mercredi 14 août 2013

Je suis vivant et vous êtes mort (Emmanuel Carrère)


Confessions d’un barjo.

Si vous vous souvenez [clic], on avait été emballé par la biographie de Limonov romancée par Emmanuel Carrère.
En tournant autour de cet auteur, voilà-t-y pas qu’on découvre qu’il a également commis une bio de Philip K. Dick ?
Je suis vivant et vous êtes mort.
Il n’en fallait pas plus pour me précipiter quelques trente ans (chut !) en arrière.
À l’époque, je comptais parmi les fans et avait lu et relu et rerelu toute la prose du barjo. Je faisais partie, comme le dit E. Carrère :
[des] admirateurs étrangers de Dick : babas bon teint, gauchistes marcuso-reichiens, inoffensifs barbus.

Parce que Philip Kindred Dick, tout le monde connait (si, si, vous allez voir) ne serait-ce que par les nombreux films adaptés de ses œuvres au ciné : Total Recall, Blade Runner, Minority Report, L’agence, … c’est lui. Même le Truman show est très fortement inspiré des délires dickiens.
Mais avant cette (relative) célébrité cinématographique, Dick était réputé comme un auteur complètement délirant de romans de SF complètement délirants.
Ses histoires étaient celles du gars qui rêve qu’il est mort alors qu’il est vivant dans un autre monde parallèle, le vrai monde, mais en fait le gars est habité par quelqu’un d’autre qui lui, est bien mort mais que finalement il ne rêve pas … Comment ça, vous n’avez pas suivi ?
C’était la bonne vieille époque du LSD (T. Leary, A. Huxley, Lucy in the Sky with Diamonds, …) même si Dick n’en n’a quasiment jamais pris : hypocondriaque notoire, il était plutôt accro à diverses substances psychotropes vendues légalement en pharmacie pour se sentir d'abord plus cool, et ensuite d'autres pour être un peu plus speedé parce que trop mélancolique, et alors d'autres encore pour moins d'euphorie, puis … bon, faut que je retourne en chercher, y’a plus rien dans l’armoire à pharmacie.
Le roman d’E. Carrère nous apprend, ou plutôt nous confirme, que Philip K. Dick était bien barjo et carrément : paranoïaque à tendance schizoïde (c’était le temps de la guerre froide puis de Nixon), il ne faisait pas vraiment de différence entre ses romans et sa vie. Ce fut sans aucun doute très bien pour ses écrits, pour le cinéma et pour nous, mais ce fut dramatique pour tous ses proches, ses amis et ses diverses compagnes qui ne tenaient jamais bien longtemps.
Accessoirement, ce fut dur aussi pour ses docteurs et autres psychiatres qu’il arrivait à embobiner avec naturel et facilité en fonction de ses envies : jouer (?) au barjo quand il avait besoin de quelques substances (avec même le bon profil adapté à la pilule souhaitée), ou feindre le gars plus normal que vous et moi quand c’était nécessaire, ou bien encore, docteur dites-moi que c’est moi qui suis fou hein ? Aaaarrgh …
Pour résumer parfaitement tout cela, on peut citer l’anecdote du cambriolage. Sa maison sur la côte ouest fut un jour visitée, cambriolée et pas mal saccagée. Bien sûr, il y voyait la main sournoise du KGB. Ou plutôt celle du FBI, qui voulait faire croire à un coup monté par les communistes. À moins alors que les rouges n’aient réussi à manipuler la CIA ?
Bref, je vous épargne toutes les hypothèses, j’ai pris que les plus simples et les plus évidentes. Dick porte plainte. Pour une fois, sympas, les flics de Beverley l’écoutent et se déplacent même jusque chez lui pour le constat.
En partant, le flic : mais pourquoi vous avez fait ça ? Aaaarrgh …
Voyez docteur, un parano a aussi des ennemis.
Et donc on parcourt avec E. Carrère toute la vie de notre cher barjo.
Une vie qui démarre fort, puisque sa mère laisse quasiment sa sœur jumelle mourir de faim en quelques semaines et que sur la tombe de la petite, le père fait également graver le nom du garçon en laissant vide (ouf) la date de fin. On choisit pas ses parents.
Toute la vie du barjo défile donc. Avec ses bouquins, ses essais, ses notes, ses erreurs, ses ratages, ses romans inachevés, ses reprises, et même ses succès.
On y croise même de nouveau (simple hasard puisque le bouquin date de 1993) Hannah Arendt :

[…] C’est une idée qui l’avait beaucoup frappé en lisant Hannah Arendt : que le but d’un état totalitaire est de couper les gens du réel, de les faire vivre dans un monde fictif.

E. Carrère s’étend un peu trop longtemps sur ce mélange osmotique entre la vie et l'œuvre (façon relecture d'un exégète) : certes, on comprend bien que Dick ne faisait guère de différence entre les deux mondes (comment ça docteur, il n’y a que deux mondes ?) mais le procédé est un peu répété longuement et il n’était peut-être pas utile de détailler tout cela pour chacune de ses œuvres majeures : Ubik, Le maître du haut château, Simulacres, Les androïdes … même si cela nous rappelle toute une époque, ah nostalgie …
Au fil des années, Dick finira par écrire de moins en moins et du coup, c’est le roman de Carrère qui décolle pour brosser un portrait plus humain d’un écrivain vieillissant et tourmenté, le cerveau complètement tourneboulé, ne serait-ce que par toutes les pilules avalées depuis ces années, mais c’était pour aller mieux hein ?
À l’approche du dénouement, les peurs exagérées du bonhomme (qui suis-je et où cours-je ?) se rapprochent alors de nos propres incertitudes.
Cette deuxième partie du bouquin est de loin la meilleure alors que paradoxalement la première moitié n’a pas réussi à me donner suffisamment l’envie de replonger de nouveau à corps perdu à cerveau fondu dans l’une des grandes œuvres de Maître Dick. Faut dire que contrairement à moi, ces histoires-là ont dû quand même vachement mal vieillir, hein ?

Pour celles et ceux qui aiment savoir s’ils rêvent en dormant ou le contraire.
D’autres avis sur Critiques libres.

dimanche 11 août 2013

Là-haut, vers le nord (Joseph Boyden)


Chez ces gens-là.

On a beaucoup hésité avant de rouvrir un bouquin de Joseph Boyden.
Après le si remarquable Chemin des âmes, on voulait rester sur une bonne impression : J. Boyden était-il capable de nous emporter à nouveau chez les indiens ?
Frileusement, on a décidé de recommencer avec un recueil de nouvelles : Là-haut, vers le nord.
Forcément avec des nouvelles, dans le lot, il y en aurait bien quelques unes de bonnes ?
Oui, effectivement, pari gagné. À peu près douze excellentes nouvelles.
Sur une douzaine au total, ah ah.
Définitivement, Joseph Boyden est un auteur à ranger sur l'étagère des grands conteurs d'histoire(s).
Voici donc quelques tranches de vie, comme on dit, de ces gens qui vivent là-haut, vers le nord.
On y parle de catch, de jeûne et bien sûr de bingo.
Des existences parfois misérables, parfois emplies de poésie, parfois violentes, qui sont celles d'un peuple perdu sur ses propres terres.
Mais l'écriture de Boyden est pleine d'empathie et d'humanité, et ne verse jamais dans le misérabilisme facile.
On referme le bouquin en ayant eu l'impression de passer quelques belles soirées chez ces gens-là, des gens qui "valent" plus qu'il ne semble, des gens que l'on voudrait ne plus quitter.
Rappelons-nous ce que l'on disait précédemment [clic] du Chemin des âmes :

On se sent étonnamment bien aux côtés de la vieille sorcière cree au fond du canoë. Et l'on voudrait que le voyage de retour dure encore.

Ah bien sûr, on se doute bien que la vie n'est pas toujours facile là-haut, vers le nord !
On apprend des choses terribles sur (au hasard !) les pensionnats religieux qui, comme en Australie ou ailleurs, servaient la purification ethno-culturelle et l'expansion de la colonisation blanche.

[…]  Beaucoup de Blancs, sur la réserve, trouvent commode d’attribuer mon alcoolisme à mon enfance - vu que là-bas, au pensionnat de Fort Albany, on m’enculait à la file. Moi, je les laisse dire : si ça leur permet de mieux dormir. Mais je ne suis pas le seul du coin dans ce cas-là et la plupart des autres ne boivent pas une goutte. Ça fait de moi une exception.

On apprécie également à leur juste valeur les bienfaits de cette civilisation blanche !

