BD ethnique.
Merci à Babelio et aux éditions Steinkis pour ce sympathique cadeau de début d'année.Pour celles et ceux qui aiment les Hmongs fleuris.Quelques images sur le site de Laure Garancher.D'autres avis sur Babelio.
Pour celles et ceux qui aiment les Hmongs fleuris.Quelques images sur le site de Laure Garancher.D'autres avis sur Babelio.
(1) - cette fois, c'est un vieux message qui réapparait dans une bouteille à la mer alors qu'un tueur en série rôde toujours ...(2) - visiblement apparue dans l'épisode n° 2 (Profanation), qu'on n'a pas lu
Pour celles et ceux qui aiment les tueurs en série danois.Ces 672 pages parues chez Albin Michel sont traduites du danois par Monique Christiansen.D'autres avis sur Babelio.
Parce qu'il faut dire que Viviane Élisabeth Fauville est un peu givrée, un peu fêlée, et qu'elle donnera du fil à retordre à la police qui va peiner à démêler le vrai du faux.[...] Vous avez répondu non, c’est moi qui m’en vais. Garde tout, je prends l’enfant, nous n’aurons pas besoin de pension alimentaire. Vous avez déménagé le 15 octobre, trouvé une nourrice, prolongé votre congé maternité pour raison de santé et, le lundi 16 novembre, c’est-à-dire hier, vous avez tué votre psychanalyste. Vous ne l’avez pas tué symboliquement, ainsi qu’on en vient parfois à tuer le père. Vous l’avez tué avec un couteau de marque Henckels Zwilling, gamme Twin Profection, modèle Santoku. « Le tranchant de la lame, d’une géométrie unique, offre une stabilité optimale et permet une coupe aisée », précisait la brochure que vous étudiez aux Galeries Lafayette tandis que votre mère sortait son chéquier.
Pour celles et ceux qui aiment les histoires de (pas si) fous.
Ce sont les Editions de Minuit qui éditent ces 160 pages qui datent de 2012.
D'autres avis sur Babelio.
2011 ne nous avait guère laissé le temps de préparer un best-of, alors on se rattrape (un peu) pour 2012.
Voici donc quelques lectures qui auront marqué notre année.
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La biographie d'Alexandre Yersin romancée par Patrick Deville.
Disons le tout net, on adore.
C'est frais, lumineux et intelligent. On croirait du Echenoz. Le meilleur d'Echenoz, celui des biographies comme celle de Zatopek ou celle de Tesla.
Car il est encore question de biographies romancées, de Vies comme dirait Patrick Deville.
La “Vie” dont il est question ici, c'est celle d'Alexandre Yersin.
Comment vous ne connaissez pas ? Nous non plus ... jusqu'à ce petit bouquin.
Yersin est un touche-à-tout de génie. Il ne tient pas en place, ayant grandi à l'ombre de Pasteur, le voici qui ne rêve que de marcher dans les traces de Livingstone. Se lassant très vite une fois la chose découverte, pressé de passer à autre chose. Chemin faisant, il découvre la peste et invente la culture intensive du caoutchouc pour Michelin.
Belle découverte que Laura Kasischke.
Si l'on en croit son Oiseau blanc dans le blizzard, ça promet.
L'horreur cruelle du quotidien, y'a pas d'autres mots.
Le quotidien bien propre et bien blanc des banlieues américaines.
Une maison. Une mère, un père, une fille. Et la haine tranquille qui relie ces trois-là.
Un beau jour la mère disparait et au fil des flashbacks, on va découvrir peu à peu ce qui se tramait sous la surface bien lisse de cette famille trop propre.
C'est féroce et superbement bien écrit.
On avait découvert la norvégienne Anne Birkefeldt Ragde avec Zona Frigida mais voilà un véritable coup de coeur pour ce roman bien différent : autant Zona Frigida était plein d'humour (noir), autant La tour d'arsenic tient plus de la sombre saga familiale.
Trois ou quatre générations de femmes scandinaves défilent : un siècle de condition féminine.
Un siècle qui ne fut sans doute pas le meilleur.
Ça se lit presque comme un thriller à suspense et, avide de découvrir les secrets de chacune de ces femmes, on dévore ce gros bouquin sans pouvoir le lâcher : d'emblée on comprend que Ruby se réjouit de la mort de sa mère qui ne l'aura jamais aimée et encore moins désirée. Malie était chanteuse de cabaret et sa carrière fut brisée par la venue de Ruby qui se trouvera à son tour bien incapable d'apporter un peu d'amour à sa propre fille. Et l'histoire est forte et âpre et dure, et l'on veut tout savoir de ces femmes, comment Malie est devenue chanteuse de cabaret, de qui est née Ruby, pourquoi Thérèse se prénomme ainsi, ...
