on a lu les deux ou trois premières lettres, impossible de lâcher le bouquin qui se dévore en quelques heures.
Dans la seconde partie du livre, toujours sous formes d'échanges de lettres, l'auteure anglaise débarque à Guernesey et découvre les membres du cercle avec lesquels elle correspond depuis plusieurs mois : c'est un véritable moment de bonheur, lorsque la dame descend du bateau vêtue de sa cape rouge prévue en signe de reconnaissance :
[...] Mon cœur tambourinait dans ma poitrine. J'ai essayé de me persuader que c'était à cause de la splendeur de la scène, en vain. Toutes ces personnes que j'en étais venue à connaître, et même à aimer, étaient là. Elles m'attendaient. Je ne pouvais plus me retrancher derrière une feuille de papier. Tu sais, Sydney, au cours de ces deux ou trois dernières années, je suis devenue plus douée pour écrire que pour vivre [...]. Sur le papier, je suis absolument charmante, mais c'est juste une astuce que j'ai trouvée pour me protéger. Ce n'est pas moi. Ça n'a rien à voir avec moi. Du moins, c'est ce que je pensais où la navette postale est arrivée à quai. Dans un accès de lâcheté, j'ai failli jeter ma cape rouge par-dessus bord pour passer inaperçue.
Quand nous nous sommes rangés le long de l'embarcadère, j'ai regardé les visages des personnes qui attendaient. Il était trop tard pour revenir en arrière. Je les ai reconnus d'après leurs lettres. J'ai d'abord vu Isola, avec son chapeau indescriptible et son châle violet épinglé d'une broche clinquante, regardant dans la mauvaise direction, un sourire figé sur les lèvres. Elle se tenait à côté d'un homme au visage ridé et d'un garçon long et anguleux. Eben et son petit-fils. J'ai fait signe à Eli [...].
On en vient presque à regretter parfois le format épistolaire tant on aimerait que cette formidable histoire prenne de l'ampleur. Et puis on se dit un peu plus loin que le changement de ton d'une lettre à l'autre permet justement au lecteur de respirer : il est quand même pas mal question des séquelles de la guerre.
L'ironie profondément humaine de ce livre nous permet de ricaner et de glousser entre deux souvenirs d'horreurs.
On avait été enchanté par quelques jours de rando le long des chemins côtiers de Jersey il y a quelques temps [photo de MAM ci-contre] ... nul doute que nous irons prochainement sur l'île voisine marcher dans les traces de Juliet !
Quelques perles pêchées dans la baie de Guernesey :
[...] Ma voisine, Evangeline Smith, va accoucher de jumeaux en juin. Comme elle ne semble pas transportée de joie à cette idée, je vais lui demander de m'en donner un.
[...] Suis-je trop difficile ? Je n'ai aucune envie de me marier pour me marier. Passer le restant de mes jours avec un être à qui je n'aurais rien à dire, ou pire, avec qui je ne pourrais pas partager de silences ?
[...] Je me demande comment cet ouvrage est arrivé à Guernesey. Peut-être les livres possèdent-ils un instinct de préservation secret qui les guide jusqu'à leur lecteur idéal. Comme il serait délicieux que ce soit le cas.
[...] C'est ce que j'aime dans la lecture. Un détail minuscule attire votre attention et vous mène à un autre livre, dans lequel vous trouverez un petit passage qui vous pousse vers un troisième livre. Cela fonctionne de manière géométrique, à l'infini, et c'est du plaisir pur.
[...] La tache rouge qui ressemble à du sang sur la couverture est bien du sang. Une maladresse avec mon coupe-papier.
[...] Je fréquente cette librairie depuis des années et j'y ai toujours trouvé le livre que je cherchais - et trois autres dont j'avais envie à mon insu.
[...] Lire de bons livres vous empêche d'apprécier les mauvais.
Un livre où l'on découvre quelques recettes originales ...
(1) : la santé déclinante de la vieille dame l'amènera à se faire aider par Annie Barrows pour terminer le livre avant sa mort.

Pour celles et ceux qui aiment les livres et les lecteurs.
Les éditions NIL publient ces 391 pages qui datent de 2008 en VO et qui sont traduites de l'américain par Aline Azoulay.
Bien sûr tout le monde en parle : Pisi, Edelwe, Nane, Mizzenmast, ...
D'autres avis sur Critiques Libres.
Le site presqu'officiel : The Guernsey Literary and Potato Peel Pie Society.

Les vies privées de Pippa Lee (Rebecca Miller)

Histoire de femme.