[…] Les Blancs ont apporté bien des choses aux Indiens. Les fusils, les moteurs hors-bord. La télévision. Le café. Le Kentucky Fried Chicken. Le hockey sur glace. Les jeans extra large, les casquettes de base-ball. Le rock’n roll, la cocaïne.

Certaines histoires se terminent peut-être sur un ton un peu trop didactique comme cette Légende de la fille sucre qui conte, et de manière forte, les ravages terribles de l'alimentation à haute teneur en glucose apportée par les blancs.

[…] Quand ils avaient été très sages, on leur donnait un bonbon, un petit caillou dur, sucré, de couleurs vives. On suçait le bonbon jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un éclat sur la langue; puis il fondait tout à fait. La petite fille les préférait encore au sucre en poudre. Le goût en était plus puissant, plus profond. […] Les jours gris du pensionnat passaient plus vite grâce aux bonbons.
[…] Le jour arriva pour elle de quitter la pension. Elle n’aurait jamais cru cela possible - mais ce jour-là, elle eut peur de s’en aller. Les religieuses ne lésinaient pas sur les corrections, mais elles lui donnaient aussi ce dont elle avait besoin : de quoi se vêtir, de quoi manger. Elles avaient simplement omis de lui apprendre à les obtenir par elle-même.
Le gouvernement lui alloua un peu d’argent, tour comme à ses parents. Chose étrange, à présent qu’elle était libre de les voir, elle le faisait rarement. Elle parlait une autre langue; elle avait d’autres goûts. Cette idée la rendait parfois triste; il lui semblait avoir perdu une chose très importante. Et chaque fois que la tristesse remontait en elle, elle la faisait taire en consommant du sucre sous toutes ses formes.

D'autres histoires sont tout simplement exemplaires avec le ton juste, comme cette histoire d’Abitibi canyon où l’on voit des mères anishnabe (les indiens algonquins) se mobiliser avec leurs enfants(1) contre un barrage qui va inonder leur vallée.
Bref, le détour avec Joseph Boyden par la Baie James et Moose Factory vaut le voyage.
Du coup, le troisième bouquin de J. Boyden est dans la pile à lire : ce sera Les saisons de la solitude.

(1) - on vous laisse la surprise concernant ces enfants, tout raccourci serait ici par trop réducteur de la subtilité des nouvelles de Boyden en général et de celle-ci en particulier


Pour celles et ceux qui aiment les histoires d’indiens sans cow-boys.
D’autres avis sur Babelio.

lundi 5 août 2013

Heather Mallender a disparu (Robert Goddard)


D'accord ou pas d'accord ?

Nos avis sont franchement partagés sur le polar de Robert Goddard : Heather Mallender a disparu.
Une jeune femme en vacances à Rhodes disparaît mystérieusement et Harry, l'homme qui l'accompagnait sans vraiment la connaître (ils venaient de se rencontrer) se retrouve tout d'abord plus ou moins accusé mais décide bientôt d'investiguer lui-même à partir des quelques photos que la dame a judicieusement laissé derrière elle. À l'aide de ces quelques indices, nous voici embarqués avec Harry sur les traces d'un trouble passé.
[...] Où est Heather, Harry ? demanda Virginia.
Harry regarda Virginia . Elle souriait.
- Ce n'est pas une question si stupide que ça. Ce que je veux dire, c'est : pensez-vous qu'elle soit quelque part ?
- Bien sûr.
- Vraiment ? Quelque part de précis, où elle respire comme vous et moi, mange et dort ? Vous le pensez ? Moi, j'en doute. Heather m'a donné l'impression d'être une créature éthérée qui n'avait pas de prise sur le monde réel, comme si elle pouvait un jour s'effacer sans raison apparente.
[...] Vingt ans plus tôt, en cet endroit précis, avait commencé à prendre corps le mystère de la disparition de Heather Mallender. [...] Le nom de son gibier était : la trahison.
Avec MAM, on peut se laisser prendre avec plaisir à cette intrigue, passer allègrement de la demi-vérité au gros mensonge, démêler habilement les liens tissés entre d'anciens élèves d'une confrérie d'un collège anglais, découvrir avec curiosité un trafic d'influence pour de juteux contrats pour la défense navale, ...
Avec BMR, on peut ne pas être du tout emballé par cette enquête naïve et maladroite, un peu à la Agatha Christie, ne pas croire un instant aux rocambolesques et invraisemblables péripéties de ce trop long récit et ne pas accrocher à l'horripilant personnage central, Harry, ivrogne et veule, qui passe son temps à se fourrer avec délectation dans les pires situations.
[...] - Est-ce que vous n'avez pas tendance à vous apitoyer sur vous-même ?
- C'est possible. Comme personne ne se soucie de mon sort, j'ai tendance à me plaindre pour quatre.
Bref, il vous faudra vous faire votre propre opinion !
Le roman date de 1990 en VO et a été publié une première fois en 1993 en français (sous le titre : Les ombres du passé). Il a été ré-édité par Sonatine en 2012 et sort maintenant en poche.

Pour celles et ceux qui aiment les enquêtes.
D'autres avis sur Babelio.


lundi 29 juillet 2013

Le parrain de Katmandou (John Burdett)

Les voix comme les voies du bouddha sont impénétrables.

John Burdett fait partie de nos auteurs préférés avec ses polars thaïlandais qui mettent en miroir la rigidité du rationalisme occidental et la profondeur de la sagesse asiatique.
Incompréhension et humour assurés : plaisir garanti ! Et accessoirement, remue-neurones tout aussi garanti.
Nous revoici donc à Bangkok aux côtés de l’inspecteur Sonchaï toujours en quête du nirvana sur la voie de son karma.
Il est toujours secondé par son katoey préféré : même les sexes ne sont pas les mêmes de ce côté-là de la planète(1), c’est dire si le lecteur occidental obtus et borné (le farang) que nous sommes est profondément désorienté. C’est d’ailleurs ce qui lui plait et le pousse à lire un nouveau roman de J. Burdett.
On retrouve bien sûr le chef de la police, le redoutable Vikorn, qui désormais se prend carrément pour le parrain de la pègre(2), et qui revoit en boucle le DVD (piraté bien sûr) du film de Coppola.
Pour faire plus vrai que le film, voici donc Sonchaï promu consigliere et chargé d’aller voir du côté du Tibet comment optimiser la filière d’approvisionnement des trafics du chef de la police du parrain(2).
Voilà qui n’est pas fait pour améliorer le karma du pauvre Sonchaï.
[…] Cloué sur place, je suis stupéfait de ce qui est arrivé au type qui me regarde dans le miroir, celui-là même qui, de temps en temps au cours de sa vie, a paru vraiment près d’atteindre le plein éveil spirituel promis par le Bouddha.
Tout semblait donc réuni à nouveau pour que la magie de Burdett et de Bangkok opère à nouveau.
Sauf que non.
Non, on n’a pas réussi à se laisser embarquer dans cette histoire un peu longuette pas plus que dans cette virée au Népal qui sentait vraiment très fort le guide touristique pour babas cools (largement brocardés par l’auteur, on s’en doute) et le couplet obligé sur les pauvres tibétains opprimés par les affreux chinois.
[…]  Des routards farangs cheminaient pesamment sous leurs énormes sacs à dos pleins de vêtements de rechange pour six mois et de produits pharmaceutiques pour un an.
Pour une fois, la sauce salée-sucrée n’a pas pris et l’on a connu Burdett bien meilleur cuisinier.
Le plat est un peu fade, malgré un retournement de situation spectaculaire aux trois-quarts du bouquin : je ne pense pas qu’il nous ait été donné à lire une mort aussi originale (si on peut dire) ! Mais cela ne suffit pas, hélas.
Cet épisode aurait-t-il été un peu bâclé ou bien serait-ce (plus inquiétant !) notre propre karma qui prend une tangente trop matérialiste ?
À vous de juger !
Et si par un malheureux et funeste hasard vous n’aviez pas encore entrepris d’améliorer votre sombre et misérable karma par la saine lecture des œuvres complètes de John Burdett, précipitez-vous sans tarder sur les opus précédents, il est peut-être encore temps avant votre prochaine réincarnation en rat de bibliothèque !
(1) - une face méconnue de notre planète où l’on dit que le bouddhisme répertorie non pas deux, mais quatre sexes différents !
(2) - on est en orient et le lecteur occidental obtus et borné apprend au fil des bouquins de Burdett que seul le bouddhisme autorise ce genre de paradoxes

Pour celles et ceux qui aiment l’enseignement du bouddha.
Un article très intéressant de Libé sur John Burdett où l'on apprend tout plein de choses sur cet auteur pas trop classique.
Un article de Courrier International sur les katoeys.

