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dimanche 12 septembre 2010

Le chemin des âmes (Joseph Boyden)


Le mythe du windigo.

Ah quel plaisir exquis quand, au bout d'une vingtaine de pages, on se dit : purée, là on en tient un bon, un grand !
On avait lu le plus grand bien du roman du canadien Joseph Boyden : Le chemin des âmes, et on n'a pas été déçus. Avis unanime et partagé de MAM et BMR : un très beau roman qui finira très certainement sur notre podium 2010.
Une écriture simple mais ample, à l'américaine, avec une puissance d'évocation peu commune.
Un roman fort autour de trois personnages riches et complexes : deux indiens crees d'Amérique du nord, enrôlés dans l'armée canadienne venue lutter dans la Somme et l'Artois contre les teutons pendant la Grande Boucherie Guerre, celle de 14-18. Deux amis inséparables. Et la tante de l'un deux, une vieille sorcière cree.
Une histoire admirablement construite autour de trois récits qui s'entrecroisent avec une surprenante fluidité pour mieux nous faire découvrir les multiples facettes des trois personnages. Le livre s'ouvre sur un quiproquo(1) : de nos deux jeunes indiens partis au front, seul l'un d'eux revient au pays, une jambe en moins et la tête en vrac, alors que sa vieille tante Niska n'était venue à Toronto que pour ramener son ami au pays.

[...] « On m'avait dit que étais morte, ma tante.
- On m'avait dit la même chose. »

Ils quittent Toronto en canoë pour un long voyage de trois jours (et trois longues nuits) vers leurs terres, au cours duquel la vieille Niska ressort ses secrets, ses pratiques et ses médecines pour tenter d'apaiser l'âme brisée de son neveu. Un voyage qui fera ressurgir deux autres récits.
Tout d'abord, la jeunesse de nos trois indiens, au début du siècle sur ces terres convoitées où certains se rebellent encore contre la christianisation forcée ou la ghettoïsation dans les réserves.
Les crees tentent encore de préserver leurs traditions comme par exemple le mythe du windigo destiné à maintenir le tabou sur le cannibalisme : pour ce peuple de chasseurs, l'hiver enneigé est parfois trop long pour joindre les deux bouts et il n'est pas rare de devoir mettre les mocassins à bouillir dans la soupe(2). Aussi lorsque la saison de chasse est vraiment trop mauvaise, la tentation est parfois trop forte et l'innommable est commis, souvent entre proches, par exemple lorsqu'une mère tente de sauver ses petits.

[...] Savoir qu'on a attenté à la dignité d'un être cher ; que l'on a, poussé par le désir féroce de survivre, commis un acte qui vous met à jamais au ban des vôtres, c'est un métal très dur à avaler, bien d'avantage que la première bouchée de chair humaine.

Le père de Niska possèdait les talents requis pour chasser ces êtres devenus des windigos, une sorte de loup-garou local. Niska a hérité de ce don : elle est devenu tueuse de windigos.
Le troisième récit, c'est bien entendu l'épouvantable épopée des deux jeunes indiens sur nos terres à nous, jusqu'à la terrible Crête de Vimy près de Lens, où périrent 60.000 canadiens (oui, vous avez bien lu : soixante-mille canadiens !).

[...] « Tu veux que je te dise, ma tante ? » Et je reprends un peu d'eau. « Il y a tellement de morts enterrés  là-bas que si les arbres repoussent, les branches porteront des crânes. »

Nos deux crees sont d'habiles chasseurs, on l'a vu. Des recrues de choix pour crapahuter entre les tranchées et les barbelés, s'embusquer silencieusement, patienter toute une nuit sans bouger ni se faire repérer et au petit jour dégommer à la lunette quelques officiers ennemis avant de revenir en évitant les obus. Des snipers au tableau de chasse impressionnant.
Mais des tranchées, on sait que les rares qui en reviendront, ne rentreront pas indemnes.
Beaucoup y perdront leur intégrité physique.

[...] Un obus est tombé trop près. Il m'a lancé dans les airs et, soudain, j'étais un oiseau. Quand je suis redescendu, je n'avais plus de jambe gauche. J'ai toujours su que les hommes ne sont pas faits pour voler.

