vendredi 26 février 2010

Du bon usage des étoiles (Dominique Fortier)

Perlerorneq.

Le lecteur prend rarement la mer mais c'est bien la mer qui risque de prendre le lecteur ...
Après l'étrange histoire d'Usodimare, l'expédition catastrophique de Shackleton, l'inéluctable déchéance du capitaine de Joseph Conrad, nous voici repartis dans un voyage sans fin, ou plutôt un voyage à la fin certaine.
Près d'un siècle avant l'expédition de Shackleton en Antarctique que nous contait il y a peu Mirko Bonné, voici l'histoire de l'expédition de Sir John Franklin parti en 1845 en Arctique à la recherche du passage du Nord-Ouest entre Atlantique et Pacifique, au nord du Canada, histoire narrée par la québécoise Dominique Fortier : Du bon usage des étoiles.
Et voilà bien un roman original, habilement construit.
La mise en page est parsemée (mais sans abus) d'une recette(1), d'un menu, d'un poème, d'une piècette de théâtre ou même d'une formule scientifique ou d'une partition musicale !
La structure même du récit est double où se répondent en écho les péripéties du voyage maritime et les mondanités des dames restées au pays.
Bientôt les deux navires de l'expédition sont pris par les glaces qui n'ont même pas le bon goût de fondre au printemps suivant : l'exploration tourne court, les vivres et le charbon des chaudières viennent à manquer en attendant un dégel improbable.

[...] Perlerorneq. C’est le mot par lequel les Esquimaux nomment ce sentiment rongeant le cœur des hommes pendant l’hiver qui s’étire sans fin et où le soleil n’apparaît plus que de loin en loin. Perlerorneq. Rauque comme la plainte d’un animal qui sent la mort approcher.

L'arrogance inconsciente de ces conquérants partis équipés de quelques tonnes de bouquins et de charbon à la conquête des glaces frise parfois le délire : l'Amirauté répète à qui veut l'entendre (c'est-à-dire de moins en moins de monde au fil des mois puis des années) que ces deux superbes navires of Her Majesty, caparaçonnés de métal et équipés de chaudières, ne peuvent pas rester pris par les glaces. Rigoureusement et scientifiquement. Puisqu'on vous le dit.
À cette époque bienheureuse, on avait encore une foi aveugle en la science et en le progrès ... sûr qu'en cas de grippe annoncée, on allait se faire vacciner en chantant.
Sur l'autre face de ce double récit, en Angleterre, femmes et fiancées mènent une vie frivole dans leurs manoirs, de bals en réceptions, venant à s'inquiéter quand même de l'absence de l'être aimé, peu à peu, au fil des mois puis des années.
Et de chaque côté du globe on regarde les mêmes étoiles, pour y lire un chemin ou un destin ...

[...] Lady Jane écrivait donc à Sir John presque tous les soirs, des lettres longues, regorgeant de détails, de nuances, d'observations et de recommandations. Il ne lirait pas ces missives avant son retour, mais elle croyait presque qu'il lui suffisait d'en tracer les mots sur le papier pour que, mystérieusement, ils trouvent le moyen de parvenir à son mari, sous une forme ou une autre, en rêve, qui sait. Au fond, un tel échange de pensées par-delà l'océan n'aurait pas été si différent des merveilles que l'on attribuait au magnétisme, et si un pôle de la Terre pouvait attirer sans coup férir toutes les aiguilles aimantées, pourquoi l'esprit de son mari n'attirerait-il pas les mots que lui destinait son épouse par-delà l'océan ?

L'écriture de Dominique Fortier est précise et fluide, riche et agréable(2).
Sans forcer le trait, elle sait distiller un peu de ce charme suranné du XIX° siècle.
Et puis, au détour d'une phrase et c'est là tout le sel de ce roman, surgit un trait d'humour irrévérencieux et pas du tout politiquement correct : l'arrogance british dont font preuve les uns et les autres semble bien annoncer la fin prochaine de l'Empire.
Car si, d'un côté, les bateaux sont pris par les banquises, il semble bien que la société victorienne ait, elle aussi, emprisonné dans ses glaces la fougue des jeunes gens de la belle époque de l'Empire, des jeunes femmes en particulier.
Et si l'on avait tout d'abord embarqué avec Dominique Fortier pour suivre aventureusement une expédition virile de glorieux marins dans le Grand Nord, on se prend peu à peu d'un vif intérêt pour le destin de Lady Jane Franklin (la femme du capitaine) et de Sophia (une cousine, fiancée d'un officier).

(1) : ne vous précipitez pas sur le livre uniquement pour cela : c'est la recette du plum-pudding de Noël ... qui réclame plusieurs semaines de préparation !
(2) : ce n'est pourtant que le premier roman de Dame Fortier ... qui est par ailleurs, éditrice et traductrice.


Pour celles et ceux qui aiment les histoires de femmes de marins.
Les éditions québécoises Alto éditent ces 345 pages qui datent de 2008.
Caroline en parle, Cuné, Malice, SanSeverina aussi.

dimanche 21 février 2010

La dent du narval (Piero Colaprico)

M comme Milan.

Hasard des coïncidences fortuites, c'est en sortant du ciné après le décevant Océans(1) que l'on a entamé le polar du journaliste Piero Colaprico : La dent du narval, premier épisode d'une trilogie milanaise. Mais cette dent de narval sera le seul élément maritime du bouquin.
L'Italie est sans doute le pays d'Europe qui nous est le plus proche et ses habitants ceux qui nous ressemblent le plus, par la langue et la culture et par bien d'autres aspects encore.
Jusqu'en politique : on a même maintenant un clone de leur président, en plus petit.
Chacun connaît, selon son histoire et ses voyages, soit les rues de Rome, soit celles de Turin ou celles de Vérone sans parler des quais de Venise.
Piero Colaprico nous propose de (re-)découvrir les rues de Milan où s'est égarée une corne de narval ... plantée en plein cœur d'une jolie fille.
Le papa revient tout juste d'une mission d'agent secret et la maman s'enfuit avec la caisse ...
L'inspecteur Francesco Bagni mène l'enquête.
Un flic désabusé, presque nostalgique du bon vieux temps où les bandits étaient encore de vrais bandits.

[...] au début des années 1980, quand Bagni faisait les nuits pour apprendre à "lire" les cadavres des types qu'on avait descendus. Cette ville violente et féroce, bourrée de tripots, d'entraîneuses assisses sur les genoux des politiciens et des mafieux, grouillante d'acteurs et de chanteurs, cette ville avide et corrompue, Bagni la regrettait un peu, et pas seulement parce qu'il n'était plus aussi jeune qu'alors.

Encore un inspecteur aux prises avec une grande ville, sa ville, mais qui, contrairement à la plupart de ses collègues anglo-saxons, est plus porté sur les filles que sur la bouteille ... (on est en Italie !).
On retrouve dans ce bouquin un peu de l'ambiance milanaise du film de Francesca Comencini : A casa nostra.
Quelques piques politiques également à l'égard de la politique berlusconienne que l'on avait déjà décelées dans les polars vénitiens de Donna Leon :

[...]"Quand on aura fiché tout le monde, les Italiens comme les étrangers, ça ne se passera plus. Ceux qui ont la conscience tranquille n'auront rien à craindre !"

L'inspecteur Francesco Bagni, Francè pour les ami(e)s, a pour modèle le détective catalan Pepe Carvalho(2) au point qu'on finira par le surnommer dans cette enquête : Pepe Narvalho ...
Un narval qui sera le fin mot de l'histoire pour un dénouement qui laisse une toute petite lueur d'espoir poindre dans Milan la grise, une ville sur laquelle tombe une pluie fine qui pue la corruption, la concussion et la prévarication.

(1) : très très belles images bien entendu (où l'on voit effectivement quelques narvals), mais film brouillon où Papy Perrin explique à son petit fils (en peu de mots fort heureusement) qu'il ne faut plus manger de sushis.
(2) : il faut absolument qu'on ressorte Manuel Vasquez Montalban de nos étagères et qu'on parle de lui ici !


Pour celles et ceux qui aiment les escalopes.
Rivages Noir édite ces 206 pages qui datent de 2004 en VO et qui sont traduites de l'italien par Gérard Lecas.
Jean-Marc en parle.

lundi 15 février 2010

Le silence de la pluie

L’homme de Rio.

On avait déjà évoqué le tenancier de la Grande Crimerie qui nous avait conseillé deux voyages en classe polar.
La première destination était celle de Bethléem, avec Le collaborateur.
Nous voici aujourd'hui partis pour Rio, un coin plus sympa de prime abord que la Palestine, avec Le silence de la pluie du brésilien Luiz Alfredo Garcia-Roza.
Au début, on se croirait dans un polar américain, mais d'Amérique du Nord : argent, révolver, femme fatale, escroquerie à la prime d'assurance, ...
Et il faut plusieurs chapitres avant que la chaleur et la sensualité du sud viennent colorer les rues de Rio et les pages de ce bouquin.

[...] Dans les films américains, les policiers n'étaient pas aussi désemparés. Le médecin légiste dévoile pratiquement le crime à l'inspecteur, celui-ci n'a qu'à faire une poursuite spectaculaire dans les rues de New-York, San Francisco ou Los Angeles. Au cas où le légiste échouerait, il y a toujours la possibilité d'envoyer au FBI un cheveu trouvé sur le lieu du crime et le lendemain nous savons même de quelle équipe de football son propriétaire est supporter. Ici dans cet agréable tiers-monde, le rapport du légiste indiquait rarement si la victime était morte par balle ou par empoisonnement.

Le héros de Garcia-Roza est un flic plutôt sympa : il traîne un nom de philosophe (Espinosa), fréquente les bouquinistes chez qui il achète des Joseph Conrad (page 156), empile ses bouquins sans étagères pour que la femme de ménage puisse balayer son salon, ... et évite soigneusement de faire confiance à ses propres collègues.
Le montage de l'intrigue est bien vu : d'entrée de jeu le lecteur en sait plus que l'inspecteur lui-même pour qui tout parait trop simple dans cet assassinat que nous savons être un suicide.
Un inspecteur qui passe son temps à élucubrer des scénarios plus ou moins vraisemblables et à échafauder des hypothèses qu'il démonte aussitôt.

