vendredi 8 octobre 2021

Son corps et autres célébrations (Carmen Maria Machado)

[...] Nous avons dormi à trois dans le même lit.

🏳️‍🌈 L'américaine Carmen Maria Machado s'était fait connaître avec La maison rêvée, roman (pas lu ici) qui explorait la violence conjugale et l'emprise au sein d'un couple lesbien.
On la découvre ici avec quelques nouvelles réunies sous le titre Son corps et autres célébrations, où elle continue de questionner le corps des femmes.
Ça commence dans une ambiance un peu inquiétante, façon conte japonais cru et morbide, avec l'histoire d'une jeune femme qui accepte tout de son mari sauf qu'il touche le ruban vert qu'elle porte autour du cou ... et l'on comprendra trop tard pourquoi.
Il sera beaucoup question de sexe (hétéro et surtout lesbien) et pas mal question de mort aussi.
[...] Il voulait me lécher le sexe, mais je ne l'ai pas laissé faire. Il est parti fâché en claquant la porte moustiquaire si fort que l'étagère à épices s'est décrochée du mur pour se fracasser au sol. Mon chien a lapé la muscade, je l'ai forcé à vomir en lui faisant avaler du sel. Dopée par l'adrénaline, j'ai dressé la liste des animaux que j'avais eus dans ma vie - sept, en comptant les deux poissons combattants.
Comme bien souvent, c'est encore un recueil de nouvelles assez inégal : certaines sont vraiment bien vues et valent le détour (Le point du mari, À corps perdu), d'autres franchement trop longues finissent par lasser (Particulièrement monstrueux), d'autres encore, remarquables, pourraient faire penser à un clone féminin de Bukowski (Inventaires), ... bref chacun (quelque soit son orientation sexuelle !) y fera son marché.

Pour celles et ceux qui aiment les femmes.
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jeudi 7 octobre 2021

L'aiguilleur (Bertrand Schmid)

[...] Les hommes, par ici, étaient-ils passés ?

C'est un petit suisse, Bertrand Schmid qui nous emmène au fin fond de la Sibérie, au cœur des années froides du soviétisme.
Le long d'une voie ferrée rarement empruntée, quelques ermites éparpillés le long des kilomètres, à plusieurs jours de neige du plus proche voisin : chacun veille au grain le long de son tronçon, déneige la voie et fait en sorte que tout soit prêt pour un hypothétique convoi, façon désert des Tartares.
[...] Les voisins, on les cherchait à trois, quatre, dix jours de marche, sans plus aucun sentier, à l’instinct, en aveugle. Il fallait suivre les rails de l’Ekspress Slavnoye, cette tranchée rectiligne entre les arbres, jusqu’au marquage d’un collègue qu’on espérait reconnaître sur un tronc.
[...] Les hommes, par ici, étaient-ils passés ? Le chemin de fer avait été jeté avec le paysage, abandonné dans ce capharnaüm. Il n’y avait plus de carte, plus de lieu, on était là où rien n’existe d’autre que la désolation.
[...] La vie, ici, était apparue sur décision politique.
Nous partageons donc le quotidien solitaire et glacial de Vassili, un illettré qui veille consciencieusement sur son aiguillage. Un beau jour, il découvrira des lettres éparpillées le long de la voie ferrée et commencera alors son apprentissage de la lecture.
[...] Que découvrirait-il ? Propos privés, diffamation du Parti ? Contenant son impatience, il en ouvrit une, l’étala proprement, la lissa d’une caresse. L’écriture chevrotait, les lignes sursautaient, parfois des ratures, une tache, un imbroglio. Il soupira.
[...] Et chaque matin un rituel. Après l’avoine aux chevaux, après le gruau ou le lard, après les muscles tonifiés par l’eau – souvent, du tonneau, il devait percer la glace –, il s’asseyait, un verre à portée de main, dépliait patiemment le papier, sortait la plume, commençait sa lecture.
La plume de Bertrand Schmid a été taillée et affutée à la poésie et son écriture est imprégnée d'une grande richesse de langue. 
Une ambiance intrigante, une belle littérature ... mais il manque à tout cela un souffle pour nous emporter vraiment. La richesse de la prose se fait bientôt lourdeur ampoulée et l'on commence par parcourir les pages en diagonale quand le final devient vraiment trop lyrique. Quel dommage.

Pour celles et ceux qui aiment les belles lettres.
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Atom[ka] (Franck Thilliez)

[...] T’es le plus givré et le meilleur des flics que je connaisse.

On retrouve avec plaisir Franck Thilliez que l'on avait découvert il y a quelque temps "grâce" à une critique très arrogante (une de plus) de Télérama. 
Avec Atom[ka], nous revoici aux côtés du flic Sharko et de sa collègue-amoureuse, Lucie, tous deux déjà bien abîmés par la vie en général et leur boulot en particulier : les flics d'élite du 36 Quai des Orfèvres ne fréquentent pas toujours le meilleur de notre belle société.
Ironie et hasard des lectures, après le suédois Stefan Ahnhem, ça démarre encore avec une histoire rafraichissante de congélateur à -18° ! 
[...] Le corps masculin reposait au fond d’un grand congélateur vide.
[...] Tout se passe très vite, lorsque autour de soi il fait -18 °C.
Mais bien vite l'intrigue va se compliquer à souhait : la disparition de journalistes trop curieux, l'ombre de Tchernobyl, la maladie d'enfants aux organes qui vieillissent trop vite et pour faire bonne mesure, les vieux fantômes qui ressuscitent du passé de Sharko.
[...] — D’après son rédacteur en chef, elle écrivait un livre d’investigation dont, malheureusement, personne ne semble connaître le sujet.
[...] Lucie soupira. Une affaire inexpliquée datant de dix ans. Une journaliste d’investigation qui ne donne pas signe de vie et dont l’appartement est retourné. Un autre qui déterre le dossier de ces fausses noyades et meurt assassiné au fond d’un congélateur. Un gamin errant traumatisé. Quel était le lien entre tous ces faits ?
L'écriture précise et efficace de Thilliez mène ce thriller à bon rythme, les casseroles des personnages épaississent les caractères sans trop alourdir l'intrigue, et l'auteur distille même un peu d'une alchimie scientifique qui vient juste éveiller notre curiosité.
[...] — Ces expériences sur des humains, je crois qu’elles ont réellement existé. L’homme venu ici voilà une heure est au courant, et il cherche à supprimer toutes les traces de cette affaire.
[...] — Je crois que quelqu’un suit la même piste que nous. Il nous devance d’un pouce et élimine tout ce qui pourrait nous aider à progresser. Il remonte le temps et fait du nettoyage.
 Atom[ka] mériterait presque un coup de cœur pour le savant équilibre soigneusement dosé entre le présent et le passé, entre une enquête survoltée à la poursuite de serial-killers (oui, au pluriel même !) et un arrière-plan d'investigation journalistique, bien documenté, sur d'effroyables expériences radioactives.
Un équilibre qui fait de ce bouquin un excellent page-turner comme l'on dit, et certainement l'un des meilleurs thrillers lus ces derniers temps.
Pourquoi pas un vrai coup de cœur alors ? Peut-être une intrigue en poupées gigognes un petit peu too much et un couple de flics un peu trop secoués, Thilliez n'y est pas allé avec le dos de la main morte.

Pour celles et ceux qui aiment les congélateurs.
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jeudi 23 septembre 2021

Moins 18° (Stefan Ahnhem)

[...] Un simple congélateur, réglé à une température de – 18 °C.