On avait été charmés par le film récent que Rebecca Miller (la fille d'Arthur) avait tiré de son propre livre : Les vies privées de Pippa Lee.
Comme il n'est pas si fréquent de voir un auteur adapter au ciné ses propres romans, on avait eu envie de lire le roman original.
Verdict : plaisir redoublé à la relecture de cette histoire, même quelques semaines seulement après le film.
L'histoire d'une femme qui arrive à la cinquantaine, femme au foyer parfaite, mariée avec Herb Lee, un successfull éditeur ... de trente ans de plus qu'elle.
À l'approche des 80 ans de son mari, ils emménagent dans une banlieue pour personnes âgées (on est aux US) qu'elle surnomme Papyland.
Les premières pages pourraient faire penser à un roman américain gnangnan décrivant avec forces détails (et beaucoup d'humour) la vie des riches.
Mais Rebecca Miller ne s'en contente pas.
Car Pippa Lee tourne en rond dans sa belle maison aux côtés de son mari vieillissant, trop vite ou pas assez, c'est selon. Elle se met à faire des crises de somnambulisme.
Et Rebecca Miller nous emmène alors à la recherche de son passé.
La mère possessive constamment speedée aux amphèt's, le père pasteur, la tante Trish lesbienne et son amie Kat fétichiste, ...

[...] Voilà ce à quoi nous n'avions pas pensé : un après-midi, tante Trish rentra du travail avec la fièvre. Elle fit tourner la clé dans la serrure, entendit Gladys Knight à fond dans sa chambre, entra en toute hâte et me trouva menottée au lit avec la jupe d'une robe à crinoline rose sur la tête, fessée par Shelly sous l'objectif de Kat qui criait « Super ! Recommence. On ne bouge plus. Génial ! Magnifique ! » Tante Trish était là, blême, tremblante et horrifiée, lorsque je me retournais et la vis. Je partis l'après-midi même, pendant que Tante Trish soignait sa grippe en dormant après avoir appelé la police et vu la femme qu'elle aimait fuir son appartement.

La rencontre avec Herb Lee (elle avait vingt ans, lui cinquante), le mariage ...

[...] Ma robe de mariée était rose très pâle. [...] J'avais l'impression d'être une novice qui prononçait ses vœux. Épouser Herb, c'était comme changer de peau, ma dernière chance d'être bonne. Je savais que si je foirais ça, je serais perdue à jamais.

La fréquentation des amis artistes de Herb ...

[...] Eh bien, ils m'incorporèrent, comme des raisins secs dans la recette d'un gâteau qui n'en exige pas mais où ils ne gâcheront rien non plus.

Ensuite jusqu'à Papyland, la boucle est bouclée.
L'écriture est fluide et agréable et Rebecca Miller parsème le parcours de Pippa Lee de petits grains de folies, des petits grains de poivre qui lui donnent moult occasions de très belles pages.
Le papillon Pipa des folles années 70 était rentré trop sagement dans son cocon : la très belle fin de l'histoire lui permettra d'éclore à nouveau.
Un très beau portrait de femme, à l'écran comme sur le papier.
Un livre qui devrait plaire au plus grand nombre et tout autant satisfaire les lecteurs exigeants.
Ceux qui étaient restés sous le charme du film peuvent se replonger confiants dans le bouquin : plaisir garanti.
Les autres ont l'occasion de se rattraper !
Quand à nous, nous voici condamnés à revoir le film qui vient de sortir en DVD !
On vous livre ici les deux pages de la rencontre de Pippa Lee avec la première femme de Herb (Pippa sera la troisième) : un court chapitre qui donne une bonne idée de l'ensemble du bouquin.
Un livre où l'on découvre qu'à cinquante ans on peut encore mettre le bazar dans la classe du cours de poterie de Madame Mankevitz.


Pour celles et ceux qui aiment les femmes.
Le Seuil édite ces 290 pages qui datent de 2007 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Cécile Deniard.
Antigone, Cuné et Cathulu en parlent. D'autres avis sur Critiques Libres.

vendredi 9 avril 2010

Hypothermie (Arnaldur Indridason)

Comment franchir le pas de vie à trépas.

On avait été un peu déçus par L'hiver arctique, le précédent polar de notre islandais préféré, Arnaldur Indridason, qui s'aventurait avec plus ou moins de bonheur dans l'analyse socio-politique de l'immigration en Islande(1).
Fort heureusement, avec Hypothermie, Indridason renoue avec les fondamentaux !
C'est sans doute le roman où l'on se sent au plus près et au plus intime de son fameux commissaire Erlendur.
Ses habituels acolytes (Sigurdur Oli et Elinborg) ne font d'ailleurs que passer et il n'y a, officiellement, ni enquête policière, ni même de meurtre (il s'agit d'un suicide).
C'est dire si dans ce nouveau roman, Indridason laisse libre cours à ses obsessions erlenduriennes les plus divagantes.
Depuis la désormais bien connue disparition de son frère, le commissaire Erlendur est toujours taraudé par ces coutumières et toujours inexplicables disparitions sur cette petite île islandaise.
Et le voici de plus confronté à un suicide étrange.
On peut s'évanouir dans la nature ou ... pour de bon, et dans les deux cas : disparition, hypothermie et lacs gelés ...

[...] - Je suppose que c'est un peu comme si on se retrouvait pris dans le blizzard. Le froid ralentit graduellement le métabolisme, on commence par s'endormir, puis on tombe dans le coma, le cœur s'arrête et on meurt.
- N'est-ce pas exactement ce qui se produit quand les gens se perdent dans la nature ? demanda Erlendur.
- Oui, effectivement.