[...] J'étais en train de devenir confus. C'est incroyable la capacité que j'ai à m'égarer.

Pour un peu on aimerait bien qu'Espinosa continue à tourner en rond dans les rues de sa ville et les méandres de son enquête, histoire de prolonger le plaisir de la balade.

[...] Le délai que le commissaire principal m'avait donné pour me charger de l'affaire et présenter un rapport pour le moins éclairant était sur le point d'expirer et, malgré le fait que la situation originelle avait été augmentée d'une mort supplémentaire et d'une disparition et que l'arme du crime avait été retrouvée, je ne considérais pas que j'avais fait un progrès significatif dans l'élucidation de la mort de Ricardo Carvalho.

Un polar original et bien mené, une promenade pas toujours paisible mais toujours agréable dans les rues et les bars de Rio, ... que demander de plus ?
On a même droit en prime à un dénouement très (comment dire sans trop en dévoiler ?) très plaisant ? où l'assassin reçoit un châtiment qu'il ne méritait pas (ce doit être ça qu'on appelle un happy end dans le sud).
Last call : le commandant Garcia-Roza prie les lecteurs du vol Actes-Sud 288 pour Rio de bien vouloir embarquer sans tarder, décollage imminent !


Pour celles et ceux qui aiment les jolies filles de Copacabana.
Babel-Actes Sud édite ces 288 pages qui datent de 1996 en VO et qui sont traduites du portugais par Valérie Lermite et Eliana Machado.
TLP en parle (et très bien).

dimanche 14 février 2010

Des myrtilles dans la yourte (Sarah Dars)

Quand souffle le vent des steppes.

Voilà de quoi planter un petit cœur dans un endroit pas banal de notre carte du monde des polars: en plein centre des steppes de l'Asie centrale, en Mongolie.
Après avoir traversé ce pays à bord du Transmongolien il y a deux ans, d'Irkoutsk à Pékin, fascinés par les cercles blancs des yourtes sur le vert de la steppe ou par le désert de Gobi qui filait entre les rails, on ne pouvait évidemment pas laisser passer ce polar : Des myrtilles dans la yourte.
Un bouquin d'une française voyageuse, Sarah Dars, qui a écrit également d'autres histoires policières sur l'Inde qu'elle connaît aussi très bien.
Il ne fallait pas s'arrêter au mauvais jeu de mots du titre qui cache en réalité un livre fort intéressant.
Sarah Dars connait bien la Mongolie, elle aime ses habitants, elle admire ses paysages et elle s'entend à nous faire partager son approche de leur culture.
Pour voyager en classe polar, comme on aime ici à le dire, ce bouquin est tout simplement idéal, presqu'un guide de voyage.
Sans naïveté inutile, sans langue de bois, Sarah Dars réussit à éviter les clichés convenus et nous fait découvrir la Mongolie d'aujourd'hui, écartelée entre tradition nomade et modernité sédentaire, entre pratiques chamaniques et bouddhisme rituel, entre colons russes et envahisseurs chinois (et vice versa).
Un pays qui essaye également de s'ouvrir au tourisme occidental.

[...] Certes les Mongols présents n'étaient plus ces bons sauvages ou ces terrifiants barbares - au cours des siècles les opinions avaient souvent fluctué, beaucoup divergé -, c'étaient des gens bien dans leur peau, fiers de leur modernité et de leur capacité à négocier avec les uns et les autres sur un pied d'égalité, tout en recevant avec urbanité des touristes ravis. Oublié le temps où, pris en tenailles entre ces excellents joueurs d'échecs russes et ces éminents joueurs de go chinois, les Mongols, eux-mêmes admirables joueurs d'osselets, redoutables archers et impeccables cavaliers, ne connaissaient jamais le répit.

Le prétexte au voyage est une petite intrigue policière : deux américains sont venus chasser les antilopes des steppes.
Accompagnés de leurs guide, interprète et chauffeur mongols, ils s'éloignent dans la steppe, progressant de campement de yourtes en campement de yourtes.
Mais bien entendu, les éléments sont contraires, les américains se montrent arrogants et irrespectueux(1), le gibier se fait rare, l'ambiance du petit groupe se dégrade et l'équipée tourne mal : l'un des deux américains disparaît ...
Vengeance irritée de l'un des guides ? Embrouille ratée avec un trust pharmaceutique russe ? Trafic manqué avec une compagnie minière chinoise ?

[...] - Je crois que j'aimerais encore mieux avoir à dénombrer les grains de sable du désert de Gobi que devoir démêler les fils de cette histoire ...

Yesügei, le flic mongol amateur d'alcools et de femmes, menacé de retraite anticipée pour insubordination, commence son enquête, progressant de campement de yourtes en campement de yourtes sur sa moto Guzzi(2), essayant de soutirer habilement quelque information à ces rudes hommes des steppes que sont ses compatriotes.

[...] Yesügei aimait les paysages de sa terre natale, autant, plus même, que les femmes. À vrai dire, les uns lui évoquaient les autres et vice-versa et son goût pour les deux s'en trouvait renforcé. Les femmes aux reliefs proéminents lui rappelaient les sommets de l'Altaï; les plus vallonnées, le Khangaï; les fausses plates, la steppe; les profondes, le Gobi; les brillantes, le ciel; les ondoyantes, une rivière.

On retrouve chez Sarah Dars une ambiance étonnamment proche des polars navajos du regretté Tony Hillerman(3): certes Oulan-Bator et Gallup sont presque aux antipodes mais ce sont deux régions rudes et sauvages qui ont façonné de semblable façon les hommes qui les habitent, des taiseux, que seuls les flics du cru savent apprivoiser.
Pour ne prendre qu'un exemple, on se rappelle peut-être que les navajos ne prononcent pas le nom des morts pour laisser leur âme en paix : ici, certains mongols préfèrent taire leur propre nom et s'affubler d'un sobriquet pour se protéger des mauvais génies !
Rendons grâce à Sarah Dars d'arriver à faire paraître son lecteur plus intelligent, le temps de ces quelques pages, mais sans prise de tête ni prétention : l'intrigue policière est mince et ne sert que de prétexte à un agréable voyage habilement parsemé d'illustrations de la culture mongole.
L'écriture est précise et l'apparente facilité de lecture masque un vocabulaire étonnamment riche (du mongol et du français), c'est un régal.
En attendant, on l'espère, une prochaine enquête de Yesügei, le voyage en Inde en compagnie de cette auteure (4) nous tente bien ... on en reparlera !

Quelques tranches de vie de ce peuple de cavaliers et de chasseurs :

  • à propos de la graisse de chameau dans le thé : la poussière, on l'essuie, la graisse, on la lèche.
  • à propos d'un bavard qui exagère : il ajoute volontiers des crinières par devant et des queues par derrière.
  • à propos de quand les poules auront des dents : oui, c'est ça, quand la queue du chameau touchera terre !
  • à propos d'une amusante légende : à l'origine, la tête des chameaux était pourvue d'andouillers. Ces imprudents les prêtèrent à des cerfs qui ne les leur ont jamais rendus.
  • à propos de quelqu'un de collant : il vous suit comme la rate adhère à la panse, comme le taon d'été s'attache à la croupe du cheval.
  • à propos du premier gobelet d'eau de vie que l'on jette en l'air : c'est la part du soleil.
  • à propos des fameuses myrtilles : on les appelle les baies-nuages à cause de leur couleur de ciel d'orage.
  • à propos des mystérieux dons des chamanes : il est des yeux qui voient, d'autres pas.
  • et ma préférée, à propos d'un enfant adopté : il n'est pas né tout nu mais est arrivé tout vêtu.

(1) : je cite (page 56) : a-t-on idée de porter son vêtement sur l'épaule ? de montrer du doigt ? de postillonner sans s'excuser ? de prendre ou donner de la main gauche ? d'exposer ses semelles ? de fouler le seuil d'une yourte au lieu de l'enjamber ? de boire sans penser à en offrir ?
(2) : une moto rachetée jadis à un hippie impécunieux !
(3) : il y a quand même des références moins flatteuses !
(4) : plusieurs enquêtes du brahmane Doc sont parues chez Picquier poche


Pour celles et ceux qui aiment les cavaliers, indiens ou mongols.
Philippe Picquier édite en poche ces 254 pages qui datent de 2009.
Dédale en parle tout comme Hannibal ou Zaelle.

samedi 13 février 2010

Le sourire de l’ange (Joyce Carol Oates)

Sourire diabolique.

C'est grâce à la BoB team de BlogOBook (et aux éditions ArchiPoche) que Le sourire de l'ange est tombé dans notre PAL.La bOb Team
Joyce Carol Oates est une auteure réputée qu'on ne présente plus.
De temps à autre elle doit ressentir le besoin d'un moment de détente et, comme on se prend une grille de mots croisés, elle endosse le pseudo de Rosamond Smith et se met à écrire des thrillers.
Et cela ressemble beaucoup (beaucoup trop en fait) à du Patricia Highsmith.
Dans la société chic de la banlieue de Boston (madame est directrice adjointe d'une fondation de mécénat), une jeune veuve (Dorothea, trop jeune pour être veuve) entretien une relation avec un homme marié.
Un ange tombé du ciel ou presque (retour du neveu prodigue d'une amie) vient perturber la vie tranquille de la petite ville de province.
Il faut dire que, Colin Ash,  le jeune homme a pris la désagréable habitude de tuer (il a beaucoup souffert dans sa jeunesse bien sûr). Et ne voilà-t-il pas qu'il tombe amoureux de la jeune veuve ?
Tellement amoureux qu'il est prêt à lui rendre de menus services comme de trucider d'éventuels rivaux en amours comme en affaires. Serviable mais encombrant.
D'autant qu'il note tout cela dans un cahier bleu.

[...] Colin Ash était fou, mais qu'est-ce que cela signifiait "fou" ? Que le jeune homme avait assassiné deux personnes innocentes sans même pouvoir expliquer pourquoi.  Qu'il n'éprouvait pas le moindre remords et qu'il semblait plutôt fier de ses actes. Qu'il croyait dur comme fer que la vie et le destin de Dorothea Deverell étaient inexorablement liés aux siens. Tout cela ne constituait qu'un tissu de faits à la surface de son être, tout comme le blond de ses cheveux, son visage osseux et sa haute taille. Ces évidences le décrivaient mais ne suffisaient pas à le définir.