La vague des polars nordiques n'en finit pas de submerger nos rayons.
Mais le bouquin du suédois Stefan Ahnehm avait deux ou trois atouts pour sortir la tête de l'eau : un titre accrocheur bien sûr, et puis cette bonne idée de construire son intrigue au-dessus du chenal de l'Øresund qui sépare Danemark et Suède, une frontière maritime qui nous est devenue presque familière depuis la fameuse série Bron.
Ça commence très fort d'ailleurs avec la folle poursuite d'une BMW qui finit dans l'eau du port de Malmö.
On repêchera le cadavre (congelé) du chauffard, un homme d'affaires bien connu.
[...] – J’ai examiné le corps et il s’avère que Peter Brise n’est pas mort aujourd’hui, mais il y a environ deux mois. 
– Hein ? Comment ça, il y a deux mois ? Il n’était pas au volant de la voiture ? 
– Si, bien sûr que si, mais il était déjà tout congelé quand le véhicule a plongé dans l’eau.
En dépit de ces bons auspices, le reste du bouquin va s'avérer un peu décevant avec une intrigue des plus classiques.
Le récit nous balade au Danemark et en Suède avec deux intrigues dont on se doute bien qu'elles finiront par se rejoindre quelque part au milieu du Skagerrak dans un final très mouvementé.
Les histoires "personnelles" des principaux enquêteurs (la famille éclatée de l'un, la hiérarchie policière de l'autre, ...) sont supposées donner de l'épaisseur aux personnages mais sont un peu too much et plombent un peu la lecture.
Bref, un polar nordique de plus, à lire rapidement puis oublier tout aussi vite.

Pour celles et ceux qui aiment les congélateurs.
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lundi 20 septembre 2021

Inconditionnelles (Marlène Charine)

[...] Aucune famille ne s’en sortait indemne.

Il ne faut malheureusement que quelques pages au lecteur pour comprendre qu'il n'aurait jamais dû ouvrir Inconditionnelles, le bouquin de Marlène Charine.
Marlène Charine fait partie de la meute des Louves du polar, le collectif qui entend promouvoir les plumes féminines du polar français. Un polar français écrit au féminin que l'on commence à bien connaître ici.
 Première surprise, voici un polar qui commence par la fin, lorsque les flics découvrent trois fillettes disparues, enfermées dans la cave d'un affreux jojo qui a le bon sens de se jeter sur les flingues de la brigade venue délivrer les petites filles.
[...] Une fois tout le monde installé, Valles entama son rapport en commençant par la fin : la découverte de leurs trois filles, retenues prisonnières au sous-sol d’une maison délabrée en bordure du hameau.
Ce qui aurait pu n'être qu'un angle original pour une enquête qui sortirait un peu de l'ordinaire du rayon polar, s'avère bientôt une mécanique infernale et diabolique.
Car lorsque les parents éplorés retrouvent leurs petites chéries disparues depuis quelques jours, c'est là, quand tout est fini, que le véritable enfer commence enfin et pour de vrai, juste après avoir refermé la dernière page d'un polar ordinaire.
Les parents sont dévastés par ce qu'ils ont traversé, les mères épouvantées par ce qui leur reste à surmonter, les couples prennent l'eau en plein naufrage, et les fillettes ... 
Les fillettes, qui sont-elles, que sont-elles vraiment devenues après avoir vécu l'indicible ?
[...] Même s’ils étaient retrouvés sains et saufs, aucun gamin, aucune famille, ne s’en sortait indemne.
[...] — On va y arriver, toutes les deux, murmura-t-elle à un moment. Bon sang, qu’est-ce qu’elle détestait prononcer cette phrase.
C'est donc à cette phase d'après, à cette face cachée des polars, que Marlène Charine nous a invité pour suivre sa fliquette Sylke Valles, spécialiste lyonnaise de ce genre d'affaires, c'est dire si elle en a déjà pris plein la tête au fil de sa carrière.
L'écriture est très soignée, précise, un cran au-dessus de ce que l'on trouve habituellement en rayon polar, et chose rare, Marlène Charine réussit l'exercice difficile consistant à éviter tout voyeurisme complaisant et inutile là où d'autres nous auraient écœurés de descriptions sordides et terrifiantes. Souvent le non-dit est bien pire et l'auteure s'intéresse plutôt à ce que les mères (et la fliquette) doivent surmonter désormais car tout cela est écrit au féminin, les pères restent en retrait, certains ont même fait leur valise pour fuir cet enfer ...
[...] Un tintement la fit se retourner. Bruno se tenait dans l’entrée, son trousseau de clés dans la main gauche. Un sac de voyage dans la droite. 
— Je pars quelques jours, annonça-t-il sans la regarder dans les yeux.
Le lecteur éprouvé croit bientôt avoir saisi le mouvement mais c'est sans compter sur quelques surprises inattendues : certes, c'est bien avant tout un roman psychologique très sombre mais c'est également un très bon polar qui ne cherche pas à échapper aux lois du genre et le lecteur chahuté devra bientôt faire la connaissance du Marquis de Givre ...
[...] Ma foi, c’est pas pour rien qu’on appelle ça l’amour inconditionnel.

Pour celles et ceux qui aiment les polars originaux.
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mercredi 8 septembre 2021

Une loge en mer (Magali Desclozeaux)

[...] La concierge est en mer.

Après Muriel Barbery, nous revoici avec Une loge en mer, de nouveau avec une concierge candidate au top ten des libraires, mise en scène cette fois par Magali Desclozeaux.
Pas d'élégant hérisson cette fois-ci, mais une histoire loufoque racontée avec quelque originalité puisque nous lirons une série de lettres échangées.
Ninon Moinot, la concierge donc, se voit expulsée de sa loge parisienne (l'immeuble va être transformé) et se retrouve retraitée d'office, logée dans un container parti pour faire plusieurs fois le tour de monde ...
[...] En échange de ma retraite, il me garantit le gîte sous forme d’un conteneur embarqué sur un porte-conteneurs, avec douche et toilettes au château, et le couvert sous forme d’une collation et de deux repas par jour servis à la table du petit personnel navigant.
[...] Je serais très heureuse de lui faire les honneurs du Ship Flowers dont la route comporte plusieurs curiosités : le détroit de Malacca et ses villes de gratte-ciel comme en Amérique, les dix heures de traversée du désert à la queue leu leu sur le canal de Suez avec un pétrolier devant et un derrière, la mer Rouge jamais rouge et les ports chinois dont le signe distinctif est la couleur de leurs grues qui, mises ensemble, formeraient un bel arc-en-ciel.
L'idée de départ est bien séduisante, Magali Desclozeaux manie l'humour avec bienveillance et l'extravagance avec modération, bref, tous les ingrédients semblent au rendez-vous. Malgré tout on s'ennuie un peu sur ce cargo, la faute en partie à une pseudo-réflexion écolo-responsable sur les travers bien connus de la grande finance qui auraient embarqué notre concierge sur son bateau ...
Il manque un peu de la magie des voyages au long cours, contemplatifs, lents et ennuyeux. Sans cette magie poétique, l'exercice de style s'avère finalement un peu vain.

Pour celles et ceux qui aiment les containers.
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Mon mari (Maud Ventura)

[...] Il est mon mari, il m’appartient.

Du haut de ses vingt-huit ans Maud Ventura frappe fort avec Mon mari, ce premier roman sur les questions amoureuses (un sujet qu'elle connait bien à la radio).
Sa prose soignée accroche tout de suite le lecteur.
D'autant plus que le ton est donné rapidement : l'auteure entreprend de disséquer l'amour obsessionnel d'une femme pour son mari, une folie douce un peu inquiétante.
[...] Mon amour pour lui n’a pas suivi le cours naturel des choses.
Sur sa table d'opération, tout est soigneusement déballé et mis à vif, même la maternité, c'est une véritable vivisection.
[...] J’aime nos enfants, c’est une évidence. Je les aime, mais il est également très clair que j’aurais préféré ne pas les avoir. Je les aime, mais j’aurais préféré vivre seule avec mon mari.
Et bien sûr cette névrose conjugale, cet amour pour le moins envahissant pour un homme dont on ne connaitra jamais le prénom.
[...] Mon mari n’a plus de prénom, il est mon mari, il m’appartient.
Avec son écriture distante et décalée, Maud Ventura manie le scalpel avec froideur, rigueur, cruauté, humour aussi (grinçant l'humour).
[...] Je déjeune avec une collègue que j’apprécie. On parle de nos élèves (c’est intéressant), de nos maris (c’est le moment que je préfère), de nos enfants (la conversation perd immédiatement en intérêt).
[...] J’ai appris l’élégance (qui ne repose finalement que sur un trio simple : un manteau, un sac et des chaussures hors de prix. Une fois cette sainte trinité bien maîtrisée, le reste est facile).
[...] Je sais que c’est idiot, mais plus mon mari fait des courses importantes, plus j’ai l’impression qu’il m’aime. C’est comme s’il investissait dans notre couple. Comme le primeur qui pèse les petits sachets en papier, je peux quantifier son amour chaque dimanche à son retour du marché grâce au montant du ticket de caisse abandonné au fond du cabas.
On retrouve là un peu de Claire Castillon mais sur un ton plus léger même si parfois on se demande comment cette fable va bien pouvoir finir autrement que dans le drame et la catastrophe.
Mais non, ouf, on aura juste droit à un petit twist renversant, histoire de prendre un peu de recul et de distance.

