Affichage des articles triés par date pour la requête chabouté. Trier par pertinence Afficher tous les articles
Affichage des articles triés par date pour la requête chabouté. Trier par pertinence Afficher tous les articles

mardi 16 juin 2026

Henri Désiré Landru (Christophe Chabouté)

[...] Jetez donc ce Landru en pâture à la foule !


Chabouté s'empare du mythe "Landru" et réinvente l'histoire à sa façon, dans un petit thriller malicieux au dénouement très politique.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, l'album (144 pages, juin 2026) :

C'est tardivement que j'ai découvert l'alsacien Christophe Chabouté avec Plus loin qu'ailleurs, petite séquence réaliste et pleine de poésie, puis avec sa belle et fidèle adaptation de Moby Dick.
Le voici qui s'attaque à la terrible histoire de Henri Désiré Landru, avec cet album réédité chez Glénat ( la VO date d'il y a 20 ans) dans un format poche qui rappelle un peu celui des mangas (mais ce n'en est pas un). Un Chabouté qui reste fidèle à ses propres standards : un noir & blanc net et précis, des héros plutôt ordinaires, une mise en page dynamique et des récits de peu de mots. 

Le canevas et les personnages :

Le personnage tout le monde le connaît : Landru c'est celui qui, vers 1910-1920, découpait ses victimes et les brûlait dans sa cuisinière mais qui n'avoua jamais ses crimes et qui ne fut condamné à la guillotine que sur de "simples" présomptions, sans véritables preuves irréfutables.
Un escroc à moitié mythomane qui avait entrepris de dépouiller quelques veuves (et il y en avait beaucoup après guerre).
C'est en novembre 1921 que se déroule le procès de celui qui fut surnommé Barbe-Bleue.

♥ On aime :

 Chabouté réinvente l'histoire officielle de Landru dans un thriller aux accents quasi politiques.
Et si l'histoire n'était pas exactement celle qu'on nous a racontée ?
Et si ... ? Et si ... ?
C'est un auteur qui sait manier l'ironie et le second degré : les flics ont parfois des allures de Dupont et Dupond et son Landru croise même la route d'un tout jeune ... Marcel Petiot !
On ne peut guère en dire plus sous peine de trop en dévoiler mais cette histoire de Landru revisitée par un auteur facétieux est une véritable gourmandise ...
D'autant que le final cache une leçon qui reste toujours pertinente, encore aujourd'hui : c'était au lendemain d'une guerre terrible qui avait laissé de profondes séquelles dans la société, une période où il valait mieux éviter de se retrouver à la merci du pouvoir, de la presse ou de la justice.
« Faites le nécessaire ! Nourrissez la presse ! Jetez donc ce Landru en pâture à la foule ! »
Grâce à ce décryptage habile d'une vraie-fausse affaire d'État, le lecteur comprendra enfin les raisons pour lesquelles l'abominable Landru a nié l'ensemble de ses crimes au cours de son procès.
Le scénario réinventé ici est plutôt malin et s’il réécrit l’Histoire, c’est en restant fidèle au contexte de l’époque.
 On connaît le goût de Christophe Chabouté pour les trognes, les "gueules" marquées quand il dessine le portrait de ses personnages, et ce récit lui offre quelques belles occasions de croquer les figures de l'époque, depuis les "gueules cassées" de la Grande Guerre jusqu'à Georges Clemenceau.
Quant à son fameux noir et blanc très contrasté, il convient parfaitement au format de ces petites pages aux allures de roman-feuilleton.

Pour celles et ceux qui aiment ré-écrire l'histoire.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Glénat (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

jeudi 26 mars 2026

The painted crime (Stefano Martino)

[...] Certaines choses demeuraient immuables.


Un album aux dessins superbes qui nous ramène à l'époque où Los Angeles brillait aux lumières d'Hollywood pour faire oublier la noirceur de la pègre. Au temps des polars peuplés de détectives privés, jolies pépées et belles autos.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, l'album (88 pages, février 2026) :

L'italien Stefano Martino s'évade de son habituel univers de fantasy pour un très bel hommage aux polars hard-boiled des années passées.
The painted crime nous ramène au mythe originel de la Cité des Anges.