samedi 6 juillet 2013

Aurora, Minnesota (William Kent Krueger)

Le retour du Windigo

Aurora, Minnesota.
Le billet d'Hannibal nous avait mis l'eau des Grands Lacs à la bouche : polar à la mode nature-writing, shérif à la dérive, légendes indiennes, ...
Tout cela avait un petit parfum de Craig Johnson   ...
Las, nous voici un peu déçu à l’atterrissage du vol Paris-Aurora : Aurora dans le Minnesota, rien à voir avec le tristement célèbre Aurora de 2012 qui lui se situe dans le Colorado. Non, nous sommes ici au bord du Lac Supérieur, non loin de Minneapolis, tout près de la frontière canadienne. Bref, c'est le nord et c'est l'hiver.
Alors le nature-writing ? Ben non pas vraiment : certes on fait un peu de ski ou de moto-neige sur les lacs gelés, on sort du sauna tout nu dans la neige, mais Aurora c'est quand même une (petite) ville pas très loin des grandes. On ne ressent pas vraiment le souffle glacé des grandes plaines.
Alors le shérif à la dérive ? Ben c'est un ex-shérif, déchu de ses fonctions après une bavure (mais c'était pas vraiment de sa faute, c'est un gentil), sa femme va le quitter pour un riche ambitieux, sa maîtresse est super gentille avec lui, et il arrive à tout faire foirer. On est bien loin de la personnalité du shérif Walt Longmire et on n'accroche pas vraiment au personnage.
Alors le polar ? Ben c'est plutôt classique et gentillet avec une intrigue à rebondissements, mais beaucoup trop imbriquée aux coucheries vues précédemment. On lit tout ça sans déplaisir mais pas vraiment avec passion.
Alors les légendes indiennes ? Ben cette fois oui, William Kent Krueger tient presque ses promesses et nous revoici aux prises avec un Windigo (rappelez-vous le très beau Chemin des âmes) même si cette fois on ne va pas jusqu'à parler de cannibalisme (on l'a dit : c'est plutôt classique et gentil).
Donc on a lu mais pas vraiment accroché. L'écriture nous a paru peu fluide (serait-ce la traduction ? pas sûr) et ne nous a pas aidé à embarquer à l'arrière de la moto-neige.
C'était le premier roman de William Kent Krueger paru en 1998 et il y en a toute une série qui arrive en français. Peut-être faudra-t-il refaire une tentative avec un roman plus récent et plus abouti ?

Pour celles et ceux qui aiment sortir tout nus dans la neige après le sauna.
Guillaume et Hannibal ont bien aimé, Ray en parle aussi et d'autres avis sur Babelio.

dimanche 30 juin 2013

Limonov (Emmanuel Carrère)


L’enfant terrible de la Russie.

Avant même le bouquin d'Emmanuel CarrèreLimonov faisait parler de lui (ou plus exactement : refaisait parler de lui) ces dernières années avec quelques postures tout à fait politiquement incorrectes dans son pays natal ou les Balkans.

Édouard Limonov, c'est lui qu'on a pu voir discuter avec Radovan Karadžić devant Sarajevo, c'est lui qui se fait arrêté pour une soi-disant tentative de coup d'État au Kazakhstan, c'est lui qui a fondé le Parti National-Bolchévique et les sulfureuses milices nasbols, c'est lui qui se présente contre Poutine à la présidentielle en 2012, ...Autant dire qu'on tient là une personnalité propice à la controverse !Mais Emmanuel Carrère ne se laisse pas aller à la facilité et ne se contente pas de se draper d'une écharpe vaguement orangée(1) ni de surfer sur les modes médiatiques actuelles. Après quelques pages de mise en jambes pour bien ancrer son propos dans la réalité d'aujourd'hui, il nous emmène pour un long et passionnant voyage dans l'espace et le temps : Kharkov dans les années 60, New-York en 1974, Paris en 1982 et retour en Russie en passant par la case des Balkans. Chaque étape est passionnante et l'auteur ne se contente ni d'une admiration béate devant le provocateur littéraire que fut par le passé le jeune Édouard Savenko, ni d'une critique facile du provocateur politique qu'est devenu aujourd'hui Édouard Limonov.

Si l'on voulait (vainement) résumer la vie de Limonov, on pourrait citer le pitch du Point(2) :

[...] poète délinquant à Kharkov, dissident branché de l'URSS, clochard à New York, écrivain sans le sou à Paris, putschiste à Moscou, soldat serbe en Bosnie, fondateur du rouge-brun Parti national-bolchévique, puis militant démocrate anti-Poutine.

Il se dégage du bouquin de Carrère (et donc sans doute de la vie même de Limonov) une furieuse (folle ?) envie de vivre le meilleur comme le pire et de dévorer la vie par les deux bouts. Et des multiples facettes éclairées par Emmanuel Carrère on retiendra cet insatiable et puissant désir de Limonov d'être aimé : par ses femmes le plus souvent possible ou même aujourd’hui par ses camarades nasbols.
Alors oui pour ce livre et ce personnage à double face, ce sera un coup de cœur doublé d'un coup de chapeau.
🧡 Coup de cœur pour le récit de la jeunesse tumultueuse d'Édouard Limonov, archétype de l'écrivain maudit, une sorte de Bukowski qui n'aurait pas sombré dans l'alcool ou de Céline qui n'aurait pas tout à fait franchi la ligne jaune. Bon, oui, mais alors juste un peu, monsieur l'agent.
Complexé par sa petite taille mais beau comme un dieu, le poète miséreux et sulfureux séduit les hommes tout autant que les femmes, les voyous illettrés tout autant que les intellos mondains.
➔ C'est dire qu'avec ce bouquin, le lecteur peut croiser du beau monde. Et du moins beau.
🎩 Coup de chapeau pour l'engagement et l'implication du journaliste Emmanuel Carrère qui n'hésite pas à se mettre en scène dans son bouquin, analysant son propre regard sur Limonov et sa propre position de fils d'immigré(e) russe(3).
➔ C'est dire qu'avec ce bouquin, le lecteur peut en prendre plein les neurones.
🧡 Coup de cœur pour le panorama de plus de cinquante ans d'Histoire depuis Staline et la guerre mondiale, jusqu'à Poutine en passant par les années Brejnev ou Khrouchtchev. Cinquante ans d'Histoire pas seulement de la Russie mais aussi de notre monde occidental puisque l'on voyage sur les traces de Limonov depuis Kharkov au fin fond de l'Oural jusqu'à Paris en passant par New-York.
C'est dire qu'avec ce bouquin, le lecteur peut s'instruire et voyager à bas prix. 
🎩 Coup de chapeau pour la plongée dans l'univers russe de la littérature en général et de la poésie en particulier et les intéressantes descriptions du curieux rapport des russes à la poésie et à leurs poètes.
➔ C'est dire qu'avec ce bouquin, le lecteur occidental peut mesurer toute la profondeur de son inculture(4).
Dans les années récentes et la dernière partie du bouquin, le sire Limonov devient un peu moins intéressant et beaucoup moins sympathique puisque, pour reprendre le doux euphémisme d'E. Carrère : il manque de discernement politique ! C'est le moins que l'on puisse dire !
Mais ce désintérêt relatif pour le personnage est compensé par une vision décapante de l'histoire politique récente de la Russie : l'inefficace Gorbatchev, l'influent Sakharov, les chars russes dans Vilnius en 1991, le putsch de Moscou, la bienveillance mal éclairée de Tonton Mitterrand, la prise de pouvoir de Boris Eltsine, encore un putsch à Moscou, l’avènement de Poutine  ... tout cela défile en quelques pages et donne un bel aperçu de ce qu'on a peut-être lu, entendu et oublié de manière confuse, c'est passionnant même si parfois l’esprit de synthèse frise le raccourci, on s’en doute bien un peu mais ça nous va bien.
Certes on peut taxer E. Carrère d’aveuglement russophile, mais reconnaissons lui le mérite de nous donner à voir autre chose que les clichés habituels de nos médias occidentaux :

[…] Les oligarques ont tout, à présent, absolument tout : des fortunes immenses, fondées sur des matières premières et non sur des technologies. […] On peut en être choqué,, on peut aussi dire, comme ma mère : “Bien sûr, ce sont des gangsters, mais ce n’est que la première génération du capitalisme en Russie. C’était pareil en Amérique, au début. Les oligarques ne sont pas honnêtes, mais ils font élever leurs enfants dans de bons collèges en Suisse pour qu’ils puissent s’offrir, eux, le luxe de l’être. Tu verras. Attends une génération.”