Il faut donc accepter une fois de plus de se laisser porter par le cours chaotique des pensées et des investigations du sombre et tourmenté commissaire qui lentement mais obstinément, dénouera les liens qui mêlent les intrigues, histoire de retrouver un peu de paix intérieure ... avant le prochain épisode.
Comme on l'a dit, on entre encore un peu plus de la vie privée du commissaire, qu'il s'agisse de sa fille Eva Lind (presque assagie en ce moment !), de son ancienne femme (toujours aussi vindicative) ou de sa récente amie Valgerdur qui, disons-le tout net, doit être une sainte pour arriver à supporter l'irrécupérable bonhomme, jugez-en :

[...] Erlendur se tut.
- Et tous ces jours de congés, tu ne veux pas les prendre ? demanda Valgerdur.
- Je devrais en utiliser quelques uns.
- Et tu penses en faire quoi ?
- Je pourrais essayer de me perdre le temps de quelques jours.
- De te perdre ? s'étonna Valgerdur. Je pensais plutôt aux îles Canaries ou à ce genre de choses.
- Oui, je ne connais pas tout ça.
- Dis-moi, as-tu jamais quitté l'Islande ? Tu n'es jamais parti en voyage à l'étranger ?
- Non.
- Mais tu en as envie ?
- Pas spécialement.(2)
- La Tour Eiffel, Big Ben, le State Building, le Vatican, les pyramides, ... ?
- J'ai parfois eu envie de voir la cathédrale de Cologne.(3)
- Dans ce cas pourquoi tu n'y va pas ?
- Ça ne m'intéresse pas plus que ça.(4)

Mais toutes et tous, même sa bonne et patiente amie Valgerdur, ne font que passer : Erlendur, livré ici à lui-même et à force de fréquenter les fantômes des disparus, semble n'avoir jamais été aussi près de rejoindre son frère disparu quand ils étaient tous deux enfants.
Seule sa fille Eva Lind reste encore le seul fil qui le rattache au monde des présents.
Ce n'est sans doute pas le meilleur roman d'Indridason, ni certainement le plus facile d'accès (MAM a moins aimé d'ailleurs) : pour une première découverte, préférez plutôt L'homme du lac, La femme en vert, La cité des jarres ou La voix.
Mais les accros du système de pensée erlendurien se retrouveront avec plaisir en terrain connu !
Pour ceux qui ne connaissent pas encore, voici quelques pages de la Cité des jarres et un chapitre de L'homme du lac. Et enfin ici, un extrait d'Hypothermie.
Un livre où l'on découvre qu'il n'est pas facile de revenir depuis l'autre côté.

(1) : on se demande d'ailleurs toujours ce que des thaïlandais peuvent bien aller faire en Islande !
(2) : arrête Erlendur, elle va te mettre une claque !
(3) : arrghhh, la réplique qui tue !
(4) : bon allez stop, Erlendur, on jette l'éponge et on se console en se disant que la Tour Eiffel fait partie des merveilles du monde vu d'Islande (elle est même la première sur la liste, ex-aequo avec la cathédrale de Cologne, faut d'ailleurs qu'on aille la voir celle-là, si Erlendur le dit c'est que ça doit valoir le coup !)


Pour celles et ceux qui aimeraient bien savoir ce qu'il y a de l'autre côté.
C'est toujours Métailié qui édite ces 295 pages parues en 2007 en VO et qui sont traduites de l'islandais par le toujours excellent Éric Boury.
Tout le monde en parle bien sûr ; Cuné, l'ombre du polar, Cottet (avec une belle analyse du rôle d'Eva Lind), Jean-Marc, Essel, ...

lundi 5 avril 2010

Requiem pour une cité de verre (Donna Leon)

Pâques à Venise.

