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mercredi 11 juin 2025

Les lendemains qui chantent (Arnaldur Indridason)


[...] Si seulement la réponse était simple.

Un Indridason bon cru où l'insupportable Konrad s'obstine encore et toujours à fouiller dans le passé de ses compatriotes pour établir un lien entre des événements antédiluviens qui n'en ont apparemment aucun.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (336 pages, février 2025, 2023 en VO) :

Lors de l'épisode précédent de la série "Kónrað" (Les parias), le lecteur avait pratiquement obtenu la clé de pas mal de mystères et s'était dit un peu vite qu'il s'agissait peut-être du dernier de cette série bien sombre, avec un héros qui n'en est pas vraiment un, aussi mal à l'aise dans sa vie privée que dans son métier de flic, et qui porte sur ses épaules tout le poids d'un père toxique et à moitié escroc.
Mais c'était compter sans la persévérance de Arnaldur Indriðason et sans l'obstination de son héros, le fameux Kónrað, Konni pour les intimes.
Alors, après Les parias, voici donc Les lendemains qui chantent, un roman où Indriðason affûte encore son regard sur l'Histoire de son île, une histoire faite de compromissions, de corruptions et d'égarements.

Le canevas et les personnages :

Et bien non, Konni, le flic à la retraite, n'en a pas fini avec les mystères du passé.
Dans les années 70, un homosexuel a été assassiné : son corps n'a pas été retrouvé mais un homme, Natan, a été arrêté et a fini par avouer le meurtre. Natan est mort en prison.
La victime c'était Skafti, « Skafti Timoteus Hallgrimsson, dont on pensait qu’il avait été assassiné à Reykjavik dans les années 70 ».
Dans les années 80, toujours en pleine guerre froide, c'est le propriétaire d'un pressing qui disparaît sans laisser de traces et « la police n’avait jamais su ce qu’était devenu Pétur Jonsson . Les recherches de grandes envergures engagées n’avaient jamais abouti. ».
Nous voici en 2019 : le corps de Skafti vient d'être retrouvé, mais pas vraiment là où on l'attendait. 
Dans le même temps, c'est le cadavre de Franklin, un ami de Pétur, qui est retrouvé assassiné au bord d'un lac.
Est-ce qu' « il y aurait un rapport entre la mort de Franklin aujourd’hui et la disparition de Pétur il y a des dizaines d’années ? ».
Kónrað, le flic retraité au passé douteux (... de vieilles affaires bâclées), va reprendre du service, recommencer à creuser dans le passé de l'île, harceler ses concitoyens ou même interroger ses proches.
D'autant plus que c'est son ami Leo qui, à l'époque, avait mené l'enquête et inculpé le meurtrier de Skafti tandis qu'aujourd'hui « les médias voulaient savoir qui avait mené l’enquête à l’époque et pourquoi elle avait été autant bâclée. ».
« [...] – Qu’est-ce que vous avez foutu quand vous avez arrêté Natan ? demanda-t-elle d’un ton accusateur. Comment vous avez pu bâcler l’enquête à ce point ? 
– Comment on a pu ? soupira Konrad. Si seulement la réponse était simple. »
Kónrað et le lecteur auront bien du mal à démêler les fils du passé et l'aide de son amie Eyglo avec ses séances de spiritisme ne sera pas de trop.

♥ On aime :

