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mercredi 24 octobre 2018

Meurtres sur la Madison (Keith McCafferty)

[...] Un corps a été découvert dans la rivière avant-hier soir.

Depuis le regretté William G. Tapply et ses aventures mi-polar mi-pêche dans le Maine, on avait un petit faible pour ce nature-writing nord américain, écrit les pieds dans l'eau des rivières à truites.
Alors évidemment quand Meurtres sur la Madison nous a fait de l’œil, on n'a pas résisté bien longtemps avant de mordre à l'hameçon de Keith McCafferty.
Nous voici donc repartis, dans le Montana cette fois (le big sky state).
[...] Dans la philosophie de vie de Sean Stranahan, un homme qui avait en sa possession une canne à mouche, un réservoir d’essence rempli au quart et quatre pneus potables n’était jamais trop loin de chez lui.
Où l'on fera connaissance avec unE shérif (c'est quoi le féminin politiquement correct ?) :
[...] — Je m’appelle Martha Ettinger. Je suis le shérif du comté de Hyalite. Savez-vous qu’un homme a été retrouvé noyé dans cette rivière il y a quelques jours ? 
et un Sean Stranahan attachant, mi-peintre, mi-détective privé et totalement divorcé ... et aussi totalement pêcheur ça va sans dire, sinon que ferait-il dans le Montana au bord de la Madison ?
[...] — Je ne savais pas que vous étiez détective privé.
— Je suis davantage peintre en ce moment.
— Mais vous, euh… détectez ?
— Ça dépend.
— Oh ?
— J’allais dire que ça dépend de ce que vous voulez. Je ne fais pas les divorces. Ou les recouvrements.
De fait, Stranahan semble plus à l'aise avec ses mouches qu'avec les femmes.
[...] - Trop bonne pour être honnête, si tu veux mon avis. (Elle pinça les lèvres.) Une vraie croyante comme moi a du nez pour reconnaître ce genre de femme. Je pourrais la résumer en un mot. (Elle marqua un temps d’arrêt.) Ennuis. E-N-N-U-I-S.
— Je ne faisais que demander, dit Stranahan. Elle lui jeta un regard de biais.
— Un homme ne fait jamais que demander.
Certes l'un des pêcheurs a bien attrapé un cadavre dans la Madison plutôt qu'une arc-en-ciel, certes Stranahan et la shérif Ettinger mèneront bien une enquête nonchalante et provinciale mais c'est avant tout de pêche, de pêche et de pêche que Keith McCafferty veut nous parler. Même la mince intrigue policière tourne, à nous en donner le tournis, autour des poissons.
[...] Les prix demandés pour des propriétés similaires au bord des rivières qui avaient échappé à la maladie du tournis, la Big Hole, par exemple, avaient plus que doublé. C’était intéressant, mais Stranahan ne voyait toujours pas comment le fait d’infecter délibérément une rivière pour ruiner la pêche pouvait profiter à quelqu’un.
Alors ceux qui passeront outre cette entêtante odeur de poiscaille pourront goûter au plaisir de s'en laisser conter par Keith McCafferty, car il faut bien le reconnaître, cet auteur a un talent fou pour nous raconter tout plein d'histoires, écrites au coin du feu et qu'il parsème à l'envi dans son bouquin pour venir épaissir ses attachants personnages.

Pour celles et ceux qui aiment la pêche à la mouche.
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dimanche 15 septembre 2019

Les morts de Bear Creek (Keith McCafferty)

[...] se demandant sur les os de qui elle était assise.

Nous voici de retour dans le Montana, le Big Skye State (l’envie d’y aller pour de vrai commence à monter sérieusement !) : prenons la canne, enfilons les waders, et repartons pêcher à la mouche aux côtés de Keith McCafferty, de son pseudo détective Sean Stranahan et du [...] Club des menteurs et monteurs de mouches de la Madison.
Après les Meurtres sur la Madison, ce second épisode nous emmène le long de Bear Creek et McCafferty réussit une fois de plus à nous intéresser à ces fameuses mouches avec même un petit résumé de l’Histoire de cette pêche, depuis une religieuse du XV° siècle [clic] !
[...] Sur une rivière, les pensées ne s’empilaient pas les unes sur les autres comme elles ont tendance à le faire sur terre. 
Mais comme si l’auteur cherchait à se renouveler , il nous entraîne ensuite dans les hauteurs pour une drôle de partie de chasse, à la mode du comte Zaroff.
[...] C’étaient des hommes âgés et malades dont la santé n’allait pas s’améliorer, il est donc possible qu’ils aient délibérément cherché une porte de sortie. Il n’est pas exclu qu’ils soient morts dans une sorte de jeu. 
Cette intrigue est beaucoup moins convaincante, et contre toute attente, on préférait les histoires de moulinets et de plumes aux couplets sur les carabines à gros gibier.
Reste la galerie de personnages toujours attachants (avec une nouvelle venue) et une belle écriture digressive où McCafferty, sacré conteur, place toutes sortes de petites histoires.
Il faudra attendre une prochaine traduction (il y a déjà 7 ou 8 huit romans, celui-ci est le second en VF) pour savoir définitivement s’il faut suivre McCafferty tout au long des rivières du Montana.