De Donna Leon qui est un peu à la botte italienne ce que Fred Vargas est à notre hexagone, on a déjà dit et redit tout le bien qu'on pensait , notamment à l'occasion de ses deux derniers polars : Dissimulation de preuves et surtout Sang d'ébène.
Elle figure même au best-of 2009.
Au fil des épisodes, lentement et sûrement, l'américano-vénitienne installe ses décors, ses ambiances, son style et ses personnages autour du commissaire Brunetti.
Au fil du temps, les personnages ont gagné en épaisseur et en profondeur, l'auteure a trouvé maturité et assurance.
Au point que pour ce Requiem pour une cité de verre, Donna Leon se paie le luxe de ne faire survenir le drame qu'à mi-parcours : pendant toute la première partie du bouquin le commissaire Brunetti promène sa classe et sa nonchalance au gré des canaux et des ruelles et il faut attendre la page 170 (sur 340 !) pour qu'un cadavre vienne quand même troubler les eaux tranquilles de La Sérénissime. Et c'est ce qu'on préfère dans les calmes errances de l'enquêteur. 
On prend ainsi le temps de savourer avec lui les plaisirs de Venise et ceux de la cuisine de son épouse Paola (prof de littérature comme Donna Leon) :
[...] Sur la table de la cuisine, il trouva un mot de Paola lui disant qu'elle devait rencontrer un étudiant dont elle dirigeait la thèse, mais qu'il y avait des lasagnes au four. Les enfants ne seraient pas à la maison et il y avait de la salade dans le frigo : ne restait plus qu'à ajouter l'huile et le vinaigre. Alors qu'il se mettait au travail en ronchonnant, furieux d'avoir traversé la ville pour être finalement privé de la compagnie des siens et forcé de faire réchauffer des trucs dans le four - des trucs sans doute préparés industriellement et dégoulinant de ce répugnant fromage américain orange, pour ce qu'il en savait - il s'aperçut que Paola avait ajouté un post-scriptum : Et ne fais pas cette tête, c'est la recette de ta mère.
Une autre femme côtoie (professionnellement s'entend !) notre élégant commissaire : la signorina Elettra, l'assistante du service de police au carnet d'adresses bien garni et reine du piratage informatique :
[...] "Le rapport de la main courante sur la non-arrestation du signor De Cal ; la demande de permis de conduire de Ribetti et les documents afférents - la seule chose que nous ayons sur lui ; le compte-rendu de l'arrestation de Bovo pour agression, mais c'est une histoire qui date de six ans ; et des copies des lettres que Tassini nous envoie depuis plus d'un an, accompagnées des dossiers médicaux de sa femme et de sa fille". Il restait encore un certain nombre de documents sur la table et Brunetti, quand elle se tut, demanda ce que c'était. Elle le regarda avec un petit sourire gêné. "Des copies des déclarations fiscales de De Cal pour les six dernières années. Une fois que je commence à fouiner, une chose mène à une autre et j'ai un peu de mal à m'arrêter".
On savait l'élégante signorina redoutable au clavier : c'est confirmé !
Au fil des enquêtes de Brunetti, sans tapage ni fureur, Donna Leon brosse à petites touches un portrait peu reluisant de la vie sociale et politique de la lagune où trafics, magouilles et malversations sont les couleurs dominantes, comme en écho aux ors des anciens palais.
Cette fois-ci, c'est sur fond d'élection, d'écologie et de pollution industrielle qu'est planté le décor, ce qui donne l'occasion de quelques excursions jusqu'à Murano, l'île des maîtres verriers.
Même si le pamphlet écolo-politique n'est pas du tout le style de Donna Leon, on devine quand même dans ce portrait en demi-teinte que la transparence n'est pas la qualité première de la cité du verre ...


Pour celles et ceux qui aiment les canaux de la Sérénissime au printemps.
Points poche édite ces 340 pages qui datent de 2006 en VO et qui sont traduites de l'anglais (Donna Leon est une américaine qui vit à Venise) par William Olivier Desmond.

mardi 30 mars 2010

Les chaussures italiennes (Henning Mankell)

Entre deux solstices d’hiver.

On connait bien le suédois Henning Mankell par ses polars et son inspecteur Wallander qui tient même désormais série sur Arte.
On avait également suivi cet auteur prolixe et éclectique (il écrit du théâtre, il écrit sur l'Afrique, ...) avec un roman social sur l'immigration en Suède : c'était Tea-Bag(1).
Le voici de nouveau avec autre chose qu'un policier : Les chaussures italiennes, assurément son meilleur roman jusqu'ici (merci Véro !) et, tout aussi sûrement, un des meilleurs bouquins, tous rayons confondus, qu'on ait lu ces derniers mois, avis unanime et partagé de BMR et de MAM.
On aimerait en voir adapté un film, non pas à cause du scénario mais parce que les images y sont évoquées avec une force peu commune(2) et qu'il ne faut que quelques lignes à Mankell pour nous plonger au cœur de l'hiver suédois aux côtés de son Fredrik Welin.
Un type qui s'achemine lentement mais sûrement sur ses 70 ans, qui vit reclus sur une des îles de l'archipel suédois avec une fourmilière qui envahit peu à peu son salon, un type qui snife un pot de goudron dans son hangar à bateau quand ça va vraiment mal, un type qui tient un journal de bord résolument insignifiant où il ne parle que du temps et de la force du vent, et qui tous les matins creuse un trou dans la glace pour s'immerger dans l'eau glacée, comme pour se convaincre qu'il est encore vivant et qu'il fait plus froid dehors qu'en sa tête ou son cœur.
Il survit ainsi, taraudé par son passé : un amour de jeunesse qu'il a fuit lâchement sans explication et une erreur professionnelle qu'il a commise quand il était chirurgien.
Un beau jour d'hiver, boitillant sur la glace qui mène à son île, rongée par un cancer(3), surgit Harriet son ex-amie ...
Dès les premières pages on sent qu'on tient là un superbe roman à l'écriture sobre, qui fait mouche à tous les coups, qui touche à toutes les pages. Ça sent l'humanité, la vraie vie.
Si style, époque, pays et météo sont bien différents, on y a retrouvé un peu de la force d'évocation de John Fante, l'humour en moins, et ce sens de la chute au coin d'un paragraphe, pour aller droit au cœur, à l'essentiel.
[...] Le vent a soufflé par intermittence pendant toute la nuit.
J'ai mal dormi. Couché dans mon lit, je l'écoutais se déchaîner contre les murs. Le courant d'air de la fenêtre côté nord était plus important que l'autre, côté est, je pouvais donc en déterminer sa direction : vent de nord-ouest, avec rafales. J'en prendrais note dans mon journal de bord le lendemain. Mais la visite d'Harriet, je ne savais pas si je la mentionnerais.
Comme un coup de pied dans la fourmilière, l'arrivée d'Harriet va bousculer la vie jusqu'ici anesthésiée du chirurgien : les histoires et les femmes du passé vont envahir l'île de cet ermite du cœur.
Quant aux chaussures italiennes, seule petite note de couleur et d'optimisme, comme déplacée dans cette histoire très vraie mais pas très gaie, on vous laisse découvrir ce qu'elles viennent faire dans les forêts enneigées de Scandinavie.
Et toujours sans trop en dévoiler pour ne pas gâcher le plaisir de la lecture, relevons que le docteur Welin et l'inspecteur Wallander partagent un peu des mêmes difficultés dans leurs relations familiales ...
Alors, que ceux qui ne connaissent pas encore Mankell ou qui n'en connaissent que ses polars, se précipitent sur cet excellent roman. De la très très belle littérature.
Un livre où l'on découvre qu'il n'est pas bon de vivre gelé dans son passé.
(1) : avec cette paire de Chaussures italiennes, Mankell se permet même une petite coquetterie et une allusion (page 185) aux personnages de Tea-Bag.
(2) : la nuit au fast-food ou la petite "fête d'été" donnée sur l'île sont des morceaux d'anthologie.
(3) : Harriet a son cancer, lui sa fourmilière ...