On dévore ce bouquin à vive allure, impossible de le reposer, il ne s'y passe pratiquement rien mais c'est pire qu'un polar. L'obsession de Gary, courbé sous les muets reproches de sa sorcière de femme, incarnation de la réprobation, devient la nôtre. On partage les affres et les maux de tête d'Irene qui s'obstine à sauver son couple et à suivre son abruti de mari entêté. Tous les personnages, couple, enfants, conjoints, sont attachants, épais, humains et vrais. On croit prendre parti pour l'un ou l'autre, on aimerait bien s'identifier à quelqu'un, ne serait-ce qu'un demi-héros, mais le chapitre suivant nous le dépeint sous un jour encore plus sombre et plus attristant. Les tempêtes et les désolations de l'Alaska ne sont bien évidemment que les reflets de celles des âmes humaines, à moins que ce ne soit le contraire. Désolations.
David Vann nous décrit des paysages grandioses (désolants mais grandioses !) mais c'est dans les têtes que tout se passe.
Bien meilleur épisode que le précédent (Sukkwan Island) qui avait eu tant de succès.
En mémoire de la forêt de Charles T. Powers. Une promenade vers les sombres et impénétrables forêts de l'est. De Pologne plus précisément.
L'auteur prend son temps pour planter ses arbres, son décor et ses personnages : nous voici dans un petit village de la campagne polonaise, un bled paumé quelque part entre Varsovie et la Russie.
L'histoire est à peine datée (du tout début des années 90), la Pologne semble sortir du moyen-âge et se relève péniblement de son passé.
Bien loin du rayon polar et thriller où certains voudraient le caser, ce roman est un sinistre voyage aux fins fonds d'une campagne polonaise accablée de tristesse et de grisaille, courbée sous le poids d'un passé bien trop lourd à porter.
On retrouve ici un peu de la sombre et oppressante ambiance du Rapport de Brodeck.
Dommage que Charles T. Powers (décédé en 1996) ne soit pas resté encore un peu avec nous ...
On ne présente plus les éditions Gallmeister et leur collection Nature Writing qui fait régulièrement la une de ce blog.
En voici un nouvel épisode qui change un peu des polars auxquels on avait pris goût, un épisode plutôt dans la veine de David Vann que celle de Craig Johnson.
Une très sombre histoire de famille, à cheval : Le sillage de l'oubli de Bruce Machart.
C'est le premier roman de Bruce Machart et il faut avouer que c'est un joli coup : bien sûr il y a cette histoire, âpre et sauvage, presque inhumaine comme la terre avec laquelle les hommes font corps. Et puis il y a cette écriture (sans doute admirablement traduite), riche, ample, impeccable. C'est fort et ça remue.
Et bien oui maître Échenoz, on ne comprend pas très bien où vous voulez en venir : le premier mouvement nous entraine dans les pas d'Anthime, Charles et leurs amis, ok. Le final remettra les pendules à l'heure, ok. Oui, mais entre ces deux temps, le développement de la guerre des tranchées nous aura laissés sur notre faim.[...] Tout cela ayant été décrit mille fois, peut-être n'est-il pas la peine de s'attarder encore sur cet opéra sordide et puant. Peut-être n'est-il d'ailleurs pas bien utile non plus, ni très pertinent, de comparer la guerre à un opéra, d'autant moins quand on n'aime pas tellement l'opéra, même si comme lui c'est grandiose, emphatique, excessif, plein de longueurs pénibles, comme lui cela fait beaucoup de bruit et souvent, à la longue, c'est assez ennuyeux.
(1) - le bouquin d'Échenoz commence avec un hommage appuyé à Victor Hugo, reprenant une scène où le personnage "voit" le tocsin dans le lointain en devinant les cloches s'agiter avant de pouvoir en entendre le son - il avait des oreilles mais n'entendait pas
Pour celles et ceux qui aiment les poilus.
Ces 124 pages datent de 2012 et sont publiées aux Editions de Minuit.
D'autres avis sur Babelio.
Au final, en dépit de l'étiquette polar nordique, on est bien loin, très loin, de la catégorie des Mankell, Nesbo et autres Indridason.– Alors ?La vieille fixe d'abord Malin, puis Zeke. Ce dernier n'est pas troublé, au contraire il a un léger sourire lorsqu'il entre dans la pièce et annonce :– Nous sommes ici en raison du meurtre de Bengt Andersson. Il était l'un des témoins interrogés dans le cadre de l'enquête sur le viol de votre fille Maria.Et malgré l'horreur des faits qu'il décrit, Malin sent comme une chaleur dans son cœur. C'est comme ça que ça doit être. Zeke n'a absolument peur de rien et tire dans le nid de guêpes. Se fait respecter. Je l'oublie parfois, mais je sais pourquoi je l'admire.Autour de la table, tout le monde reste impassible. Jakob Murvall se penche en avant, saisit un paquet de Golden Blend sur la table et en tire une cigarette qu'il allume aussitôt. L'un des bébés pleurniche.– Nous ne savons rien là-dessus, dit la vieille dame. Pas vrai les garçons ?Les frères attablés secouent la tête.– Rien, dit Elias en ricanant. Rien du tout.
Pour celles et ceux qui aiment les polars suédois.
C'est le Serpent à plumes qui édite cet ouvrage qui date de 2007 en VO et qui est traduit du suédois par Max Stadler et Lucile Claus
[...] Demain, entre 11 h 14 et 11 h 41, Klemet allait redevenir un homme, avec une ombre. Et, le jour d'après, il conserverait son ombre quarante-deux minutes de plus. Quand le soleil s'y mettait, ça allait vite.