Pour celles et ceux qui aiment la pêche à la mouche et les carabines à gros gibier.
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mardi 19 août 2014

Les feuilles mortes (Thomas H. Cook)

Photo de famille.

L'américain Thomas H. Cook passe sous les feux de la rampe en ce moment grâce à son dernier roman : Le dernier message de Sandrine Madison.
On avait déjà croisé cet auteur dans Les rues de feu (un roman très différent de ses dernières livraisons), et on a décidé de poursuivre par une ancienne parution, désormais en poche : Les feuilles mortes.
Un peu trop facilement classé dans les polars, ce bouquin est plutôt un roman psychologique.
Eric mène une vie de famille paisible et typique dans une petite ville américaine paisible et typique. Il tient un magasin de photo où il développe des photos de mariages, de naissances, bref de familles. Une belle et aimable épouse, Meredith. Keith, le fils (un ado quoi).
Tout va pour le mieux et tout le monde sourit sur la photo de famille ...

[...] Les photos de famille mentent. Je compris ça en partant pour toujours de chez moi cet après-midi là, si bien que je n'emportai que deux clichés.

Jusqu'au soir où tout va basculer : Thomas H. Cook se lance alors dans la démolition de tout cet édifice, pierre par pierre, brique par brique, consciencieusement et sûrement.
Ce soir-là, Keith est allé faire du baby-sitting chez des voisins.
Le lendemain, la petite des voisins a disparu. Évidemment le fiston Keith sera le premier soupçonné.
Et c'est effectivement de soupçon qu'il s'agit : peu à peu, les mensonges et les présomptions s'accumulent sur le dos de cet ado renfrogné. Eric commence lui-même à douter de son propre fils.
Et ce n'est que le début. Petit à petit on découvre que les photos de la propre famille d'Eric (son père, son frère, ...) étaient elles-aussi artificielles et que les sourires étaient crispés.
On ne vous en dit pas plus évidemment mais ces photos de famille vont être rongées par les soupçons, grignotées par les mensonges ...

[...] Le soupçon est un acide. Il ronge tout ce qu'il touche. Il s'attaque à la surface des choses en y laissant une marque indélébile. [...] Il détruit la confiance niveau par niveau. Et creuse toujours plus profond.

Thomas H. Cook en fait même un tout petit peu trop (les soupçons sur Meredith, par exemple) tant il a à cœur de démolir toute la maison du pauvre Eric, sans oublier une pierre ou une brique, et parfois l'accumulation de clichés (normal pour des photos de famille !) est un peu trop prévisible.

[…] Je l’admets, les affaires qui restent sans réponse sont les plus pénibles.
— Elles vous rongent, dis-je tout bas.
— Oui, elles vous rongent. Les dossiers les plus difficiles sont ceux que l’on ne peut refermer.
[…] Je pris tout à coup conscience que le doute pouvait assombrir une vie, empêcher tout répit, vous projeter dans une quête sans fin.
— Et ta vie devient une énigme non résolue, ajoutai-je.
— Oui, c’est le plus terrible, dit Leo. Un dossier qui reste ouvert.

Mais on tient là, un roman assez court qui se lit facilement et agréablement : de quoi nous donner envie de parcourir plus avant la bibliographie de cet auteur.


Pour celles et ceux qui aiment les photos de famille.
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jeudi 29 octobre 2015

Le théorème du homard (Graeme Simsion)


[...] Je suppose que c’était une blague.

    L'auteur, le livre (408 pages, 2014, 2012 en VO) :

On se méfie toujours (trop sans doute) des bouquins aux succès retentissants, des rééditions aux chiffres de vente impressionnants, des traductions aux ambitions planétaires, des best-sellers qui envahissent les têtes de gondole et des enthousiasmes qui saturent la blogoboule.
Cumulant un peu tout cela, Le théorème du homard de l'australien Graeme Simsion, avait tout pour qu'on cherche à l'éviter : classé dans les incontournables pour la plage, il était même réputé comme livre de chevet de nombreuses célébrités et conseillé par Bill Gates himself !
Soyons beau joueur : même s'il est clairement formaté pour le succès qu'il a connu, ce roman (cette romance) est un vrai plaisir de lecture, quelques heures de rire et d'émotion, de réflexion légère aussi. On en ressort donc le cœur léger et il faut bien reconnaitre que ce cœur a battu plus vite pendant quelques heures.