Pour celles et ceux qui aiment les vivisections.
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jeudi 2 septembre 2021

Dégâts des eaux (Donald Westlake)

[...] - Mais ... Pourquoi tu veux utiliser de la dynamite ?

Voici encore un bouquin énorme de l'inénarrable Donald Westlake.
Énorme parce qu'il fait près de 500 pages.
Énorme parce que cette longueur permet à l'auteur de déployer tout son art et qu'au fil des pages viennent s'empiler les situations les plus impensables, les personnages les plus improbables et que tout cela finit par pétiller comme du champagne.
[...] C’est de l’humour ? demanda-t-il. Harriet n’arrête pas de me parler de ce truc, l’humour. C’en est, ça ?
Inutile de tenter de résumer l'intrigue policière : l'incontournable Dortmunder se laisse embarquer dans un coup qu'il ne veut pas monter, pour une fois (aller plonger dans un lac réservoir ?! non mais ça va pas).
[...] Par une matinée du mois de juin, le gang du réservoir se réunit au 46 Oak Street dans la paisible communauté rurale de Dudson Center au nord de l’État.
On va donc suivre les tentatives infructueuses de la fine équipe pour récupérer le magot englouti.
[...] - J’aimerais que tu retires ce machin, John, dit May. Tu ressembles à un personnage de science-fiction.
Dortmunder ôta le détendeur de sa bouche, non pas pour accéder à la requête de May, mais pour pouvoir lui répondre.
- Je suis censé m’habituer à respirer à travers ce truc, dit-il, avant de le remettre dans la bouche.
Mais il oublia aussitôt et se remit à respirer par le nez, comme d’habitude. Sous l’eau, il se serait noyé déjà une demi-douzaine de fois.
Les amateurs de non-sens et de l'humour froid et caustique de Westlake vont se régaler avec ce bouquin idéal pour les vacances : ça dure longtemps, on peut le poser, s'arrêter, reprendre la lecture plus tard et retrouver la fine équipe à peu près au même point, c'est tout simplement comme un gros gâteau crémeux : on a un peu honte de se goinfrer mais c'est savoureux, légèrement indigeste.
[...] May poussa un soupir et dit : – J’espère qu’on sait ce qu’on fait.
– Non, dit la maman de Murch en hochant la tête dans la direction où était parti le camion. Espérons qu’ils savent ce qu’ils font.
Westlake et Dortmunder ont réuni là une sacrée galerie d'hurluberlus déjantés et au fil des pages et des péripéties sans fin, l'on s'habitue à faire partie de cette équipe loufoque, de cette famille, que l'on quittera finalement bien à regret après une fin bien sympa.

Pour celles et ceux qui aiment l'humour et le non-sens.
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dimanche 29 août 2021

Une suite d'événements (Mikhaïl Chevelev)

[...] Difficile d'établir la suite des événements.

Le bouquin du journaliste russe Mikhaïl Chevelev (son premier roman) s'ouvre sur un ton léger, presque badin, pour nous décrire les petits travers de la société moscovite.
On s'y croirait et son humour nous est même très accessible (sans doute une belle traduction), bref on ne boude pas notre plaisir de redécouvrir la Russie moderne de l'intérieur, loin des clichés occidentaux.
En 1996, le journaliste Pavel est envoyé en reportage en Tchétchénie pour couvrir les négociations d'un cessez-le-feu : il reviendra avec Vadim, un soldat russe prisonnier des indépendantistes dont il a négocié la liberté.
[...] La maman non plus n'a rien d'un cadeau : quand Vadim avait sept ans, elle l'a abandonné aux bons soins de sa cousine pour devenir la star des tavernes locales. Non, elle ne chantait pas ...
Vingt ans plus tard en 2015, le journaliste Pavel retrouve le soldat Vadim qui fait ce soir la Une des actualités : il vient de prendre une centaine d'otages dans un village près de Moscou et demande à négocier avec Pavel qui se retrouve ainsi embarqué malgré lui dans Une suite d'événements.
Le récit de Chevelev tient d'abord un juste équilibre entre comédie humoristique et thriller stressant (il est fait plusieurs fois référence à la tragédie de Beslan) mais devient de plus en plus sérieux quand il s'agit de nous raconter la trajectoire du soldat Vadim (un russe pas un tchétchène) balloté par l'Histoire et les guerres de son pays, humilié par les siens, victime d'injustices, réfugié chez l'ennemi et finalement devenu terroriste.
À travers le destin particulier du soldat Vadim, Chevelev tente de donner un petit éclairage sur le nouveau mal du XXI° siècle, le terrorisme individuel qui hante toute la planète, des cours d'écoles étasuniennes jusqu'aux montagnes d'Asie.
[...] Le problème, c'est que nous avons tellement menti avant ça, passé tant de choses sous silence et déformé tant de faits qu'on a cessé de nous faire confiance.
Ce bouquin est aussi une belle occasion d'un voyage dans la Russie d'aujourd'hui, d'illusions en désillusions, hantée par les guerres de ces dernières années (Tchétchénie, Ukraine, ... une intéressante révision d'Histoire contemporaine !).
[...] La deuxième guerre de Tchétchénie, les immeubles qui explosent, le départ de Eltsine, l'arrivée de Poutine.

Pour celles et ceux qui aiment les russes.
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vendredi 27 août 2021

La maison du commandant


[...] C'est presque idiot d'avoir de la mémoire.

Chaque région d'Italie dispose de son flic attitré et de sa série de polars.
Dans la région de Parme et la plaine du Pô, c'est Valerio Varesi qui met en scène le commissaire Soneri au fil des épisodes [clic].
Avec La maison du commandant, on retrouve le meilleur de cet auteur, tout comme dans le Fleuve des brumes, et on retrouve cette ambiance si particulière le long du Pô et de ses rives en crue.
Une région au passé troublé par les conflits entre fascistes et communistes qui résonnent encore aujourd'hui d'une rive du fleuve à l'autre.
Le commissaire Soneri reste fidèle à son personnage et l'on peut reprendre mot à mot ce que l'on disait déjà d'un précédent épisode : le commissaire mène son enquête ou plutôt sa quête, au fil des eaux, au rythme lent de la crue et de la décrue, un rythme ponctué de temps en temps par sa fougueuse compagne Angela dont les débordements ne supportent pas l'amour entre deux tables de chevet et préfèrent des lieux incongrus.
[...] Je me sens bien quand le fleuve grossit et qu'il me soulève avec lui. J'ai l'impression qu'il emporte toute la merde, comme la crue quand elle racle les berges et les fonds. 
Notons tout de même qu'au fil des ans et des épisodes, le propos de Varesi devient de plus en plus amère et désabusé : comme dans Les mains vides, l'auteur et son commissaire semblent désormais un peu dépassés par leur époque, les nouvelles mafias et les nouveaux bandits, ce qui plombe un peu l'ambiance.
[...] Tu l'aimes, toi, cette société où les arrogants et les malhonnêtes dirigent les gens bien ? Où les pires gouvernent les meilleurs ? Où la méchanceté est toujours victorieuse ? Tu l'aimes ce monde où tout s'achète ?