[...] Un jour, il avait emmené Aslak au sommet d'une montagne. Elle n'était pas très haute. Son sommet était plat. Mais, d'en haut, on pouvait voir les autres montagnes, à perte de vue. Aslak avait appris à aimer ces montagnes ce jour-là quand son grand-père lui avait dit : "Tu vois Aslak, ces montagnes, elles se respectent les unes les autres. Aucune n'essaye de monter plus haut que l'autre pour lui faire de l'ombre ou pour la cacher ou pour lui dire qu'elle est plus belle. On peut toutes les voir d'ici. Si tu vas sur la montagne là-bas, ce sera pareil, tu verras toutes les autres montagnes autour." Jamais son grand-père n'avait autant parlé. Sa voix était calme, comme toujours. Un peu triste peut-être. "Les hommes devraient faire comme les montagnes", avait dit le vieil homme. Aslak ne disait rien.Klemet est same et connaît bien les éleveurs de la région. Nina est une jeune fliquette blonde fraîchement débarquée du sud(3). Elle n'en connaît pas beaucoup plus que nous sur les lapons, ce qui permet à Olivier Truc de déployer beaucoup de pédagogie pour nous instruire sur les us et coutumes de ce peuple. Un peu trop de pédagogie d'ailleurs, c'est dommage, ce qui, avec l'écriture très standard, fait de ce bouquin, certes un livre passionnant et instructif mais pas encore de la bonne et belle littérature.
[...] Pendant des décennies, les pasteurs suédois, danois et norvégiens nous ont pourchassés pour confisquer et brûler les tambours des chamans. Ça leur faisait peur. Pensez donc, on pouvait parler avec les morts ou guérir. Ils en ont brûlé des centaines, des tambours. Il en reste à peine plus d'une cinquantaine dans le monde, dans des musées à Stockholm ou ailleurs en Europe. Et même chez des collectionneurs. Mais aucun chez nous, sur notre propre terre. Incroyable non ! ? Et là, enfin, ce premier tambour était revenu. Et on le vole ? C'est de la provocation !
[...] Vous savez que ce tambour est spécial, c'était le premier à revenir de façon permanente en Laponie. Je ne suis pas lapon mais, pour les Lapons, c'est apparemment important. C'est important pour toi, Klemet ? Tu es le seul Lapon ici.Puis c'est le cadavre d'un éleveur de rennes que l'on retrouve avec les oreilles découpées (comme celles des bêtes que les éleveurs se volent entre eux et dont il faut faire disparaître les marquages).
- J'imagine, oui. Enfin je sais pas, dit-il, l'air un peu gêné.
- En tout cas, ça fait un sacré ramdam. Les Lapons crient qu'on leur vole à nouveau leur identité, qu'on les discrimine encore et toujours, etc. À Oslo, ça les énerve, évidemment, surtout qu'une conférence importante de l'ONU sur les populations autochtones se tient dans trois semaines et que nos amis lapons sont comme vous le savez tous par cœur notre chère population autochtone à nous. On t'a appris ça à l'école de police, Nina ? Ça m'étonnerait. Bref, ça les rend nerveux nos amis d'Oslo, ils aiment bien passer pour des premiers de la classe à l'ONU, surtout avec tout le pognon qu'on leur file, et ils ne voudraient pas se faire taper sur les doigts pour une histoire de tambour.
[...] - Tu as entendu à la radio nationale ? Ils disent que ça pourrait être l'extrême droite, voire même des laestadiens d'ici. Ils disent que l'extrême droite veut empêcher les Lapons de renforcer leur identité avec le tambour, et les laestadiens veulent empêcher que les Lapons soient à nouveau tentés par leur ancienne religion.Autant de pistes à explorer, où tous ces éléments de contexte sont minutieusement décrits par Olivier Truc et, on l'a dit, c'est passionnant et instructif.
- Je sais. Cela fait des motifs, pas des preuves.
- C'est quoi ces laestadiens ? Nous n'en avons pas dans le Sud.
L'air très détendu, Klemet leva son verre en direction de Nina.
- Santé.
- Santé, dit Nina.
- C'est une secte luthérienne. Le milieu dont je suis originaire.
(1) - bien sûr il y a les incontournables navajos du regretté Tony Hillerman, mais également les mongols de Sarah Dars par exemple
(2) - et Russie aussi, mais là la communication passe encore mal
(3) - du sud de la Norvège hein, faut relativiser, mais là-haut ça suffit et cette jeune et blonde fliquette [mais futée quand même, hein] fournit à Olivier Truc le regard extérieur (le sien, le nôtre) dont il a besoin pour nous promener chez les lapons
(4) - toute ressemblance avec d'autres colonisations où l'Eglise fut le bras armé de la couronne serait purement fortuite
Pour celles et ceux qui aiment les polars ethniques.C'est Métailié qui édite cet ouvrage qui date de 2012.D'autres avis sur Babelio et celui d'Hannibal.