Tout comme leur intégrité mentale : beaucoup finiront accros à la morphine.

[...] Chaque fois que les brancardiers arrivent en sens inverse, il faut se tasser contre le parapet. J'essaie de ne pas regarder les blessés  qu'on emporte ; mais à l'occasion, je baisse les yeux et je découvre un visage ou bien convulsé de douleur, ou bien marqué du M jaune indiquant qu'on lui a donné la médecine et qu'il rêve, maintenant, de l'autre monde.
[...] Le seul fait de prendre une seringue dans ma trousse, et de tendre le bras, me soulage presque autant que la morphine elle-même.

Mais le roman de Joseph Boyden n'est pas qu'un récit de guerre de plus, loin s'en faut, et malgré l'horreur des tranchées on devient très vite accro, non pas à la morphine, mais à l'histoire qu'il nous conte. Sans doute parce que ses trois personnages (tout comme son écriture) sont lumineux et que, malgré les terribles souvenirs qui remontent, on se sent étonnamment bien aux côtés de la vieille sorcière cree au fond du canoë. Et l'on voudrait que le voyage de retour dure encore.
On ne peut pas vous en dire plus sur ces histoires de windigos(3) ni comment les légendes indiennes croiseront l'épouvantable réalité des tranchées ... Il vous faudra faire un éprouvant mais enrichissant voyage de trois jours en compagnie de la vieille Niska, de son neveu et du souvenir de son ami Elijah.
Three-day road : c'est le titre original.

[...] Tu m'as enseigné, Niska, que tôt ou tard, chacun de nous devra descendre, trois jours durant, le chemin des âmes.

Puisque dans les mythes crees, ce chemin des âmes(4) c'est un peu le Styx de nos anciens. 
Comme pour nous, il vous faudra à coup sûr quelques jours, après avoir refermé ce livre, avant de pouvoir ouvrir un autre bouquin ... on ne revient pas facilement des terres indiennes de Joseph Boyden.

(1) : et se clôturera sur l'explication de ce malentendu lorsque les sorts des trois personnages se retrouveront indissolublement liés et entrecroisés.
(2) : d'autant que l'avidité des européens pour les fourrures fait que les trappeurs indiens eux-mêmes accélèrent la disparition de leurs propres ressources en gibier.
(3) : mais vous pouvez lire Wikipedia
(4) : évidente allusion du titre français au terrible Chemin des Dames, c'était tout à côté.


Pour celles et ceux qui aiment les légendes indiennes (et pas que celle de Pocahontas).
C'est Le livre de poche qui édite ces 471 pages parues en 2004 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Hugues Leroy.
Beaucoup d'avis unanimes : Blake, Kathell, Sophie, Papillon, ...
D'autres avis sur Critiques Libres, un autre site ici parle de Joseph Boyden.

samedi 6 juillet 2013

Aurora, Minnesota (William Kent Krueger)

Le retour du Windigo

Aurora, Minnesota.
Le billet d'Hannibal nous avait mis l'eau des Grands Lacs à la bouche : polar à la mode nature-writing, shérif à la dérive, légendes indiennes, ...
Tout cela avait un petit parfum de Craig Johnson   ...
Las, nous voici un peu déçu à l’atterrissage du vol Paris-Aurora : Aurora dans le Minnesota, rien à voir avec le tristement célèbre Aurora de 2012 qui lui se situe dans le Colorado. Non, nous sommes ici au bord du Lac Supérieur, non loin de Minneapolis, tout près de la frontière canadienne. Bref, c'est le nord et c'est l'hiver.
Alors le nature-writing ? Ben non pas vraiment : certes on fait un peu de ski ou de moto-neige sur les lacs gelés, on sort du sauna tout nu dans la neige, mais Aurora c'est quand même une (petite) ville pas très loin des grandes. On ne ressent pas vraiment le souffle glacé des grandes plaines.
Alors le shérif à la dérive ? Ben c'est un ex-shérif, déchu de ses fonctions après une bavure (mais c'était pas vraiment de sa faute, c'est un gentil), sa femme va le quitter pour un riche ambitieux, sa maîtresse est super gentille avec lui, et il arrive à tout faire foirer. On est bien loin de la personnalité du shérif Walt Longmire et on n'accroche pas vraiment au personnage.
Alors le polar ? Ben c'est plutôt classique et gentillet avec une intrigue à rebondissements, mais beaucoup trop imbriquée aux coucheries vues précédemment. On lit tout ça sans déplaisir mais pas vraiment avec passion.
Alors les légendes indiennes ? Ben cette fois oui, William Kent Krueger tient presque ses promesses et nous revoici aux prises avec un Windigo (rappelez-vous le très beau Chemin des âmes) même si cette fois on ne va pas jusqu'à parler de cannibalisme (on l'a dit : c'est plutôt classique et gentil).
Donc on a lu mais pas vraiment accroché. L'écriture nous a paru peu fluide (serait-ce la traduction ? pas sûr) et ne nous a pas aidé à embarquer à l'arrière de la moto-neige.
C'était le premier roman de William Kent Krueger paru en 1998 et il y en a toute une série qui arrive en français. Peut-être faudra-t-il refaire une tentative avec un roman plus récent et plus abouti ?

