mardi 26 juillet 2016

La peine capitale (Santiago Roncagliolo)

[...] Tout cela est trop grand pour toi.

Dans les années 70, les dictatures d'Amérique Latine mettent au point la tristement célèbre Opération Condor avec la bienveillance des États-Unis.
En 1978 a lieu la coupe du monde de football en Argentine.
Cette année-là, le Pérou ne sera pas champion du monde de foot, pas plus qu'il ne sera très actif parmi les condors. Ce petit pays se prépare même à des élections démocratiques !
Cette année-là, c'est dans ce décor, vu côté cour en quelque sorte, que nous assistons à l'éveil du héros conçu par Santiago Roncagliolo (héros qui trouvera sa pleine mesure dans l'opus suivant : Avril rouge) : un anti-héros plutôt, Félix Chacaltana Saldivar est aide archiviste, dans un sombre sous-sol du palais de justice.
Gentil gratte-papier, bureaucrate zélé, il vit toujours chez sa mère et n'a pas encore embrassé de fille.
Puceau en politique comme en amour, complètement dépourvu du sens de l'humour, maniaco-obsessionnel, il sera le grain de sable qui va venir gripper la belle mécanique des militaires.
[...] Au début, tout lui parut en ordre. Mais une lecture attentive révéla le problème. Un grave problème : il avait archivé des procès-verbaux sur des sujets familiaux dans la section des Atteintes à la Propriété privée.
[...] J'ai repris le dossier du procès-verbal d'irrégularité administrative migratoire mineure. Vous vous rappelez ? Celui que je ne peux pas archiver parce qu'il est incomplet. Je vais adresser une requête au troisième étage.
Comme les supérieurs de Félix, on pense avoir affaire à un imbécile un peu borné. Le simplet de service.
[...] Je n'arrive pas à décider si vous êtes très malin ou très bête.
– Je… je ne suis qu'un humble fonctionnaire, monsieur. Mon seul désir est que la loi soit respectée.
[...] Prends bien soin de toi, Félix, dit-elle en déposant un baiser sur sa joue. Tout cela est trop grand pour toi.
Et puis petit à petit, pas à pas, l'obstination procédurière du méprisable gratte-papier fera trembler la dictature. Son entêtement à classer le fameux  procès-verbal d'irrégularité administrative migratoire fera vaciller les militaires. Qui était donc ce migrant irrégulier ?
Au rythme des matches de la coupe du monde, au pas pesant de la bureaucratie, La peine capitale nous fait progresser lentement mais inexorablement dans la compréhension de l'intrigue construite par le péruvien.
Une intrigue où l'on retrouvera une fois de plus les enfants volés [clic] ...
Un livre grinçant et un point de vue original (par le petit bout de la lorgnette en quelque sorte) sur les dictatures sud-américaines de l'époque.

Pour celles et ceux qui aiment les bureaucrates.
D’autres avis sur Babelio.

jeudi 21 juillet 2016

Dedans ce sont des loups (Stéphanie Jolibert)

[...] Si les hommes ne s’en mêlent pas, il murmura pour lui seul.