[...] Comment il a découvert le bacille et vaincu la peste. Quitté la Suisse pour l'Allemagne, l'Institut Pasteur pour les Messageries Maritimes, la médecine pour l'ethnologie, celle-ci pour l'agriculture et l'arboriculture. Comment il fut en Indochine un aventurier de la bactériologie, explorateur et cartographe. Comment il parcourut pendant deux ans le pays des Moïs avant de gagner celui des Sandangs. [...] Comment il devint le roi du caoutchouc et le roi du quinquina.Car c'est en Indochine qu'il trouvera un havre de paix, fuyant les folies guerrières de 14 et 40.
Il sera le premier à importer une automobile en Indochine.
[...] La campagne de France vient de faire en quelques jours deux cent mille morts, c'est le bilan d'une épidémie, celle de la peste brune.Le bouquin de Patrick Deville est magique : enlevé, frais, virevoltant, ... il nous emmène sur les traces de cet esprit touche-à-tout et après avoir parcouru à grandes enjambées la Vie de Yersin, on a l'impression d'être plus intelligent.
Des esprits avides de modernité et de découvertes.[...] Des scientifiques lettrés qui savent qu'amour, délice et orgue sont féminins au pluriel.
[...] Contre lui depuis plus de vingt ans, les tenants de la génération spontanée jaillissent comme par miracle. Il défend que rien ne naît de rien. Mais alors Dieu. Pourquoi tous ces microbes et nous les avoir cachés pendant des siècles. [...] Pasteur comme Darwin. L'origine des espèces et l'évolution biologique, du microbe jusqu'à l'homme, contredisent les textes sacrés.Bref, c'est toute une Histoire en raccourci, un nouveau plaisir à chaque page.
(1) - petit pays qui, outre notre amie Aline, nous aura donné le secret bancaire et le vaccin contre la peste donc
(2) - que l'on découvre donc microbiologiste à l'Institut Pasteur !
D'autres avis sur Babelio
Pour celles et ceux qui aiment les Vies.
Ces 220 pages datent de 2012 et sont publiées chez Seuil.
[...] Ma mère me téléphona pour m'annoncer la nouvelle :
- Maman est morte.
Puis elle se mit à rire. Longuement. Un rire sonore et rude, entrecoupé de respirations.
- Grand-mère est morte ?
- Oui ! Ce n'est pas formidable ?
[...] En danois, une tâche de naissance se dit modermoerke, “marque de la mère”. La naissance, de ce fait, lui est d'avantage associée.
(1) - on ne lit pas dans l'ordre : La tour d'arsenic est son dernier roman (d'où sans doute, cette écriture très sûre) et il faudra qu'on se plonge dans la trilogie des Neshov, une autre saga, celle qui a rendue célèbre Anne B. Ragde
Pour celles et ceux qui aiment les mères.
Balland édite ces 522 pages qui datent de 2001 et qui sont traduites du norvégien par Jean Renaud.
D'autres avis sur Babelio ou dans l'Express.
[...] À compter de ce jour, les gens du coin diraient que la mort de Klara avait transformé cet homme d'un naturel gentil en une personne amère et dure, mais en vérité, Vaclav le savait, l'absence de sa femme avait seulement fait ressurgir celui qu'il était avant de la connaître, celui que seule cette compagnie féminine avait su adoucir.Depuis la mort de sa femme, Vaclav s'enfonce dans sa terre. Il ne vit plus que pour elle et ne rêve que de l'agrandir. Le plus jeune fils Karel est devenu un cavalier émérite et gagne régulièrement les paris contre les voisins, agrandissant le domaine familial à chaque course. Vaclav prend le plus grand soin de ses pur-sang et ce sont donc les quatre fils qui tirent désormais la charrue sous l'oeil sévère du père, le fouet au côté. Courbés ainsi sous le “joug paternel” ils en garderont à jamais la nuque déformée.
Au cours de son existence, il avait connu une terre si coriace qu'avant plusieurs saisons de pluie régulière elle pouvait briser le soc d'une charrue, et il n'était pas sans savoir que si l'acharnement ou le hasard des circonstances vous permettaient de la cultiver, mieux valait alors ne jamais oublier que, sans l'action conjuguée des gros nuages chargés d'eau et de la providence, vos bottes seraient condamnées à résonner sur la terre aride en soulevant la poussière quand vous traverseriez vos champs.
(1) - ben oui tiens, voilà encore un pays de la vieille Europe qui a peuplé le Nouveau Monde
Pour celles et ceux qui aiment les chevaux.
Ces 335 pages datent de 2010 en VO et sont superbement traduites de l'américain par Marc Amfreville.
D'autres avis sur Babelio.
[...] Arlene baissa sa vitre de quelques centimètres. « Ça t’ennuie beaucoup si je fume ?Les chapitres avec les enfants sont moins passionnants : Emily n'est pas très heureuse de la tournure prise par sa fille ou son fils, qui ne la visitent guère souvent.
– Je croyais que le médecin t’avait dit d’arrêter.
– C’est ce que je fais. Il m’a mis un patch. » Relevant sa manche de veste, elle montra à Emily un carré couleur chair, puis alluma une cigarette. « Si ça doit arriver, ça n’arrivera pas en un jour. Il le sait.
– Mais tu vas essayer ?
– Je vais essayer.
– C’est courageux de ta part.
– J’imagine que ça va être désagréable pour tout le monde.