Pour celles et ceux qui aiment le parmesan bien sûr.
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jeudi 22 juillet 2021

Oasis interdites (Ella Maillart)


[...] Marcher droit devant moi.

    L'auteure, le livre (416 pages, 2018) :

Quelle folie que celle de la suissesse Ella Maillart, quasiment née avec le siècle (le siècle dernier, le vrai), qui s'en va du haut de ses trente ans traverser l'Asie centrale depuis Pékin jusqu'aux Indes à travers des contrées hostiles et encore mal connues même encore aujourd'hui : les grands déserts d'Asie, l'immense marais salé du T'saïdam, le désert du Taklamakan, ...
Oasis interdites est le beau récit de cette belle épopée.

    On aime :

❤️ La prose de l'auteure qui va nous accrocher : une écriture lumineuse, humaniste, simple et modeste mais riche et documentée. Un véritable régal, une rare pépite parmi les récits d'aventures ou d'exploration.
Contrairement à nombre de récits d'écrivains voyageurs, aucun nombrilisme, aucune pédanterie, ne viennent entacher la prose d'Ella Maillart..
❤️ Une fort belle voix de femme, chaleureuse et lumineuse, qui nous parvient depuis les déserts d'Asie par-delà les montagnes les plus hautes.

      Le contexte :

Une région (le Xinjiang) qui revient sur le devant de l'actualité depuis les nouveaux démêlés des Ouighours avec le pouvoir chinois, un conflit ancré dans l'histoire depuis fort longtemps.

      L'intrigue :

Nous voici donc dans les années 30, embarqués dans l'aventure aux côtés d'une suissesse et d'un anglais (plus british tu meurs) qui va se joindre à elle : il s'agit de Peter Fleming, qui inspirera son frère Ian pour le personnage de James Bond !
Peter Fleming était journaliste globe-trotter mais sans doute également appointé par le MI6 !
Pour traverser le far-west chinois, un long et difficile voyage attend les deux compères, à dos de chameau ou à dos d'âne, à pied parfois. Il leur faudra contourner aussi bien les déserts que les tracasseries administratives de ces régions sous tension où ils risquent la prison si leur laissez-passer ne convient pas aux potentats locaux.
Ils longeront les grands déserts d'Asie, éviteront les cités trop contrôlées et remonteront à rebours la route qu'avait empruntée la fameuse Croisière Jaune de Citroën quelques années auparavant à travers le Pamir entre les sommets inaccessibles du Karakorum et de l'Hindu Kush.
[...] Je suis toute à la curiosité de cet avenir incertain, au sentiment d'être délivrée désormais des obstacles des hommes ; toute à la joie de sentir que chaque jour, maintenant, sera neuf, et qu'aucun ne se présentera deux fois ; toute à mon application de n'observer qu'une seule règle : celle de marcher droit devant moi.
[...] Peter me trouve trop sérieuse et je ne saisis pas bien l'humour britannique (ce qui est aussi grave aux yeux d'un Anglais que "perdre la face" pour un Chinois).
On y croisera la route du Pantchen Lama, on y verra les fleuves ne plus dévaler vers la mer, on y entendra des peuplades dont la langue connait quatre genres et vingt-huit pluriels, on y traversera des rivières qui ne coulent que la nuit lorsque les neiges des hauteurs ont suffisamment fondu en journée, on y verra des carcasses de chameaux, d'ânes et de moutons, et même une auto Citroën abandonnée.
Quelques cartes postales choisies parmi tant et tant d'autres mémorables :
[...] Pour la dernière fois j'avais vu couler l'eau vers la mer : dorénavant, pendant des mois, nous marcherions dans les bassins fermés d'Asie centrale.
[...] Les eaux du lac étant sacrées, la navigation y est interdite, et c'est pourquoi les lamas qui habitent sur l'île du KouKou Nor ne peuvent être ravitaillés qu'en hiver, lorsque la glace crée une route naturelle.
[...] Au centre du Tsaidam, nous sommes à trente ou quarante jours de la ville la plus proche.
[...] Nous sommes au bord d'un nouveau versant de l'Asie, avec de nouvelles mœurs et de nouvelles races. Les cadavres n'y seront plus abandonnés aux oiseaux de proie comme ceux des Mongols, la farine sera cuite au four au lieu d'être mélangée au thé, les prières monteront vers l'invisible Allah au lieu d'être marmonnées devant des bouddhas de terre cuite.
[...] Pendant l'hiver il n'y a que trois vieilles femmes à Dzoun. J'ai croisé l'une d'elles qui s'en allait, toute rabougrie, sa poitrine nue et décharnée hors du manteau de mouton. Sa peau couleur de chocolat, où des cicatrices laissaient des traces violettes, faisait penser aux coloris de Gauguin.
[...] Une fois de plus il faut attendre : c'est décidément la seule qualité que nous acquerrons dans ce pays.
[...] Lors de la première rencontre ils nous avaient demandé si nous n'étions pas japonais, notion que nous nous étions empressés de rectifier. À Lanchow déjà, un agent chinois nous avaient pris pour tels, et je suppose qu'en Asie centrale ce terme est synonyme d'étranger venu de par-delà les mers.
[...] Compatissantes, les sœurs me laissent m'enfermer dans leur dispensaire avec un seau d'eau chaude et je me livre à une battue en règle contre les parasites qui troublent mon sommeil, ce qui m'était impossible dans notre caravansérail.
[...] Le bonheur le voilà : cette ivresse que crée un instant d'équilibre entre un passé qui nous satisfait et un avenir immédiat riche de promesses.
[...] Une fois de plus, comme au cours des nombreuses heures vides de ce voyage, je me demande ce qui me pousse vers les quatre coins du monde ?
[...] À Tashgourkan, quatre pays se touchent presque : la Chine, les Indes, l'Afghanistan et la Russie. Leurs frontières ont été délimitées en 1905 [...] c'est alors que l'étroit territoire du Wakhan fut donné à l'Afghanistan afin que Russie et Indes ne soient pas en contact.
Pour profiter pleinement du voyage, on ne saurait trop vous conseiller de prévoir de bonnes chaussures et quelques cartes de cette région méconnue comme [ici] ou [].
PS : on avait déjà croisé brièvement la route de l'intrépide Ella Maillart aux côtés des alpinistes de Staline.

Pour celles et ceux qui aiment les aventurières.
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mardi 20 juillet 2021

Kingdomtide (Rye Curtis)

[...] Vous croyez que ça peut rendre fou ?

Kingdomtide se présente comme un thriller en pleine nature sauvage : un petit avion de tourisme s'écrase en pleine montagne (les Bitteroots au Montana) et des 3 passagers, seule survivra Cloris Waltrip 72 ans : son mari et le pilote périssent dans le crash.
Plus bas dans la vallée, la ranger Debra Lewis est persuadée qu'il y a des survivants et persiste dans les recherches.
[...] Ça fait maintenant trois jours qu'on survole la zone sans repérer le moindre signe d'eux. Ils ont disparu depuis près d'une semaine.
Mais ...
Mais ce n'est pas ainsi que l'entend le jeune texan Rye Curtis dont c'est le premier roman : il fait fi des règles d'un genre désormais bien codifié, sa prose est truffée d'irrévérences et tous ses personnages ont un petit grain dérangeant.
Sans cesse, le lecteur se laisse surprendre au fil des phrases par un détour ironique, une amère dérision ou une chute carrément loufoque.
Le principal collègue de la ranger Lewis sort sans arrêt un bloc de craie de sa poche et s'en frotte les mains qu'il garde toujours blanches (et sèches). Un autre filme tout le monde en espérant attraper un fantôme sur la pellicule. Et la ranger Lewis elle-même sirote du merlot à longueur de journée.
[...] Elle avait déjà bu deux tasses de café et un grand mug de merlot d'une bouteille qu'elle gardait sous son bureau.
[...] Nue, vêtue de ses seules chaussures, Lewis marchait lentement en rond dans son salon en s'envoyant un verre de merlot.
[...] Vous croyez que ça peut rendre fou, de rester longtemps dans ces montagnes ?
Et les fantômes on serait presque tenté d'y croire car voilà qu'une mystérieuse présence sylvestre, un ange gardien invisible, semble guider la vieille dame Cloris perdue depuis des semaines dans les Bitteroots.
Finalement, ce ne sera ni ces péripéties montagnardes, ni ces quelques mystères qui vont scotcher le lecteur aux pages de ce Kingdomtide : ce sera plutôt une remarquable écriture, un évident talent de conteur et une profonde et bienveillante empathie pour des personnages vraiment très attachants.
[...] Je sais que je suis un drôle de gus, mais je suis à peu près sûr de ne pas être un mauvais gus.
Non, Pete, vous n'êtes pas un mauvais gus.
[...] Elle a perdu son mari. Je crois qu'il faut une seconde vie entière pour oublier quelqu'un avec qui on a déjà passé une vie.
Un beau et bon roman.