On trouve désormais tout cela en poche jusque dans les présentoirs de monoprix, sans doute à la faveur des derniers avatars politiques de ce drôle de sire. Mais Emmanuel Carrère nous a compilé une foisonnante et passionnante biographie qui  vaut bien plus que cette écume trop récente et plutôt nauséabonde.
Pour finir, on citera Limonov lui-même dans une interview au Point en 2011(2) :

[…] L'Occident, malheureusement, n'est pas dans un bon état. Le politiquement correct ne génère pas de génies, mais produit les romans de la rentrée littéraire.

C’est dit !

(1) - l’écharpe politique récente de Limonov n’est pas vraiment orange mais plutôt rouge-brun, une nuance difficile à saisir pour la plupart d’entre nous à l’ouest
(2) - une interview de Limonov en 2011 au Point à l'occasion du prix Renaudot attribué au roman d'Emmanuel Carrère [clic]
(3) - Emmanuel Carrère est le fils de la célèbre et 'immortelle' soviétologue Hélène Carrère d'Encausse née Zourabichvili dont les parents avaient fui la révolution russe
(4) - mais rassurez-vous, Emmanuel Carrère est suffisamment habile pour rendre son propos clair et intelligible même à tous ceux qui comme nous, n'ont qu'une idée lointaine et vague d'auteurs comme Pasternak (ah ! le docteur ?) ou Tarkovski (ah ! le cinéaste ?)

Pour celles et ceux qui aiment flirter avec le côté obscur de la force.
D’autres avis chez Babelio.

dimanche 23 juin 2013

Ce qu’il advint du sauvage blanc (François Garde)


Rencontre du 3° type.

Voilà bien un étrange bouquin(1) que celui de François Garde qui se verra attribuer le Goncourt du premier roman pour Ce qu'il advint du sauvage blanc.
L'auteur s'inspire (très librement) d'une histoire vraie(2) : celle du matelot Narcisse Pelletier, moussaillon du Pacifique et du XIX° qui fut abandonné par accident sur une côte australienne. Après avoir passé plus de quinze ans au milieu des aborigènes, il sera finalement récupéré par un autre équipage.
François Garde brode son roman sur cette trame et fait en sorte qu'après quinze ans passés chez les 'sauvages'  (on est en 1860 !) Narcisse a tout oublié de la civilisation, comme on dit.
Lorsqu'il est abandonné, il hurle et répète sur la plage :

[...] Je suis Narcisse Pelletier, matelot de la goélette Saint-Paul !

Lorsqu'on le retrouve quinze ans plus tard, c'est devenu incompréhensible : Sis Tié-Let-Pol !
François Garde met en pages un autre personnage de fiction (à partir de plusieurs personnages de l'époque) en la personne d'Octave de Vallombrun. Cet aristocrate qui se pique d'être un esprit éclairé, prend en charge le 'sauvage blanc' et tente d'en découvrir plus pour le bien de la science et le progrès de la connaissance humaine, accessoirement pour sa propre gloriole.
Le roman alterne les chapitres entre les années 1860 avec les lettres 'à l'ancienne' que Vallombrun écrit à la Société de Géographie et les années 1850 avec le récit des aventures de Narcisse au milieu des aborigènes.
Tout le propos de François Garde semble tourner autour de l'incompréhension totale, mutuelle et réciproque.
Incompréhension de Narcisse qui débarque chez les sauvages qu'il trouve laids et bestiaux.
Incompréhension des aborigènes qui traitent le naufragé comme leurs propres enfants, encore ignorants des coutumes ancestrales comme des simples règles de survie dans le bush.
Incompréhension du rescapé Narcisse qui ne voit pas pourquoi on l'a arraché à la vie qu'il s'était reconstruite patiemment et durement après quinze longues années de renoncements. Il se réfugie dans un mutisme complet, refuse de ré-apprendre le français et veille à ne donner aucun indice sur ce qu'il a vécu.
Incompréhension de Vallombrun qui est fasciné par le fait que l'homme blanc supérieur a 'régressé' et tout oublié de sa civilisation, coutumes, pudeur, langage, ...Tout cela est bien sûr fictif.
Ces abîmes d’incommunicabilité réciproques et l'alternance des chapitres et des points de vue, finissent par dégager un étrange sentiment de malaise et de frustration.
Flagrante est l'arrogance de la civilisation blanche (même [surtout ?]  teintée d'une curiosité pseudo-scientifique).
Tout aussi évidente est l'altérité des aborigènes qui sont littéralement à mille lieux des préoccupations occidentales.
Écartelé entre les deux, Narcisse aura mis plus de quinze ans à se renier patiemment pour se reconstruire, s'intégrer tant bien que mal à sa culture adoptive et renoncer à son héritage occidental. Et voilà qu'on lui demande maintenant de refaire le chemin inverse ?
Cette fois, c'est au-delà des forces humaines.

[...] S'il répondait à mes questions, il se mettait dans le danger le plus extrême. Mourir, non pas de mort clinique, mais mourir à lui-même et à tous les autres. Mourir de ne pas pouvoir être en même temps blanc et sauvage.

(1) - un bouquin que c'est encore K. qui nous l'a prêté
(2) - les libertés prises furent d'ailleurs critiquées par la communauté scientifique [clic] qui n'est pas toujours équipée pour faire la différence entre un bon roman et une mauvaise étude anthropologique


Pour celles et ceux qui aiment les robinsonnades.
Le Monde en parle, ainsi que Moustafette.

mercredi 19 juin 2013

BD : Far away


En camion, Simone !

Voici donc une BD qui ne prétend pas se décliner en de multiples épisodes et trois saisons de douze albums chacune, c'est assez rare pour être souligné !
Non, Far away est juste une simple histoire, une belle histoire.
Et un bel album au dessin original qui fait presque penser à des toiles impressionnistes, ce qui s'accorde fort bien avec l'automne des forêts des Laurentides (ça se passe chez nos cousins du Québec).
Et comme après l'automne vient l'hiver et que la neige est toujours aussi BDgénique, on est assuré de feuilleter là quelques belles images.
L'histoire est celle d'un routier solitaire, plutôt maladroit avec ses contemporains comme tout gros nounours des Rocheuses. Pris par la neige, il fait la rencontre d'Esmé, une dame plus âgée qui semble porter quelque fardeau et qui se propose de partir (ou fuir ?) avec lui sur les routes de l'ouest.
Et vroum, c'est donc parti pour une petite road-BD, toute emplie d'humanité, où l'on verra peu à peu les liens se resserrer entre le routier et la dame.
Mais Esmé trainait quelques valises ...
Le scénario que l'on doit à un couple belge (Maryse et Jean-François Charles) fait un peu songer aux albums d'Étienne Davodeau : une histoire simple de gens simples.
Les dessins (les peintures devrait-on dire !) sont signé(e)s de l'italien Gabriele Gamberini.
Et c’est donc un coup de cœur pour une histoire pleine de cœur.
On vous donne à voir deux belles planches : [clic] et [reclic].


C'est un billet d'Alain qui nous avait fait craquer. Natiora en parle aussi.

mercredi 12 juin 2013

Et puis Paulette … (Barbara Constantine)

Solidarvioc.

C’est la crise et la feel-good story est à la mode, côté librairie comme côté cinoche.
C’est la crise et le pays vieillit inexorablement poussant devant lui un tas grandissant de vieux jusqu’au gouffre sans fond des caisses de retraite.
Alors voici donc Et puis Paulette … de Barbara Constantine (un bouquin que c’est K. qui nous l’a prêté).
Une histoire sympatoche et franchouillarde à la Gavalda, sans prise de tête où tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, même les vieux, même les jeunes et même les jeunes avec les vieux.
Car c’est l’idée de ce petit roman où une ferme qui sent bon le bio mais qui part à l’abandon va retrouver une seconde jeunesse en accueillant des voisins, des vieux et puis des jeunes.
Qui cherchent à partager un toit, une séparation, une allocation chômage (pour les jeunes) ou vieillesse (pour les moins jeunes), un peu de solitude ou seulement quelques légumes.
Alors c’est l’idée de Solidarvioc (puisque y’a même un site après le roman).