Tout cela est bien gentil, fort bien écrit (c'est quand même Joyce Carol Oates) et se lit même sans déplaisir mais n'a jamais réussit à nous attraper.


Pour celles et ceux qui aiment les soucis des riches.
Archipoche édite ces 313 pages en poche qui datent de 1989 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Pierre Charras.
Incoldblog a su voir le verre à moitié plein.

mercredi 3 février 2010

Les pingouins n’ont jamais froid (Andrei Kourkov)

Le manchot et les bandits.

En tout début d'année, on avait eu un petit coup de cœur pour Victor et son pingouin Micha.
A. et T. nous ont donc prêté la suite : Les pingouins n'ont jamais froid, du même ukrainien Andreï Kourkov.
Nous étions impatients de retrouver l'univers kafkaïen de cette Ukraine en complète perdition, l'humour et l'absurde des histoires de Kourkov. Impatients bien sûr des retrouvailles de Victor et de son inénarrable pingouin.
Las, Victor rencontre quelques difficultés pour retrouver son copain qu'il lui faut aller chercher au fin fond de la Tchétchénie.
C'est bien sûr prétexte à de savoureuses descriptions des mœurs et usages en vigueur dans cette univers post-soviétique totalement corrompu et pourri jusqu'à la moelle pour les siècles des siècles.

[...] Chaque pays est une sorte d'immense corps composé de milliers d'organes et de millions de petites cellules qui s'agitent en tout sens, les humains. Plus le corps est grand, moins il est sain. Il faut en permanence le traiter, l'opérer, anesthésier certaines parties en espérant ne jamais avoir besoin de recourir à une anesthésie générale. Cette crainte contribue à multiplier les anesthésies locales.

[...] Notre pays est immense, et les gens capables de penser et d'agir, ou simplement de penser, y sont bien trop rares. Un vrai désert intellectuel ! La quantité de problèmes dépasse largement la quantité d'hommes capables de les résoudre ...

Mais même si les bandits de la mafia russe ne sont pas manchots, le pingouin Micha se fait un peu désirer ...
Reste l'épisode en Tchétchénie, hallucinant, où Victor se laisse embrigadé dans une unité un peu spéciale qui a piraté un oléoduc pour alimenter un four crématoire où l'on brûle les cadavres encombrants : russes, tchétchènes, mafieux, la maison n'est pas regardante sur la marchandise qu'on lui confie. Le jeudi soir, on fait même nocturne avec ristourne sur les prix et les "clients" se bousculent ...

[...] Les jeudis, Siéva rayonnait. En fait, il était toujours content, mais le jeudi, à la veille du vendredi "qui rapportait", il s'animait encore plus. La nuit du jeudi au vendredi était toujours chargée en cadavres, car, suivant un usage instauré par Aza bien avant leur arrivée, c'était tarif réduit pour tous. Victor et Siéva ignoraient le montant de la remise, car les clients traitaient directement avec Aza, mais en tout cas il y avait plus de travail, donc plus de pourboires.

Les autres aventures de Victor (et sur la fin Micha) restent fidèles au ton cynique et désabusé de l'auteur mais sont quand même moins originales que celles du premier tome. Vous l'aurez compris : mieux vaut se concentrer sur le premier épisode.


Pour celles et ceux qui aiment encore les pingouins.
Seuils Points édite en poche ces 398 pages qui datent de 2003 en VO et qui sont traduites du russe par Nathalie Amargier.
D'autres avis sur Critiques Libres.

vendredi 29 janvier 2010

Dunes froides (Jeanne Desaubry)

Descente aux enfers.

Qui donc nous avait mis sur la piste de Jeanne Desaubry et de ses Dunes froides ?
Jean-Marc peut-être ? Enfin, la piste était bonne et facile à suivre, même dans le sable des plages de la mer du nord.
Mais stop, la carte postale s'arrête à la couverture. Dès les premières lignes, l'auteure nous sort la tête du sable pour nous la plonger dans l'ambiance glacée d'un polar plutôt cynique.
Dans la petite maison perdue dans les dunes, un couple. L'homme, âgé, vient de perdre son épouse malade et file le parfait amour avec une jeunette. Une ancienne élève. Dehors, un voyeur. Un journaliste, Un rôdeur aussi. Quelques gendarmes ensuite, par l'odeur du sang attirés.
Cela fait beaucoup de monde autour de la petite maison perdue dans les dunes. Beaucoup trop de monde.
Il y en aura moins à la fin.

[...] Le couple Markievicz-Rollin est au centre de l'affaire. C'est le seul moyen de faire correspondre les morceaux de ce drôle de puzzle qui rassemble un voyeur, un rôdeur, un cadavre, un incendie. Mais elle a rarement rencontré le cynisme qu'elle devine dans l'agencement des pièces. L'innocence de Duchamp se déduit de l'absence de preuves directes. Quant aux preuves indirectes ... Elles leur ont été offertes comme sur un plateau. Qui leur a servi le plateau ?

Un polar de bonne facture, au montage original, pratiquement sans héros, où l'on découvre peu à peu les pièces du puzzle comme le disait ci-dessus la gendarmette, grâce aux points de vue des uns puis des autres, dévoilés au fil des chapitres, comme dans une spirale. Une spirale infernale car, sur les traces des personnages, on s'enfonce peu à peu dans le sable et l'horreur, en découvrant à chaque tour de roue un peu plus du passé des uns et des autres  ...
L'écriture sèche et glacée de Jeanne Desaubry(1) ne nous laisse aucune chance ...
Les Rita Mitsouko "Les histoires d'amour finissent mal, en général …", sont cités en exergue du livre : on est loin de la carte postale et de la pub pour une escapade en amoureux sur les plages du nord ...
Un petit polar sympa et original, pas prise de tête mais plutôt bien écrit : une auteure à suivre ...

(1) : elle écrit même à la troisième personne du singulier, comme dans l'extrait cité ci-dessus du monologue de la gendarmette : elle a rarement rencontré ... elle devine ...


Pour celles et ceux qui aiment les plages du nord.
La coopérative d'auteurs Krakoen édite ces 230 pages qui datent de 2008.
Patrick, Jean-Marc, Magali et Paul en parlent.

mercredi 27 janvier 2010

Au bout du rouleau (Joseph Conrad)

C’est pas l’homme qui prend la mer …

En écho à notre billet sur l'insolite Histoire d'Usodimare, O. le marin nous a fait découvrir son auteur fétiche : Joseph Conrad un polonais né en Ukraine qui vécu à Marseille et qui écrivait en anglais.
Un homme de voyage, citoyen du monde comme tous les marins, il en était un lui-même pour s'être engagé dans la marine marchande britannique.
Cet auteur mal connu aura vécu la charnière entre les deux siècles (il est mort en 1924) et il influencera les plus grands : Faulkner, Gide ou Malraux, pour ne citer qu'eux.
On a commencé par ce qui n'est peut-être pas son roman le plus facile, mais qui nous conte une histoire proche de celle d'Usodimare : Au bout du rouleau.
L'histoire d'un marin, bien sûr, un de ces grands capitaines de la marine marchande du XIX° siècle, souvent propriétaires de leurs propres navires, qui parcouraient les mers sur leurs grands clippers à la poursuite de la bonne fortune.
C'était avant que les vapeurs ne viennent bouleverser cette économie très particulière.

[...] On ne pouvait s'y tromper : un vapeur désarmé était chose morte ; un voilier semble en quelque sorte toujours prêt à reprendre vie au souffle des cieux incorruptibles ; mais un vapeur, pensait le capitaine Whalley, tous feux éteints, sans les chaudes bouffées qui de ses profondeurs montent à votre rencontre sur le pont, sans le sifflement de la vapeur, sans les bruits métalliques dans son sein, repose là, froid, immobile, sans pulsation, comme un cadavre.

Après la faillite d'une banque anglo-asiatique qui engloutira son capital, le capitaine Whalley se retrouve en mauvaise posture, incapable d'aider sa fille qui a besoin d'argent.
Le commandant réussit tout de même à racheter finalement un petit vapeur et se livre au cabotage le long des côtes, non loin de Singapour.
Malgré la malchance et l'adversité (difficile de vous en dire plus sans trop en dévoiler), il affronte la mer et son destin (1).
Profondément convaincu de la noblesse de son métier de marin et de sa grandeur d'homme, il fixe l'horizon, obstiné, obsédé par l'idée de transmettre à sa fille qui vit au loin, un peu du capital qu'il essaie de préserver en commandant son vapeur le long des côtes.
Une histoire nourrie de celle de Conrad lui-même, à cette même époque criblé de dettes, contraint d'arrêter la navigation ... et pressé par son éditeur d'écrire quelques nouvelles.
Un portrait d'homme (et de quelques autres qu'il croise sur sa route), d'une belle écriture classique, ample et riche, nourrie de détails, au parfum suranné de ce tout début de siècle.

[...] Il y avait eu un temps où les hommes comptaient.

Visiblement, Conrad était de ce temps là.

(1) : les héros de Conrad sont ainsi faits qu'ils préfigurent ceux des existentialistes.


Pour celles et ceux qui aiment les portraits de marins.
Gallimard édite ces 161 pages qui datent de 1902 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Gabrielle d'Harcourt et Jean-Piere Vernier.

dimanche 24 janvier 2010

Le Collaborateur de Bethléem (Matt Rees)

Jérusalem, côté palestinien.

On avait un peu envie de sortir des polars suédois ou japonais, envie de voyager ailleurs, envie d'épingler des petits cœurs dans d'autres coins de notre carte des polars du monde.
On a donc changé de ... crèmerie, pour se retrouver à ... La grande crimerie, une sympathique petite librairie spécialisée polars, dans le X° près de la place du Colonel Fabien.
On y acheté deux billets, l'un pour Rio (on en reparle bientôt) et un autre pour la Palestine.
Cette fois notre guide est un journaliste américain, Matt Rees, qui nous emmène sur les traces du Collaborateur de Bethléem.
On se retrouve aux portes de Jérusalem, côté palestinien, embringué avec le héros (un prof) dans une histoire où se mêlent les rivalités entre les religions (chrétiens, musulmans, les juifs sont en face) et les rivalités entre les factions palestiniennes (Fatah, Hamas, Brigades, ...). Ça cafouille à qui mieux mieux dans une société en pleine déliquescence, minée par la guerre, les querelles intestines et la corruption.