 L'intrigue est longue et lente à se mettre en place : l'insupportable Konrad s'obstine à fouiller dans le passé de ses compatriotes pour trouver un lien entre des événements qui n'en ont visiblement aucun. 
Tel un jouet mécanique infatigable, il fonce, pose des questions, dérange, blesse, perturbe, et puis se heurte finalement à un mur de silence. Alors il repart sur une autre piste, fouine, pose ses questions, irrite, vexe, et puis bute à nouveau ...
« [...] – J’avais oublié ce détail.
– Lequel ?
– À quel point vous êtes insupportable, répondit Dagmar en se levant pour lui indiquer la sortie. Mais maintenant je m’en souviens. Vous passiez votre temps à poser des questions sans intérêt. Et à fouiner dans des affaires qui ne vous concernent pas. Je vois que ça n’a pas beaucoup changé.
[...] – Vous cherchez quoi, au juste ? demanda Sveinb-jörn.
– Un mensonge, répondit Konrad sans hésiter. Je cherche un mensonge. Il y a forcément des gens qui ont menti dès le début dans cette enquête.
[...] – J’ai préféré attendre.
– Vous avez peut-être attendu assez longtemps.
– Peut-être, répondit Ivan. J’ai peut-être attendu assez longtemps… »
 Le lecteur fidèle va retrouver là tous les thèmes récurrents de cet auteur, c'est un véritable festival et le passé dans lequel farfouille Konrad est celui de la guerre froide. 
Il y a donc l'insupportable présence américaine sur l'île.
« [...] À cause de l’armée. Des troupes américaines. Je les détestais. Je ne supportais pas leur présence en Islande. J’ai grandi dans cette haine. Dans cette hostilité. On m’a toujours dit qu’on devait s’opposer à la présence des soldats américains. »
Il y a l’espionnite à laquelle se livrent soviétiques et américains, utilisant les islandais comme des pions sur l'échiquier mondial, à l'époque où certains « avaient tourné le dos au socialisme après leur séjour au pays des lendemains qui chantent ».
« [...] – Vous devriez aller discuter avec le Comité d’exportation du hareng, avait conseillé le fonctionnaire des Affaires étrangères lorsqu’ils s’étaient séparés à la Bibliothèque nationale.
– Le Comité d’exportation du hareng ? s’était étonné Konrad.
– À mon avis, c’est une bonne idée. Ce comité était le seul organisme islandais à se rendre régulièrement à Moscou pour signer des accords concernant le hareng avec les Russes. Si j’enquêtais sur une affaire d’espionnage dans notre camp, je commencerais par là. »

Je vous parle d'un temps où l'on roulait en Lada et où les chalutiers russes croisaient au large de Reykjavík. 

Il y a ces pesantes histoires de famille, lourdes de secrets et de non-dits, là où se nouent la plupart des drames.
« [...] Il pensait à ces secrets inavouables, à cette tragédie familiale, à toute cette dissimulation et aux fausses accusations proférées.
[...] Tu l’as tué pour le faire taire. Vous avez beaucoup de mal avec la vérité dans cette famille. »
 Et puis il y a bien entendu ces fameuses « disparitions islandaises » que Indridason a rendues célèbres au fil de ses bouquins et sans lesquelles un polar islandais n'en serait pas vraiment un, au point d'en faire presque un running-gag (si tant est que l'on puisse parler de gag ici, mais on peut, puisque l'auteur lui-même s'autorise un peu d'autodérision à ce sujet) : « j’espérais que l’enquête conclurait à une disparition typiquement islandaise. »
« [...] On entendait très souvent parler aux informations de touristes qui trouvaient la mort dans des accidents sur le réseau routier islandais de piètre qualité, qui s’égaraient et s’épuisaient loin dans les hautes terres inhabitées, qui tombaient d’une falaise, se noyaient dans la mer ou dans les lacs, ou qu’on retrouvait morts dans leurs chambres d’hôtel. La sécurité civile n’avait jamais eu autant de travail que depuis l’essor de l’industrie touristique.»
 Vous l'avez compris, après des débuts compliqués, la suite du roman tient toutes ses promesses et c'est un excellent Indridason qui ne décevra ni les fans de cet auteur ni les habitués de la série Konrad. 
Tant que vous n'avez pas lu Indridason, vous ne savez pas ce que c'est qu'un cold case.
Une fois n'est pas coutume, l'obstiné Konrad finira, à force d'entêtement, par déterrer les cadavres disparus et démêler les fils du passé, mais cette fois on se gardera bien de dire que, après les mystères résolus, c'est peut-être le dernier épisode de la série ! 
On a appris à tenir compte de la ténacité de l'écrivain et de l'acharnement de son héros : pas dit qu'ils aient sorti tous les squelettes des placards islandais ! Peut-être aurons-nous encore le plaisir de retrouver ce Konrad, le flic le plus insupportable du rayon polars avec ses « questions insistantes ».