Pour celles et ceux qui aiment qu'on leur raconte la vie avec plein de choses dedans.
Seuil édite ces 341 pages qui datent déjà de 2006 en VO et qui sont traduites du suédois par Anna Gibson.
Avis unanimes de Jostein, Stephinette, Calepin, Nathalie, Julien, ...

vendredi 19 mars 2010

L’étrange destin de Wangrin (Amadou Hampaté Ba)

Au temps béni des colonies.

Il était une fois.
Amadou Hampaté Bâ est l'auteur malien par excellence. D'origine peule, il est né à Bandiagara au pays Dogon avec le début du siècle et il s'éteindra un peu avant lui.
Ethnologue et écrivain reconnu, il prononcera à l'Unesco cette phrase restée célèbre : "En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle."
Avec L'étrange destin de Wangrin il a recueilli puis mis sur le papier les mémoires de cet étrange Wangrin, personnage réel mais ô combien insaisissable, dans tous les sens du terme.
Interprète officiel des gouverneurs (du temps où l'AOF recouvrait le Mali, le Sénégal et d'autres colonies françaises), il aura consacré sa vie à monter des arnaques en tout genre, grugeant indifféremment ses compatriotes et les colons français, aux seules fins de s'enrichir et d'assoir son influence.
Si la concussion, la malversation et la prévarication étaient des disciplines olympiques, nul doute que le sieur Wangrin aurait réussit le grand chelem sans forcer.
Drôle d'idée donc que de brosser ainsi le portrait d'un noir a priori peu sympathique ... mais dont on ne peut s'empêcher de suivre avec intérêt les aventures abracadabrantes (et pourtant bien réelles, Hampaté Bâ nous l'a dit), racontées au rythme des contes et légendes de la brousse mais avec un suspense digne d'un polar.
http://carnot69.free.fr/images/coeur.gifIl faut dire que les crimes perpétrés par l'infâme Wangrin ne sont jamais bien graves(1) : il ne s'agit, après tout, que de trafics et d'argent, de l'argent des colons français venus s'enrichir en Afrique, juste retour de manivelle.
Et puis Wangrin se montre un étonnant connaisseur des ressorts de l'âme humaine, jaugeant précisément ses interlocuteurs, trouvant habilement leurs points faibles.
Enfin, tout cela est mené de main de maître es arnaque, au nez et à la barbe des gouverneurs français, roulés dans la farine de mil.
Il faut dire que Wangrin a été à bonne école : l'école des otages, comme on l'appelait alors, lorsque les colons réquisitionnaient de force les fils des notables de la brousse pour les avoir sous la main dans des écoles éloignées et ainsi s'assurer de la fidélité de leurs vassaux(2).
L'école des colons blancs coiffés du casque colonial :

[...] Cette coiffure ridicule ne faisait pourtant rire personne. Bien au contraire elle inspirait la peur. C'était en effet la coiffure officielle et règlementaire des Blancs, ces fils de démons venus de l'autre rive du grand lac salé [...] C'était un emblème de noblesse qui donnait gratuitement droit au gîte, à la nourriture, aux pots-de-vin et, si le cœur en disait, aux jouvencelles aux formes proportionnées pour les plaisirs de la nuit.