– Mais ça en vaudra la peine.
– Tu dis ça maintenant, mais attends de voir.
– Si je peux t’aider.
– Merci. J’aimerais te demander une chose, si c’est possible.
– Tout ce que tu veux.
– S’il te plaît, ne sois pas trop déçue si je n’y arrive pas.
– Promis », dit Emily, pensant néanmoins que ce n’était pas la meilleure façon de commencer.
Pour celles et ceux qui aiment les vieilles dames.
Un extrait est disponible ici
Ces 334 pages datent de 2011 en VO et sont traduites de l'américain par Paule Guivarch
D'autres avis sur Babelio.
Il lui parut étrange, au matin, ce rêve d’une île où il n’était jamais allé.Quels délices que l'écriture de Yasunari Kawabata, prix Nobel nippon de littérature, que l'on a déjà croisé ici par deux fois avec Les belles endormies et Pays de neige.
[...] Tout à l’heure, dans le train, je me demandais si on pourrait envoyer sa tête au blanchissage ou la faire réparer. La couper… ce serait peut-être un peu violent. Mais enfin, détacher provisoirement la tête du tronc, en disposer comme de linge sale. À l’Hôpital universitaire, par exemple : « Voulez-vous vous en charger ? » Ils laveraient le cerveau, répareraient les ratés, pendant que le corps dormirait sans rêver ni se retourner.
Le regard de Kikuko s’assombrit. « Père, vous êtes fatigué ?
— Oui, répondit-il. Aujourd’hui même, au bureau, je recevais quelqu’un. J’ai tiré une bouffée de ma cigarette, je l’ai posée sur le cendrier, j’en ai allumé une autre et l’ai posée sur le cendrier ; voilà trois cigarettes qui se fumaient toutes seules, en rang, toutes aussi longues les unes que les autres. J’en avais honte ! En effet, dans le train, l’idée de se faire lessiver la tête lui était venue, mais la notion de son corps endormi l’avait séduit plus que celle d’un cerveau mis à neuf. Certes, il était las.Car Shingo est au bout de son chemin et il entend déjà le grondement de la montagne.
[...] Shingo se demanda s’il n’entendait pas la mer, mais non, c’était bien le grondement de la montagne. Il ressemble, ce grondement, à celui du vent lointain, mais c’est un bruit d’une force profonde, un rugissement surgi du coeur de la terre. Comme il semblait à Shingo qu’il ne résonnait peut-être que dans sa tête et pouvait provenir d’un bourdonnement d’oreilles, il secoua le chef. Le bruit cessa. Alors, Shingo fut effrayé. Il frissonna comme si l’heure de sa mort lui avait été révélée.Comme pour ajouter à l'étrangeté asiatique, les chapitres du livre sont autant d'épisodes parus à l'origine dans des journaux ou magazines nippons : il arrive donc que Kawabata rappelle ce qui s'est passé quelques pages auparavant et répète quelques scènes sous un angle légèrement différent, comme un écho du nouveau chapitre.
(1) - à seize ans, Kawabata avait déjà perdu parents, soeur et même grands parents ..
(2) - Kawabata se gavait de somnifères et se suicida au gaz à l'âge de 72 ans
Ces pages datent de 1954 en VO et sont superbement traduites du japonais par Sylvie Regnault-Gatier.
D'autres avis sur Babelio.
[...] « Les enquêtes criminelles marchent de la façon suivante, Arthur : quelquefois, il faut d’abord que le pire se produise pour pouvoir espérer le meilleur.— Comme un nouveau meurtre ? » J’acquiesçai. Nebe demeura un instant silencieux.Puis il ajouta : « Oui, je peux comprendre ça. N’importe qui peut le comprendre. Même vous.Alors on est enchanté de découvrir les débuts de Bernie à la Kripo de l'Alexander Platz (le Quai des Orfèvres berlinois).
— Moi ? Qu’est-ce que vous voulez dire, Arthur ?— Quelquefois, il faut d’abord que le pire se produise pour pouvoir espérer le meilleur ? C’est le seul motif pour lequel quelqu’un irait voter pour les nazis. »
[...] Les nazis parlaient d’un Reich de mille ans. Mais, parfois, je me dis qu’à cause de ce que nous avons fait, le nom de l’Allemagne et les Allemands sont couverts d’infamie pour mille ans. Qu’il faudra au reste du monde mille ans pour oublier. Vivrais-je un millier d’années que jamais je n’oublierais certaines des choses que j’ai vues.La flamme argentine de Perón s'éteindra bientôt, noyée dans la dictaturomanie sudaméricaine, mais elle aura suffisamment éclairé l'Histoire pour confirmer définitivement que le fascisme n'était pas qu'un accident italo-allemand.
Ces pages datent de 2008 en VO et sont traduites de l'anglais par Philippe Bonnet.
D'autres avis sur Babelio.
[...] Il savait que le processus avait démarré au moment même où Alex avait été retrouvée morte dans sa baignoire. Il avait compris que la police allait fouiller, retourner tous les cailloux et exposer au grand jour tout ce qui grouillait en dessous.Tout le monde finit par avoir une raison ou une autre d'être l'assassin. C'était un peu la recette d'Agatha Christie, réchauffée ici avec une sauce à la confiture d'airelles.