Homo homini lupus est ...
Ces lettres latines,  Stéphane Jolibert en a fait son premier roman : Dedans ce sont des loups.
Si le roman est noir, le décor est blanc, canis lupus oblige : peut-être une steppe sibérienne, peut-être une bourgade du grand nord américain,  un décor sans lieu ni date qui semble sorti tout droit des films de chez Tarentino, Jeunet ou de chez les frères Coen.
Dans ce bled paumé, un lieu : le Terminus, qui fait office d'un peu de tout, de bar bien sûr mais surtout de bordel pour le repos des bûcherons.
Un bordel tenu d'une main de fer par un mystérieux 'Grand Patron' que l'on ne connait que par le téléphone du Terminus.
[...] Tu es en train de me dire que personne ne connaît le propriétaire du Terminus ?
[...] Outre ses activités principales, débit de boissons et location de charmes, le Terminus gérait quasiment toute l’activité économique de la région. La station-service appartenait au Terminus, ainsi que le supermarché. Il possédait également les chalets l’encadrant, les machines nécessaires à la coupe et à l’acheminement du bois, et chacune des exploitations forestières sur lesquelles les hommes trimaient six jours sur sept par tous les temps. À la tête de cet étrange consortium, gérant et décisionnaire au quotidien, se trouvait le contremaître. La place était enviable, remplir ces fonctions consistait à prélever dix pour cent sur l’ensemble des recettes.
Un far-north sans foi mais avec une loi, celle de cet énigmatique Patron, une loi qui permet à tout un chacun de venir jusqu'ici faire oublier (si ce n'est oublier) un passé trop pesant.
[...] D’après la rumeur et d’après ce que certains clients m’ont confié, il existe un endroit nommé le Terminus. Une zone franche où les malfrats condamnés de ce côté-ci s’installent pour être tranquilles. Ils y sont intouchables, s’ils restent dans les cordes.
— Quel genre de cordes ?
Mais dedans ce sont des loups ... sans qu'on sache trop si ce dedans désigne le Terminus ou peut-être les âmes violentes des clients du lieu.
[...] — Ouais, ben t’imagine pas un seul instant qu’ils sont dedans comme dehors. Dedans, ce sont des loups.
[...] Cette phrase qu’il avait prononcée tout à l’heure : « Dedans, ce sont des loups. » Elle comprenait à présent.
Autour du Terminus, quelques fermes isolées, quelques bûcherons et une galerie de personnages, les damnés de la terre : un bootlegger cul de jatte, une trop jolie rousse, un garagiste amateur de levrette, et Nats (Natsume pour les intimes), le héros au dos boursouflé d'anciennes cicatrices qui tient le rôle de garde-putes au Terminus.
[...] L’alambic géant muni de quantité de poulies et de mécanismes étranges afin qu’un cul-de-jatte sur fauteuil roulant puisse le faire fonctionner seul.
Un affreux jojo va venir troubler la neige, réveiller un passé douloureux, bouleverser l'ordre établi par le Grand Patron.
Que la blancheur neigeuse ne vous cache pas la sombre réalité car on est là comme dans tout bon roman noir : la rencontre des personnages ici réunis, les passés trop pesants, les violences trop rentrées, les haines trop contenues, tout cela ne peut que conduire au drame ...
[...] Les morts apparaissaient à la belle saison, lorsque la neige quittait en partie les toitures. Ceux qui avaient mérité une sépulture décente avaient été emballés dans de la toile épaisse, et hissés, arrimés là, hors d’atteinte des animaux, protégés des charognards. Ainsi apprêtés, ils attendaient sous couvert de neige que la terre daigne enfin dégeler pour les recevoir.
Voilà un roman (un premier roman !) aux accents très américains et l'on se demande où le frenchy est allé tremper sa plume. Certainement pas dans ses voyages qui le menèrent en Afrique ou dans le Pacifique, des lieux où neige et loups sont tout à fait inconnus. Un mystère de plus donc pour ce (premier) roman original qui mérite d'être salué. Espérons que Stéphane Jolibert ne s'en tiendra pas là et saura se renouveler.

Pour celles et ceux qui aiment les loups et la neige.
D’autres avis sur Babelio.

dimanche 17 juillet 2016

Puerto Apache (Juan Martini)

[...] Et tout ce que tu espères, c’est qu’il y ait de meilleurs moments à vivre.