Finalement, dans ce monde peu sympathique (c'est l'époque de la Grande Guerre), Wangrin nous apparaît plutôt humain et passe presque pour une sorte de Robin des Bois de baobabs, un Robin des Baobabs qui volait beaucoup les riches et donnait un peu aux pauvres et qui, comme la charité bien ordonnée, commençait par se servir lui-même.
Les histoires d'argent comme les histoires d'amour finissent mal, en général, et l'on se prend à la fin de ces aventures truculentes, à regretter ce trouble personnage, l'écriture impeccable d'Hampaté Bâ et le rythme répétitif des contes de la brousse ...
Un livre où l'on découvre les vilénies dont sont capables les colons blancs, et comment utiliser à son profit différents mécanismes de l'âme humaine (sans couleur celle-ci).
Voir aussi les polars de Moussa Konaté, un autre auteur malien.

(1) : bon d'accord, il joue quand même un temps les proxénètes avec une cousine adoptive ...
(2) : Hampaté Bâ y a également "séjourné".


Pour celles et ceux qui aiment les contes africains.
Les éditions 10-18 éditent en poche ces 366 pages qui datent de 1973 ou de Ramadan 1391.
D'autres avis sur Critiques Libres. Nathalie parle longuement de l'auteur et du livre sur Littexpress.

vendredi 5 mars 2010

La mort du roi Tsongor (Laurent Gaudé)

La guerre de Troie a bien eu lieu. Deux fois.

Il était une fois.
Dans une Afrique imaginaire, à une époque imaginaire, Laurent Gaudé nous conte La mort du roi Tsongor, à la veille des épousailles de sa fille unique et préférée.
Mais rien ne va plus dans le pays de Massaba.
Un deuxième prétendant s'invite au mariage de la fille. Le roi meurt. Les deux princes vont s'entre-déchirer pour la belle et son royaume, ils vont livrer bataille au pied des murailles de la ville assiégée.
Bref, tout fout le camp et il y a quelque chose de pourri au royaume de Tsongor, un empire bâti à force de conquêtes, d'ambitions, de batailles et donc de morts.
Trop de morts, qui pèsent maintenant lourdement sur le destin de chacun : aucun n'en sortira indemne.
Dans un style très théâtral, Laurent Gaudé fait preuve d'un étonnant syncrétisme mythologique rassemblant des bribes de tragédie grecque, de guerre de Troie, d'amazones, de jardins babyloniens et même d'une armée de soldats d'argile.
On retrouve dans cette épopée homérique la poussière des combats déjà soulevée dans les romans d'Ismail Kadaré.
On aurait aimé y retrouver le souffle qui animait l'albanais nationaliste.
On aurait aimé y retrouver un peu d'exotisme puisqu'on n'est finalement guère curieux de retrouver ici une autre Hélène ou d'autres Hector ou Achille sous les remparts de la ville : un air de déjà vu.
Tout cela est fort bien écrit mais on aurait aimé y trouver un supplément d'âme plus intime comme si Laurent Gaudé s'était livré à un exercice trop académique : rassemblez vos souvenirs de la classe de mythologie classique et racontez une belle histoire.
On aurait surtout aimé que l'Afrique soit plus présente ou que l'humain et le fantastique s'invitent plus souvent, comme dans ces troublants passages où l'âme en peine du Roi Tsongor qui attend son heure sur les berges du fleuve des morts, voit peu à peu "arriver" les combattants trucidés, puis ses sujets, et enfin ses fils eux-mêmes, ...
[...] - J'ai vu aujourd'hui une foule immense apparaître à mes yeux, reprit le mort. Ils sortaient de l'ombre et se sont dirigés, lentement, vers la barque du fleuve. C'étaient des guerriers hagards. J'ai observé leurs insignes ou ce qu'il en restait. J'ai regardé leurs visages. Mais je n'ai reconnu personne. Dis-moi, Katabolonga, qu'il s'agit d'une armée de pilleurs que les troupes de Massaba ont interceptés quelque part dans le royaume. Ou de guerriers inconnus qui sont venus mourir sous nos murailles sans que personne ne sache pourquoi. Dis-moi, Katabolonga, que cela n'est pas.
- Non, Tsongor, répondit Katabolonga. Ce n'est ni une horde de pilleurs ni une armée de mourants venus s'échouer sur nos terres. Ce sont les morts de la première bataille de Massaba. Tu as vu passer sous tes yeux les premiers écorchés de Souame et de Sango Kerim, mêlés les uns aux autres dans une pauvre colonne de révulsés.
- Alors la guerre est là et je n'ai rien empêché, dit Tsongor. Ma mort n'a servi à rien.

Pour celles et ceux qui aiment les tragédies antiques.
Les éditions Actes Sud Babel éditent ces 205 pages qui datent de 2002.
D'autres avis (partagés également) sur Critiques Libres.

jeudi 4 mars 2010

Héritage sanglant (Odile Barski)

À éviter.

Héritage sanglant d'Odile Barski, lu dans le cadre du partenariat entre LivrAddict et les Éditions du Masque. LivrAddict
Quelques affaires louches entre une cimenterie, une maison de retraite et une décharge de pneus, quelques meurtres crapuleux dans le midi en Camargue vont faire ressurgir de sinistres histoires d'un lointain passé.

[...] Ariane repense aux lettres de Colombe, sa détresse d'enfant, son amour pour le petit Corsin, la cruauté de Gerling et de sa femme. Une histoire qui remonte à plus de vingt ans et qui n'est pas terminée, elle en a la certitude.