    On aime :

❤️ Un plat savoureux : les produits sont frais, le chef est professionnel, le service est impeccable et la note pas trop salée. Seul un convive qui se serait vraiment trompé d'adresse en croyant trouver ici une nourriture plus épicée et plus exotique, pourrait sortir de table sans se frotter le ventre, repus et satisfait.

      Le contexte :

Alors oui, et même si le succès ne nous a pas attendu : coup de cœur. Cœur léger pour une littérature légère, mais coup de cœur quand même.
La recette est connue (pas celle du homard, celle de la romance) : c'était déjà celle de la suédoise Katarina Mazetti et de son Mec de la tombe d'à côté : prenez un homme et une femme que tout, mais alors tout, vraiment tout oppose, mettez-les sur un même grill, assaisonnez copieusement d'humour et d'amour, surveillez la cuisson, retournez de temps en temps.
Aux antipodes (Graeme Simsion est australien), il suffit de remplacer les boulettes de viande suédoises par du homard fraîchement pêché.

      L'intrigue :

La vraie originalité du plat cuisiné par Simsion, ce n'est pas le homard mais son personnage masculin : Don Tillman.
Un professeur de génétique, maniaco-obsessionnel, souffrant de quelque chose qui ressemble bien au syndrome d'Asperger.
Tiens, décidément l'Australie s'intéresse de près à ces comportements atypiques : on se souvient du dessin animé Mary et Max, avec aussi un autre aussie aux fourneaux : Adam Elliot.
Don est obsédé par son timing (le gars qui, lorsque vous lui dites attends moi deux minutes je passe aux toilettes, sort sa montre et déclenche le chrono), Don a organisé un menu pour toute la semaine et le répète scrupuleusement chaque semaine (et le mardi c'est ... homard !), ainsi Don rationalise et optimise le temps passé à faire les courses, le rangement des ingrédients dans le frigo et le placard et bien sûr les opérations en cuisine (il prépare le homard les yeux fermés en classant mentalement ses stats de généticien). Tout cela est d'une logique rationnelle imparable : à se demander pourquoi on fait pas tous comme ça ... tiens oui, pourquoi hein ?
[...] En ouvrant le placard à provisions, elle a eu l'air impressionnée par son degré d'organisation : une étagère pour chaque jour de la semaine, plus des espaces de rangement pour les ressources communes, alcool, petit-déjeuner, etc., avec l'état des stocks affiché au dos de la porte.
- Vous n'avez pas envie de venir faire un peu de rangement chez moi ? 
Comme les Aspis, Don est incapable d'empathie (il ne pleure pas en regardant Sur la route de Madison et ne tombe pas amoureux de Sally qui rencontre Harry) et surtout il est incapable de se comporter comme on l'attend en société et, à l'entrée d'un resto chic qui affiche tenue correcte exigée, il est capable de détailler au vigile tous les avantages de sa veste en gore-tex jaune fluo sur ceux d'une veste de costard de ville en laine mérinos, même taillée sur mesure.
Il a une case en moins ou en plus, en tout cas une case différente, qui lui rend impossible la compréhension de l'assemblage subtil et complexe des usages, des règles, des us, des coutumes, des conventions qui semblent indispensables à la cohésion sociale de notre société dite civilisée.
Pour lui, seul compte le rationnel. Et visiblement, ce n'est pas le point fort de notre Humanité.
Après quelques échecs répétés avec la gente féminine, Don s'est donc mis en quête de l’Épouse Idéale grâce à un questionnaire (très rationnellement élaboré) auquel les candidates potentielles doivent répondre.
Au QCM, l'originale et fantasque Rosie a tout faux. Mais alors tout faux.
[...] Gene m’a envoyé la femme la plus incompatible du monde. Une barmaid. En retard, végétarienne, désorganisée, irrationnelle, une hygiène de vie déplorable, fumeuse – fumeuse ! –, des problèmes psychologiques, ne sait pas faire la cuisine, incompétente en mathématiques, couleur de cheveux artificielle. Je suppose que c’était une blague.
Ils vont donc se rencontrer (voir la recette plus haut), se côtoyer, s'éloigner, se rapprocher, ... On ne raconte pas la fin mais vous l'avez bien sûr devinée, bienvenue à Melbourne, le pays des bisounours qui ont la tête down under.