La curiosité du jour :

Petite curiosité historique, au détour d'une page, Indriðason évoque le mouvement des « chaussettes rouges » et le combat des femmes de l'île pour gagner une place plus digne dans la société islandaise jusqu'à la fameuse grève du 24 octobre 1975 : la journée sans femmes lorsque 90% des islandaises ont cessé toutes leurs activités.

Pour celles et ceux qui aiment Konni.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Métailié (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

jeudi 21 mars 2019

Ce que savait la nuit (Arnaldur Indridason)


[...] Je me dis que le système a déraillé.

Il semble bien qu’un ressort soit définitivement cassé dans le stylo-plume d’Arnaldur Indriðason, l’islandais qui fit découvrir le polar nordique à toute une génération de lecteurs et dont le héros, Erlendur, aura accompagné de nombreuses et longues veillées.
Exit Erlendur, mais de temps à autre, notre œil bienveillant se penche à nouveau sur l’un des derniers romans de l’islandais mais sans que désormais l’on rencontre le souffle de la première série.
Dans Ce que savait la nuit, on retrouve Konrad, qu’on avait déjà croisé pendant l’occupation américaine (je cite).
Konrad est désormais à la retraite mais ne peut s’empêcher de remettre son nez dans une vieille affaire jamais résolue qui le hante depuis des années. Un cold case et les islandais savent de quoi ils parlent quand ils évoquent le froid.
[...] – En quoi ça vous regarde puisque vous n’êtes plus flic ?
 – J’ai longtemps travaillé sur cette enquête. Disons que c’est peut-être devenu une sorte de hobby. Je ne sais pas trop. 
D’ailleurs, seul le global warming, le réchauffement climatique est vraiment en mesure de dégeler les cold case islandais : un glacier vient de ‘rendre’ un cadavre oublié ... air connu.
[...] Dans les vingt-cinq années à venir, le glacier perdrait 20 % de son volume. Cela s’expliquait par le réchauffement climatique, la diminution des précipitations et l’accroissement de l’ensoleillement.
Même si on ne retrouvera pas ici le charme de la série Erlendur, on l’a déjà dit, arrêtons de gémir, cet épisode est plutôt réussi et Indridason semble prendre un soin tout particulier à nous faire découvrir quelques curieuses facettes de son île exotique et glaciale :
Son Histoire ancienne :
[...] Konrad appartenait à la toute dernière génération d’Islandais nés sous domination danoise. Le lendemain de sa naissance, l’Islande était devenue une république indépendante sous une pluie battante au Parlement en plein air de Thingvellir. Pendant quelques instants, des instants si brefs qu’ils comptaient à peine, il avait été sujet du roi de Danemark. 
Ou son histoire beaucoup plus récente, celle du crash économique :
[...] L’argent rend bête. On est bien placés pour le savoir. Tout le pays a pu s’en rendre compte.
[...] Toutes sortes de gens s’étaient enrichis au moment du grand “effondrement économique” de 2008.
[...] Je me dis que le système a déraillé. Que nous avons complètement déraillé. 
Et même des détails très actuels, très curieux :
[...] Le barrage hydroélectrique de Karahnjukar, le plus grand d’Europe. 
Découverte que l’on peut compléter [ici] avec intérêt.
L'Islande exporte désormais plus d'aluminium que de poissons alors qu'elle n'a pas de minerai. Les trois fonderies consomment cinq fois plus d’électricité que les 300 000 habitants de l’île.