Le canevas et les personnages :

Comme il se doit dans tout bon film noir de la fin des années 40, Peter Graham est un "privé". 
Mais c'est un gars abîmé par ce qu'il a vécu de la guerre en Europe où il a perdu la plupart de ses amis. 
Peter essaie d'arrêter l'alcool (comme tous les détectives ?) mais c'est aussi un peintre amateur à ses heures.
« C'était l'un des effets secondaires de mon travail. Être confronté à des trahisons et des crimes ne donne pas envie de croire en l'être humain. »
Pour honorer la mémoire d'un camarade tombé au combat en Europe, il va se fourvoyer dans une situation périlleuse (un sacré merdier en fait !) où l'on découvrira les dessous peu reluisants des studios d'Hollywood. Epstein avant l'heure ?
Heureusement, il lui reste encore un soutien : son ami Jonathan est journaliste au L.A. Times.

♥ On aime énormément :

 Depuis quelques années, la bande dessinée nous aura fait redécouvrir le noir et blanc
Et dans toutes ses variations. Les grands aplats de Manu Larcenet, les gris gothiques des frères Brizzi, les dégradés de Frédéric Bézian, les contrastes de Christophe Chabouté, ... pour ne citer que quelques uns des plus emblématiques mais il y'en a tout plein d'autres et c'est toujours une nouvelle découverte : à chaque fois la magie opère et on se demanderait presque comment ou pourquoi revenir à la couleur. 
Un peu comme lorsqu'on redécouvre certains vieux films avec un délicieux noir & blanc qui nous parait, paradoxalement, plus "naturel" que le technicolor d'aujourd'hui.
 Il sera d'ailleurs beaucoup question de cinéma dans cet album. 
Avec d'abord cette couverture en guise d'affiche d'époque, avec l'intrigue ensuite qui prend place autour des studios d'Hollywood mais surtout pour le dessin et la mise en page où l'auteur affirme clairement sa passion pour le 7ème art : cadrage, champ et contre-champ, plongée et contre-plongée, panoramique, gros plans sur les visages des "acteurs", toute la grammaire du cinéma est là et on a rendez-vous dans une salle obscure : on s'y croit vraiment.
Dans sa postface, Stefano Martino nous révèle que cet amour du cinéma lui a été transmis par son père.
 L'auteur nous dit également avoir réalisé un gros travail de documentation pour reconstituer les rues, les bâtiments, les costumes, les voitures, des années 40-50. 
Il s'est toutefois permis quelques libertés historiques comme ce couple mixte en noir et blanc (ah, ah) chose impensable à l'époque où les blacks n'avaient pas encore leur place, même au retour de la guerre.
 Le dessin précis, soigné, détaillé, donne un style très photographique (et il sera également question de photos dans cette histoire).
Avec Martino, même les gris viennent rehausser le noir et les planches sous la pluie ou la neige (oui, il a neigé à L.A. en janvier 49 !) sont tout simplement superbes.
C'est un bel objet à feuilleter de temps à autre, comme on regarde de vieux albums photos, et l'on se dit même que, pour une fois, c'est le scénario qui est au service du dessin.
Les nombreux cartouches narratifs (c'est Peter, narrateur autodiégétique, qui raconte à la première personne) imitent la typographie d'une vieille machine à écrire, comme dans un tapuscrit de roman d'époque. C'est pas idéal pour la lecture mais c'est parfait pour créer l'ambiance !
Avec des trucs du genre « l'air de la morgue nous accueillit de son étreinte glaciale » humm, on en redemande !


Pour celles et ceux qui aiment le cinéma en noir et blanc.
D’autres avis sur BD Gest et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Glénat (SP)
Ma chronique dans les revues BenzineCulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 27 février 2026

Moby Dick (Christophe Chabouté)

[...] Là, là !! Elle souffle !!


Encore une adaptation du mythique Moby Dick de Melville ! 
Mais ce diptyque de Chabouté, littéralement possédé par la furie vengeresse du Capitaine Achab, mérite amplement notre attention et, si le récit reste fidèle à l'original, la mise en planches confine à du grand cinéma.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, les albums (2 tomes, 120 et 132 pages, 2014) :

On ne compte plus les adaptations graphiques du célèbre Moby Dick d'Herman Melville - j'en ai dénombré pas loin d'une dizaine, certaines s'éloignant plus ou moins du roman original, et même trouvé une version "galactique" ! - mais ce diptyque de Christophe Chabouté, paru en 2014 chez Glénat, vaut vraiment le détour car chacun sait que « si la vie sur mer l'emporte déjà sur la vie à terre, dans le domaine des fables et du fantastique, la pêche à la baleine, elle, surpasse en contes merveilleux, tragiques et effrayants tout autre mode de vie maritime. »