[...] - Dieu sait que s'il n'existait ni Bible ni Coran, notre petite ville vivrait bien plus paisiblement, vous ne croyez pas ? Si la fameuse étoile avait conduit les Rois mages, mettons à Bagdad au lieu de Bethléem, la vie serait bien plus facile ici.

Un héros de la résistance est abattu/assassiné et l'un des anciens élèves du professeur Omar Youssef est accusé de collaboration avec l'ennemi ...
Le prof se lance dans une contre-enquête qui le mènera de péril en péril ...
Toute cette découverte de la vie palestinienne sous l'occupation israélienne (qui reste en toile de fond) est très instructive même si ce n'est guère réjouissant.
Mais on n'a pas vraiment accroché au personnage principal, le prof, décrit par la quatrième de couverture comme un personnage atypique et charismatique ... atypique certes, mais pas du tout charismatique.
Ce bon père de famille hésitant se retrouve balloté par les évènements (on le serait à moins) et peine à nous entraîner à sa suite sur la piste du vrai collaborateur ... et l'intrigue a le goût d'un couscous sans harissa. Dommage !
Reste la découverte, on l'a dit, de la Palestine des palestiniens autrement qu'au JT de 20 heures.
Il faudra donner une seconde chance à Matt Rees ... son second bouquin est déjà traduit : Une tombe à Gaza.


Pour celles et ceux qui aiment les histoires de pays en guerre.
Le livre de poche édite en poche ces 345 pages qui datent de 2006 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Odile Demange.
Rue89 en parle comme Anamor et Emeraude.

samedi 9 janvier 2010

Le pingouin (Andrei Kourkov)

Un écrivain pas manchot.

Dans l'un des polars de Fred Vargas, le commissaire Adamsberg se promenait avec un crapaud dans la poche ...
... las, notre Fred Vargas nationale est rattrapée par la concurrence, dépassée par la mondialisation, scotchée sur la ligne même de départ : dans le bouquin de l'ukrainien Andreï Kourkov, le journaliste Victor a carrément adopté un pingouin neurasthénique qui vit avec lui dans son appartement !

Parce qu'à Kiev désormais, le zoo n'a plus les moyens d'entretenir ses pensionnaires et se trouve dans l'obligation de les confier à la population ...

[...] Micha, le pingouin, se promenait dans le couloir sombre, cognant de temps à autre à la porte fermée de la cuisine. Victor finit pas se sentir coupable et lui ouvrit. Il s'arrêta près de la table. Haut de presque un mètre, il parvenait à embrasser des yeux tout ce qui s'y trouvait. Il fixa d'abord la tasse de thé, puis Victor, qu'il examina d'un regard pénétrant, comme un fonctionnaire du Parti bien aguerri. Victor eut envie de lui faire plaisir. Il alla lui préparer un bain froid. Le bruit de l'eau fit immédiatement accourir le pingouin, qui s'appuya au rebord de la baignoire, bascula et plongea sans attendre qu'elle soit pleine.

Oui, comme on le sait, rien ne va plus dans les républiques de l'ancien empire soviétique où les rescapés deviennent nécessairement philosophes.

[...] - Vous avez manqué l'époque de l'abondance, déplora le vieil homme. Chaque siècle offre environ cinq années de faste, puis tout s'écroule ... je crains que vous ne viviez pas jusqu'au prochain tour, et moi encore moins ... Mais moi, j'aurai profité de celui qui vient de passer. Comment se porte votre manchot ? [...]
Le vieil homme se leva et Victor s'aperçut à nouveau qu'il n'avait pas de chaussures.
- Vous n'allez pas attraper froid ? s'inquiéta-t-il.
- Non, dit Pidpaly, sûr de lui. C'est parce que je fais du yoga ... J'ai un livre avec des photos, et tous les yogis indiens sont pieds nus.

Il faut dire que Kiev enneigé et glacé au cœur de l'hiver, c'est pas vraiment le top des spots touristiques.

[..] Le soleil brillait, la neige scintillait, et ses doigts gelaient au fond des poches de sa parka. 

Sauf pour les ukrainiens qui aiment à pique-niquer (1) sur le Dniepr gelé. Au grand bonheur du pingouin Micha qui adore plonger dans les trous de pêche. C'est tout à fait de saison !
Derrière ces savoureuses et frileuses anecdotes sur la vie quotidienne des ukrainiens (et des manchots), se cache la sombre réalité du monde déliquescent de l'ex-Union Soviétique.
Victor est embauché par un grand journal de Kiev pour rédiger des notices nécrologiques sur des célébrités des arts, des affaires ou de la politique ... encore bien vivantes !
Ainsi, le journal est fin prêt dès que l'une de ces personnalités trépasse.
Ce qui, on s'en doute, arrivera de plus en en plus fréquemment au fil des nécros que Victor rédige sur commande ...
Qui tire les ficelles derrière tout cela ? Qui commandite ces nécros ?
Et lorsque Victor et son pingouin commencent à être invités aux enterrements, c'est un univers angoissant, inquiétant, quasi-kafkaïen, qui se dessine patiemment mais sûrement ...
Un roman à l'atmosphère très étrange, venu(e) du froid, avec un arrière goût d'amertume désabusée et une très belle conclusion un peu désespérée.
C'est aussi l'occasion inespérée (merci Thierry) d'épingler un petit cœur sur notre carte du monde, dans une contrée reculée où il ne nous serait pas venu à l'idée d'aller chercher un polar, encore moins un pingouin. 
Saluons au passage la traduction (du russe) de Nathalie Amargier qui a pensé à quelques petites notes fort bien venues sur les us et coutumes ukrainiennes.
On a lu également la suite avec Les pingouins n'ont jamais froid.

(1) : pique-niquer semble être un terme russe qui désigne une escapade sur la glace, assis sur une grosse couverture, occupé à boire du café arrosé à la vodka ou au cognac


Pour celles et ceux qui aiment les pingouins.
Seuils Points édite en poche ces 274 pages qui datent de 1996 en VO et qui sont traduites du russe par Nathalie Amargier.
D'autres avis sur Critiques Libres.

jeudi 7 janvier 2010

L’homme qui tuait les voitures (Eric Le Braz)

Cycle infernal.

Quand on se met en chasse de L'homme qui tuait les voitures, il faut un peu de patience et pas mal de courage.
Un peu de patience pour s'habituer à une mise en page agressive, plus facile que moderne, façon extraits hachés d'e-mail, de journaux, d'écoutes téléphoniques et j'en passe.
Pas mal de courage aussi pour passer outre les diatribes vindicatives du journaliste Éric Le Braz.
Car il y a de la haine dans ce thriller écolo où un homme qui vient de voir son petit garçon écrabouillé par un chauffard en voiture, a décidé de parcourir Paris à vélo et de s'en prendre aux conducteurs de grosses bagnoles.
[...] Belle pièce : la lippe méprisante et le pif bourbonien, troisième génération bourgeoise, profil balladurien, avec son double menton qui s'effondre sur la cravate comme un airbag rose bonbon. Beaux morceaux, premier choix avec une carte Gold.
Les motivations de ce tueur en série nouveau genre sentent le drame familial mais de Vélov à Vélib, il n'y a qu'un tour de roue : politiques, libertaires et écolos s'en mêlent et s'emmêlent.
[...] - Ah ! Serait-ce pour cette raison que vous éliminez les conducteurs de voitures ? Auriez-vous une dent contre les vandales à moteur qui saccagent le patrimoine ? C'est cela. Je vois : pour supprimer la pollution, vous avez décidé de supprimer les pollueurs.
Pendant que ça cafouille dans les médias et la police, le tueur fou, écolo ou pas, aligne les numéros sanglants sur les pare-brise : ..., 3, 4, 5, ...
Ça dérape bien vite et ça dégénère rapidement en bataille rangée entre cyclos et autos, entre deux et quatre roues, avec as usual, la maréchaussée perdue au beau milieu de la mêlée.
On songe une fois ou deux à Crash (Le Braz cite même cette référence) mais n'est quand même pas J.G. Ballard qui veut ...
Malgré tous ces clichés faciles, cette histoire invraisemblable finit par nous accrocher et nous tenir en haleine.
On se prend au jeu, ne serait-ce que pour savoir comment cet extrémiste du polar urbain qu'est Éric le Braz va se sortir de ce guêpier ...
Bon, nous on s'en fout, on n'a pas de voiture ...

Pour celles et ceux qui aiment les vélos et pas les voitures.
J'ai lu édite en poche ces 246 pages qui datent de 1999.
D'autres avis sur Critiques Libres.

vendredi 1 janvier 2010

Best-of 2009

Best of 2008
Bonne année 2010 à toutes et à tous !
Voici le 4ème (et oui ...) best-of annuel sur ce blog, histoire de repérer ce qu'on pourrait appeler « les coups de cœur de nos coups de cœur ».
Même s'il est toujours difficile de faire un choix parmi les meilleurs,  car le tri a déjà été fait une première fois avant d'arriver sur le blog  ...
cliquez sur les vignettes ou sur les liens pour retrouver les billets en version intégrale

Dans la catégorie Polars : La découverte de l'excellent Colin Cotterill et son coroner laotien Siri Paiboun avec Le déjeuner du coroner (ou La dent de bouddha).
Dépaysement bon enfant garanti, humour et intelligence au rendez-vous.

La littérature mexicaine était à l'honneur cette année, alors bien sûr Guillermo Arriaga (auteur de nombreux scénarios de films) est ici récompensé pour Un doux parfum de mort.
Une sombre tragédie, très physique, avec un soleil écrasant et une chaleur étouffante : ça pue la sueur et les mouches volent pendant la sieste.

Donna Leon (qui est un peu la Fred Vargas italienne) n'avait pas encore eu droit à notre podium.
Un oubli réparé cette année grâce à l'une des meilleures enquêtes vénitiennes du sieur Brunetti : De sang et d'ébène.