Pour celles et ceux qui aiment l'Islande.
D’autres avis sur Bibliosurf.


dimanche 13 août 2023

Le mur des silences (Arnaldur Indridason)


[...] Des choses affreuses se sont passées entre ces murs.

    L'auteur, le livre (384 pages, 2022, 2020 en VO) :

Notre ami Arnaldur Indriðason voit les choses en noir en ce moment ...
Le Mur des Silences est sans doute son roman le plus pessimiste qu'on ait lu, même si toute sa bibliographie ne respire pas vraiment le soleil et la joie de vivre, Islande oblige.
C'est un épisode de la série "Kónrað", série qui fait suite aux enquêtes du commissaire Erlendur qui valut à l'auteur sa renommée et révéla aux lecteurs français le polar islandais, avant-garde du polar nordique.
Si Erlendur campait un flic intègre et solide mais tourmenté, Kónrað s'avère tout autant tourmenté que son collègue mais encore plus sombre et pessimiste.

    On aime :

❤️ On aime, ou plus exactement on finit par s'attacher au personnage de Kónrað, une sorte de anti-héros, un flic à la retraite pétri de contradictions, pas toujours sympathique, ayant commis quelques actes peu glorieux, dans sa vie privée comme dans sa vie professionnelle.
Son père n'était qu'un petit escroc qui finit assassiné et son fils n'a de cesse de revenir sur un passé qui a laissé en lui des blessures profondes et une obsession tenace.
[...] Il se penchait de nouveau sur ce meurtre depuis qu’il avait pris sa retraite et quitté la police. Peu à peu, l’histoire de son père était devenue pour lui une sorte de passe-temps.

      L'intrigue :

Comme il se doit, ce sombre polar commence de façon plutôt sinistre : lors de travaux de rénovation d'une maison, un mur s'écroule, mettant au jour un cadavre emmuré depuis de longues années.
[...] Un gros bloc avait été arraché d’un des murs où un trou béant s’était formé du sol au plafond. Des morceaux de ciment jonchaient le plancher. Ce mur masquait un espace creux à l’intérieur duquel elle avait distingué un sac en toile de jute et lorsqu’elle s’était approchée…
[...] On avait prévenu le service médico-légal chargé d’identifier les ossements, apparemment la victime était emmurée depuis une éternité.
Son amie Eyglo alerte Konrad : [je me sens oppressée, c’est tout. J’ai l’impression que des choses affreuses se sont passées entre ces murs].
Aidé de son amie medium, Kónrað va essayer de remonter le temps et d'interroger les survivants pour découvrir ce qui est arrivé à son père et l'histoire du squelette emmuré. Le sombre passé cache plusieurs secrets sur le thème des violences familiales et de l'inceste, deux sujets que l'on sait chers au cœur d'Indriðason.

Pour celles et ceux qui aiment remonter le temps.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.

mardi 16 janvier 2024

Le bal des folles (Victoria Mas)


[...] Les folles les fascinent et leur font horreur.

●   L'auteure, le livre (256 pages, 2019) :

Le bal des folles est le premier roman de Victoria Mas (oui, c'est la fille de la chanteuse Jeanne Mas) : il a obtenu le prix Renaudot des lycéens et a été adapté au cinéma par Mélanie Laurent en 2021.
À ne pas confondre avec le film Captives, sur le même sujet bien dans l'air du temps, qui sort cette année 2024 avec Mélanie Thierry.