Qui donc avait dit, à propos des favelas :
[...] Nous sommes le problème du XXI° siècle.
Les habitants du bidonville de la villa miseria Puerto Apache, près de Buenos Aires (sans doute inspiré de la Villa 31 ou de la Villa Rodrigo bueno à la Costanera Sur), se sont approprié le slogan et ont affiché cette banderole à l'entrée de leur bidonville.
Et à l'heure où les JO pas très riants de Rio tentent (bien mal) de masquer ce problème du XXI° siècle,  Juan Martini nous invite à une balade toute indiquée dans l'équivalent argentin des favelas : les villas miserias ou villas de emergencia.
Avouons qu'il faut quelques pages pour s'habituer au texte (un récit raconté à la première personne) sec et violent, qui ne fait guère de concessions et ne laisse guère de place au confort du lecteur. Mais le cap franchi, on se laisse ensuite porter par les aventures de celui qu'on surnomme le Rat.
[...] Y’a pas longtemps, j’ai vu un film où un mec demandait pardon d’être né riche. C’était pas un film argentin : ici, personne aurait ce genre d’idée.
[...] On doit bouffer, comme tout le monde. On essaie de gagner notre vie, comme presque tout le monde.
[...] Et tout ce que tu espères, c’est qu’il y ait de meilleurs moments à vivre.
[...] À Puerto Apache il y a, je sais pas, vingt ou trente blocs. On a tracé les rues, on a tiré au sort, on a donné à chacun sa parcelle, mais on a rien brûlé. S'il y avait des arbustes ou des plantes à déplacer, on les a déplacés. On est pas venus ici pour tout saccager. On est venu ici parce que les gens ont besoin d'un endroit pour vivre. Nous, on est réglos.
Le Rat est dans de sales draps. Des amis ne lui veulent pas que du bien, il vient de se faire tabasser et les nanas (bon déjà que y'en n'a pas qu'une) les nanas, c'est pas tout à fait ça non plus.
C'est noir, c'est violent. La balade dans les villas miseria n'a vraiment rien de touristique.
Mais c'est plutôt très bien écrit, même si l'on regrette quelques répétitions un peu trop introspectives. Quelques longueurs qui ne nous empêcheront pas de goûter les saveurs d'un récit fait de digressions qui s'accrochent les unes aux autres, de récits qui s'emboîtent les uns dans les autres et de toute une galerie de personnages qui eux aussi, semblent s'accrocher les uns aux autres : le Rat, le Pélican, le Vieux, Madame Jeanne, le Tordu, le Moustachu, Toti, la belle et lointaine Marù, ...
[...] Il y a des fois où on ne pense à rien. C’est des moments rares, parce qu’on a presque toujours la tête encombrée.
[...] Parfois, sans qu’on s’en rende compte, la vie bifurque et nous fait prendre un chemin différent. Quand ça se produit, il faut être prêt à embarquer. À monter dans le train de la vie, pour aller là où il nous emmène. On n’a pas toujours assez d’argent pour payer les péages. La vie aussi des fois, elle a un train au-dessus de nos moyens. C’est pas si différent de ce qui arrive avec les femmes.
[...] Qu’est-ce que ça fait, de venir d’un pays qui n’a pas la mer ?
[...] Moi, j’aime bien savoir comment on écrit les mots. C’est une manie que j’ai, voire une obsession, comme disait ma mère. La pauvre. Elle peut même plus lire le journal. Heureusement qu’elle a la télé pour se tenir au courant de ce qui se passe. « Toi, mon petit Pablo, tu as un truc avec les mots », qu’elle me disait quand j’étais petit.
Tout comme son Rat, Juan Martini a visiblement 'un truc avec les mots' et sa prose originale mérite le détour par les villas miserias de Buenos Aires.

Pour celles et ceux qui aiment les bidonvilles.
D’autres avis sur Babelio.

vendredi 15 juillet 2016

Sans retour (Matthew Klein)

[...] Le bien et le mal ne sont pas des notions pour les gens comme nous.