[...] Il se laissa tomber sur la chaise de bureau et lança un regard muet à sa femme. Leurs yeux exprimèrent une compréhension mutuelle. De vieux ossements étaient littéralement remontés à la surface, et ils savaient tous les deux ce que cela impliquait.Quelques personnages secondaires se développent au fil des épisodes, comme la soeur d'Erica dont on suit les déboires matrimoniaux (un peu lassante la frangine, il faudra attendre le 3° épisode pour qu'elle se décide enfin) ou encore le commissaire Mellberg - le patron de Patrik - dont le portrait (très savoureux le portrait) est plutôt salé :
— Tu as remarqué quelque chose d’anormal avec Mellberg ces temps-ci ? demanda Patrik pour commencer.On profite de cette lecture facile pour mieux connaître la vie quotidienne de nos voisins suédois qui, ça se confirme après Leif GW Persson, semblent bien être les plus américains des européens.
— À part le fait qu’il ne se plaint plus, ne critique plus, qu’il sourit tout le temps, qu’il a perdu du poids et qu’il a abandonné ses vêtements des années 1980 pour passer aux années 1990 – rien, répondit Martin avec un sourire qui souligna l’ironie de ses paroles.
— C’est louche, tout ça.
(1) - une série télévisée est d'ailleurs en cours de tournage tout là-haut(2) - et oui, encore un aspect de notre ignorance de nos voisins suédois : il y a une côte ouest en Suède, au sud de la Norvège, au nord de Göteborg, une région de pêcheurs, de maisons colorées et d'îlots déserts, sympa ... l'été.(3) - Ingrid Bergman y venait en vacances lorsqu'elle était enfant
Pour celles et ceux qui aiment les polars suédois.
C'est évidemment Actes Sud (Babel Noir) qui édite ces ouvrages traduits du suédois par Lena Grumbach et Marc de Gouvenain et dont le premier (La princesse des glaces) est paru en 2004 en VO.
D'autres avis sur Babelio [1] et [2].
Attention, pavé !
Voilà bien un bouquin inclassable. Et d'après MAM qui a commencé par Les corrections(1) ce pourrait bien être la marque de fabrique de l'auteur : Jonathan Franzen.
La vingt-septième ville, c'est Saint-Louis, Missouri, au confluent du Missouri et du Mississipi.
Elle fut au début du siècle (le XX°) l'une des plus grandes villes des États-Unis puis connut un déclin inexorable.
Dans les années 70-80 tout part à vau-l'eau et la corruption est généralisée dans les arcanes du pouvoir de la ville.
Survient une drôle de petite bonne femme, Suzanne Jammu, qui prend la tête de la police municipale : ex-trotskyste tendance marxiste, parente éloignée d'Indira, elle débarque de Bombay(2) où elle était ... préfet de police de la plus grande ville d'Inde !
La dame et ses sbires ne reculent devant rien : les chambres et les cuisines de ceux qui comptent en ville, les toilettes des bars et des pubs où tout ce joli monde se retrouve, tout est truffé de micros.
Quelques attentats (soigneusement ciblés pour éviter toutes pertes humaines) affolent St-Louis. Heureusement la chef de la police veille au grain ! De là à penser que c'est elle qui organise tout cela pour mieux asseoir son pouvoir ...
Car son équipe d'indiens(3) a plusieurs cordes à son arc : et si vous ne pliez pas, on peut (crescendo) vous écraser votre chien, séduire votre fille, ou même ... [stop]
De l'autre côté, Martin Probst, un industriel du BTP honnête (si, si, y'en a un et il habite St-Louis) un entrepreneur honnête donc qui, indiens ou pas indiens, ne voit pas pourquoi il changerait sa ligne de conduite : il y perdra son chien, sa fille, et même ... [re-stop]
Et tout ça pour quoi ? Pour redonner un peu de vie au centre-ville, qui a été peu à peu délaissé au profit des banlieues chics du comté avoisinant ?
Ou pour que certains (dont maman-Jammu ?) empochent quelques plus-values foncières quand les quartiers débarrassés du crime prendront de la valeur immobilière(4) ? Spéculation, corruption, industrie, ségrégation, urbanisme ...
[...] - Une des raisons majeures pour lesquelles la bourgeoisie blanche est venue s'installer dans le comté, c'est, comme nous le savons tous, le désir d'avoir de bonnes écoles et, plus spécifiquement, la peur des quartiers noirs. Si la ville réintègre le comté, il n'y aura plus nulle part où se réfugier.
Le pavé est foisonnant, au point que beaucoup l'ont jugé long et fastidieux : mais si on se laisse prendre au jeu et plonger dans la vie quotidienne de St-Louis des années 70-80, c'est passionnant. Les rivalités entre la ville et le comté alentour, les questions d'urbanisme, ...
Et la richesse des personnages décrits minutieusement par Jonathan Frantzen.
On ne sait pas trop où il veut en venir : est-ce une enquête sociale ? un suspense psychologique ? rien de tout cela ou tout à la fois ?
On notera deux portraits féminins tout en richesse et subtilité.