●   Le contexte :

L'hôpital parisien de la Salpêtrière (près de la gare d'Austerlitz) fut construit par Louis XIV au XVII° siècle dans l'ancien arsenal, comme lieu de détention pour les femmes indésirables (prostituées, voleuses ou simples pauvresses, ...) et où beaucoup attendront leur déportation au Québec. 
[...] Quand la dernière pierre de l’édifice avait été posée, le tri avait commencé : c’est d’abord les pauvres, les mendiantes, les vagabondes, les clochardes qu’on sélectionnait sur ordre du roi. Puis ce fut au tour des débauchées, des prostituées, des filles de mauvaise vie, toutes ces « fautives » étant amenées en groupes sur des charrettes.
Juste avant la Révolution qui coïncida avec sa "médicalisation", c'était devenu le plus grand hospice de la planète qui concentra jusqu'à 10.000 personnes.
L'hypnose connaît son âge d'or à la fin du XIX° avec les écoles de Nancy et Paris : le neurologue Jean-Martin Charcot officie à la Salpêtrière et son équipe tente de maîtriser le corps de ces femmes, un corps qu'ils ne connaissent pas. Ce qui n'empêche pas Charcot de faire de ses consultations de véritables spectacles. 
[...] Un dépotoir pour toutes celles nuisant à l’ordre public. Un asile pour toutes celles dont la sensibilité ne répondait pas aux attentes. Une prison pour toutes celles coupables d’avoir une opinion. Depuis l’arrivée de Charcot il y a vingt ans, il se dit que l’hôpital de la Salpêtrière a changé, que seules les véritables hystériques y sont internées. Malgré ces allégations, le doute subsiste. Vingt ans n’est rien, pour changer des mentalités ancrées dans une société dominée par les pères et les époux.
[...] Les compresseurs ovariens parvenaient à calmer les crises d’hystérie ; l’introduction d’un fer chaud dans le vagin et l’utérus réduisait les symptômes cliniques ; les psychotropes – nitrite d’amyle, éther, chloroforme – calmaient les nerfs des filles.
[...] Et, avec l’arrivée de Charcot au milieu du siècle, la pratique de l’hypnose devint la nouvelle tendance médicale.
[...] La séance s’est bien déroulée. Charcot et Babinski ont pu recréer une belle crise, le public était satisfait. L’auditorium était rempli, comme chaque vendredi. Le docteur Charcot mérite son succès.
[...] Les cours publics du vendredi volaient la vedette aux pièces de boulevard, les internées étaient les nouvelles actrices de Paris, on citait les noms d’Augustine et de Blanche Wittman avec une curiosité parfois moqueuse, parfois charnelle. Car les folles pouvaient désormais susciter le désir. Leur attrait était paradoxal.
Fort de sa notoriété, c'est Charcot qui réactive la tradition hospitalière du fameux "bal des folles" où vient s'encanailler la bonne bourgeoisie du Tout-Paris.
[...] Les folles n’effrayaient plus, elles fascinaient. C’est de cet intérêt qu’était né, depuis plusieurs années, le bal de la mi-carême, leur bal, l’événement annuel de la capitale.
[...] Pour ces gens que la moindre excentricité affole, qu’ils soient bourgeois ou prolétaires, songer à ces aliénées excite leur désir et alimente leurs craintes. Les folles les fascinent et leur font horreur.

●   On aime beaucoup :

❤️ Bien sûr Victoria Mas nous interpelle avec ce sujet, mais le lecteur sera tout d'abord surpris par sa prose très soignée : une élégance sans effets ni fausse note, étonnamment maîtrisée pour un premier roman. L'auteure a trouvé le ton juste pour nous faire partager son histoire : elle n'en fait ni trop ni trop peu en restant concentrée sur ses deux personnages pour nous faire passer les quelques messages essentiels.
❤️ Et puis bien sûr, on se passionne pour l'histoire de ce lieu, à cette époque révolue où les hommes ne se savaient pas encore ignorants et se croyaient toujours les maîtres, du monde comme du corps des femmes.
❤️ Si l'on est un peu curieux, on ne pourra qu'apprécier ce court roman, d'une lecture facile, qui a le mérite d'éclairer une époque charnière, un lieu singulier et la violence de la domination de genre, comme on dit de nos jours. 