Même s'il le méritait, on n'a pas fait monter sur le podium, Dans la brume électrique, le bouquin de James Lee Burke car le film de Tavernier qui en est adapté, figure un peu plus loin au best-of cinéma de l'année !
On aurait pu aussi citer la trilogie berlinoise de Philip Kerr.

Dans la catégorie Romans : Justice est enfin rendue ici à Jean Échenoz qui nous a donné cette année avec Courir, un tout petit bouquin qui nous raconte l'histoire d'un grand bonhomme, Émile Zatopek.
Échenoz a l'intelligence de replacer la course d'Émile dans celle, encore plus folle, du monde. Le monde finissant du XX° siècle.
On suit tout cela (les courses d'Émile et la roue de l'Histoire) au rythme donné par Échenoz, dans la foulée d'Émile : c'est passionnant, captivant, haletant.
Et comme toujours avec Échenoz, très très bien écrit.
On ne présente plus Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, incontournable vedette des blogs.
Sauf que la réputation de l'américaine Ann Harper Lee n'est pas surfaite et que ce bouquin est réellement excellent.
Écrit dans les années 60 en pleine campagne des Noirs pour leurs droits civiques, l'action se situe dans les années 30, en pleine Dépression (encore !), dans un état du Sud (l'Alabama) à un moment où la ségrégation avait encore de beaux jours devant elle.
L'auteure nous conte l'histoire d'enfants qui grandissent élevés au fil des saisons par leur père : Scout, la cadette, garçon manqué et son frère aîné, Jem.
Pour boucler le podium des romans, l'Histoire d'Usodimare, un petit opuscule minuscule de l'italien Ernesto Franco.
Un récit de voyage, un récit de marin.
Le récit d'une fin, celle d'un bateau déglingué qu'Usodimare doit accompagner jusqu'au Bangladesh pour la ferraille.
On aimerait encore citer Siri Hustvedt (l'épouse de Paul Auster) ou l'albanais Ismaïl Kadaré, une vieille connaissance relue cette année.
Dans la catégorie BD : Incontestablement, Étienne Davodeau est notre révélation BD 2009.
Avec ce premier épisode d'une série Lulu Femme nue ou encore avec Chute de vélo.
Des dessins pas tape-à-l'œil pour deux ronds, des histoires ordinaires de gens ordinaires, ... mais alors qu'est-ce donc qui fait qu'une fois en mains, on ne peut plus lâcher les albums d'Étienne Davodeau ?
Coup de cœur ensuite pour une japonaiserie de deux auteurs français, Antoine Bauza au scénario et Martin Leclerc dit Maël au pinceau.
Dans l'ambiance zen de cette Encre du passé , texte et dessin se confondent en une agréable alchimie. C'est superbe et les auteurs ont su se limiter à un seul album, chose rare en ces temps prolixes.
On avait déjà croisé le dessinateur aquarelliste (Maël) dans les Rêves de Milton.
On a préféré attendre 2010 pour confirmer l'intérêt de la prometteuse série New Byzance et on a donc hissé Okko à la troisième place du podium.
Le cycle de l'eau nous valait quelques beaux paysages d'îles, de bateaux et même de châteaux suspendus. Le cycle de la terre nous emmenait en montagne à la découverte de mystérieux monastères accrochés à flanc de rochers.
Le cycle de l'air nous emporte dans une vallée où soufflent des vents magiques, les kamikazé (les vents des kamis - les vents des dieux), comme ceux qui jadis, protégèrent le Japon des invasions maritimes du Khan mongol. 

Voilà, c'est dit, c'est fait, salut 2009 et vive 2010 !
Et pour ceux qui auraient raté le best-of 2008 : c'est encore là !

jeudi 17 décembre 2009

Tijuana city blues (Gabriel Trujillo Munoz)

Aïe tequila !

Les Allusifs lancent une jolie (mais un peu chère) collection au nom évocateur : 3/4 polar.
Avec pour le moment de tout petits volumes, des opuscules minuscules.
Et c'est Gabriel Trujillo Muñoz qui ouvre le bal avec Tijuana City Blues, pour prolonger l'actualité mexicaine en cette année 2009 où la littérature de ce pays était à l'honneur.
Un tout petit polar donc, presqu'une nouvelle. Enfin, 3/4 polar comme le disait l'éditeur, car bien évidemment le fil de l'intrigue est ténu et ne sert qu'à nous guider le temps de ce petit voyage.
Un petit voyage en Basse-Californie, dans cette ville-frontière de Tijuana que l'on dit être le Las Vegas du Tiers-Monde.
Un petit voyage dans le temps également puisque l'histoire remonte jusqu'à celle de William S. Burroughs qui écumait la région au début des années 50 avec ses collègues de la beat generation comme Kerouac et Ginsberg (1) .
Gabriel Trujillo Muñoz met en scène un avocat (Miguel Angel Morgado) défenseur des causes écolos et des indiens opprimés.
L'un des ouvriers venus refaire sa bibliothèque, demande à Morgado de retrouver son père mystérieusement disparu en 51, quelque temps après l'épisode où Burroughs tua sa propre épouse en jouant à Guillaume Tell avec un révolver (véridique).
Morgado, armé de quelques photos où l'on retrouve le père du menuisier aux côtés de Kerouac, Burroughs and co, se met en piste ... piste qui le conduira donc jusqu'à Tijuana et même aux États-Unis à San Diego de l'autre côté de la frontière.

[...] - Bon, reprit Leobardo. La fusillade que vous voulez tirer au clair a eu lieu le 8 décembre 1951. Si les journaux ont donné un compte rendu succinct, le strict nécessaire, c'est parce que l'évènement s'est produit au grand jour au beau milieu de l'avenida de la Revoluciòn. On ne pouvait pas le passer sous silence, mais on pouvait l'enfouir sous quelques tonnes de terre pour éviter toute répercussion fâcheuse sur le tourisme - la seule chose qui compte ici. C'est ce qui a été fait. Les quotidiens de Tijuana en ont parlé pendant deux jours, puis ils se sont tus. Vous vous rappelez ce qu'ils en ont dit, non ?

Et la quête de Morgado est autant celle du père de son menuisier que celle de la véritable personnalité de Burroughs ou encore des réalités mexicaines de l'époque, le long de cette frontière avec les États-Unis.
Malgré de nombreuses qualités et de multiples centres d'intérêt (polar, Mexique, années 50 et beat generation, ...) on n'a pas été tout à fait convaincus par cette petite mise en bouche. Pour garder l'appétit, on va sans doute être obligés de replonger dans Mexicali City Blues, un autre épisode du même auteur !
Reste que cela nous permet d'épingler un petit cœur de plus sur notre carte du monde des polars.

(1) : MAM écumait les mêmes lieux vingt cinq ans plus tard, mais bizarrement Wikipédia n'en parle pas ...


Pour celles et ceux qui aiment la tequila.
Les Allusifs 3/4 Polar éditent ces 88 pages qui datent de 2006 en VO et qui sont traduites de l'espagnol (mexicain) par Gabriel Iaculli. Le site (intéressant) de l'éditeur.
Virginie en parle, Béné également comme Anne-Sophie et Jean-Marc.
Rana évoque les trois épisodes de la série.

samedi 12 décembre 2009

La maison aux souvenirs (Nora Roberts)

Modes et travaux.

La maison aux souvenirs, de la prolifique américaine Nora Roberts, lu dans le cadre du partenariat entre LivrAddict et l'éditeur Michel Lafon. LivrAddict
Il était une fois l'histoire d'une jeune femme, petite-fille d'une ancienne star de cinéma, délaissée par ses père et mère, venue s'installer en Virginie, fuyant le monde du show-biz de la côte ouest.
Elle rachète la maison de sa grand-mère maternelle et entreprend de la rénover de fond en comble et de la cave au grenier, essayant ainsi de se reconstruire elle-même, de renouer avec son passé et ses attaches familiales.
Rien n'est épargné aux fans de bricolages (1) : le choix des robinets ou des carrelages, de la couleur des murs ou des bois des parquets, le décapage des antiques moulures, le découpage des nouvelles étagères, le rénovage des vieux fourneaux, le ponçage des anciennes boiseries, ... on se croirait dans La maison de Marie-Claire ...
Notre jolie blonde est aidée de quelques artisans du coin, de son père divorcé et remarié, d'un beau voisin célibataire dessinateur de BD, d'un "ex" qui passait par là à moto ... et cela fait beaucoup de monde qui rôde autour de la jeune femme.
Forcément de vieilles histoires, de sombres rancunes et de douloureux secrets vont ressurgir de la poussière soulevée par les travaux (la grand-mère, enceinte d'un amant caché, s'est suicidée dans la maison peu après que son fils se crashe en voiture entraînant dans sa perte quelques jeunes du coin, ouf).
Peu à peu, au fil des pages brico-déco, entre carrelage et vernissage, ça se gâte : "on" vient nuitamment déraciner les nouvelles plantations, taguer la belle voiture, saccager les robinets tout neufs, et même assommer son ex rentré un peu tard ... mais qui est donc cet ennemi qui ne lui veut pas du bien ?
Hmmm, serait-ce le beau voisin qui lui fait une cour trop insistante et ne pense qu'à la coucher sur une planche de BD ?

[...] - Je vais mettre un verrou.
- Ce serait peut-être plus prudent. Et les lettres tu les a mises où ?
- Quelles lettres ? demanda Steve.
- À part moi, est-ce tu as dit à quelqu'un que tu avais découvert des lettres dans le grenier ?
- À mon père.
- Tu as trouvé des lettres dans le grenier ? Le mystère s'épaissit.
- On se croirait dans un téléfilm.

On ne saurait mieux dire !
Paradoxalement, pour peu qu'on le veuille bien, on se laisse prendre au jeu et on dévore ce roman à vive allure, bercé par une prose facile (MAM : c'est mieux écrit que Patricia Highsmith) et titillé par l'impatience de découvrir le fin mot de l'histoire.
Finalement on aurait presque apprécié un dénouement très second degré avec un bricoleur fou, obsédé du tournevis ou de la chignole, mais, las, la fin se révèlera bien plus classique.
À classer dans les romans TGV, écrits et lus à grande vitesse. Pour se reposer les neurones entre deux réveillons.