Barbara, la femme de l'industriel, une Barbie qui n'a de poupée que son surnom.
[...] Chaque semaine, en moyenne, elle lisait quatre livres. [...] Elle allait une fois à son cours de gym et jouait trois fois au tennis. Chaque semaine, en moyenne, elle faisait six petits-déjeuners, emballait cinq déjeuners à emporter et préparait six diners. Elle parcourait cent soixante kilomètres en voiture. Elle regardait par la fenêtre pendant quarante-cinq minutes. Elle déjeunait au restaurant trois fois. [...] Elle passait six heures dans les magasins, une heure sous la douche. Elle dormait cinquante et une heures. Elle regardait la télévision pendant neuf heures. Elle parlait deux fois au téléphone avec Betsy LeMaster. De trois à cinq fois avec Audrey. Quatorze fois en tout avec d'autres amies. La radio restait allumée toute la journée.
Mais ce portrait de la page 121 cache en réalité une femme qui aura d'autres occasions de nous surprendre tout au long du bouquin.
Et puis bien sûr la mystérieuse et captivante indienne Jammu dont on ne sait trop si c'est une force naïve ou une puissance diabolique qui l'habite, mais en tout cas à qui rien ni personne ne résiste.
Ou presque, puisque tout cela finira dans un lamentable cafouillage : dans les années 70-80, il y avait quelque chose de pourri au royaume de St-Louis.
Contrairement à beaucoup de blogueurs, on a bien aimé ce gros pavé(5), sa richesse sans prétention, ses personnages très attachants, ses évocations précises et détaillées de tout et de rien, c'est-à-dire de ce qui faisait la vie quotidienne à St-Louis en ces années-là ...
Un bouquin très très américain, où à force de descriptions minutieuses (la longueur a cet effet-là) on croit toucher un peu de cette spécificité américaine, de cette a-culture américaine(6).
MAM tout comme BMR, on est tous les deux enthousiastes : à deux doigts (et quelques dizaines de pages) du coup de cœur.
(1) - Les corrections ont le succès que l'on sait, ce qui a permis de re-sortir ce premier bouquin de Frantzen qui date de la fin des années 80 - d'après MAM ce St-Louis est même meilleur que les Corrections
(2) - le bouquin date de 88, on ne disait pas encore Mumbai !
(3) - quelques parallèles subtils sont tissées entre les indiens d'Inde et ceux d'Amérique
(4) - pour la petite histoire (la vraie), St-Louis fut dans les années 50, le lieu d'un grand chantier d'urbanisme inspiré de notre Corbusier national et destiné à reloger la population croissante. Le projet fut confié à un jeune architecte, Minoru Yamasaki. La cité qui concentrait et séparait blancs et noirs se révéla évidemment un véritable désastre et connaitra la démolition seulement vingt ans plus tard, à peu près au moment où était inauguré le World Trade Center construit par ... Minoru Yamasaki ! Quand on a la poisse ...
(5) - notons au passage que c'est très bien écrit (et visiblement très bien traduit) ce qui, avec un peu de suspense pour accompagner et un peu d'exotisme indien pour assaisonner, rend le pavé nourrissant mais très digeste
(6) - le bouquin date de 88, on ne disait pas encore étasunien(ne) !
D'autres avis (guère amateurs de pavés) sur Babelio.
Points édite ces 669 pages qui datent de 1988 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Jean-François Ménard.
Ooh, voilà une belle découverte que Laura Kasischke.
Si l'on en croit son Oiseau blanc dans le blizzard, ça promet.
L'horreur cruelle du quotidien, y'a pas d'autres mots.
Le quotidien bien propre et bien blanc des banlieues américaines.
Une maison. Une mère, un père, une fille. Et la haine tranquille qui relie ces trois-là. Un beau jour la mère disparait et au fil des flashbacks, on va découvrir peu à peu ce qui se tramait sous la surface bien lisse de cette famille trop propre.
[...] On est samedi. Cela fait une semaine et un jour que ma mère est partie. Je compterais bien les heures et les minutes, aussi, mais elle a quitté la maison un vendredi après-midi pendant que j’étais à l’école et que mon père était à son travail. Nous sommes tous deux rentrés chez nous pour trouver une maison déserte. Elle n’a pas laissé de mot, elle n’a pas fait la moindre valise, elle a juste passé ce petit coup de fil le lendemain pour dire à mon père qu’elle ne reviendrait pas, et puis plus rien.
C'est féroce et superbement bien écrit.
L'auteure enchaîne les descriptions à première vue superficielles de leur vie monotone et puis, bang, au détour d'une phrase inattendue le scalpel découpe la surface et s'enfonce bien profond, juste là où ça fait très mal.
[...] Mais cela ne l’empêchait pas de me faire les gros yeux quand je mangeais ces petits gâteaux. « Mon Dieu ! disait-elle quand je mordais dans la poussière douce de l’aile d’un ange. Mais tu grossis d’heure en heure, Kat ! » Voilà, ma mère était comme ça. Et alors ? Nous avons tous eu des enfances merdiques.
Une littérature très physique, d'une violence contenue :
[...] « C’est quoi, cette odeur ? s’étonna Phil quand il vint me voir, un peu plus tard, ce soir-là. — La mort », répondis-je.