Pour celles et ceux qui aiment sortir tout nus dans la neige après le sauna.
Guillaume et Hannibal ont bien aimé, Ray en parle aussi et d'autres avis sur Babelio.

mercredi 8 mai 2024

Norferville (Franck Thilliez)


[...] Un caillou de fer dans un désert de glace.

L'auteur, le livre (456 pages, mai 2024) :

Franck Thilliez est l'un des auteurs français de polars "mainstream" les plus en vue. La série des Sharko c'est lui. 
Des polars qui flirtent souvent avec le fantastique ou l'ésotérique mais dont la violence est hélas bien ancrée dans le réel.
Cette fois avec Norferville, il délaisse son Sharko fétiche et cède aux sirènes du grand nord après d'autres auteurs de polars français : Ian Manook en Islande, Olivier Norek à Saint-Pierre-et-Miquelon, ... qui ont suivi sur la neige les traces laissées par Olivier Truc ou Mo Malo

Le contexte :

Norferville a beau être un lieu imaginaire, on s'y croirait !
Comme de coutume, Franck Thilliez soigne le décor de son polar d'une plume très suggestive : nous voici tout au nord du Québec, à 700 kilomètres de Montréal, dans l'une des gigantesques mines ouvertes sur les terres des indiens Innus (le Nitassinan). 
Les colons blancs y sur-exploitent la Fosse du Labrador qui contient un minerai de fer de grande pureté. 
[...] Norferville restait ce qu’elle était : un caillou de fer dans un désert de glace.
[...] — Norferville, c’est un autre monde. Il faut le voir pour le croire. Un territoire de glace coupé de tout où des Blancs et des autochtones essaient de cohabiter avec, entre eux, l’exploitation d’une gigantesque mine de fer.
Dans ce lieu glacé difficilement accessible (et pas du tout en cas de tempête de neige : un endroit idéal pour un huis-clos à ciel grand ouvert !) cohabitent bien difficilement les communautés de blancs et d'indiens. 
Au milieu, les "Pommes" : rouges dehors, blancs dedans, les métis rejetés par les uns comme par les autres.
Il sera beaucoup question de violences faites aux indiens et surtout aux femmes indiennes : quelques blancs, tendance suprémacistes, sont adeptes de la "cure géographique" (starlight tour au Canada anglophone), une pratique que les femmes autochtones ne dénoncent pas toujours, par honte ou par peur.
[...] Un dicton dit qu’on a tous, ici, du sang indien. Si ce n’est pas dans les veines, c’est sur les mains.
[...] — Faut que je te dise… ça fait un petit bout de temps que les autochtones sont nerveux.
— Comment ça, nerveux ?
— Je perçois une tension, quelque chose de pas normal dans la communauté, mais j’arrive pas à définir quoi précisément. Un peu comme quand on sent qu’une tempête se profile, qu’un truc change dans l’air. Ils traînent moins dans les rues, ils viennent faire leurs courses et ils rentrent vite chez eux. Ceux que j’amène au poste décrochent pas un mot. C’est pas habituel.