[…] Assis côte à côte sur le banc, Ferdinand et Marceline comptent les étoiles. Ou plutôt, ils essayent. Mais bien sûr, c’est impossible, il y en a trop ! Le fond de l’air est frais, Marceline se rapproche. Il ferme les yeux, ravi et, en même temps, intimidé. Un quart d’heure plus tard, elle penche la tête vers son épaule, s’y appuie très légèrement. C’est la première fois. Il frissonne. Elle aussi. Ils ne bougent plus du tout, respirent à peine. Mais ça s’arrête là. Parce que Kim, en caleçon, ouvre la porte de chez lui à la volée - ils sursautent - et court vers eux, affolé.
- Muriel s’est enfermée dans la salle de bains, je crois qu’elle est malade, ça fait une heure qu’elle pleure !
Ils foncent.

Alors c’est sûr, ça dégouline de bons sentiments mais tout aussi sûrement,  ça se laisse lire rapidement et plaisamment. Frais et reposant. Assis sur un banc … ou une banquette de métro.


Pour celles et ceux qui aiment les vieux et les jeunes et les petites histoires sympas.
C’est Calmann-Lévy qui publie ces 306 petites pages qui datent de 2012.
D’autres avis sur Babelio.

jeudi 6 juin 2013

Ravel (Jean Echenoz)


La bio du boléro.

On adore Jean Échenoz. Ça en principe vous savez déjà.
On a adoré les dernières “bios” d’Échenoz : la folle course de Zatopek et les aventures électriques de Tesla.
Ça en principe vous savez aussi.
Mais là franchement, heu, Ravel, c’est quand même pas le cd qui trône en haut de la pile à côté de la chaîne hifi …
Ça aussi, ceux qui écoutent ce blog le savent également !
Oui d’accord c’est Échenoz, mais Ravel quand même, ben non …
Finalement, il aura fallu que le texte soit adapté au théâtre pour qu’on se dise, ah zut, si on avait su on l’aurait lu …
Alors finalement c’est parti.
Et bien sûr sans regrets : c’est du Échenoz et comme d’habitude, c’est magistral.
Derrière l’auteur du boléro dont on nous a si souvent rebattu les oreilles, on découvre un drôle de personnage, un dandy artiste, plein de mystères (pas d’amour connu, ni homme, ni femme !), à la santé fragile, au génie musical brillant, …
[…] La canne est à la main ce que le sourire est aux lèvres.
On assiste même (et oui faut bien) à la naissance du fameux boléro : mais tout en finesse et second degré, c’est savoureux et ça nous donnerait presque envie (j’ai dit presque) de ré-entendre cette œuvre que Ravel considérait comme mineure ! Si, si.
[…] Voilà au moins, dit-il, un morceau que les orchestres du dimanche n’auront pas le front d’inscrire à leur programme.
N’hésitez pas à prendre votre billet transatlantique avec Ravel (le bouquin commence avec une traversée sur Le France), l’humour savant d’Échenoz fera le reste.
Ravel est au sommet de sa gloire, Échenoz à celui de son art et on y croisera quelques figures du siècle comme celle de Conrad :
Leur conversation s’était déroulée non sans aridité, malgré quelques oasis où l’un disait avec retenue son goût de la littérature de l’autre, l’autre essayant de masquer avec tact son ignorance de la musique de l’un.
Au fil de la lecture toujours aussi savante et savoureuse d’Échenoz, on finit par s’éprendre bizarrement de ce drôle de bonhomme et la triste fin qui fut la sienne en devient poignante (le génial musicien finira malade, le cerveau littéralement ramolli) : c’est finalement plein d’émotion que l’on referme ce petit bouquin, enchanté d’avoir fait la connaissance d’un artiste dandy, d’un génie du siècle, que l’on n’avait aucune chance de croiser ailleurs et certainement pas au rayon cd.
Nous aurions été bien sots de camper plus longtemps sur nos préjugés musicaux et de passer à côté de cet encore très subtil petit bouquin échenozien.

Pour celles et ceux qui aiment les génies du siècle.
D’autres avis sur Babelio.

mercredi 29 mai 2013

Le sang et la poussière (Malla Nunn)

Portrait de ville en noir et blanc.

On avait connu Malla Nunn grâce à son premier roman, Justice dans un paysage de rêve, que nous avaient proposé Babelio et les éditions des Deux terres.
Comme on avait bien aimé ce premier épisode, nous voici avec la seconde enquête de l’inspecteur Cooper en Afrique du Sud : Le sang et la poussière.
Avec une ambiance bien différente du précédent voyage (ou bien nos yeux ont changé) : fini le veldt, on quitte la brousse pour la jungle des villes et nous voici à Durban.
Et comme dans tout bon polar, c’est encore la découverte d’un cadavre qui lance le récit : celui d’un jeune garçon. Un blanc. Trucidé dans les bas-fonds de Durban.
Et Cooper aura de nouveau la redoutée Security Branch aux trousses puisque … c’est carrément lui qui est rapidement accusé du meurtre.
Un polar très américain de par son intrigue qui nous plonge dans le ‘milieu’ de Durban : club de boxe, blonde fatale, parrains noir ou blanc, tout y est, jusque même des espions russes.
Mais comme avec le précédent bouquin, ce qui retient l’attention c’est bien la description de cette Afrique du Sud des année cinquante, une nation qui ne connaissait pas encore l’arc-en-ciel et qui avait pris le relais des théories raciales nazies.
Avec ce deuxième tome, Malla Nunn explore à nouveau la condition des métis (l’inspecteur Cooper en fait partie, tout comme l’auteure elle-même) et l’on est surpris, par exemple, par un Durban peuplé de mauriciens.
On peut d’ailleurs tout à fait reprendre une citation du précédent bouquin :

[...] D'après les nouvelles lois raciales, tout était blanc ou noir. Le gris avait cessé d'exister.
Et les métis n’ont qu’une alternative : tomber d’un côté ou de l’autre, noir ou blanc, tout dépend de ce que vous arrivez à faire inscrire sur vos papiers d’identité. Certains sont donc prêts à tout, y compris à risquer leur peau, au sens littéral, quitte à se brûler le visage à force de crèmes éclaircissantes.
Le pays et l'époque sont tels qu'en Afrique du Sud, dans les années cinquante, même les blancs se déchiraient entre eux (on parle ci-après du commandant Van Niekerk dont Cooper est le protégé)(1) :
[…] Il était nouveau en ville et hollandais - un mélange potentiellement fatal. Des décennies de guerre pour contrôler les diamants et la terre avaient entretenu la méfiance entre les deux communautés blanches. Les Afrikaners croyaient être la tribu blanche d’Afrique, née, nourrie et élevée sur le veldt. Pour eux, les Britanniques étaient des intrus récemment arrivés, intéressés avant tout par le profit et le pouvoir. Et les Britanniques étaient convaincus que les Boers n’avaient ni l’intelligence ni le dynamisme nécessaires pour diriger l’Afrique du Sud.
Van Niekerk étaient le fils d’un riche hollandais et d’une anglaise avec plus de sang noble dans les veines que la police de Durban tout entière. Cela ne faisait aucune différence. Son nom afrikaner le classait comme inférieur.
Il y a donc pas mal de choses de pourries au royaume de Durban.
Pour être franc, on aura quand même préféré le souffle sauvage du premier volume à cette plongée trouble dans les bas-fonds de Durban.
Les deux bouquins sont désormais disponibles en poche.

(1) - un commandant Van Niekerk qui au fil des enquêtes de Malla Nunn, apparait un peu comme le reflet africain du colonel thaïlandais Vikorn mis en scène par John Burdett à Bangkok : mystérieux, omnipotent, trouble, … et qui souffle tantôt l’espoir tantôt la crainte sur son protégé (Cooper ici, Sonchaï à Bangkok)


Pour celles et ceux qui aiment les portraits en noir et blanc.
D’autres avis sur Babelio. Pat en parle également.

samedi 25 mai 2013

La tristesse du samouraï (Victor del Arbol)