●   L'intrigue :

Pour mieux comprendre tout cela, Victoria Mas nous propose de suivre dans ce lieu singulier, le destin de deux femmes.
Geneviève est une infirmière, véritable pilier de l'institution, que les aliénées surnomment l'Ancienne.
[...] Son travail consiste au mieux à les soigner, au pire à les maintenir internées dans des conditions décentes.
Eugénie est une jeune fille de la bonne bourgeoisie (famille de notaires). Elle sera internée à la Salpêtrière à la demande de son propre père : elle a eu le malheur de dire qu'elle "voyait" les morts, un peu comme le commissaire Ricciardi de Maurizio di Giovanni ou encore l'amie Eyglo de Konrad chez Indridason, et papa n'apprécie pas du tout le spiritisme d'Allan Kardec.
[...] Le temps d’une seconde, elle avait oublié qu’elle était ici. Dans cet hôpital pour folles. Une aliénée de plus parmi les autres, leurrée par sa famille, traînée ici par la main qu’enfant elle embrassait avec crainte et respect.
Pour mieux asseoir son récit, l'auteure met en scène plusieurs références de l'époque dans son roman : Leymarie, l'éditeur de Kardec, la fin de Victor Hugo, la danseuse Jane Avril, rescapée de la Salpêtrière qui sera l'une des muses de Toulouse-Lautrec, ...
Mais laissons à Victoria Mas le dernier mot :
[...] La folie des hommes n’est pas comparable à celle des femmes : les hommes l’exercent sur les autres ; les femmes, sur elles-mêmes.

Pour celles et ceux qui aiment faire les folles.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.

mardi 30 janvier 2024

Les parias (Arnaldur Indridason)


[...] Il valait mieux garder le silence.

●   L'auteur, le livre (304 pages, 2024, 2022 en VO) :

Il n'est sans doute plus très utile de présenter Arnaldur Indriðason, l'islandais devenu un véritable phénomène littéraire, qui fit connaitre au continent le polar nordique et découvrir la passion de ses concitoyens pour la littérature.
La veine de la série "Erlendur" s'est tarie au fil des années et la série des "Kónrað" a pris la relève : une série bien sombre, avec un héros qui n'en est pas vraiment un, aussi mal à l'aise dans sa vie privée que dans son métier de flic, et qui porte sur ses épaules tout le poids d'un père toxique, violent et à moitié escroc.
Voici un nouvel épisode, Les parias qui s'annonce peut-être comme le dernier de cette série puisque les mystères y sont enfin dévoilés : un épisode très proche et dans le ton du précédent (Le mur des silences) qu'il faut avoir lu avant.
Le titre de celui-ci en VO, c'est Kyrrþey, soit quelque chose comme "garder le silence", tout un programme dans le monde d'Indriðason ...
[...] Au fil du temps, Kónrað avait compris qu’il valait mieux garder le silence.

●   On aime :

❤️ On aime, ou plus exactement on finit par s'attacher au personnage de Kónrað, un flic à la retraite pétri de contradictions, rarement sympathique, ayant à son passif quelques faits d'armes peu glorieux, tout autant dans sa vie privée (il a trompé sa femme hospitalisée, ...) que dans sa vie professionnelle (il a trempé dans un trafic de ripoux, ...). Son père n'était qu'un petit escroc qui a fini assassiné et son fils n'a de cesse de revenir sur un passé qui a laissé en lui des blessures profondes et une obsession tenace, une faim qu'il lui faut nourrir sans fin, quitte à harceler tout son entourage pour remuer les souvenirs.
❤️ De même, on finit par s'intéresser au curieux personnage de Eyglo, la médium qui "voit" les esprits des morts venus solliciter les vivants : la frontière entre ce monde-ci et l'au-delà a toujours été un sujet récurrent des histoires d'Indriðason et la série des "Kónrað" explore cette limite de plus en plus ténue au fil des épisodes.
❤️ Ainsi il aura fallu de la persévérance au lecteur pour fréquenter cet insupportable Kónrað, accepter d'être obnubilé par les obsessions de son passé. L'épisode précédent (Le mur des silences) nous a facilité ce premier pas difficile pour mieux apprécier celui-ci, très réussi, dans toute sa sombre complexité.