Pour celles et ceux qui aiment le merlot.
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vendredi 9 juillet 2021

L'espion français (Cédric Bannel)


[...] Ça sent la fin.

    L'auteur, le livre (504 pages, 2021) :

Hasard des calendriers, L'espion français, le nouveau bouquin de Cédric Bannel sort tout juste au moment où les derniers américains quittent Bagram en Afghanistan ... laissant le champ pratiquement libre aux talibans.
C'est avec grand plaisir que l'on retrouve avec ce quatrième épisode, le qomaandaan Oussama Kandar et ses amis kaboulis.

    On aime :

❤️ Un auteur devenu orfèvre dans le montage de thrillers palpitants et documentés, mais qui n'a rien perdu de son empathie pour le bon peuple afghan, celui de l'islamisme modéré : c'est vraiment ce qui fait tout le charme de ses bouquins et les distingue de la plupart de ceux de ses confrères.

      Le contexte :

Au moment où les derniers américains quittent Bagram, laissant le champ pratiquement libre aux talibans, le pays n'est guère à la fête ...

      L'intrigue :

L'intrigue est de la même veine que celles des derniers bouquins [clic] : une immersion documentée et empathique dans ce pays troublé, un mélange d'espionnage international, d'intrigue policière locale et de démêlés politiques afghans.
Ça démarre très fort avec l'enlèvement de jeunes volontaires japonaises d'une ONG.
[...] - Notre ambassade à Kaboul nous a avertis qu'une alerte vient d'être lancée concernant la disparition de cinq membres de l'association Care Children. Des japonaises.
Le qomaandaan Oussama Kandar va mener l'enquête avec son équipe de fidèles.
[...] - C'est du 7.62. Kalachnikov.
Ce qui en soit ne signifiait pas grand chose. Les AK 47 étaient aussi répandus en Afghanistan que les poêles à bois.
[...] - On appelle les renforts ?
- Tu te crois sur Netflix ? Petit, c'est juste toi, moi et nos deux collègues.
À Paris pendant ce temps, on bascule boulevard Mortier dans une ambiance plutôt réussie, façon "Bureau des légendes", avec une équipe top secrète chargée d'éliminer les ennemis de la France où qu'ils se trouvent, que ce soit à Vitry sur Seine ou dans les montagnes d'Asie centrale.
Tout cela fonctionne comme une mécanique bien huilée, un scénario idéal pour un cinéma ou une série.
Cela nous vaut de très belles pages comme cette histoire de Babour (chapitre 22).
[...] Il s'agissait de réfugiés fuyant Daech, les talibans ou simplement leur trop grande pauvreté. Des gens récemment arrivés de campagnes lointaines et déshéritées.
Une certaine tristesse amère imprègne cet épisode : les talibans vont bientôt reprendre les rênes du pays, c'est inexorable et les jours des modérés sont désormais comptés.
[...] - Ça sent la fin. [...] Tout le monde pense que les talibans seront là bientôt. 
[...] - Cette ville est lugubre, c'est Berlin en 1945.
[...] Ces moments n'étaient qu'une parenthèse avant le drame inéluctable qui allait emporter l'Afghanistan. [...] Tout allait s'arrêter car les talibans allaient gagner.
Très égoïstement on se prend à souhaiter que le pays traverse cette mauvaise passe tant bien que mal et que nous attendront bientôt d'autres aventures auprès du qomaandaan Oussama.

Pour celles et ceux qui aiment l'Afghanistan.
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Cette histoire-là (Alessandro Baricco)

[...] C’est une espèce de don.

L'histoire d'Alessandro Baricco démarre en trombe, à 140 km/h précisément, la vitesse atteinte par les bolides qui firent la course Versailles-Madrid en mai 1903 : une vitesse que, à l'époque, on pensait au-delà de la résistance des choses et des hommes.
C'était d'ailleurs presque le cas, puisque les autorités durent arrêter la course après plusieurs accidents mortels où périrent des pilotes (comme l'un des frères Renault) et des "spectateurs" inconscients  du danger qui n'imaginaient pas des bolides débouler aussi vite ... L'ancêtre du Paris-Dakar peut-être !
[...] Trois millions de personnes, dit-on, alignées pour voir cette merveille, hypnotisées par ce miracle.
[...] La veille encore ils ne savaient pas vraiment ce qu’étaient les automobiles : ils les voyaient tout au plus comme des bijoux masculins hypertrophiés. Maintenant, elles tuaient.
[...] En effet, il mit fin à la course, le gouvernement français, par un décret foudroyant et solennel. On étouffa le monstre, avant qu’il puisse tuer encore.
Cette histoire-là c'est celle d'Ultimo (quel prénom !) né au moment où l'automobile prenait tout juste possession des routes et des esprits.
[...] Ultimo s’appelait ainsi parce qu’il avait été le premier enfant. 
— Et le dernier, avait aussitôt précisé sa mère, dès qu’elle eut repris ses sens après l’accouchement. Il fut donc Ultimo, le dernier.
Ultimo est un enfant étrange et un peu particulier.
[...] C’était un truc à lui, ça : c’était quelqu’un, quand il était là, tu t’en apercevais. Il y a des gens qui ont ça, c’est une espèce de don. Dans mon coin, on dit qu’ils ont l’ombre d’or, mais je ne sais pas pourquoi. Lui, il l’avait.
Pendant que son père s'inventait garagiste un peu trop tôt et attendait les automobiles encore trop rares sur les routes, Ultimo ne rêvait que de routes aux courbes magiques. 
[...] Moi, je construirai une route, dit-il. Où, je n’en sais rien, mais je la construirai. Une route comme jamais personne n’en a imaginé. Une route qui finit là où elle commence. Je la construirai au milieu de nulle part.
[...] Ce ne sera pas une route pour les gens, ce sera une piste, faite pour courir.
Mais il grandissait dans un début de siècle agité et il se retrouva bientôt dans les tranchées du front italien face aux autrichiens : on découvre dans un long passage pas bien gai ce que fut l'effroyable bataille de Caporetto, le Verdun italien, un véritable désastre qui se termina par une déroute titanesque.
[...] Les onze batailles de l’Isonzo, au cours desquelles les Italiens tentèrent d’enfoncer le front autrichien, donnèrent des chiffres hallucinants : pour déplacer la frontière d’une quinzaine de kilomètres, plus d’un million de soldats disparurent du champ de bataille, soit morts, soit blessés.
Mais cette histoire-là est racontée par Baricco et c'est ce qui fait réellement la magie du bouquin, celle qu'on avait découverte avec le mémorable Soie : la plume de l'italien est dense, riche, soignée, ciselée, nourrie des arts et des sciences, réellement jubilatoire, elle nous emmène quelque part entre prose et poésie.
[...] Ne vous laissez pas prendre par la curiosité de savoir qui est l’assassin. Ça, c’est bon pour les romans policiers. Ce sont les coiffeurs qui lisent les romans policiers.
— Vraiment ? 
— Chez nous, en tout cas. Le barbier les lit et ensuite il nous les raconte pendant qu’il nous fait la barbe. Comme ça il nous évite la peine, voyez ? 
— C’est un bon système. 
— On a essayé avec les vrais livres, mais ça n’a pas marché. 
— Ah non ? 
— Notre idée sur les livres, c’est que si on n’arrive pas à les raconter pendant le temps d’un rasage, alors c’est de la littérature. Et ça, c’est pas pour nous. Vous lisez ?
Le livre alterne de grands chapitres comme autant de points de vue sur le parcours d'Ultimo. Tout cela s'emboîte avec plus ou moins de bonheur mais laissera à chacun le loisir de piocher ici ou là. On regrette tout de même un peu que le bouquin ne soit pas plus concentré sur les courses automobiles et le mystérieux Ultimo que l'on ne découvre qu'en contrepoint finalement.