Le canevas et les personnages :

Faut-il résumer ici l'histoire iconique de la baleine Moby Dick et du Capitaine Achab ?
« Le capitaine Achab [...] a fréquenté des cannibales, connu des prodiges. Il voit plus profond que la plus profonde des vagues, son harpon est le plus fin et le plus sûr de toute l'île. Il est Achab, et l'Achab de l'histoire était un roi ...
Un roi impie ... Impie et maudit ! »
Le premier tome (le "livre premier") installe l'ambiance avec l'arrivée du narrateur à Nantucket sur la côte Est des US pour s'embarquer à bord d'un baleinier. À ses côtés, un harponneur aussi tatoué qu'effrayant, Queequeg.
Tous deux s'enrôlent à bord du fameux Pequod.
À bord, la folie revancharde du Capitaine Achab, cet « homme que ronge le désir insatisfait de la vengeance », va pousser l'équipage à pourchasser sur les mers le cachalot blanc, l'animal monstrueux qui avait emporté un morceau du capitaine, désormais unijambiste.
« Un cachalot à tête blanche, au front ridé et à la mâchoire de travers, un cachalot dont la nageoire est percée de trois trous à tribord. » 
Le second album démarre sous les pires auspices : Queequeg préfère dormir dans un cercueil et la folie du Capitaine Achab grandit de jour en jour, tandis que le navire course le grand cachalot blanc.
Et Chabouté de citer Melville quasiment mot à mot : « C'est un mauvais voyage ! Mal commencé, mal poursuivi. »

♥ On aime :

 Le récit est bien sûr un peu simplifié pour rentrer dans les deux albums, le texte est à peine modernisé pour rentrer dans les cases d'aujourd'hui : il faut bien faire quelques choix mais tout cela reste globalement très fidèle au texte original, parfois même mot pour mot.
L'auteur a conservé par exemple un découpage en chapitres (certains titres sont même repris tels quels) et assorti chacun d'eux d'un court incipit inspiré du texte de Melville.
 Le noir et blanc très contrasté, emblématique de Chabouté, s'accorde ici parfaitement à l'atmosphère dure, violente, sauvage, qui règne sur le bateau. La mise en cases laisse une belle place aux gros plans sur les visages de marins (et quelles trognes !).
Quant aux scènes de pêche, quand la baleine sonde et que la ligne se tend, c'est presque du cinéma.
On se demande quelle magie utilise l'artiste pour rendre tout cela avec seulement deux dimensions pour le dessin et deux dimensions pour la couleur.
Et l'encrage profond du noir de Chabouté nous parait presque rouge sang quand : « le navire se métamorphose en une sorte d'abattoir, chaque marin en boucher ».
 L'auteur a bien sûr centré son récit sur la folie vengeresse d'un Capitaine Achab aux yeux exorbités. Le second officier du navire, Monsieur Starbuck, incarne la raison et lui sert de contrepoint, le jeune Ismaël de témoin. Le lecteur a beau connaître cette histoire par cœur, il ne peut que se laisser happer par le rythme et l'intensité d'une chasse presque mystique, de cette course folle vers la mort.


Pour celles et ceux qui aiment la pêche au gros.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

jeudi 1 janvier 2026

Best-of 2025

Bonne année 2026 à toutes et à tous !

Comme de coutume, on profite du BEST-OF 2025 pour vous souhaiter tout plein de bonnes et belles lectures pour cette nouvelle année 2026.
Et pour bien commencer 2026, voici déjà une petite rétrospective de 2025, un best-of où l'on a sélectionné quelques unes de nos meilleures découvertes, que du très bon donc pour cette sélection qui vous permettra peut-être quelques rattrapages avant d'attaquer la rentrée d'hiver 2026 qui s'annonce bien riche !
Et puis la rentrée littéraire 2025 fut également riche en émotions.
Rappelons également les idées cadeaux 2025 que nous avions publiées il y a quelques semaines avant les fêtes.
Si vous êtes passé à côté, il est encore temps de vous rattraper !
   
► Cliquez sur le titre en gras ou le nom de l'auteur pour lire le billet original en entier.