La tristesse du samouraï ?
Non, il ne s’agit pas d’un énième polar japonais puisque l’auteur Victor del Arbol est espagnol !
Et qu’il est réputé comme l’un des grands auteurs du genre en Ibérie.
Son roman déroule près de cinquante ans de l’Histoire espagnole (si mouvementée) de ces dernières années.
Depuis le franquisme des années 40 jusqu’à la tentative de coup d’état du début des années 80.
Un titre japonisant, une belle renommée, un polar étranger, une histoire avec de l’Histoire dedans, … il n’en fallait pas plus pour nous décider, on le sait bien !
Alors, après Domingo Villar et sa Plage des noyés, c’est parti pour un autre polar espagnol,  c’est parti pour près de cinquante ans et cinq cent pages. Une histoire où souffle donc le vent de l’Histoire et où les personnages sont emportés par ce tourbillon.
Trois générations ballotées par des évènements qui les dépassent et les amènent à commettre des actes irréparables. Des actes qui appellent la vengeance, même si ce sont les enfants ou les petits-enfants qui devront s’en charger.
Car c’est pas une histoire bien gaie (pas plus que l’Histoire espagnole de cette époque) : couples infidèles, enfants abandonnés, séquestrations et tortures, maladies incurables, et autres joyeusetés.
[…] Elle eut du mal à se rappeler l’emplacement de la pierre tombale de sa mère. Si étrange que cela puisse paraître, Maria n’avait jamais cherché à savoir pourquoi un beau matin sa mère avait décidé de se pendre à une poutre, alors qu’elle, sa fille, avait à peine six ans.
C’est à force d’aller-retour entre les époques que l’on devine peu à peu qui sont les vraies victimes et les vrais bourreaux et qui le passé va finalement rattraper.
[…] Un beau jour, cette bulle avait crevé. Sa femme avait trouvé la valise caché dans le bûcher, les lettres et les coupures de journaux. Et le passé, ce passé qu’il croyait oublié à jamais, était brutalement revenu, assoiffé, et il s’était vengé.
Tout cela se lit avec intérêt, principalement pour le décor historique.
Mais l’intrigue elle-même est un peu too much et Victor del Arbol est victime de son ambition : à trop vouloir se faire entrecroiser les destins tourmentés de ses nombreux personnages, il finit par nous lasser en chemin à force de trop d’artifices, comme par exemple cette rencontre des deux phalangistes envoyés en pénitence sur le front russe.
MAM a trouvé tout cela vraiment un peu trop.
BMR a eu un peu plus de patience pour venir à bout du pavé et un peu plus d’indulgence pour ce roman où il faut être curieux de l’Histoire pour apprécier l’histoire.

C’est Actes sud qui publient ces 475 pages qui datent de 2011 en VO et qui sont traduites de l’espagnol par Claude Bleton.
D’autres avis plus positifs sur Babelio.

vendredi 24 mai 2013

Le meilleur des jours (Yassaman Montazami)

Photo de famille iranienne.

Sympathique portrait que celui de Behrouz (Le meilleur des jours en VO) signé par sa fille Yassaman Montazami.
Portrait d’une famille iranienne. Des intellectuels iraniens venus en France dans les années 60 et qui verront donc depuis leur appartement parisien, défiler l’histoire récente de leur pays … ce qui n’est pas sans intérêt pour nous.

L’hospitalité n’était pas la moindre manifestation de la générosité de mon père. Aussi, avant comme après la Révolution islamique, notre appartement resta-t-il longtemps un point de passage pour des dizaines d’exilés politiques.
Si certains avaient quitté l’Iran légalement, la grande majorité d’entre eux avaient enduré la rudesse et bravé les dangers d’un voyage clandestin à dos de mulet à travers les montagnes  du Kurdistan et de la Turquie. Une fois requinqués par la cuisine de ma mère et les rasades de vodka  que leur servait mon père,  ils se mettaient à nous narrer toutes les péripéties de leur terrible odyssée.
J’adorais les écouter. Il m’arrivait de veiller  auprès d’eux jusqu’au milieu de la nuit […]
À force d’entendre  toutes ces histoires,  il m’était apparu qu’un  vrai Iranien  était nécessairement un fugitif. Aussi m’arrivait-il quelquefois de regretter que nous nous soyons installés en France avant la révolution.

La recette est un peu facile certes : un peu d’humour, une pincée d’amour filial, un zeste de contexte historico-culturel, remuez avec une écriture simple mais fluide (la dame écrit en français) et laissez vos lecteurs déguster.
Certains trouveront peut-être que ce n’est pas assez épicé.
Mais le plat est vite fini (à peine plus de cent pages) et l’on est ravi de cette petite balade en compagnie de ces iraniens que l’on connait si mal, alors qu’on a longtemps hébergé Khomeiny, que c’est en France que le chah rencontra la chahbanou et que les enfants des quartiers chics de Téhéran étaient jadis élevés en français.
Et puis ce sympathique bouquin est plus subtil qu’il ne le parait de prime abord : au-delà du portrait un peu distant de ces père et mère (mais peut-être ces intellectuels étaient-ils eux-mêmes un peu distants ?) et des savoureux personnages qui gravitent autour, c’est finalement, comme en ombre portée, le portrait de l’auteure elle-même que l’on devine.
Une petit livre pour prolonger le film d’Asghar Farhadi par exemple.


Pour celles et ceux qui aiment les portraits de famille.
D’autres avis sur Babelio.

dimanche 19 mai 2013

BD : Carthago volume 3


Les dents de la mer.

Le volume 3 (longtemps attendu - voir le billet précédent ici) de Carthago est enfin paru.
Christophe Bec est toujours aux commandes du scénario mais le dessinateur est désormais Milan Jovanovic et il faut dire qu’on regrette un peu le trait plus vif des albums précédents que l’on devait à Eric Henninot.
L’histoire est toujours aussi passionnante avec cette accumulation de phénomènes étranges qui surgissent des fonds marins et ces terribles mégalodons, qui sont un peu aux requins ce que le tyrannosaure est au crocodile.
Entre claustrophobie des profondeurs et peur des dents de la mer …
Au fil des albums (c’est le principe de ces séries) les mystères continuent de surgir des fosses océaniques mais Christophe Bec ratisse quand même un peu large avec son chalut : forages pas écolos, requins et mégalodons, ancienne civilisation façon atlantide et même yéti sont de la partie !
Et Lou, la fille de l’héroïne Kim, qui avec ses branchies nage comme un poisson dans l’eau et murmure à l’oreille des requins, ressemble beaucoup (trop ?) à Lynn, la fille de Kim (tiens ? aussi !) du brésilien Leo et sa série Aldébaran.
On espère que cet épisode 3 un peu décevant est à prendre comme transition et que Carthago rebondira sur la prochaine vague …

Une planche de ce nouvel épisode : ici, et les premières pages à feuilleter ici.


Pour celles et ceux qui aiment les requins.

samedi 18 mai 2013

La couleur de la peau (Ramon Diaz Eterovic)

Direction le Chili en classe polar.

Un polar chilien ! Belle occasion de compléter le tour du monde en classe polar …
D’autant que l’affiche nous promet un détective privé (Heredia) amateur de littérature et un chat nommé Simenon. Un chat qui parle en plus.
Le voyage est effectivement très sympa et l’auteur, Ramón Díaz-Eterovic, sait nous plonger dans l’ambiance des quartiers de Santiago.
L’auteur est annoncé comme le Maigret chilien (d’où le chat Simenon) mais on pense plutôt à Montalban, un autre hispanique.
Un polar bien sympathique dans les pas d’un privé cool et pas prise de tête.

[…] – Les liquides sont mes seuls vices, tu le sais bien.
– Et aussi les courses de chevaux.
– Ça, c’est plutôt du sport.
– Et les femmes.
– Des clins d’œil du destin.
– Sans oublier les citations pêchées dans vos bouquins.
– Un moyen de m’expliquer la vie.
– Si je ne vous connaissais pas aussi bien, je dirais que vous êtes un saint.

Et les dialogues imaginaires avec le chat sont assez savoureux et fournissent un second degré plein d’autodérision.

[…] Ce sont les miaulements de Simenon qui m’ont réveillé. Allongé sur mon oreiller, tout près de ma tête, le chat attendait que mon corps fatigué par une nuit blanche revienne à la vie par ses propres moyens. Il a gentiment passé sa patte sur mes cheveux. Le soleil maussade de l’après-midi entrait par la fenêtre et j’ai senti dans mon estomac un furieux besoin de café et de tartines.
– Tu as vu l’heure ? La Péruvienne t’a ramolli le cerveau. Qu’est-ce que tu espères ?
– Rien. Je n’espère rien. J’étais seul et elle est arrivée en rêvant d’être ailleurs. C’était juste un petit moment de tendresse, une autre manière de passer le cap de la nuit.
– Ta naïveté est touchante. Hier, deux hommes sont venus pendant ton absence, je les ai entendus marmonner devant l’entrée. Ils ont glissé des lettres sous la porte. Tu as dû perdre deux clients.
– Les notes que j’ai trouvées ce matin le confirment. Il y avait aussi quelques grossièretés mais je ne les répèterai pas pour ne pas blesser tes oreilles, fouille merde de chat.
– Que penses-tu faire ?
– J’ai gagné assez d’argent aux courses pour payer mes vices et les tiens.
– Je faisais allusion au Péruvien et non pas à tes maigres revenus.