Pour celles et ceux qui aiment les autos.
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mardi 29 juin 2021

Un après-midi d'automne (Mirjam Kristensen)

[...] Je vis en permanence dans l'attente.

Une auteure norvégienne, Mirjam Kristensen, une histoire qui prend place à New-York dans les salles du MET, celle d'une jeune femme ordinaire dont le conjoint disparait subitement sans explications : tout cela avait l'air bien prometteur ...
Rakel laisse donc son époux devant une toile de Georges De La Tour, le temps d'une escale technique aux toilettes.
Lorsque Rakel revient, Hans Olav a disparu sans laisser de traces ni d'explications ...
Rakel attend, Rakel tourne en rond, Rakel ne sait pas trop quoi faire, ...
Elle rejoint de vagues connaissances de sa mère qui ne sauront guère l'aider et les jours passent, puis les semaines.
[...] Je vais me coucher dans ce lit où je dormirai jusqu'à demain matin, et demain soir je me recoucherai dans ce lit, et ainsi de suite. Tout cela est bien réel. C'est vraiment ce qui m'arrive.
[...] Qu'est-ce qui t'arrive ? me dis-je, les bras serrés autour du corps. Je ne suis ni gaie ni triste, je vis en permanence dans l'attente.
Certes on comprend bien ces instants suspendus, cette vie interrompue, cet entre-deux qui s'installe, mais on a vraiment beaucoup de mal à s'intéresser aux affres qui tourmentent gentiment l'amie Rakel et l'on finit par parcourir tout cela un peu en diagonale. 
Mauvaise pioche, dommage.

Pour celles et ceux qui aiment l'introspection.
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lundi 28 juin 2021

Les mains vides (Valerio Varesi)


[...] Vous aviez l’air d’un curé ou d’un communiste.

Chaque région d'Italie a son flic attitré et sa série de polars.
Dans la belle ville de Parme, c'est Valerio Varesi qui met en scène le commissaire Soneri au fil des épisodes [clic].
Les revoici avec une nouvelle intrigue : Les mains vides.
Un titre à prendre au second degré puisque l'intrigue évoque plutôt les mains bien remplies de ceux qui s'en mettent plein les poches : il sera question de beaucoup de fric, celui des mafias qu'il faut lessiver et blanchir, celui des spéculations immobilières sans foi ni loi.
On est toujours content de pouvoir compter sur des valeurs sûres, retrouver de bons amis transalpins comme ces deux-là, Varesi et son commissaire fétiche, avec qui on sait que l'on peut voyager sans crainte.
Cette fois, l'intrigue peine un peu à se mettre en place : le commissaire Soneri ne sait trop s'il doit s'occuper du vol de l'accordéon du pauvre bougre qui anime habituellement la place ou s'il doit s'intéresser au décès d'un commerçant battu à mort (un avertissement, un appel de fonds, qui aurait mal tourné peut-être ?).
Malgré la canicule, comme à son habitude Soneri flâne dans les rues de Parme, des errances sans but qui lui permettent de s'imprégner de sa ville, c'est sa façon à lui d'enquêter si l'on peut dire. La vérité finira bien par lui apparaître au détour d'une vieille maison.
[...] Il n'avait jamais aimé l'été en ville, quand les rues puent la pisse et que des odeurs âcres de transpiration flottent dans les autobus. [...] Heureusement le 15 août approchait et la ville se viderait en laissant derrière elle les vieux et les fauchés. Il se consola en songeant aux rues désertes, à la beauté de la ville enfin silencieuse et aux dîners dans quelque auberge à l'ombre des tonnelles : sa petite villégiature personnelle.
[...] La perspective des complications se renforçait dans son esprit. Il le savait d’expérience : si l’on n’apercevait aucune lueur les premiers temps d’évaluations, l’enquête s’annonçait mauvaise.
Mais les temps changent et Soneri semble bien dépassé par les bandits modernes, les nouvelles mafias de l'est, les nouvelles spéculations immobilières, les nouveaux trafics.
C'est une nostalgie amère et désabusée qui parcourt le bouquin dont l'ambiance est un peu plombée par l'auto apitoiement d'un commissaire dépassé par son époque.
[...] – Un conseil, reprit sérieusement Gerlanda, ne jouez pas les Don Quichotte. Que vous le vouliez ou non, vous faites partie de la police et la police a toujours été du côté des puissants. Depuis quand la police change le monde ?
Finalement les mains vides seront celles de Soneri et c'est un étrange final au goût bien amer qui l'attend dans les derniers chapitres. 

Pour celles et ceux qui aiment le parmesan bien sûr.
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BD : Shi


[...] Le soleil ne se lève jamais deux fois sur le même chagrin.

Belle série (4 épisodes sortis pour une première saison) que ce Shi avec l'espagnol Josep Homs aux pinceaux et le belge Zidrou (alias Benoit Drousie, le père de Ducobu) au scénario.
Tous deux nous content une belle histoire qui mêle habilement un Londres à l'époque victorienne, une histoire contemporaine de marchands d'armes, un peu de japonaiserie et un soupçon de fantastique oriental, bref un cocktail idéal pour le dessinateur !
Tout cela sur l'air connu d'hommes qui n'aimaient pas les femmes, mais à l'heure d'aujourd'hui on sait désormais que ces dames ne se laissent plus faire et c'est leur vengeance qui est au cœur de l'intrigue.
Le dessin reste classique et sans grande originalité mais bien présent pour accompagner ce scénario très réussi avec un texte soigné et bourré de références.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires.
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lundi 21 juin 2021

Solak (Caroline Hinault)


[...] Du vivant, mais pas pour longtemps.

    L'auteure, le livre (128 pages, 2021) :

Petit coup de cœur surpris pour Solak, ce premier roman de l'étonnante bretonne Caroline Hinault avec un titre qui claque comme un coup de fusil.
Certes elle est quand même prof agrégée de lettres mais à première vue, on ne la soupçonnerait pas d'être à l'origine de cette histoire étonnamment virile et féroce.

    On aime :

❤️ La prose de dame Hinault qui est au diapason de cette histoire féroce et virile. C'est fort, puissant, presque lyrique parfois, mais c'est vraiment très prenant, et le moins que l'on puisse dire c'est que la gente masculine ne sort pas grandie de cette terrible et sombre histoire.

      Le contexte :

Une minuscule base militaire et scientifique près du pôle nord.