Au rayon  romans ou littérature dite "blanche" :


❤️ Direction la Malaisie où Tan Twan Eng nous offre un bel hommage à Somerset Maugham et à la splendeur passée du Commonwealth : le charme désuet et rétro des années 20, le parfum exotique des colonies britanniques. 
Il n'est plus très fréquent aujourd'hui de lire une belle prose classique : le style du roman est lui-même un hommage à Somerset Maugham, écrivain du siècle passé.
Un roman largement inspiré d'histoires vraies où l'on croise Somerset Maugham bien sûr, mais aussi Sun Yat Sen, le révolutionnaire chinois en exil. Rendez-vous pour l'apéritif (gin pour les dames, whisky pour les messieurs) sur la véranda de La maison des portes.

❤️ Dans Je voulais vivre, un excellent récit d'aventures, l'auteure décrypte les interstices et les ombres de la saga d'Alexandre Dumas pour nous faire entendre « une voix de femme au temps des hommes » : une brillante réhabilitation de Milady de Winter. 
Adélaïde de Clermont-Tonnerre va nous apprendre à lire entre les lignes de Dumas, découvrir quelle femme pouvait se cacher derrière Milady, dévoiler la véritable (?) histoire, le passé de cette héroïne au charme vénéneux. Là où elle réussit brillamment son coup, c'est qu'elle n'a pas oublié de nous servir un excellent roman d'aventures historiques, digne des meilleurs récits de cape et d'épée. Le plaisir est donc ici double.

❤️ L'Histoire tourmentée de la Corée à travers l'histoire d'une femme insaisissable aux multiples noms et visages : un parcours horrifique et incroyable. Gros coup de cœur de cette rentrée littéraire 2025 pour ce premier roman, maîtrisé de bout en bout, où Mirinae Lee nous livre une formidable histoire dont le personnage géophage est une femme tout aussi incroyable. Chaque chapitre, chaque période, est le prétexte pour une histoire à part entière, des histoires qui vont s'entre-croiser les unes avec les autres tissant chaque facette, chacune des 8 vies de cette mangeuse de terre avec son lot de mystères et de secrets.

Au rayon  polars ou thrillers "historiques" :


Le roman historique n'est pas vraiment un genre qu'on apprécie habituellement sauf lorsque, comme ici, ces polars nous permettent de (re)découvrir, et sous un angle original, des périodes peu connues de notre histoire contemporaine ou très récente. Une idée qui semble devenir très à la mode.

❤️ La collection Série Noire a ressuscité ce récit captivant de Maria FagyasLa cinquième femme, au cœur du soulèvement de Budapest, juste avant que les soviétiques ne reprennent le contrôle. 
Fin octobre 1956 : la révolution hongroise est en pleine effervescence, les cadavres jonchent les trottoirs, on les enterre à la va-vite dans les parcs de la ville.
Maria Fagyas accorde une attention toute particulière à tous ses personnages, les figures féminines, en particulier. Leurs origines et leurs milieux sont variés, tout en nuances et en contradictions, l'époque n'était pas facile et chacun faisait ce qu'il pouvait face à des enjeux qui le dépassaient. 

Au rayon  polars et thrillers :


❤️ Ian Manook met le cap vers le pays du matin calme pour une nouvelle série policière avec l'inspecteur Gangnam. La balade est aussi réjouissante que dépaysante. 
Coup de cœur pour ce divertissement aux personnages attachants, truffé d'humour et parcouru d'instants de grâce.
La prose de Manook est toujours un délice : c'est fluide, divertissant, plaisant.
Si côté polar on savoure avec grand plaisir cet agréable et dépaysant divertissement, le coup de cœur va venir de notre attachement aux personnages soigneusement dessinés et surtout des surprenants moments de poésie, véritables instants de grâce, que l'auteur arrive à glisser dans son intrigue trépidante.
Le livre refermé, on se rend compte qu'un peu de nous est resté en Corée : de quoi nous donner l'envie d'aller faire un tour à Séoul en attendant la suite des aventures de Gangnam ...