Malheureusement Odile Barski (scénariste des films de Chabrol et mère de la chanteuse Adrienne Pauly) se pique d'écrire moderne et oublie trop souvent de faire des phrases.

[...] Marquez lit à mesure qu'Ariane lui passe les feuilles. Ils se regardent la gorge nouée. Une enfant torturée par un couple intouchable. À la limite de l'abstraction. Ruse et prudence. Mensonge et persévérance. Réseaux de la politique et de l'argent. Miraculés de toutes les crises. À l'abri des faillites et des représailles. Combien de temps ont-ils kidnappé Colombe.

Son style en devient parfois terriblement plat et elle accumule les clichés :

[...] Carmen propose du thé et du Coca. Ariane n'a pas soif mais Marquez accepte. Il boit avec les enfants. La pluie tombe dehors, des éclairs zèbrent la cimenterie, le ciel est rouge.

Alors que reste-t-il de cette histoire ?
Justement une accumulation de poncifs car Odile Barski ratisse large pour être sûre de toucher sa cible : milieux pourris des affaires, néonazis voire nazis tout court, prostitution roumaine et même inceste pour faire bonne mesure.
Avec en prime une sympathique fliquette qui fait dans le social et qui a le bon goût de ne pas mépriser les paumés qui rôdent autour de la décharge : de vrais gens, malmenés par le destin et qui connaissent les vrais valeurs de la vraie vie.
Vous l'avez compris on n'a guère aimé.
Il y avait peut-être de quoi tirer un petit polar mais le style de l'auteure "m'as-tu-vu comme je suis branchée en prise avec la réalité du monde actuel" gâche franchement la sauce qui ne prend pas.


Pour celles et ceux qui aiment le style journalistique.
Les Éditions du Masque éditent ces 268 pages qui datent de 2010.
Cacahuète est aussi sceptique que nous, Mrs Pepys a aimé.

vendredi 26 février 2010

Du bon usage des étoiles (Dominique Fortier)

Perlerorneq.

Le lecteur prend rarement la mer mais c'est bien la mer qui risque de prendre le lecteur ...
Après l'étrange histoire d'Usodimare, l'expédition catastrophique de Shackleton, l'inéluctable déchéance du capitaine de Joseph Conrad, nous voici repartis dans un voyage sans fin, ou plutôt un voyage à la fin certaine.
Près d'un siècle avant l'expédition de Shackleton en Antarctique que nous contait il y a peu Mirko Bonné, voici l'histoire de l'expédition de Sir John Franklin parti en 1845 en Arctique à la recherche du passage du Nord-Ouest entre Atlantique et Pacifique, au nord du Canada, histoire narrée par la québécoise Dominique Fortier : Du bon usage des étoiles.
Et voilà bien un roman original, habilement construit.
La mise en page est parsemée (mais sans abus) d'une recette(1), d'un menu, d'un poème, d'une piècette de théâtre ou même d'une formule scientifique ou d'une partition musicale !
La structure même du récit est double où se répondent en écho les péripéties du voyage maritime et les mondanités des dames restées au pays.
Bientôt les deux navires de l'expédition sont pris par les glaces qui n'ont même pas le bon goût de fondre au printemps suivant : l'exploration tourne court, les vivres et le charbon des chaudières viennent à manquer en attendant un dégel improbable.

[...] Perlerorneq. C’est le mot par lequel les Esquimaux nomment ce sentiment rongeant le cœur des hommes pendant l’hiver qui s’étire sans fin et où le soleil n’apparaît plus que de loin en loin. Perlerorneq. Rauque comme la plainte d’un animal qui sent la mort approcher.

L'arrogance inconsciente de ces conquérants partis équipés de quelques tonnes de bouquins et de charbon à la conquête des glaces frise parfois le délire : l'Amirauté répète à qui veut l'entendre (c'est-à-dire de moins en moins de monde au fil des mois puis des années) que ces deux superbes navires of Her Majesty, caparaçonnés de métal et équipés de chaudières, ne peuvent pas rester pris par les glaces. Rigoureusement et scientifiquement. Puisqu'on vous le dit.
À cette époque bienheureuse, on avait encore une foi aveugle en la science et en le progrès ... sûr qu'en cas de grippe annoncée, on allait se faire vacciner en chantant.
Sur l'autre face de ce double récit, en Angleterre, femmes et fiancées mènent une vie frivole dans leurs manoirs, de bals en réceptions, venant à s'inquiéter quand même de l'absence de l'être aimé, peu à peu, au fil des mois puis des années.
Et de chaque côté du globe on regarde les mêmes étoiles, pour y lire un chemin ou un destin ...

[...] Lady Jane écrivait donc à Sir John presque tous les soirs, des lettres longues, regorgeant de détails, de nuances, d'observations et de recommandations. Il ne lirait pas ces missives avant son retour, mais elle croyait presque qu'il lui suffisait d'en tracer les mots sur le papier pour que, mystérieusement, ils trouvent le moyen de parvenir à son mari, sous une forme ou une autre, en rêve, qui sait. Au fond, un tel échange de pensées par-delà l'océan n'aurait pas été si différent des merveilles que l'on attribuait au magnétisme, et si un pôle de la Terre pouvait attirer sans coup férir toutes les aiguilles aimantées, pourquoi l'esprit de son mari n'attirerait-il pas les mots que lui destinait son épouse par-delà l'océan ?