(1)  : évidemment, BMR hait le bricolage !


Pour celles et ceux qui aiment le brico et la déco.
Michel Lafon édite ces 329 pages en poche qui datent de 2008 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Joëlle Touati.

dimanche 6 décembre 2009

Lark et Termite (Jayne Anne Philips)

Roman polyphonique.

C'est une critique du Figaro(1) qui nous avait aiguillés vers Lark et Termite, l'un des rares bouquins de l'américaine Jayne Anne Philips.
AlapageEt c'est dans le cadre d'un partenariat proposé par Alapage que nous avons pu lire ce livre.
Jayne Anne Philips a situé son histoire dans les années 50 dans une bourgade US (avec quelques scènes en Corée, c'était l'époque de cette guerre-là).
Une histoire à quatre voix qui alternent au fil des chapitres.
La voix du capitaine Leavitt en train de crever sur le champ de bataille, en plein cafouillage entre les réfugiés coréens de tous bords, la progression des communistes et le pilonnage des forces américaines.
Au pays, on écoutera la voix de la jeune Lark, fille d'un premier mari de Lola, la femme du capitaine.
Puis la voix intérieure de Termite, un handicapé autiste, le fils de Leavitt et Lola que son père n'aura jamais eu le temps de voir et à qui on fête l'anniversaire régulièrement et plusieurs fois par an parce qu'il semble adorer ça. Et enfin, la voix de Nonie qui élève les deux enfants de sa sœur Lola, Lark et Termite.
Car il manque bien sûr cette cinquième voix : celle de Lola, la femme du capitaine, la mère des deux enfants, la sœur de Nonie. Au fil des chapitres on devine peu à peu son portrait comme dessiné "en creux", en négatif photo, en écho aux voix des autres personnages pour qui son absence est désormais une fêlure définitive.
Tous les quatre sont abandonnés, perdus : le capitaine dans la déroute de la guerre de Corée, Nonie à élever des enfants qui ne sont pas les siens, aimer un homme qui n'est pas vraiment le sien, Termite dans les ténèbres de son propre corps et Lark sans père ni mère, juste un demi-frère.
Tous les quatre ont été abandonnés par Lola et tous ont charge d'âmes : le capitaine et sa colonne de réfugiés coréens, Lark et son frère handicapé, Nonie et les deux enfants.
Au terme de cette histoire, les orages, les rivières et les inondations du sud-est américain viendront, tels un déluge salvateur, emporter ces secrets qui leur pèsent, balayer ces non-dits qui les emprisonnent, et la jeune Lark (l'alouette) retrouvera les souvenirs qui la délivreront du passé.
Pour être tout à fait honnête, les voix agitées du capitaine dans son tunnel coréen et du jeune Termite dans son tunnel intérieur, étaient un peu trop oniriques et chaotiques à notre goût, contrastant avec la clarté limpide des destins de Lark et Nonie.
À propos de Termite :

[...] Le fait est que, dès qu'ils ont compris qu'il n'est pas le cas d'urgence qu'il peut avoir l'air d'être, ils trouvent toutes les excuses pour l'approcher. Il ne réclame rien et il ne communique pas de façon habituelle, mais à sa manière, dans son silence, il les prend en compte. Cela ressemble beaucoup à l'impression qu'on a en regardant une étendue d'eau assez vaste pour vous apaiser, un étang, un lac ou une rivière. Ou l'océan bien sûr. La première fois que j'ai collé l'oreille à un coquillage, c'était un peu comme si j'avais finalement entendu le son dans lequel vit Termite.

(1) : oui, des fois dans le TGV ou à l'hôtel y'a que ça, alors ...


Pour celles et ceux qui aiment l'absence.
Christian Bourgeois édite ces 425 pages qui datent de 2006 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Marc Amfreville.
Georges en parle comme Télérama et Sylvie, et ce blog propose même une interview de l'auteure.

mardi 1 décembre 2009

La dent du bouddha (Colin Cotterill)

Crois-tu aux fantômes, camarade ?

Lorsqu'on écume les blogs et les boutiques en ligne à la recherche de nouveaux auteurs il arrive que l'on ressente parfois le frisson du pêcheur qui remonte son filet plein de nouveaux poissons à l'air inconnu mais savoureux. Hmmm, un nouveau banc, poissonneux et prometteur.
Ce plaisir fut le notre, une fois attrapé Colin Cotterill dans notre toile.
Un auteur britannique qui vit au Laos et en Thaïlande et qui travaille au sein d'ONG à la réinsertion d'enfants victimes de la prostitution.
La dent du Bouddha est son deuxième polar après Le déjeuner du coroner (prix SNCF du polar en 2007).
Voici donc encore un occidental victime d'asiatite aigüe tout comme John Burdett et sa série Bangkok dont on reparlait il y a peu. Burdett situe ses intrigues en Thaïlande, Cotterill s'installe tout à côté, au Laos, et les parallèles sont nombreux entre les deux écrivains. Tous deux font preuve de beaucoup d'humour (même s'ils se situent sur des registres différents), tous deux nous donnent la mesure du fossé qui sépare les cultures occidentale et asiatique et tous deux nous laissent aux prises avec la mystérieuse magie des fantômes de l'orient.
Mais le monde laotien de Cotterill est quand même plus "cool" que l'infernale jungle urbaine du Bangkok de Burdett !
C'est Siri Paiboun le coroner officiel du régime de Ventiane (et apparemment le seul coroner du pays !) qui nous guide dans le Laos communiste des années 70. Après que français et américains ont abandonné le pays aux griffes du dragon vietnamien.
[...] Il passa sous l'écriteau écrit MORGUE en français, s'essuya soigneusement les pieds sur le paillasson américain WELCOME, et entra dans le frais et sombre bâtiment de plain-pied.
[...] En dépit de la canicule, on n'avait pas ouvert les fenêtres depuis le départ des Américains. (La culture française avait brièvement été supplantée ici par les cours de langue américaine.) La seule culture à n'être pas mise en valeur était celle du Laos.
On retrouve ici à Ventiane le même humour finaud et savoureux avec lequel Burdett nous avait amusés à Bangkok.
Cotterill mène son intrigue avec nonchalance (forcément avec cette canicule) et brocarde gentiment le régime communiste qui a bien vite repris les rênes de la corruption et de la prévarication des mains de la famille royale.
[...] Il se désolait de voir le potentiel du Laos gâché par ses laborieux collègues, mais mieux valait, convenait-il, être un communiste laborieux qu'un capitaliste déchaîné.
Un régime communiste que les meilleurs nageurs ont fuit en traversant le Mékong pour la Thaïlande.
Français et américains, on l'a vu, en prennent également pour leur grade :
[...] - Tu as entendu parler de la visite des sénateurs ?
- Le seul moyen pour moi d'apprendre quelque chose, c'est par toi, Camarade.
- Eh bien, nous avons reçu une délégation de Washington.
- Ils veulent qu'on leur rende leurs bombes ?
On aura compris que l'intrigue policière reste à l'arrière-plan et n'est que le prétexte de la balade dans Ventiane, petite bourgade provinciale engourdie dans la chaleur. Avec même en prime une excursion à Luang Prabang, l'ancienne capitale royale.
Alors l'enquête, quand même ? Et bien, un ours s'échappe en pleine ville et les cadavres commencent à s'accumuler, victimes de coups de griffes (celles de l'ours ?) et de morsures (celles d'un tigre ?). Un coffre royal semble renfermer une puissance maléfique.
Il faudra toute la sagesse bouddhique de Siri Paiboun pour démêler ces fils dont la réalité s'entrecroise avec celle de l'au-delà. Heureusement Siri est aidé par ses fantômes qui viennent le conseiller, l'aider ou même parfois le tourmenter.
On terminera sur cet étonnant parallèle avec la fin de Bangkok Psycho (Burdett, on en parlait plus tôt) : deux histoires où vivants et esprits s'entremêlent et s'entraident pour venir à bout de l'intrigue policière. Avec habileté, intelligence et finesse, ces deux auteurs réussissent à secouer un peu la poussière cartésienne accumulée sur nos neurones occidentaux.
On se surprendrait presque à compter ses propres dents du bout de la langue, histoire de vérifier qu'on n'en a pas trente-trois comme le Bouddha ...
Et puis voilà de quoi épingler un petit cœur de plus sur notre carte du monde des polars, au pays du million d'éléphants (Lan Xang en VO).


Pour celles et ceux qui aiment les esprits.
Le livre de poche édite ces 312 pages en poche qui datent de 2005 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Valérie Malfoy.
Yozone en parle, Mario est plus critique. Le site de l'auteur.

samedi 28 novembre 2009

Le mec de la tombe d’à-côté (Katarina Mazetti)

Le rat des champs et le rat de bibliothèque.

 Katarina Mazetti (malgré son patronyme aussi peu nordique que celui de la chanteuse Sophie Zelmani) est une auteure suédoise qui est un peu au royaume de Gustaf ce qu'Anna Gavalda est à notre hexagone.
Son premier roman est un succès planétaire et raconte ... l'histoire de la rencontre entre une femme et un homme.
Elle, se recueille sur la tombe de son insipide mari disparu un peu trop tôt. Lui, Le mec de la tombe d'à côté, vient fleurir la tombe de ses parents.
Elle, se trouve un peu trop jeune pour finir seule dans le veuvage parmi ses collègues bibliothécaires. Lui, exploite des vaches laitières et voudrait bien une paire de bras supplémentaire pour l'aider à la ferme.
Tout, mais vraiment tout, sépare ce rat des champs et ce rat de bibliothèque qui ne sont absolument pas faits l'un pour l'autre. Ou alors, précisément, qui sont indiscutablement faits pour se compléter et couler des jours heureux .. et agités.
Entre eux, c'est le coup de foudre, enfin à la suédoise :

[...]  Et j'étais tombé amoureux d'elle.
Ce n'était pas exactement un déclic. Plutôt comme quand je touche la clôture électrique sans faire gaffe.