      L'intrigue :

Nous voici donc hélitreuillés au-delà du cercle polaire, au bord de l'océan arctique.
Ils ne sont que quatre à se partager les baraquements : confinés aux confins du monde, ils se considèrent à part des "terriens" comme ils nous appellent.
[...] On commençait à être beaucoup trop sur cette île. Si je suis resté sur Solak, c’est pas pour tailler la discussion mais supporter ma haine des vivants.
Les soldats sont chargés de veiller sur le drapeau (dont ne saura pas la couleur, même si on l'imagine plus ou moins blanc, bleu, rouge) et de veiller sur le séjour des scientifiques qui guettent le réchauffement climatique.
C'est un peu comme une prison à ciel grand ouvert, perdue dans l'immensité blanche de la banquise.
Dès les premières pages s'allument tous les warnings : l'un des quatre, Igor, repart dans l'hélico mais ... dans une boîte (il s'est fait sauter le caisson un peu avant qu'on arrive) et un petit nouveau débarque pour le remplacer.
Le petit jeune fraîchement hélitreuillé est ... muet (!) et son intégration au sein de cette équipe d'ours mal léchés prisonniers des confins du monde s'annonce pas facile. Faut être franchement barge et misanthrope pour aller se perdre des mois voire des années au bord de la banquise, dans le froid polaire et la nuit sans fin. Chacun traîne sans aucun doute un trop lourd passé qu'il convient d'oublier à Solak.
[...] Ce que je voulais, c’était m’anesthésier, et la banquise pour ça, c’est l’idéal.
[...] Il s’est mis à causer tout seul. On le fait tous. Mais Igor parlait seul avec nous, c’était ça le problème, c’est par le langage, toujours, que ça commence.
[...] L’instant où on comprend ça. Que rien ni personne viendra nous sauver. Qu’on est seul ici. Rien qu’une carcasse chaude sur un continent froid. Du vivant, mais pas pour longtemps.
[...] Des fois, je nous regarde et je pense qu’on est comme le bon, la brute et le vieux schnock, le gosse compte pas, c’est un intrus depuis le début.
C'est le monologue de Piotr, l'un des quatre confinés (des années qu'il est là-bas, un peu comme s'il avait pris perpète en taule) et qui s'adresse tantôt à l'un de ses collègues (rarement), tantôt à la jeune recrue (pas souvent) ou bien qui se parle carrément tout seul (le plus souvent).
Avec son lot de surprises (même à Solak, le passé finit par vous rattraper ...), le final apocalyptique est à la démesure de cette immensité noire et glacée.
[...] Ça fanfaronne les hommes, c’est comme ça.
[...] À croire que les femmes sont nulles en dictature.

Pour celles et ceux qui aiment la nuit même quand elle dure six mois.
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samedi 19 juin 2021

Tout l'or des braves (Clifford Jackman)

[...] Tout homme peut bien aller au diable à sa manière.

Que diable sommes nous venus lire dans cette galère ?
Certainement quelques bonnes mais lointaines critiques lues ici ou là, franchement oubliées après quelques semaines d'attente à la bibliothèque !
Pour Tout l'or des braves, nous voilà donc embarqués en 1720 avec le canadien Clifford Jackman à bord du Saoirse sous les ordres du capitaine Kavanagh.
Sauf que Jimmy Kavanagh est un pirate, ancien compagnon de Barbe Noire, tout comme le ramassis de beachcombers qui forme son équipage !
[...] La perfidie du personnage ne connaissait pas de limites, mais on pouvait lui faire confiance pour gérer une situation de crise.
En mer des Caraïbes, les préparatifs s'éternisent (ils faut bien récupérer les fonds nécessaires pour financer l'opération, avitailler le navire et recruter l'équipage) et, ma foi, on se demande bien ce que l'on fait à bord ...
Mais le Saoirse prend la mer, enfin, et peu à peu on va se laisser prendre au jeu.
C'est parti pour un tour du monde ou presque en compagnie de ces forbans sans foi ni loi, ou plutôt obéissant seulement aux règles et au code d'honneur de leur confrérie, celle des fameux "frères de la côte".
Une aventure pleine de bruits et de fureur : la vie de ces flibustiers, marins et chercheurs d'or, n'était pas de tout repos mais plutôt faite de canonnades, batailles, tempêtes, bagarres, maladies, famines, abordages, ...
[...] Devereux amputait membre après membre,  les rassemblant dans des paniers pour qu'ils soient jetés dans la mer, où la frénésie des requins de récif ne tarda pas à rosir l'eau turquoise.
La vie à bord est rythmée par les soubresauts de la "politique" de ce microcosme viril : les frères de la côte veulent appliquer des règles démocratiques (élection des officiers par exemple) mais Clifford Jackman rythme les chapitres de son bouquin par toute la collection des démocraties, oligarchies, autocraties, et autres tyrannies. Toutes les formes de gouvernement social y passent et l'on se prend à lire cela, non pas comme un traité de philosophie politique, mais plutôt comme un véritable polar.
[...] La mutinerie. Combien de complots ce navire a-t-il déjà connus ?
Un bouquin un peu long et répétitif (près de 500 pages) mais finalement bien prenant et un roman d'aventures à contre-courant de nos lectures habituelles.

Pour celles et ceux qui aiment le pavillon noir.
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L'oubli que nous serons (Hector Abad)

[...] La lettre adressée à une ombre.

La sortie du film de l'espagnol Fernando Trueba est l'occasion de découvrir ce bouquin de 2006 qui avait belle réputation et qui a surtout le mérite de nous faire voyager en ce pays méconnu qu'est la Colombie.
L'oubli que nous serons est comme une lettre du fils Héctor Abad à son père, médecin hygiéniste assassiné en 1987 à Medellìn.
[...] Ce livre même n’est rien d’autre que la lettre adressée à une ombre.
Une relation père-fils très forte avec un Abad junior seul garçon élevé au milieu d'un véritable gynécée : cinq sœurs (!), sa mère bien sûr, une nonne, des bonnes, des tantes, des grands-mères, ...
Un garçon écartelé entre sa mère enracinée dans son monde ultra catholique d'obédience franquiste (Opus Dei et compagnie, ils font même des processions dans leur maison).
[...] Croyante, très pratiquante, écoutant la messe chaque jour, et toujours avec Dieu et la Très Sainte Vierge aux lèvres.
Et son père à l'exact opposé, docteur et professeur d'université, agnostique, optimiste, le type même de l'humaniste éclairé.
[...] Il dut souffrir à maintes reprises les attaques des conservateurs, qui le tenaient pour un gauchiste nocif pour les étudiants, dangereux pour la société et trop libre-penseur au regard de la religion.
La prose d'Héctor Abad est d'une belle élégance, riche et soignée, et lorsqu'il nous décrit son enfance, ses longues phrases nous bercent d'une douce musique nostalgique. Avouons tout de même que cette première partie du bouquin est un peu longuette, impatients que nous sommes d'en savoir plus sur le bon docteur Abad.
Malheureusement l'auteur aura bien du mal à sortir de son auto apitoiement sur sa condition de fils éploré et d'écrivain inspiré. Même s'il est intéressant à plus d'un titre (la Colombie, le docteur assassiné, le film, ...), le bouquin est plombé par un style et un propos un peu lourds à digérer.
Le titre du bouquin (et du film) est tiré d'un poème de Jorge Luis Borges trouvé dans l'une des poches d'Héctor Abad Gómez lors de son assassinat.
Pour celles et ceux qui aiment les bons docteurs.
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jeudi 10 juin 2021

Quarantaine (Peter May)

[...] Tous les hôpitaux de la ville étaient pleins.