Le bouquin de Matthew Klein démarre par une incursion féroce dans le monde du business.
Jimmy Thane est chargé de reprendre en main une boîte high-tech qui bat de l'aile.
Lui-même sort de différents égarements qui se sont soldés par quelques cures de désintoxication. Bref, le perdant est chargé de redresser une boîte en perdition.
[...] Je suis un directeur itinérant, un mandataire. On m'engage uniquement pour prendre la tête de sociétés en difficulté. Vous ne me verrez jamais siéger dans une compagnie saine.
[...] Si j'arrive à redresser la boîte, je touche le jackpot. Si j'échoue, je gagne des clopinettes. Un travail à mi-chemin entre une expédition des bérets verts et une partie de dés. Vous n'avez aucune idée de ce que vous allez trouver avant d'avoir pénétré dans les locaux.
[...] J'imagine que Tad, connaissant mon parcours – alcoolisme, usage de stupéfiants, addiction au jeu, cure de vingt et un jours au centre de désintoxication de Mountain Vista –, a jugé la mission appropriée. Il n'avait pas tort, vu que je suis un peu en période de redressement moi aussi.
La description du milieu est shootée à l'humour noir, l'auto-dérision et le trait est vraiment sévère.
Et puis l'étrange se glisse peu à peu entre les pages : l'ancien directeur avait disparu trop soudainement, mystérieusement évaporé, il y a évidemment un trou (un gros trou) dans la caisse, les commanditaires de Jimmy-le-redresseur sont bien mystérieux ...
[...] Le bien et le mal ne sont pas des notions pour les gens comme nous, Jimmy.
[...] Je suis bien en peine de décrire leurs activités. Du blanchiment ? Du narcotrafic ? Pour autant que je le sache, rien de tout cela. Alors, quelle est la finalité de l'opération ?
L'ombre maléfique d'un homme mystérieux et peu recommandable plane sur cette histoire Sans retour et l'épouse même de Jimmy parait bien étrange, ...
[...] Je mange les œufs qu'elle m'a préparés et fais honneur à son café. Quand je suis prêt à partir au bureau, je l'embrasse sur la joue. « Passe une bonne journée, dit-elle. Je serai là à ton retour. » Un serment ou une menace. À moins qu'elle essaye juste de voir comment sonne la réplique.
Tout cela vire à l'aigre-doux avec presque un petit parfum de Laura Kasischke.
Les twists qui clôturent cette étrange histoire ne sont malheureusement pas très bien exploités et si l'on convient volontiers qu'on s'est bien fait avoir, qu'on s'est laissé mener par le bout du nez par le marionnettiste qui tirait les ficelles du lecteur comme de ses personnages, on reste quand même un peu sur notre faim.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires au bureau.
D’autres avis sur Babelio.

dimanche 10 juillet 2016

Le crime de Martiya Van Der Leun (Misha Berlinski)

[...] Une histoire, c'est un transatlantique quittant le port.