On n'est pas loin du coup de cœur pour ce roman noir, véritable fresque historique sur le Londres des années 50 qui se remet à grand peine des bombardements du Blitz et qui attire déjà les premières vagues migratoires. 
Dominic Nolan n'hésite pas à dérouler une intrigue sur plusieurs années, depuis 1952 et l'un des plus grands braquages de l'histoire britannique, jusqu'aux émeutes raciales de 1958 : nous allons découvrir le Londres d'après-guerre, ses rues bombardées, ses immeubles en ruine, ses terrains devenus vagues. Sur près de cinq cent pages, c'est une fresque passionnante avec de multiples niveaux de lecture : le suspense d'une histoire de gangsters et les difficultés de ce petit peuple londonien qui habitait dans White City des quartiers comme l'ancien Notting Hill, bien avant que Hugh Grant ait le coup de foudre pour Julia Roberts.

❤️ Jean-François Pasques c'est le flic 'psychologue' de la PJ. Ses polars sont toujours écrits avec beaucoup de finesse et cherchent à pénétrer l'intimité des personnages à travers leurs mensonges ou leurs aveux. L'avocat du diable évoque avec sensibilité le sujet du féminicide.
On a plaisir à retrouver là le commandant Julien Delestran héros récurrent, toujours accompagné de sa jeune protégée, la lieutenante Victoire Beaumont, et de la psychologue de la PJ, Claire Ribot. Dans le box des accusés, on va trouver Dominik Jean, alias DJ. Celui qui va être soupçonné de viol est une célébrité du monde des lettres et du monde tout court : on se retourne sur lui dans la rue pour le dévisager ou obtenir une dédicace. Tiens, tiens ...

Au rayon  romans noirs :


❤️ Avez-vous déjà lu un chauffeur de taxi ? Et bien c'est le moment avec cette chronique urbaine hyper réaliste : les mémoires d'un vieux chauffeur de taxi de Chicago, Jack Clark qui fut longtemps Taxi de nuit, pour de vrai.
Une prose au ras du bitume, minimaliste, factuelle, qui peut rappeler celle de Bukowski.
Ce n'est qu'à force d'une répétition presque lancinante que l'humanité commence à transpirer du récit pour créer une atmosphère unique autour du personnage.
L'intrigue policière n'est ici que le prétexte à parcourir, avec Eddie le taxi, le plan quadrillé de Chicago : depuis les quartiers en voie de gentrification jusqu'aux cités à moitié abandonnées.

❤️ Une belle plume, le temps de quitter un peu « la route des hommes » et de partager un moment avec « les qu'on voudrait qu'ils n'existent pas »Nathalie Sauvagnac fait partie de la meute des Louves du polar, le collectif qui regroupe les meilleures plumes féminines du polar français. Et nous, au bord du monde, c'est d'abord de la belle écriture. C'est vif, sec, imagé et le lecteur passe sans cesse de la poésie la plus lumineuse à la noirceur la plus sombre. Car c'est tout de même un roman noir, et bien noir. 
Et puis il y a l'humanité, l'empathie dont fait preuve cette auteure pour nous faire partager quelques instants avec les losers, les paumés, qui sont venus se réfugier au bord du monde.

Au rayon   histoires vraies :


❤️ Ravage : L'histoire incroyable mais 100% vraie de la traque du "trappeur fou de la Rat River" dans le grand nord Canadien, en 1932. Quand la furie des hommes défiait celle de la nature. 
Si ce Ravage est un peu méconnu, il faut le réhabiliter rapidement : c'est peut-être bien le meilleur Manook à ce jour, vraiment. Peut-être parce que l'auteur met en scène une histoire vraie : la traque en 1932 du trappeur fou de la Rat River par la Gendarmerie Royale Canadienne. 
Une immense chasse à l'homme qui mobilisa des dizaines de trappeurs et de policiers, des centaines de chiens, des dizaines de traîneaux et même un avion pendant presque deux mois de traque ! Tout ça pour un gars dont on ne connaîtra même pas le vrai nom. Il en faut moins pour éveiller notre insatiable curiosité !

❤️ Après 'Gommora', Roberto Saviano nous offre un roman puissant pour comprendre l'homme au-delà de la figure légendaire du juge Giovanni Falcone. Un douloureux portrait de l'Italie car "malheureux est le pays qui a besoin de héros".
Engagé dans la lutte anti-mafia, déterminé à juguler le trafic de drogue, le juge Falcone a été assassiné en mai 1992 près de Palerme. Saviano nous raconte tout cela.
Mais ce qui intéresse l'auteur, c'est plutôt la personnalité de Giovanni Falcone. Un homme que l'on va côtoyer pendant des centaines de pages, que l'on va apprendre à connaître, jusque dans son intimité. Il fallait bien ce portrait soigné pour aller au-delà de l'icone médiatique que nous avons tous en tête. Un homme auquel on va s'attacher au fil des pages, un homme complexe que l'on va apprendre à connaître jusque dans sa vie privée. Un livre très prenant qui vous poursuit longtemps après.