Mais le bouquin s’appelle La couleur de la peau et l’histoire est donc bien moins sympathique : une plongée dans un Santiago où les immigrés péruviens n’ont rien à envier à nos africains … et où le racisme des chiliens peut rivaliser avec le notre.

[…] En revenant vers mon bureau je me suis arrêté devant un mur sur lequel quelqu’un avait écrit : “Dehors, les Péruviens.”
J’avais déjà lu ce genre de graffiti, ils accusaient les Péruviens de faire entrer la tuberculose au Chili, d’augmenter la délinquance ou de priver les Chiliens de leur travail.
Certains étaient anonymes, d’autres signés par des groupes néonazis qui exprimaient tous les jours leur nationalisme odieux sur les murs du quartier dans l’indifférence générale.
Rien de nouveau sinon la stupidité vieille comme le monde de croire qu’un nom, la grosseur d’un porte feuille ou la race fait de vous un être supérieur.

C’est Le Monde des livres qui nous avait fait la promo du billet d‘avion pour le Chili et Jean-Marc en parle aussi.
Et il existe d’autres enquêtes du privé Heredia comme Le deuxième vœu.

(1) - lors de notre voyage en Bolivie avec une incursion en territoire chilien on avait pu nous même, constater que les boliviens qui nous accompagnaient n’étaient pas les bienvenus au Chili


Pour celles et ceux qui aiment les chats.
D’autres avis et d‘autres bouquins du même auteur sur Babelio.

jeudi 9 mai 2013

Les talons hauts rapprochent les filles du ciel (Olivier Gay)

Tout est dans le titre …

Oui tout est dans le titre : Les talons hauts rapprochent les filles du ciel.
Y’a des titres comme ça, tout plein de poésie, des titres qui font rêver.
D’autant que les blogs de ci de là promettaient un petit polar enlevé et plein d’humour.
Oui tout est dans le titre.
C’est à dire aussi que après le titre, ben y’a rien d’autre.(1)
Pouce baissé  Quel livre décevant ! Quelle écriture bâclée !
Un soi-disant polar dans le milieu branché (pardon : hype) des soirées parisiennes.
Le jeune homme deale de la coke pour se payer ses soirées hype et les jeunes filles hype qui vont avec, y’a pas de sot métier.
[…] Pour moi, c’était plutôt Carpe Noctem – profite de la nuit.
Justement, des jeunes femmes sont découvertes, plus trop vivantes, un peu charcutées(2).
Alors (là, tenez vous bien) le jeune dealer est sollicité par son ex, qui est fliquette, pour mener l’enquête. Ben voyons.
Fastoche, il drague la fille du suspect dans les soirées (hype, vous vous rappelez hein ?).
Bon, ben voilà, on a tout dit. Y’avait bien que le titre : tout est dans le titre.
Intrigue nullissime, ambiance hype mais sans aucun intérêt.
Quel dommage de voir ainsi gâché un aussi joli titre …
Et de plus, c’est plutôt mal écrit et l’humour promis n’est que trop rarement au rendez-vous.
[…] Bon, tu m’as dit que tu avais des ennuis, et c’est vrai que tu n’as pas l’air dans ton assiette. Qu’est-ce qu’il se passe ?
— C’est une histoire de drogue ? T’as les flics aux trousses ? Des trafiquants ? T’as pas honoré un deal ? renchérit Moussah avec sa belle voix de basse.
— T’as baisé la mauvaise fille ? T’es tombé sur une femme mariée ? Tu t’es embrouillé avec un videur ?
— Tu t’es chopé une MST ? Le virus maudit ?
Je secouai la tête devant toutes leurs hypothèses. À les entendre, c’était un miracle que je sois encore en vie avec tous les risques qui me pendaient au nez.
[…] Les videurs ici semblaient sortis d’une publicité Benetton : un asiatique, un black, un blanc, un beur.
Avec même de temps à autre un second degré qui confond autodérision et  autosatisfaction :
[…] Un dernier regard au Masque de l’année – qui lisait une littérature aussi facile, franchement ?
Nombreuses et nombreux furent celles et ceux qui s’étaient enthousiasmé(e)s sur ce premier roman. Hélas ce n’était pas le dernier et Olivier Gay a déjà commis une suite (au titre moins bien venu, fort heureusement). Mais maintenant on est prévenus.
(1) - bon d’habitude, on préfère donner envie et on n’aime pas trop dénigrer sur ce blog : quand on n’aime pas, on n’en parle pas : à chacun de se faire sa propre idée, souvent différente. Mais de temps en temps ça fait quand même du bien de dire du mal ! Et puis comme ça, allez, les coups de cœur prennent un peu plus de relief !
(2) - mais aucun effet gore dans le bouquin, Olivier Gay sait qu’il ne sait pas faire, et c’est heureux


Pour celles et ceux qui aiment les titres poèmes.
D’autres avis sur
Babelio
.

dimanche 5 mai 2013

Filles (Frederik Busch)

Les photos sur les briques de lait ...

Polar très noir sur fond blanc.
On avait fait la connaissance de l’américain Frederick Busch avec son deuxième polar traduit en français : Nord.
Aujourd’hui voici le précédent : Filles.
L’air jovial de F. Busch sur sa photo cache des bouquins très noirs. Très très noirs.
Dans l’épisode suivant (Nord, donc), le sombre héros Jack, le flic qui ne retrouve pas les enfants disparus, était tombé très très bas.
Dans l’épisode précédent (Filles, donc), il est à peine plus haut sur l’échelle de la désolation : son couple n’en finit pas de finir, tout comme l’hiver qui sévit cette année-là. Jack est désormais déchu en vigile de campus et seul son chien puant semble pouvoir le supporter (ou est-ce l’inverse ?).
Malgré quelques jeunes filles disparues, il est à peine question d’enquête policière (encore moins que dans Nord). Non.

[…] Je l’avais vu sur une brique de lait. Ils mettent les photos de gosses perdus, ou qui se sont enfuis, sur les cartons de lait et les gens ne les regardent jamais comme des photos de gens qu’ils risquent de voir.

Il s’agit tout simplement d’une descente aux enfers (enfin on est déjà tout en bas : Jack est déjà bien descendu) et F. Busch essaie de nous faire partager une souffrance.
L’indicible douleur de la perte d’une enfant (on peut se rappeler L. Tardieu dans un tout autre registre romanesque mais où l’on retrouve un peu la même destruction du couple).
Les disparitions d’enfant (vous avez compris que le couple Jack-Fanny a perdu sa petite fille également) viennent hanter l’esprit de Jack, un peu comme les disparitions hantent les cauchemars islandais d’Indridason.
Au fin fond de l’enfer et de l’hiver, il y a Jack et son mal de survivre. Entre deux murs de neige.

[…] - Ce serait comme vivre en hiver toute l’année. Je n’y crois pas.
- Alors, qu’est-ce qui va se passer selon toi ?
Mes lèvres endolories ne voulaient pas remuer.
- Ce qui se passe toujours. On a un hiver dur, terrible, et puis il se termine.
Quelqu’un, dans le rêve où Fanny et moi étions tristes, parlait sévèrement du printemps.

L’écriture est sèche et un peu hachée. MAM en fut un peu gênée. Peut-être est-ce un peu la traduction ou bien, qui sait, un autre moyen de nous atteindre et de nous faire partager la douleur.


Pour celles et ceux qui aiment les ambiances tristes et neigeuses.
Shangols, Yan et Le barbu en parlent et d’autres avis sur Babelio.

mardi 23 avril 2013

La dette (Mike Nicol)

Nuages sombres sur la nation arc-en-ciel.