Lui, n'entend rien à la poésie ni aux théories de Lacan. Elle, est de celles qui croient qu'il y a moins de travail à la ferme l'hiver pendant l'hibernation des vaches.
Lui
, s'endort en ronflant pendant l'opéra. Elle, n'est pas fichue de réussir des boulettes de viande (1).
Lorsqu'ils louent "un" film, ils prennent deux DVD : lui, Police Academy, elle, La leçon de piano, et ils dorment chacun leur tour sur le canapé pendant le film de l'autre.
Le bouquin, imprégné d'une douce ironie pleine de tendresse pour ces deux personnages, alterne ainsi les chapitres avec "lui" et avec "elle", nous faisant vivre et revivre avec beaucoup d'humour les scènes sous un jour ou un autre. Le procédé est bien un peu facile et répétitif mais réussit finalement à composer un petit bouquin sympa et léger, frais et enjoué, qui se lit avec plaisir.
Moralité sans prétention de la part de Katarina Mazetti : ouvrez les yeux sur la vraie vie et vos proches !

(1) : les filles, sachez-le, c'est la recette incontournable pour gagner le cœur d'un suédois ...


Pour celles et ceux qui aiment les amours impossibles.
Actes Sud Babel édite en poche ces 253 pages qui datent de 1998 en VO et qui sont traduites du suédois par Lena Grumbach et Catherine Marcus.
Bien entendu toute la blogoboule en parle : Papillon, Lilly, Clarabel,
D'autres avis encore, plus mitigés, sur Critiques Libres.

vendredi 27 novembre 2009

Le déjeuner du coroner (Colin Cotterill)

Crois-tu aux fantômes, camarade ?

Ah ! on avait déjà été enchanté par La dent du bouddha du même Colin Cotterill, mais voilà-t-y pas que le premier épisode, Le déjeuner du coroner, est encore mieux ?
On les a donc lus dans le désordre mais peu importe (1).
Le déjeuner du coroner met en scène ce fameux coroner laotien, le Dr. Siri Paiboun, sorte de croisement asiatique entre une Kay Scarpetta pour la profession et un Jean-Baptiste Adamsberg pour le tempérament fantasque.
On se laisse promener avec délectation dans ce Laos provincial et bonhomme de la fin des années 70, au lendemain de la révolution du Pathet Lao.
Après que japonais, français et américains ont laissé l'Asie du sud-est en chantier, le Laos se remet lentement de la tourmente même si une bonne partie de la population a fuit le pays en traversant le Mékong pour rejoindre la Thaïlande.
Sont restés ceux qui ne savaient pas nager et le tout nouveau régime communiste a bien du mal à reprendre les rênes du pouvoir ... et celles de la corruption.
[...] En fait, bien des Laotiens demeurés dans la capitale après la prise du pouvoir soutenaient le nouveau régime. On estimait qu'ils ne pouvaient pas faire pire que leurs prédécesseurs, et le peuple était écœuré et las d'être une possession coloniale. Quitte à être mal gouverné, autant l'être par d'autres laotiens.
Même si les grands frères russes, chinois et vietnamiens apportent "volontiers" aides et conseils ...
[...] On ne manquait pas de "conseillers" vietnamiens dans la capitale. Les cyniques - et Siri en était un grand devant l'Éternel - insinuaient qu'avec tous ces conseils en provenance de Hanoi, la langue officielle ne tarderait pas à devenir le vietnamien.
Le pays se reconstruit doucement : on y compte déjà 17 feux rouges (un 18ème est en discussion dans les hautes sphères du Parti où certains estiment que cette pénurie de feux tricolores ternit  l'image du pays aux yeux des étrangers), 7 avions et même 1 hélicoptère prêté à plein temps, équipage compris, par les russes pour transporter les VIP du Parti (mais qu'a donc bien pu faire l'équipage russe pour être ainsi exilé à demeure au Laos ?).
Et Siri Paiboun est donc ce vieux docteur de 72 ans que le régime a plus ou moins mis au placard dans la seule et unique morgue du pays, piètre communiste et piètre bouddhiste comme il se définit lui-même.
Il travaille avec les moyens du bord dans la petite capitale, Ventiane, de ce petit pays dévasté : par exemple il dispose de l'un des rares appareils photos et surtout de quelques plus rares encore pellicules ... qu'il doit disputer avec les infirmières plus soucieuses d'envoyer des souvenirs de leurs fêtes, anniversaires et petits-amis à leur famille restée à la campagne.
L'intrigue mêle habilement la politique (on a retrouvé des cadavres de viets qui auraient été trucidés par des laos ? de quoi attiser le feu qui couve à la frontière ...), la vie locale (encore un cadavre, celui de la femme d'un ponte du Parti) et le Dr. Siri Paiboun est fréquemment visité par les fantômes des uns et des autres qui viennent lui suggérer comment faire avancer l'enquête et gagner ainsi le repos de leur âme.
Dans notre précédent billet, on tirait un parallèle entre l'humour et l'esprit dont faisait preuve Colin Cotterill et les voyages à Bangkok de John Burdett.
Cette fois, c'est plutôt avec Fred Vargas qu'on serait tenté de relier Colin Cotterill, tant son Dr. Paiboun ressemble par certains aspects à l'inénarrable Adamsberg. Même si le contexte est bien sûr très différent (pas grand point commun entre Ventiane et Paris !) ils partagent tous deux le même esprit un peu déjanté à l'affut des connexions cachées et souterraines qui dirigent notre univers.
De plus, la même ambiance bon enfant imprègne les romans des deux auteurs qui font preuve d'une grande tendresse envers leurs personnages.
Vraiment, Colin Cotterill est pour nous cette année, l'auteur polar à découvrir.
(1) : on apprend quand même dans ce premier épisode quelques clés pour expliquer la situation du Dr. Siri Paiboun (le décès de son épouse, son anti-conformisme qui le verra relégué comme coroner, ...)

Pour celles et ceux qui aiment les esprits.
Le livre de poche édite ces 314 pages en poche qui datent de 2004 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Valérie Malfoy.
Mika en parle, Martine, Goelen également. Dasola et Le Nocher aussi.
Les photos du Mékong de Lâm Duc Hiên sur les Grilles du Luxembourg.

dimanche 22 novembre 2009

Électre à La Havane (Leonardo Padura)

Cuba libre ! (2)

Continuons la visite de Cuba avec Leonardo Padura : après Vents de carême, voici Électre à La Havane, écrit quelque temps après le précédent.
On y retrouve Mario Condé, le flic qui aurait bien voulu être écrivain et qui carbure souvent au rhum et plus rarement aux jolies filles, ainsi que son collègue Manolo.
Las, la prose verbeuse de Padura est également au rendez-vous qui confirme que cet auteur se prend malheureusement trop au sérieux, du moins à notre goût.
Le thème de ce second épisode est pourtant intéressant : si la marijuana servait de décor aux Vents de carême, cette fois Padura nous promène parmi les homosexuels et les travestis de La Havane.
On imagine aisément ce que pouvait endurer ce microcosme sous la dictature pas très éclairée du castrisme ... Cottet en parle longuement dans son billet et Padura convoque dans son bouquin tous ces intellectuels, hommes de théâtre, artistes, ... sacrifiés par la Revoluçion sur l'autel de l'homme socialiste nouveau qui n'avait rien de gay.
Le Condé qui se définit lui-même comme un hétéro macho-stalinien, se trouve donc ici confronté à d'étranges créatures, quelque part entre fascination et perversion.
À quelques semaines et quelques bouquins d'intervalle, le parallèle est alors tout trouvé entre les maricònes de Cuba et les katoeys de Thaïlande que Burdett mettait en scène dans Bangkok Psycho, à l'autre bout du monde.
Ces travestis, plus femmes que les femmes, nous rendent décidément intarissables.


Pour celles et ceux qui aiment le rhum, les cigares ... et les travestis.
Points édite ces 255 pages qui datent de 1192 en VO (parues en 2001) et qui sont traduites de l'espagnol par François Gaudry.
Cottet en parle.

samedi 21 novembre 2009

Vents de carême (Leonardo Padura)

Cuba libre !

C'est un vent étrange qui souffle entre les pages du polar cubain de Leonardo Padura.
Un vent de tristesse désabusée, de nonchalance amère.
Un vent chaud de poussière et de sable qui balaye les rues de La Havane en ce mois de mars 1989 : les Vents de carême.
Une jeune prof du lycée vient d'être assassinée, on a retrouvé de la marijuana chez elle et à Cuba on ne plaisante pas avec ces choses-là.
L'inspecteur de Padura, Mario Conde (le Comte) et son adjoint Manolo écopent de cette enquête qui s'annonce difficile et périlleuse : qui couchait avec la prof ? qui sont les gros bonnets mouillés dans cette affaire ?

[...] - Cette affaire est très bizarre, Manolo, ils mentent tous, je ne sais pas si c'est pour protéger quelqu'un ou pour se protéger eux-mêmes, ou parce qu'ils se sont habitués à mentir et que ça leur plaît.
Mario préfèrerait se saouler tranquillement au rhum avec son copain Le Flaco (le maigre), cloué dans une chaise roulante après une mauvaise balle reçue en Angola.
[...] On sentait de nouveau la présence accablante du vent torride qui ne se décidait pas à laisser en paix les dernières fleurs du printemps ni la mélancolie persistante de Mario Conde.

En chemin, Mario croise la trop belle Karina qui veut bien jouer du jazz pour lui, uniquement vêtue de son saxo.
Et c'est beaucoup, un peu trop, pour Mario, le flic qui aurait voulu devenir écrivain.

[...] - Tu es un type bizarre. Tu est triste comme la pluie et ça me plaît. J'ai l'impression que tu passes ton temps à demander pardon d'être vivant. Je ne comprends pas comment tu peux être policier.