Au rayon  BD :

Cette année, la récolte de bandes dessinées fut abondante et goûteuse, un grand cru.

❤️ De très beaux dessins et une colorisation grandiose : ce sont les images qui racontent l'histoire de Calle Malaga, écrite par Mark Eacersall et dessinée par James Blondel (chez Grand Angle).
Un court récit, comme une nouvelle, l'histoire d'un homme taiseux et solitaire qui erre comme un fantôme dans les rues d'une ville déserte, hors-saison.
Un personnage ou deux, le décor de la ville déserte, deux ou trois péripéties à peine suggérées, des souvenirs presque, et la chute. C'est remarquable d'autant que ce ne sont pas les bulles et les dialogues qui viennent envahir ces très belles planches. Mark Eacersall le dit lui-même : c'est « une narration silencieuse, où ce sont les images qui parlent ».
Un des plus "beaux" albums de cette année, où scénario et dessin se complètent admirablement.

❤️ En 2010, Emmanuel Lepage embarquait pour un magnifique voyage vers les Terres Australes. Douze ans plus tard, il remet ça mais cette fois pour un plus long séjour sur place, sur l'île de Kerguelen. Deux voyages, deux albums.
Voyage aux îles de la Désolation en 2011 et Danser avec le vent en 2025 (tous deux chez Futuropolis).
Lepage s'en donne à cœur joie une fois embarqué à bord du Marion Dufresne (le bateau ravitailleur des TAAF, les Terres Australes et Antarctiques Françaises). 
Son 'journal de bord' est au choix : une aventure, un voyage, un poème, un livre d'images, une expérience, ... 
Un reportage en très belles images dans ces mers et îles polaires, le mode de vie de ces marins, militaires et scientifiques, le travail titanesque du bateau ravitailleur qui fait périodiquement la liaison entre La Réunion et ces îles perdues.
Des dessins crayonnés de portraits comme de larges aquarelles de paysage : avec ses crayons comme avec ses pinceaux, Lepage n'est pas un manchot (ah, ah !) et ses dessins sont de toute beauté. 
C'est une merveille graphique bien sûr, mais une aventure humaine également. Lepage a une haute conscience de son travail de dessinateur, de portraitiste, de photographe de papier et son texte est bien à la hauteur de ses images.

Le très beau noir & blanc de Chabouté nous invite au voyage, plus loin qu'ailleurs (chez Vent d'Ouest).
Une invitation à porter notre regard non pas au loin mais bien sur le monde qui nous entoure ici et maintenant. 
Des héros plutôt ordinaires, une mise en page dynamique et des récits de peu de mots. 
Les dessins de Chabouté sont passionnants et laissent entrevoir de nouveaux détails à chaque lecture. Les pages ne sont pas envahies de bulles verbeuses ou explicatives et c'est avec l'enchaînement des cadrages, leur répétition, que le lecteur devine ce qui se trame. Il y a là ce ton paisible des histoires tranquilles et ordinaires. Une astucieuse histoire qui se conclut de jolie façon.

Les superbes aquarelles de Krassinsky nous invitent à un beau voyage initiatique en pleine nuit arctique. Un régal pour les yeux et les esprits des vents et des glaces.
Cette BD est l'adaptation d'un roman de Bérengère Cournut paru en 2019 : De pierre et d'os, une fable initiatique qui suit le parcours d'une jeune inuite au pays des glaces (chez Dupuis).
L'album est précédé de la réputation du roman bien sûr, mais ce sont surtout les superbes aquarelles de Krassinsky qui vont appâter l'amateur de BD. De véritables peintures qui se déploient sur de grandes pages (au format presque carré) avec des tableaux tantôt grandioses, tantôt intimes. Ces magnifiques dessins comptent pour beaucoup dans le charme envoûtant de cette aventure écrite au féminin.

Il y a quelque temps, on avait également préparé une liste d'idées cadeaux pour les fêtes : vous y retrouverez le best-of ci-dessus bien sûr, mais également encore plein d'autres bonnes idées.
Et puis il reste toujours les best-of précédents.
Allez, bye-bye 2025, bonnes lectures, bonnes aventures et bonne nouvelle année 2026 !

lundi 16 juin 2025

Plus loin qu'ailleurs (Chabouté)


[...] Partir en restant.