Le canevas :

Dans la "ville" minière de Norferville, au fin fond des plaines glacées du Québec, une jeune française est retrouvée dans la neige, sauvagement assassinée et mutilée.
Son père Teddy Schaffran (un criminologue privé, tendance profiler, à qui il manque un oeil) débarque de France avec son passé tourmenté. 
Sur place, Noémie Rock, une fliquette métisse est chargée de l'enquête dans ce coin perdu où elle n'a pas de très bons souvenirs.
La rencontre de ce duo d'enquêteurs est prometteuse :
[...] Elle découvrit alors la face de marbre d’un homme qui semblait jailli du fond des âges. Grand, solide, le visage marqué de petites rides qui, avec les températures, formaient comme des crevasses. Elle scruta d’abord le rond de cuir et regarda finalement l’autre œil, peut-être plus noir encore que l’artifice côté gauche.
— Je suis Teddy Schaffran. Je veux voir ma fille.

♥ ♥ On aime beaucoup :

 Franck Thilliez arrive ici à nous faire ressentir le froid : "Je suis fasciné par le froid, par la manière de le décrire, parce que c’est vraiment une sensation particulière, d’autant plus quand il est omniprésent. C’est une façon d’emprisonner les personnages, et mes lecteurs. [...] J’ai toujours eu le fantasme d’écrire une scène de blizzard." En ce lieu idéal, l'auteur souffle le froid dans une nature déchaînée aussi violente que les hommes qui l'habitent et le lecteur frissonne (c'est un thriller !) en pestant contre ses moufles, pas très pratiques pour tourner les pages du bouquin.
[...] — Je crois que je ne m’habituerai jamais à ce froid polaire.
— Ne vous plaignez pas, il n’y a pas encore de couche de glace au bas des fenêtres. J’ai connu ça, dans ma jeunesse. Un record à moins 57 °C. Il n’y avait pas d’école, évidemment. Les habitants laissaient tourner les moteurs des voitures toute la nuit, sinon elles ne redémarraient pas le lendemain. On ramassait même des chauves-souris au pied des arbres, les pauvres étaient complètement givrées. Une sorte de fumée de mer arctique, mais partout dans la ville.
[...] — Moins 18 °C. C’est la température de la mort douce. Il paraît que, quand on reste sans bouger trop longtemps sous cette température, il y a, à un moment donné, quelque chose d’agréable qui vous enveloppe, votre cerveau se met à déconner et vous enlevez vos  vêtements sans vraiment vous en rendre compte.
On appelle ça le « déshabillage paradoxal »… Vous vous endormez et vous ne vous réveillez plus.
[...] — Ça pourrait faire un bon début de polar, nota Teddy pour tenter de détendre l’atmosphère. Un homme et une femme coincés dans une voiture au cœur d’un désert de glace, alors qu’une tempête approche.
— Ou une mauvaise fin.
 Comme à son habitude, Franck Thilliez lorgne du côté du fantastique en convoquant ici la légende du Windigo (qu'on connait depuis Joseph Boyden et d'autres), ce croquemitaine indien inventé peut-être pour faire peur aux enfants mais plus sûrement pour lutter contre le cannibalisme qui a pu sévir jadis en cas de famine.
[...] Les témoignages étaient cohérents et menaient tous à une entité unique  : le Windigo.
Chaque fois que le nom avait été évoqué, la jeune femme avait capté le même éclat dans les yeux de ses interlocuteurs. La peur, une terreur irrationnelle jaillie de légendes ancestrales. 
[...] La créature, mi-homme, mi-animal, a un cœur de glace. Elle vit dans les profondeurs de la forêt et se rapproche de nous lorsqu’elle est très en colère.
Elle se nourrit de tout ce qui vit, avec une préférence pour la chair humaine.
[...] D’après ce que j’ai lu, la légende serait née pour empêcher la pratique du cannibalisme dans les communautés autochtones. Il y a en effet déjà eu des précédents lors de famines extrêmes dues à l’isolement et à l’absence de gibier, surtout l’hiver. 
 La violence de la nature et du froid fait écho à celle des hommes. Des hommes qui n'aiment pas les femmes. Un polar très dur et sans concession - c'est du Franck Thilliez !

Pour celles et ceux qui aiment les croquemitaines.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Fleuve.
Ma chronique dans le journal 20 Minutes et dans Benzine.