●   L'intrigue :

La découverte bien tardive d'une arme ancienne (un Lüger) va raviver d'anciennes histoires non élucidées : l'arme est identifiée comme ayant servi lors d'un meurtre en 1955 dans les bas quartiers de la capitale.
Une arme en tous points identique à celle que possédait Seppi, le père de Kónrað.
[...] –  Nous avons retrouvé l’arme du crime commis en 1955. Tu te souviens ? Un homme tué d’une balle tirée à bout portant dans la tête, à Mulahverfi. 
–  Quoi ? Vous avez trouvé l’arme ? 
–  Eh oui. 
–  Et c’est un Luger ?!
Il n'en faut évidemment pas plus pour relancer Kónrað sur la piste de ce qui est arrivé à son père.
[...] Dans sa carrière, il ne s’était jamais intéressé aux enquêtes irrésolues, mais depuis qu’il était à la retraite et qu’il cherchait à savoir ce qui était arrivé à son père, il était obsédé par ces vieilles histoires.
[...] –  Pourquoi remuer cette histoire ? Ça remonte à tellement loin. 
–  C’est que j’aimerais bien en avoir le fin mot un jour. 
–  Elle te pèse ? 
–  Oui, et depuis longtemps, avoua Kónrað. Peut-être plus encore que je n’en ai conscience.
D'autant que son amie Eyglo (celle qui a un don de médium) continue d'avoir des "visions" et d'entrevoir des morts venus du passé pour questionner les vivants, un peu comme le commissaire Ricciardi de Maurizio di Giovanni.
[...] Elles avaient l’air tellement réelles qu’Eyglo avait cru un instant qu’elles faisaient partie des invités, puis elle avait compris qu’il n’en était rien. Elles n’étaient pas de ce monde. Elles venaient d’un autre espace, d’une autre époque.
Connaissant les thèmes chers à l'auteur, on devine que c'est un passé bien trouble et bien nauséabond que va remuer Kónrað alors que la tempête de neige s'acharne sur Reykjavik ...
[...] Toute cette boue. Autrefois, c’était une vraie plaie en Islande. Ces ignominies étaient une vraie plaie et personne ne réagissait. 
[...] –  Ce n’était vraiment pas joli. Surtout pour son petit frère. On les avait séparés, Gardar avait été envoyé ailleurs et le frère était resté là-bas. Un homme venait à l’institution, il y en a même sans doute eu plusieurs, je ne m’en souviens pas vraiment, en tout cas il emmenait le gamin et quand il le ramenait… Il lui avait fait du mal, si vous voyez ce que je veux dire.
[...] Personne ne réagissait face à ces choses-là à l’époque. Personne ne trouvait gênant que des hommes viennent chercher des gamins vulnérables pour leur faire du mal.
Le passé qui remonte à la surface est celui d'une époque où les pédocriminels étaient rarement inquiétés ... à la différence des homosexuels.
[...] La vie de paria des homosexuels à Reykjavik dans les années 60, une époque où ils n’osaient pas avouer qu’ils aimaient les hommes. Ils vivaient cachés, se rencontraient en secret et n’avaient nulle part où se retrouver sauf les uns chez les autres, ils vivaient dans la honte et la peur d’être démasqués comme des criminels.
À force de remuer passé boueux et souvenirs nauséabonds, Kónrað ne se fait pas que des amis et réussit à se faire détester de tous.
[...] Tu n’es qu’un pauvre crétin, Konrad. Nom de Dieu, tu as vraiment un sacré problème !
Mais son entêtement obstiné finira par porter ses fruits et on aura enfin le fin mot de toutes ces histoires ...
[...] Il se sentit libéré d’un poids. Il savait qui avait tué son père et la réponse à sa question n’était pas celle qu’il avait le plus redoutée.

Pour celles et ceux qui aiment remonter le temps.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Métailié.