http://carnot69.free.fr/images/afric.gifNous revoici partis en Afrique du sud avec un polar de Mike Nicol : La Dette, qui nous a été aimablement proposé par Babelio et les éditions Ombres Noires.
Le tout annoncé par Courrier International et un grand succès chez nos voisins allemands : le vol semblait alléchant.
Mais l'atterrissage est un peu décevant.
Mike Nicol nous conte l'histoire de deux anciens trafiquants d'armes, deux gars pas très reluisants (un blanc et un black, pour équilibrer sans doute) qui depuis les belles années des guerres sud-africaines se sont recyclés dans la sécurité rapprochée, par exemple celle des riches venus au Cap pour un safari-chirurgie (esthétique s'entend, la chirurgie).
Les deux compères mènent la belle vie, avec même quelque magot planqué dans les îles, et tout irait pour le mieux sous le ciel de la nouvelle nation arc-en-ciel.
Sauf qu'on n'échappe pas impunément à son passé. Quand on a fait ce qu'on devine qu'ils ont fait, on a forcément des dettes de ci de là.
À commencer par une dette envers des "potes" encore moins reluisants dont il faut assurer la sécurité : les "potes" en question trafiquent dans la drogue et les soirées hot pour la nouvelle bourgeoisie du Cap. Bon gré mal gré, faut bien les aider, eu égard à ce qu'ils savent du passé.
Et puis peut-être une dette envers d'autres groupuscules activistes avec aux commandes une beauté sombre à la main mystérieusement gantée. La belle Shemina semble en vouloir à nos deux compères, eu égard à ce qui s'est passé dans le passé. Et elle s'oppose tout à fait au trafic de drogue : les ennuis vont commencer.
Il y aura même d'autres équipes dans la danse, toujours reliées au passé. Visiblement le ciel de la nation arc-en-ciel reste obscurci et du passé, il n'est pas possible de faire table rase.
Trafic d'armes, trafic de diamants(1), trafic de drogue, enlèvements, meurtres et assassinats, ... voilà le menu.
Avec en prime quelques balades dans la ville, entre montagne et océan, ça donnerait presque envie.
Sauf que ça ne prend pas tout à fait : l'intrigue est un peu décousue (beaucoup d'acteurs, plusieurs sujets, pas de fil conducteur solide), le style un peu sec, les héros pas très charismatiques, ... on a un peu de mal à rester accroché même si ça se lit sans déplaisir.
Les paysages du Cap ont l'air magnifiques mais le ciel peint par Mike Nicol n'est pas encore suffisamment dégagé pour nous inciter à aller y passer des vacances.
Ce bouquin nous a semblé moins intéressant que ceux de Deon Meyer et moins bien écrit que celui de Malla Nunn.
(1) - ça va ensemble, rappelez vous le film Blood Diamond

Pour celles et ceux qui aiment les trafiquants.Ces 560 pages parues chez Ombres Noires datent de 2009 en VO et sont traduites de l'anglais par Estelle Roudet.
D'autres avis sur Babelio. On peut feuilleter quelques pages chez Ombres Noires.

mercredi 3 avril 2013

Infiltrée (John Connor)

infiltree

200% adrénaline.

Alors c'est qui donc qui nous a parlé d'Infiltrée de John Connor ?
On sait plus, on n'a pas noté, on retrouve plus (un comble avec tous les outils du ouèbe qu'on a) et c'est pas bien.
Alors on peut pas remercier cette bonne âme qui nous aura valu quelques heures stressantes, des moments haletants, quasi une ou deux nuits blanches, et même à MAM de louper sa station de métro (ou presque : heureusement au fil des âges, les parisien(ne)s ont développé quelques réflexes cérébrospinaux).
Car une fois ouvert ce piège, impossible de reposer la liseuse.
C'est du thriller 200% adrénaline. Méchants tueurs, très méchants, gentille dame (mais plus gentille du tout quand elle s'énerve), enlèvements, tortures, meurtres, et j'en passe, y'a même une gamine de onze ou douze ans en prime(1).
Et ça démarre très fort, dès la deuxième page avec un mec ligoté, déjà bien amoché et bien arrosé (d'essence, ça va sans dire), qui se fait défenestré en flammes.
[...] Akhtar n’avait probablement jamais tabassé personne de sa vie. Tout dans ses mouvements transpirait la peur : il cognait n’importe comment, sans viser, impatient d’en finir au plus vite. Stijn lui avait dit qu’il ne fallait pas de sang. Pourtant, il s’était emparé de ce pied de chaise et, avec un haut-le-cœur, avait frappé à la tête.
[...] Stijn fit un pas en arrière, sortit son Zippo et l’alluma. Sans hésiter une seconde, il l’approcha du blouson de l’homme et l’y laissa un instant, le temps que le feu prenne. Le tissu s’embrasa en produisant un bruit semblable à celui d’un feu de cuisinière qu’on allume après avoir laissé le gaz ouvert quelques secondes. Les flammèches bleues qui éclairèrent momentanément son visage se transformèrent très vite en flammes jaune orangé, si chaudes que Stijn sentit ses sourcils chauffer. Il recula et, fasciné, contempla le spectacle.
Le ton est donné. Et le rythme ne baissera pas tout au long du bouquin.
Mais ça encore, c'est rien, rodé, blasé, on a l'habitude, et c'est plus ça qui fait le bon bouquin.
Non l'astuce de Connor qui double la mise et le stress, c'est que le lecteur se retrouve brutalement plongé et sans explication en pleine guerre des gangs et/ou des polices (?) et n'y comprend rien, mais rien du tout ! Aucun des personnages n'est réellement celui qu'on croit ! Les méchants sont peut-être des gentils mais redeviendront sans doute des méchants quand même, va savoir. Et inversement.
Faut dire que l'héroïne (Karen ? Anna ?) est une infiltrée, c'est -à-dire qu'elle fait semblant d'être ce qu'elle n'est pas pour mieux piéger des vilains qui font semblant de ne pas être ce qu'ils sont.
Évidemment elle va déguster parce que quelqu'un a vendu la mèche ... qui c'est donc ?
Alors même si le style simple et efficace ne mérite pas de réveiller Victor Hugo, on dévore ce thriller à toute allure : à la fois bien sûr pour en finir avec les atrocités dont certains font l'objet(2) (100% adrénaline) mais aussi et surtout pour savoir finalement qui est qui (+100% adrénaline) = 200% efficace !
(1) - fort heureusement, l'auteur évite le mélo larmoyant avec la gamine qui s'avère finalement encore plus Lara Croft que sa mère - mais faut dire qu'elle a été à bonne école 
(2) - genre égorgement dans un abattoir à moutons, par exemple, très chic n’est-il pas ?

Pour celles et ceux qui aiment thriller.
Et on n'a pas noté ceux qui en parlaient aussi, c'est pas bien.

mercredi 27 mars 2013

BD : Le boucher de Hanovre


Bande de polars 3/3.

Suite et fin de la petite série sur quelques polars en BD ...
... et qui dit polar noir, dit dessins au noir (et blanc) : voilà qui nous change des albums habituels aux belles couleurs léchées et glacées.
Passées les premières réticences, on s'y fait (sans doute l'apprentissage par les mangas !), voire on apprécie, car les dessins sont plutôt bien exécutés.
1 : Le casse
2 : Trouble is my business
3 : Le boucher de Hanovre
Ceux qui veulent poursuivre en noir et blanc reliront peut-être le Piège espagnol ou encore Monster et ne manqueront pas l'excellentissime Maus (mais là on sort du rayon polar).


Et voici le troisième de la série ... noire.
On avait gardé le meilleur pour la faim, puisqu'il s'agit tout simplement de la mise en images de la véridique histoire du Boucher de Hanovre qui dans les années vingt trucida sans doute plusieurs dizaines de victimes.
Notre homme aimait bien les jeunes garçons et les aimait au point de les découper en tranches.
En cette période trouble la Germanie vivait des moments difficiles, et Fritz Haarmann ne manquait pas d'approvisionner fort aimablement ses voisins reconnaissants en viande fraîche(1). Et tout cela quasiment sous les yeux de la police puisque Fritz Haarmann était pratiquement assermenté par les condés de Hanovre pour qui il jouait les indics.
Autant vous dire que les desseins de Herr Haarmann étaient encore plus sombres que les dessins de Isabel Kreitz et les dialogues de Peer Meter qui sont tous deux aux commandes de cette remarquable BD.
Et vous l'aurez compris, mieux vaut attaquer cet album l'estomac vide ... ou au contraire déjà bien rempli ? Enfin, chacun fera comme il le sent(2).
Les dessins justement sont admirables et rendent particulièrement bien l'ambiance glauque des petites rues de Hanovre. Histoire, ambiance, suspense, tueur en série, ... tout est au rendez-vous pour un bon moment de lecture.
L'album se termine par quelques pages sur la vraie histoire (Peer Meter est spécialiste des tueurs en série) et il est fort intéressant de parcourir ces quelques lignes historiques après avoir dévoré la BD, façon de se dire finalement : purée, tout cela était donc bien vrai ...
 
Cliquez sur les liens pour voir des planches de la BD : [1] [2] et la vraie trogne de Herr Haarmann : [3]

(1) - Et ne venez pas me dire que les habitants de Hanovre n'étaient pas assez regardant sur la provenance de leur viande ... c'est pas le moment ! quand on sait ce que vous mangez dans vos raviolis !
(2) - En tout cas faites vos courses avant de lire la BD, histoire de ne pas regarder de travers votre boucher habituel quand il vous proposera ... et avec ça, je vous mets un petit os à moelle ?


Pour celles et ceux qui aiment les bouchers un peu charcutiers.