D'habitude on aime bien les flics désabusés aux prises avec une ville qui les dévore mais la déprime un brin machiste de Mario Conde n'a pas réussi à nous accrocher cette fois-ci.
Sans doute est-ce dû à la prose un peu verbeuse et trop sérieuse de Leonardo Padura, comme ici par exemple :

[...] Depuis deux siècles, La Havane est une ville vivante, qui impose ses propres lois et choisit soigneusement ses fards pour marquer sa singularité. Pourquoi suis-je issu de cette ville, précisément de cette ville, disproportionnée et orgueilleuse ? J'essaie de comprendre ce destin inévitable, non choisi, en m'efforçant de comprendre la ville, mais La Havane m'échappe et m'étonne toujours avec ses recoins oubliés comme des photos en noir et blanc, et ma compréhension est à l'image du vieux blason de ces nobles enrichis par la mangue, l'ananas et la canne à sucre : rongée par le temps. Après tant de dévouements et de rejets, ma relation avec la ville est oblitérée par les clairs-obscurs que mes yeux y peignent, ainsi la jolie fille se transforme en prostituée féroce, l'homme furieux en assassin potentiel, le jeune homme pétulant en drogué incurable, le vieux du coin en voleur à la retraite. Tout noircit avec le temps, comme la ville où je marche entre les arcades sales, les murs écaillés etc... etc...

Même si Cuba n'est pas réputée pour sa joie de vivre sous la coupe des frères Castro, on aurait aimé un guide plus avenant pour nous promener dans les rues de La Havane où l'on n'a guère l'occasion de voyager, même en classe polar.
La suite des aventures du Condé, demain avec Électre à La Havane. 


Pour celles et ceux qui aiment le rhum, les cigares et le jazz.
Points édite ces 255 pages qui datent de 1192 en VO (parues en 2001) et qui sont traduites de l'espagnol par François Gaudry.
Kathel et Jean-Marc l'ont lu. D'autres avis sur Critiques Libres.

mercredi 18 novembre 2009

Histoire d’Usodimare (Ernesto Franco)

Un homme à la mer.

Il y avait bien longtemps qu'on n'avait alimenté notre rayon des opuscules minuscules.
Le gênois Ernesto Franco nous permet de relancer la tradition avec son Histoire d'Usodimare qui tient en 76 petites pages découvertes chez L'arbre à lettres.
Un récit de marin :

[...] je lui réponds, comme je le fais toujours, que ce métier n'est pas un métier moderne.

Un récit de voyage (Usodimare doit d'abord rejoindre son bateau depuis Cuba) :

[...] De décollage en décollage, les avions que doit prendre Usodimare sont des appareils de plus en plus vieux. Des Antonov, de plus en plus souvent. Il écrit qu'il a l'impression de passer imperceptiblement des mains des pilotes à celles de Dieu.

Le récit d'une fin, celle d'un bateau déglingué qu'Usodimare doit accompagner jusqu'au Bangladesh pour la ferraille.

[...] À la fin, le bateau sera à eux, mais ce ne sera plus un bateau. Ils vont le dévorer comme des fourmis pleines de rouille, sous les pluies incessantes de leur pays, du plus profond de leur désespoir. Mais ils n'auront dans leurs mains blessées qu'une montagne de fer, une baleine mécanique, une onde magnétique.

Une histoire où s'entrecroisent différents récits : quelques traces laissées par Usodimare, quelques souvenirs, l'enquête minutieuse d'un officiel de la compagnie maritime, ... une belle écriture pour un récit insolite et étrange qui semble comme flotter à la dérive, entre deux eaux, entre ciel et mer, tant est proche la fin qui s'annonce.
Usodimare est une sorte de capitaine Achab sur sa baleine mécanique, obsédé par les souvenirs de ses femmes dont l'une lui aurait laissé quelque chose sur le bateau ? Quelque chose qu'il doit découvrir avant que les ferrailleurs de Chittagong ne s'empare de sa carcasse.
Comme tout bon capitaine, Usodimare sera le dernier à quitter son navire, ou du moins ce qu'il en restera une fois échoué sur les tristes plages du Bangladesh.
Un trop minuscule opuscule que l'on a relu après quelques jours pour mieux se laisser bercer par la houle des mots d'Ernesto Franco.


Pour celles et ceux qui aiment les histoires de marins.
L'Arbre vengeur édite ces 76 pages qui datent de 2007 en VO et qui sont traduites de l'italien par Lise Chapuis.
Le breton Raphaël Gromy a réalisé quelques illustrations.
Télérama en parle.

vendredi 13 novembre 2009

Les conspirateurs (Shan Sa)

Sexe, mensonges et vidéo.

C'est grâce à la BoB team de BlogOBoook (et au Livre de Poche) que Les conspirateurs de Shan Sa sont tombés dans notre PAL.La bOb Team
Rappelez-vous il y a vingt ans : quelques mois avant la chute du Mur dont nous venons de parler, en juin 89, la Chine sortait de plus de vingt ans de RévoCul et l'Empire tremblait sur ses bases ...
Shan Sa, une chinoise qui vit en France (et écrit en français) a été naturellement profondément troublée par ces évènements et tente d'en retrouver le sens dans plusieurs de ses bouquins, au travers d'Ayamei, une jeune chinoise supposée avoir été au cœur de ces troubles.
Déjà croisée dans la Porte de la paix céleste, revoici Ayamei espionne à Paris.
Ils sont beaux, ils sont encore jeunes, ils ont de l'argent, ils voyagent, ils fréquentent les beaux hôtels et les grands restaurants, ils sont amoureux, ils habitent de grands et beaux appartements du V° avec vue imprenable sur le jardin du Luxembourg (1) ...
Elle est chinoise, c'est une espionne et doit le séduire. Il est américain, c'est un espion et doit la séduire.
Ces deux conspirateurs sont plus ou moins agents doubles ou triples (plutôt plus que moins : à eux deux, ça doit faire au moins quatre ou cinq espions !) et les chapitres successifs du roman retourne le lecteur comme on retourne un espion.
Raconté ainsi, on dirait un roman de série B, ce que laisse d'ailleurs croire la quatrième de couverture (2).
Mais on connaît Shan Sa depuis longtemps maintenant  (c'était avec La joueuse de go, déjà un duel) et il faut donc se garder de cette première lecture trop rapide, même si on est quand même loin de l'inspiration de la très belle joueuse de go.
Ce qui intéresse Shan Sa ce sont ces deux personnages désincarnés, sans vie et sans âme, qui ont abandonné leur destin depuis belle lurette en des mains supérieures qui tirent leurs ficelles.
Ils sont sans passé (ou avec des passés multiples et mensongers ce qui revient au même), sans personnalité (ou avec des personnalités multiples et mensongères, ce qui revient au même). Ils ne sont plus eux-mêmes, se trompant même parfois de "personnage" en jouant leur rôle avec une épouse ou un amant.
Un peu de sexe, beaucoup de mensonges et même un tout petit peu de vidéo.
Le bouquin se lit facilement et rapidement : on ne fait qu'effleurer la surface de ces deux fantômes, de ces deux marionnettes.
C'est glaçant, sinistre, cynique et désabusé, triste à mourir (oui, justement).
Deux êtres broyés depuis longtemps sur l'autel de la raison d'état et dont il ne reste pas grand chose, que cette enveloppe charnelle qui continue à jouer, manipuler, mentir, ...
Entre l'américain et la chinoise : un français, Philippe, ministrable ambitieux, affairiste et roulé dans la farine (et les bras de la chinoise), comme notre République sait si bien en produire.

[...] - Dans ce monde, les forts se maintiennent et les faibles sont éliminés. Ton Américain fait semblant et tu le crois ! Entre vous, il n'y aura jamais de sentiment. Ce sera toujours de la compétition.
Elle secoue la tête.
- Philippe, toi et moi sommes de la même espèce : nous mangeons pour nous emparer de la saveur, nous baisons pour voler un plaisir ou un renseignement, nous courons en avant pour fuir le passé, le présent, l'éternité. Afin de ne jamais faillir dans la manipulation, nous devons d'abord castrer nos émotions, verrouiller nos sentiments. L'amour existe ... mais c'est un sommet qui nous est inaccessible.

On retrouve ici exactement le cynisme de films récents qui évoquaient également ces hommes et femmes vidés de leur substance et transformés en machines à renseignements : Secret défense, Espions, ...
Comme si désormais en ce XXI° siècle l'espion n'était plus ce qu'il était ...
L'autre intérêt (et non des moindres) du roman de Shan Sa, c'est le personnage de l'espionne chinoise rescapée de la place Tianan Men.

[...] Je fréquentais les étudiants des différentes facultés. Les idées nouvelles soufflaient sur Pékin. Les livres censurés, les revues politiques venues de Hong-Kong circulaient en secret. La police faisait irruption dans les concerts de rock clandestins, fermait les expositions de peintures jugées dégradantes, mais les interdits étaient devenus un formidable excitant pour la création. Après dix années de Révolution Culturelle, nous avions enfin l'impression d'entrer dans un cycle positif.

Les souvenirs d'Ayamei ravivent entre ces pages, ce vent de mai 68 qui soufflait alors en 89 sur la Chine. C'était il y a tout juste vingt ans, pendant que s'effritait chez nous, le Mur de Berlin.
On retrouve là toute l'ambiance du film de Lou Ye : Jeunesse chinoise, qui évoquait justement l'ébullition de la jeunesse chinoise en ce printemps 89.
Mais depuis la guerre froide s'est terminée, la planète s'est réchauffée et la Chine s'est réveillée : l'idéologie qui faisait d'Ayamei un agent double au service de la noble cause de son grand pays a fondu au soleil du capitalisme.
Le terrible ennemi occidental est devenu un simple concurrent commercial.

[...] Je me prostituais au nom du communisme alors que le pays ne fonctionnait plus qu'à l'économie de marché.

Cette ambiance de fin de règne ajoute au désespoir de la belle espionne : non seulement elle y a laissé son âme, mais ce fut en vain.
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Qu'on nous permette de relever un signe des temps modernes : quelques bouquins déjà, quelques films également, se permettent d'insérer de courts passages en VO (ici en anglais basique) sans traduction. Peut-être est-ce encore un effet de mode, Blue Gray y voit là un artifice superflu, mais pour l'instant cela nous intrigue, voire nous amuse. À suivre !

(1) là j'avoue : mesquine jalousie, je le reconnais volontiers
(2) ce qui nous avait d'ailleurs tenus jusqu'ici à l'écart de ce bouquin


Pour celles et ceux qui aiment les mata-hari.
Le livre de poche édite ces 218 pages en poche parues en 2005.
Blue Gray, Lousia, n'ont pas aimé.
Ankya, Typhania, Pisi, sont plus positifs.