L'écriture de Dominique Fortier est précise et fluide, riche et agréable(2).
Sans forcer le trait, elle sait distiller un peu de ce charme suranné du XIX° siècle.
Et puis, au détour d'une phrase et c'est là tout le sel de ce roman, surgit un trait d'humour irrévérencieux et pas du tout politiquement correct : l'arrogance british dont font preuve les uns et les autres semble bien annoncer la fin prochaine de l'Empire.
Car si, d'un côté, les bateaux sont pris par les banquises, il semble bien que la société victorienne ait, elle aussi, emprisonné dans ses glaces la fougue des jeunes gens de la belle époque de l'Empire, des jeunes femmes en particulier.
Et si l'on avait tout d'abord embarqué avec Dominique Fortier pour suivre aventureusement une expédition virile de glorieux marins dans le Grand Nord, on se prend peu à peu d'un vif intérêt pour le destin de Lady Jane Franklin (la femme du capitaine) et de Sophia (une cousine, fiancée d'un officier).

(1) : ne vous précipitez pas sur le livre uniquement pour cela : c'est la recette du plum-pudding de Noël ... qui réclame plusieurs semaines de préparation !
(2) : ce n'est pourtant que le premier roman de Dame Fortier ... qui est par ailleurs, éditrice et traductrice.


Pour celles et ceux qui aiment les histoires de femmes de marins.
Les éditions québécoises Alto éditent ces 345 pages qui datent de 2008.
Caroline en parle, Cuné, Malice, SanSeverina aussi.

dimanche 21 février 2010

La dent du narval (Piero Colaprico)

M comme Milan.

Hasard des coïncidences fortuites, c'est en sortant du ciné après le décevant Océans(1) que l'on a entamé le polar du journaliste Piero Colaprico : La dent du narval, premier épisode d'une trilogie milanaise. Mais cette dent de narval sera le seul élément maritime du bouquin.
L'Italie est sans doute le pays d'Europe qui nous est le plus proche et ses habitants ceux qui nous ressemblent le plus, par la langue et la culture et par bien d'autres aspects encore.
Jusqu'en politique : on a même maintenant un clone de leur président, en plus petit.
Chacun connaît, selon son histoire et ses voyages, soit les rues de Rome, soit celles de Turin ou celles de Vérone sans parler des quais de Venise.
Piero Colaprico nous propose de (re-)découvrir les rues de Milan où s'est égarée une corne de narval ... plantée en plein cœur d'une jolie fille.
Le papa revient tout juste d'une mission d'agent secret et la maman s'enfuit avec la caisse ...
L'inspecteur Francesco Bagni mène l'enquête.
Un flic désabusé, presque nostalgique du bon vieux temps où les bandits étaient encore de vrais bandits.

[...] au début des années 1980, quand Bagni faisait les nuits pour apprendre à "lire" les cadavres des types qu'on avait descendus. Cette ville violente et féroce, bourrée de tripots, d'entraîneuses assisses sur les genoux des politiciens et des mafieux, grouillante d'acteurs et de chanteurs, cette ville avide et corrompue, Bagni la regrettait un peu, et pas seulement parce qu'il n'était plus aussi jeune qu'alors.

Encore un inspecteur aux prises avec une grande ville, sa ville, mais qui, contrairement à la plupart de ses collègues anglo-saxons, est plus porté sur les filles que sur la bouteille ... (on est en Italie !).
On retrouve dans ce bouquin un peu de l'ambiance milanaise du film de Francesca Comencini : A casa nostra.
Quelques piques politiques également à l'égard de la politique berlusconienne que l'on avait déjà décelées dans les polars vénitiens de Donna Leon :

[...]"Quand on aura fiché tout le monde, les Italiens comme les étrangers, ça ne se passera plus. Ceux qui ont la conscience tranquille n'auront rien à craindre !"

L'inspecteur Francesco Bagni, Francè pour les ami(e)s, a pour modèle le détective catalan Pepe Carvalho(2) au point qu'on finira par le surnommer dans cette enquête : Pepe Narvalho ...
Un narval qui sera le fin mot de l'histoire pour un dénouement qui laisse une toute petite lueur d'espoir poindre dans Milan la grise, une ville sur laquelle tombe une pluie fine qui pue la corruption, la concussion et la prévarication.

(1) : très très belles images bien entendu (où l'on voit effectivement quelques narvals), mais film brouillon où Papy Perrin explique à son petit fils (en peu de mots fort heureusement) qu'il ne faut plus manger de sushis.
(2) : il faut absolument qu'on ressorte Manuel Vasquez Montalban de nos étagères et qu'on parle de lui ici !


Pour celles et ceux qui aiment les escalopes.
Rivages Noir édite ces 206 pages qui datent de 2004 en VO et qui sont traduites de l'italien par Gérard Lecas.
Jean-Marc en parle.