Peu à peu, Kat va nous faire revivre son passé, son enfance entre ses parents toxiques, un père ennuyeux et une mère ennuyée. Peu à peu, elle cherchera à s'échapper de cette prison dorée, trop lisse et trop propre, quitte à coucher avec tout ce qui passe à la maison, le voisin affligé d'une mère aveugle ou l'inspecteur chargé de l'enquête sur la disparition de maman.
[...] Notre maison, comme toutes celles de notre rue, a trois chambres – la mienne, celle de mes parents et une chambre d’amis, dont la porte est toujours fermée. Les rares fois où on ouvre cette porte, une bouffée fraîche de naphtaline s’engouffre dans nos poumons, comme si l’ami invité était en fait le passé, enfermé depuis des années, qui essaie de s’échapper.
Oui, la maison de cette gentille famille américaine recèle quelque secret qui finira par s'échapper.
Mais on ne vous dévoile pas la fin, façon polar, tout à fait à la hauteur de cet excellent roman.
Pour celles et ceux qui aiment les histoires de famille.
C'est Christian Bourgeois qui édite ces 317 pages qui datent de 2008 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Anne Wicke.
D'autres avis sur Babelio.
Ah, voilà un moment qu'on attendait une bonne surprise au rayon polar.
Merci donc à Mr. Heinrich Steinfest pour son roman étrange : Requins d'eau douce et bravo à MAM pour sa bonne pioche.
Et si le roman relève du décalé, Heinrich Steinfest ne l'est pas moins : le bonhomme est d'origine autrichienne (son roman se passe à Vienne) mais il est né en Australie (d'où sont les requins) et il vit désormais en Allemagne(1) ...
Jugez un peu : l'histoire commence avec la découverte d'un cadavre à moitié bouffé par un requin, un cadavre qui flotte dans une piscine sur le toit d'une résidence du centre de Vienne ... un requin égaré loin de la Gold Coast ?
[...] Quand on rencontre un plongeur, on a souvent l'impression d'avoir affaire à un astronaute débile, qui aurait passé trop de temps dans l'espace. Non, quand on a toute sa tête, on craint l'eau, on craint les poissons, les petits comme les grands. Et surtout on craint l'obscurité, qui gouverne les eaux. Plonger la tête sous l'eau dans sa baignoire, c'est déjà bien assez. Personne ne peut supporter ça longtemps, et je ne vous parle même pas de la respiration.
Le reste du bouquin et toute sa cohorte de personnages sont à la hauteur de cette entrée en matière un peu déjantée, en équilibre instable (mais parfaitement maîtrisé) sur la frontière ténue entre réalisme cru, insolite déluré et nonsense so british so germanique. Quel plaisir que cette lecture où la kulture est évidente sans se prendre au sérieux(2), portée par l'humour pince sans rire et les associations d'idées, où le sel de l'esprit est si savoureux et si impertinent qu'on se dépêche de passer les détails de l'intrigue policière(3) dans la hâte de se perdre dans une nouvelle digression à demi philosophique.
Une lecture où l'on retrouve un peu d'une ambiance entre l'inspecteur Derrick et Fred Vargas.
L'inspecteur Lukastik est misanthrope, obsessionnel, impertinent, prétentieux et arrogant, un vrai parisien(4).
[...] - Vous ne changeriez jamais d'endroit ?
- Pas pour tout l'or du monde. Ma détresse ou ma haine à l'égard de mes compatriotes ne seront jamais assez grandes pour m'inciter à me livrer à l'étranger. Et par étranger, j'entends tout ce qui est situé hors de Vienne.
Accessoirement il mange la soupe tous les soirs avec ses père et mère et il a couché avec sa sœur. Vraiment un personnage ambigu. Et passionnant. Une sorte de dandy-policier.
Délicieux, savoureux. Epicé et relevé, salé comme la soupe du père.
Pour finir on citera l'un des aphorismes du Tractatus Logico-philosophicus du penseur et logicien autrichien Ludwig Wittgenstein, abondamment utilisé par l'inspecteur Lukastik au fil de son enquête : Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence.
Alors taisons nous et découvrez vite ce nouvel inspecteur venu d'Autriche !
(1) - tiens ? après Sebastian Fitzek encore l'Allemagne ? nouvelle mode du polar in France après la vague, que dis-je : le tsunami, venu(e) des pays nordiques ?
(2) - mais cet étalage pourtant modéré agace visiblement les amateurs de thrillers tgv
(3) - purement décorative, amateurs de polars trépidants, contournez l'Autriche !
(4) - on notera avec amusement la suffisance viennoise vis-à-vis de la proche banlieue autrichienne, et l'on imagine sans peine l'inspecteur Lukastik franchir le périph' avec appréhension (on se rappellera aussi la jalousie de Bergen vis à vis d'Oslo, toujours au rayon polars) - manifestement, Paris a beau être la plus belle ville du monde, elle n'a pas le monopole de l'arrogance
Pour celles et ceux qui aiment la plongée.
Curieusement les avis sont assez négatifs, ici ou là. Sans doute parce que le livre est déroutant : c'est ce qui nous a plus, tout comme à Yan.