Le très beau noir & blanc de Chabouté nous invite au voyage, avec cette petite histoire tranquille et ordinaire. Une invitation à ouvrir notre regard non pas sur un lointain Alaska, mais bien sur le monde qui nous entoure ici et maintenant.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, l'album (152 pages, mai 2025) :

L'alsacien Christophe Chabouté est né en 70 et l'une de ses premières BD à rencontrer le succès sera Pleine lune, un récit policier publié en 1999. La consécration internationale viendra avec Tout seul, un album sorti en 2008. 
Depuis le début de sa carrière, Chabouté reste fidèle à ses propres standards : un noir & blanc clair et précis, des héros plutôt ordinaires, une mise en page dynamique et des récits de peu de mots.
Alors il était vraiment grand temps qu'on rattrape notre inexcusable retard et qu'on parle de lui ici avec cet album au titre prometteur : Plus loin qu'ailleurs.

Le canevas et les personnages :

Alexandre est gardien de parking. Gardien de nuit. Et pour une fois, il a décidé de partir plus loin qu'ailleurs.
« [...] - Et qu'est-ce que tu vas faire pendant des vacances ? T'en as jamais pris de ta vie !
Ça fait bien 20 piges que tu as le cul vissé sur cette chaise toutes les nuits. Le nez dans tes dessins.
- Je pars en Alaska ! 
[...] Je vais faire un trek. L'Alaska, le Klondike, le bout du monde quoi. »
[...] Je vis au même endroit depuis bientôt 28 ans. Je n'ai jamais vu la tête de mes voisins. Je n'ai jamais dit bonjour à mon facteur. Je ne sais même pas à quoi il ressemble. Je vis dans un quartier que je ne connais pas. [...] Une vie de hibou. »
Le voici donc qui se prépare à suivre les traces de Pete Fromm, son livre de chevet, après avoir glissé le "Manuel du randonneur" dans son sac. Jusqu'à l'aéroport tout va bien.
Mais là, patatras, son voyage est annulé. Et double patatras, Alexandre se casse la cheville dans les escalators. Le voilà de retour à la case départ où l'envie le reprend de radicalement changer d'air ou de point de vue : il prend donc une chambre à l'hôtel ... en face de chez lui, juste de l'autre côté de la place. 
À défaut d'ours polaires et de grands espaces il va enfin pouvoir découvrir son quartier et ses habitants. Étudier ses voisins (nous ?), leurs chaussures, leurs téléphones, leurs comportements, les bruits, les couleurs, les petits papiers jetés ici ou là. 
Et le soir, de retour à son hôtel, Alexandre prend des notes dans son carnet de voyage. 
La première sera : « partir en restant ».
Chaque "randonnée" autour de la place du quartier est l'occasion pour Alexandre et son lecteur, d'une petite leçon de vie, comme on dit.

♥ On aime beaucoup :

 Les dessins de Chabouté sont passionnants. Ce beau noir & blanc net, précis, laisse entrevoir de nouveaux détails à chaque lecture. Les pages ne sont pas envahies de bulles verbeuses ou explicatives et c'est avec l'enchaînement des plans, des cadrages, leur répétition, que le lecteur devine ce qui se trame.
 Il y a là ce ton paisible des histoires tranquilles et ordinaires. Une astucieuse histoire qui se conclut de jolie façon, dans une ambiance qui rappelle beaucoup celle des albums d'Etienne Davodeau
 Et puis il y a là les petites leçons de vie qui nous sont dispensées, sans prétention, destinées à ouvrir notre regard, nos yeux, nos oreilles, non pas sur un lointain Alaska, mais bien sur le monde qui nous entoure ici et maintenant. Pour « se dépoussiérer les yeux » sur notre environnement, les passants, les voisins, ...
On flirte parfois avec la gentille philosophie quand une simple liste de courses devient une véritable oeuvre d'art, une « nature morte »ou même avec la question existentielle quand on se demande si « un poisson au fond de l'eau entend râler le pêcheur assis sur la berge ? ».
Malgré ses apparences trompeuses et paradoxales, cet album est tout de même un bel appel à voyager là-bas ou ici. 

Pour celles et ceux qui aiment faire le tour du monde ou de leur quartier.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Vents d'Ouest (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.