[...] Tu veux bien qu’on se balade ensemble une petite demi-heure ? Et pendant ce temps, pourrais-tu accepter de faire juste semblant d’être un être humain ordinaire et m’écouter ? Je n’étais pas sûr d’être capable d’imiter un « être humain ordinaire », mais j’ai accepté la petite balade. De toute évidence, Rosie était troublée par des émotions et je respectais ses efforts pour les surmonter. En fait, elle n’a pour ainsi dire pas parlé. Du coup, la promenade a été très agréable – c’était presque comme de marcher seul.
[...] Une bonne occasion de lui poser une question sur sa vie privée.
— Tu as un petit ami ? J’espérais avoir employé un terme approprié.
— Bien sûr, je ne l’ai pas encore sorti de ma valise, c’est tout, a-t-elle répondu. C’était manifestement une blague, alors j’ai ri avant de lui signaler qu’elle n’avait pas vraiment répondu à ma question.
— Don, tu ne crois pas que si j’avais un petit ami, tu en aurais entendu parler depuis le temps ? Il me paraissait tout à fait possible de ne pas en avoir entendu parler.
Sans doute pour éviter toute critique de la communauté scientifique, l'auteur prend bien soin de ne pas cataloguer définitivement Don parmi les Aspis, mais les symptômes ressemblent bien à ceux du syndrome. Même si l'on ne savait pas les Aspis adeptes de la dive bouteille ...
[...] Toutes les recherches montrent que, s’agissant de consommation d’alcool, les risques pour la santé sont supérieurs aux bénéfices. Mon argument personnel est que les bénéfices pour ma santé mentale sont supérieurs aux risques. L’alcool semble à la fois me calmer et me mettre de bonne humeur, une combinaison paradoxale mais plaisante. Et il réduit mon malaise en société.
[...] En soi, mon niveau de consommation ne suffit pas à faire de moi un alcoolique. Je crains cependant que ma violente aversion à l’idée d’y mettre fin ne démontre le contraire.
De toute façon, après quelques chapitres on se fiche complètement d'Asperger : on prend juste plaisir, grand plaisir, à toutes les scènes qui plongent Rosie et Don dans des situations tordues, aux dialogues férocement décalés. Et l'auteur n'est pas avare : le repas sur le balcon, la virée en porsche, la soirée cocktails, le bal, ... et allez, y'a encore du rab, vous en reprendrez bien encore un peu de mon homard ?
C'est jubilatoire comme on dit, on rit même franchement, et on lit ça à vive allure, comme un polar, allez encore une, encore une, mais pressé aussi de les voir enfin s'embrasser !
Le propos de Simsion est clair et Don pourrait tout aussi bien être un extraterrestre, un Aspi venu de la lointaine planète Asperger-452b pour découvrir la race humaine. Don cherche consciencieusement et désespérément les clés pour comprendre notre monde et nos comportements. Il cherche les clés de la compagnie de Rosie. Et donc, tout simplement, Simsion nous montre les clés de nos comportements, les ressorts de nos joies, bonheurs et plaisirs, il nous tend un miroir : on s'intéresse bien plus à 'nous' qu'aux Asperger.
Le message des bisounours down under est très simple et très sucré : le bonheur c'est ici et maintenant, avec cette fille-ci, avec ce gars-là. Le homard s'accompagne d'une boisson sirupeuse à forte teneur en sucres et sans édulcorants. Whisky et bière ce sera pour une autre fois, au rayon polars sans doute !
[...] Deux des trois meilleurs moments que j’avais connus avaient eu lieu au cours des huit dernières semaines. Et j’avais vécu les deux en compagnie de Rosie. Y avait-il une corrélation ? Il était indispensable de tirer ce point au clair.
Alors oui, on peut évidemment reprocher à ce bouquin sa construction et son formatage : cuisine aseptisée pour plaire à tous et il ne faut pas y chercher autre chose. La fusion world food est connue pour cela.
Ah, j'allais oublier : même si Don compte ses amis dans la vraie vie comme nous les nôtres sur facebook, même s'il est adepte du GPS en voiture (comprenez bien : la vitesse y est mesurée de façon beaucoup plus précise que sur le tachymètre du tableau de bord), on sait gré à Simsion de nous livrer un roman moderne et actuel en nous épargnant les désormais inévitables réseaux sociaux avec leur cohorte de petits messages de services et autres piaillements d'oiseaux bleus. Juste quelques courriels discrets, ce sera tout. Merci l'écrivain.
Et à propos de remerciements, ne manquez pas ceux de la postface qui laissent entrevoir la longue et complexe genèse d'un tel roman : c'est instructif.

Pour celles et ceux qui aiment les bisounours.
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