C'est en 2005 (notez bien) que l'écossais Peter May écrit son bouquin, un polar sur fond d'épidémie de grippe à Londres. Aucun éditeur n'en veut, nul n'est prophète en son pays !
Quinze ans plus tard, nous voici confinés en mars 2020 et Peter May ressort son tapuscrit qui sommeillait au fond d'un tiroir : cette fois le succès est assuré !
Le plus amusant c'est que l'auteur ne visait pas du tout un techno-thriller à la mode Clancy : c'est un polar qu'il a écrit et la pandémie de grippe ne se voulait qu'un décor original pour une enquête policière.
Aujourd'hui, le lecteur ne sait plus trop quelle lecture en faire : faut-il se laisser porter par un roman policier dont Peter May est coutumier, ou faut-il scruter toutes les ressemblances entre la pandémie de H5N1 imaginée par l'auteur en 2005 et notre Covid des années 2020 ?
Il faut dire que l'auteur s'était rudement bien documenté : test PCR, confinement, masques, distanciation, patrouilles de police, attestations, livraisons à domicile, incinérations en masse, labos et vaccins, hôpitaux provisoires, couvre-feu, bars clandestins, tout y est ou presque, c'est vraiment étonnant.
[...] Maintenant qu'il faisait jour, il y avait un peu plus de véhicules qui circulaient, munis de l'habilitation requise pour se déplacer dans les zones désignées de la ville.
[...] Personne ne croyait plus les chiffres. Il n'existait aucun moyen de les vérifier. De toute façon, même à leur niveau le plus optimiste, ceux qu'annonçaient le gouvernement étaient à peine imaginables.
[...] Tous les hôpitaux de la ville étaient pleins. [...] La maladie avait réduit le personnel d'environ trente pour cent. [...] Personne n'allait plus travailler. Seules de rares boutiques ouvraient quelques heures par jour. 
[...] D'ici quelques minutes, dans toute la ville, débuterait le couvre-feu. Le signal qu'il fallait s'enfermer chez soi jusqu'au matin.
L'épidémie imaginée par Peter May est une grippe aviaire et elle est donc beaucoup plus contagieuse et mortelle que notre petit Cov-19 : elle laisse peu de chance aux populations, tout comme la grippe dite espagnole de 1918, et la situation décrite dans le bouquin est donc beaucoup plus dramatique que celle que nous connaissons aujourd'hui.
Cette lecture est l'occasion d'au moins deux réflexions :
- si Peter May a été capable de collecter toute cette documentation pour son roman d'anticipation, que penser de nos sociétés incapables de se préparer à ce genre de situation ?
- paradoxalement, Peter May "confine" son épidémie à Londres et épargne le reste du monde à peine évoqué : visiblement il a loupé la mondialisation (qui ne l'intéressait sans doute pas pour son intrigue londonienne).
Côté intrigue policière, on sait que Peter May ne figure pas parmi nos auteurs préférés et ses polars chinois ou écossais [clic] ne nous avaient pas laissé un souvenir impérissable : ce n'est pas cette enquête qui va changer la donne avec une écriture pro mais basique et une intrigue qui sort du même labo, plutôt prévisible au point que l'on finit par lire rapidement les derniers chapitres en diagonale. Cette lecture ne vaut donc que pour la surprenante et désormais fameuse anticipation virale écrite en 2005.

Pour celles et ceux qui aiment les virus.
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Dragon bleu, tigre blanc (Qiu Xiaolong)

[...] Les fonctionnaires incorruptibles, une espèce rare.

Voilà bien longtemps (2011 !) que l'on avait quitté Qiu Xiaolong et son inspecteur Chen de Shangaï.
L'auteur est un dissident chinois exilé aux US depuis l'affaire de la place Tian'anmen : inutile de préciser que son regard est plutôt critique sur sa patrie natale (son père et lui-même enfant, ont pas mal souffert de la Révolution Culturelle de Mao).
Pour cet épisode, Dragon bleu, tigre blanc, Xiaolong s'inspire d'une affaire de corruption qui a défrayé la chronique chinoise en 2012 : Bo Xilai, personnalité politique de haut niveau, se retrouve brutalement déchu de ses fonctions après le meurtre d'un homme d'affaires britannique. Trahi par l'un de ses policiers, voici le trop charismatique Prince Rouge et son épouse (que l'on surnommait les Kennedy chinois) jugés et emprisonnés. Règlement de comptes dans les coulisses ou compromission de celui qui passait jusqu'ici pour un incorruptible ?
Le bouquin débute par une "promotion" de notre cher incorruptible inspecteur Chen Cao : il se retrouve propulsé Directeur d'une obscure commission aux pouvoirs inexistants. Cela ressemble fort à une mise à l'écart.
[...] Chen avait la réputation d’être un policier honnête et efficace et son licenciement aurait pu entraîner bien des spéculations.
[...] Sa mutation était peut-être liée à une des récentes affaires confiées à la brigade des affaires spéciales – spéciales signifiant politiquement délicates… Son rôle consistait à minimiser les dégâts. Mais il le prenait trop à cœur. D’où ses ennuis actuels.
[...] Tout est politique en Chine. Trop selon moi, d’ailleurs.
On retrouve avec plaisir Chen Cao et ses amis : le Vieux Pêcheur, son fils Yu le collègue joueur de go, Peiqin dans ses cuisines, la jolie Nuage Blanc, ... ainsi que la description des menus plaisirs de la vie à Shangaï (et ici à Suzhou également).
Chen Cao est désorienté par sa mise à l'écart mais le lecteur également : l'action peine à se mettre en place et l'on a l'impression que ce sont les amis de Chen qui mènent la danse plutôt que l'inspecteur lui-même qui tourne un peu en rond.
Perdu au cœur d'un labyrinthe de corruptions et de prévarications, l'inspecteur Chen finira par dénouer les fils qui nous mèneront à une étrange fin comme seule la philosophie chinoise peut les imaginer.

Pour celles et ceux qui aiment la Chine.
D’autres avis sur Babelio.

lundi 7 juin 2021

À l'aveugle (Lance Hawvermale)

[...] Ce désert est plein de secrets.

Le texan Lance Hawvermale nous invite à parcourir le désert d'Atacama (entre Chili et Bolivie) en compagnie d'une drôle d'équipe : un futur docteur es-étoiles atteint de prosopagnosie (il ne différencie pas les visages), un écrivain de SF en panne d'inspiration, des jumeaux frère et sœur dont l'un est atteint du syndrome de Down (il est trisomique), et quelques chercheurs et scientifiques qui hantent le désert le plus haut, le plus aride et le plus pur du monde pour préparer une expédition sur Mars.
L'histoire de À l'aveugle commence avec la découverte d'un sac à dos contenant un cadavre découpé en morceaux, chose pour le moins étrange dans ce désert loin de tout ...
[...] On dit que ce désert est plein de secrets qui n'attendent que d'être exhumés.
Débute alors une drôle d'enquête, de curieuses investigations, des équipées en 4x4, des ennuis avec des des flics plus ou moins militaires, puis des militaires plus ou moins flics, bref une aventure à la façon de Alice détective au cœur de l'Atacama (Caroline Quine est d'ailleurs citée dans le bouquin).
Les fantômes qui hantent ce désert semblent sortir des heures sombres du Chili quand la DINA de Pinochet se livrait aux pires exactions : un décor bien sombre pour notre fine équipe que l'on suit agréablement comme de grands enfants que nous sommes restés.

Pour celles et ceux qui aiment les traversées du désert.
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dimanche 6 juin 2021

La chance vous sourit (Adam Johnson)

[...] « Tu as pensé quoi de cette nouvelle ? » m’a demandé mon mari.

Avec ce recueil de nouvelles, le moins que l'on puisse dire c'est que l'américain Adam Johnson n'a pas froid aux yeux et qu'il s'attaque à des sujets plutôt casse-gueule : un trafic de pédopornographie, un mari avec une femme paraplégique, un retraité de la Stasi, deux transfuges de Corée du nord, ...
Avec ce titre tout à fait mensonger, La chance vous sourit, c'est sombre, dérangeant et pas bien gai : mieux vaut être en bonne forme pour lire ce bouquin.
Adam Johnson a beau éviter les fausses notes sur les thèmes sensibles évoqués plus haut, et nous faire grâce d'une belle écriture, d'une ironie mordante et d'une dérision savoureuse, tout cela ne suffit pas vraiment à tenir à distance la noirceur du monde qu'il nous dépeint, notre monde d'aujourd'hui.
Une ou deux nouvelles valent le détour (les plus "romancées" et les moins "vraies", avec une distance qui les rend plus sympas à lire) : George Orwell était un de mes amis où l'on rencontre un ancien directeur de prison de la Stasi qui vit toujours à côté de son "lieu de travail" transformé en musée mémorial et surtout La chance vous sourit, la nouvelle qui donne son titre au recueil où l'on a le plaisir de découvrir deux transfuges nord-coréens arrivés à Séoul avec un parcours qui prend le contre-pied de tout ce qu'on pouvait attendre sur ce thème très à la mode.
Une nouvelle pleine de tendresse pour ses personnages, pleine de nostalgie touchante où les fuyards qui ont trouvé le "monde libre" regrettent encore leur pays natal ...
[...] La coupure de courant tous les soirs, cette façon dont une couverture de nuit s'étendait sur vous et la personne avec vous, permettant aux conversations intimes, retenues tout le jour, de se délier enfin.
Une sacré galerie de personnages.

Pour celles et ceux qui aiment le monde moderne.
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