Misha Berlinski se met lui-même en scène dans un curieux et passionnant bouquin, une sorte de fausse biographie en forme de fausse autobiographie (une biographie qui serait celle de Martiya Van der Leun, une autobiographie qui serait celle de l'auteur).
Son faux héros (Misha donc) part en Thaïlande sur les traces d'une fausse anthropologue (Martiya van der Leun) qui aurait fini dans les geôles thaï après avoir assassiné un missionnaire ...
Mystère et mystification. Nous voici partis avec Misha Berlinski (le personnage) au fin fond de l'Asie du Sud-Est, dans un village de l'ethnie Dyalo (une peuplade inventée de toutes pièces par Misha Berlinski, l'auteur).
Mais ce qui aurait pu n'être qu'un amusant exercice de style concocté par un brillant érudit s'avère en réalité un excellent roman mis en scène par un formidable conteur.
Car, dès les premières pages, on sent que Berlinski possède l'art de raconter des histoires, dans tous les sens de cette expression. Et nous, on aime bien qu'on nous raconte des histoires.
Surtout des comme ça, au parfum zen, à la saveur exotique, des histoires qui ont même jusqu'à l'air d'être vraies.
Car la tribu imaginée des dyalo ne sort pas tout à fait du chapeau mais plutôt des nombreuses lectures de Berlinski qui s'est visiblement passionné pour les ethnologues et sait parfaitement nous les rendre passionnants.
Grâce à un indéniable talent de conteur.
[...] Il lança son histoire. Il n'y a pas d'autre mot : une histoire de Josh O'Connor, c'est un transatlantique quittant le port, et quand vous avez prévu de dîner avec lui, vous savez à l'avance que vous allez prendre la mer. Ça fait partie du contrat.
Dès la lecture des premières pages, le contrat, on veut bien le signer et se laisser emporter au gré des multiples histoires que vont nous raconter les multiples personnages inventés par Mischa l'auteur et croisés par Misha le personnage, du Tibet en Thaïlande en passant par la Birmanie.
Avec ces deux Misha, on part à la dérive, comme lors d'un vrai voyage, avec un vague but un peu lointain (quand même, ce mystère du fameux Crime de Martiya van der Leun ?) et de multiples découvertes au fil des pages, de nouveaux personnages sans cesse rencontrés au long du chemin qui viennent nous raconter d'étonnantes histoires, comme autant de paysages à découvrir, sans cesse à la poursuite d'une arlésienne ethnologue.
Jamais la tension ne baisse au cours de long voyage de 450 pages car comme tous les bons conteurs, Misha Berlinski possède un sens inné du rythme, sachant parfaitement amener les ruptures et maintenir soigneusement son lecteur en éveil tout au long du chemin.
[...] Je n'avais aucune excuse pour être ici sinon que j'étais très curieux et que je pensais que si l'histoire était bonne je pourrais la vendre.
Oui Berlinski est un sacré curieux qui s'est visiblement pris de passion pour les anthropologues passionnées par 'leurs' tribus et qui sait merveilleusement nous faire partager ces passions.
[...] Il suffit de passer cinq minutes dans la section d'anthropologie d'une grande bibliothèque universitaire pour s'émerveiller de l'immensité du monde et de la variété extraordinaire de ses habitants.
[...] Avant de connaitre Martiya, je n'avais jamais pensé à eux. Chacun était parvenu à maîtriser une langue obscure, s'était immergé en terre inconnue; ces rayonnages témoignaient de l'infatigable curiosité humaine. Et chacun de ces livres était le fruit d'une obsession.
On y apprendra bien sûr beaucoup de choses sur les anthropologues et leur travail : les pages sur le comptage des âmes du village [les dyalo en possède plusieurs d'où la vanité de ce travail !] ou sur l'écriture [les dyalo qui n'en n'avait pas jusqu'ici, s'amusent de cet enregistreur qui permet de répéter mot à mot ce qu'ils viennent de dire] sont savoureuses.
Le bouquin fourmille d'anecdotes sur cette peuplade étrange des ethno-anthropologues et certaines pages (comme celles sur la fameuse Kula de Malinowski) sont tout simplement lumineuses.
[...] Lorsque deux Dyalo se croisent sur un sentier, ils ne se demandent pas "Comment vas-tu ?" mais "Ton Riz est-il content ?"
Berlinski fait preuve d'intelligence, d'humour et d'une insatiable curiosité (ça va peut-être avec).
On est à deux doigts du coup de cœur pour cette odyssée de Misha, une formidable histoire et un hymne chaleureux à la curiosité humaine.
Et le lecteur se retrouve embarqué dans ce voyage exactement comme par L'art d'écouter les battements de cœur de Jan-Philipp Sendker : la découverte d'une étrange Asie par un occidental parti en quête d'on ne sait trop quoi exactement.
Si ce n'est de lui-même assurément.

Pour celles et ceux qui aiment les curieux.
D'autres avis sur Babelio.

mercredi 6 juillet 2016

De mort naturelle (James Oswald)

[...] Les démons existent peut-être, au fond.

À l'heure où l’Écosse quitte le continent un peu contre son gré, il semblerait que les voix littéraires s'y fassent entendre de plus en plus nombreuses.
Ian Rankin n'y prêche plus seul et après Gordon Ferris, voici donc James Oswald.
Un auteur qui sait saluer ses pairs :
[...] Assis sur une chaise en plastique inconfortable, un agent en uniforme montait la garde devant la porte d'une chambre. Histoire de tuer le temps, il lisait un roman de Ian Rankin.
Selon son éditeur : James Oswald est un auteur pas comme les autres. Fermier le jour, écrivain la nuit, il élève des vaches et des moutons en Écosse. D’abord autopublié, il a connu un succès fulgurant dès ses débuts. De mort naturelle est la première enquête de l’inspecteur McLean.
Depuis des années, les auteurs de polars nous ont habitués aux intrigues policières minces et épurées, préférant se consacrer tantôt aux personnages, tantôt aux ambiances sociales ou historiques. C'est devenu la mode pour le genre noir.
Avec cette Mort naturelle au contraire, James Oswald a délaissé ses moutons pour nous concocter un riche polar où s'entremêlent non pas une mais bien plusieurs énigmes policières.
La momie poussiéreuse d'un sale meurtre des années 40, une série de cambriolages, la cohorte des victimes d'un serial-killer (ou d'une série de killers ?) et même les histoires personnelles de l'inspecteur McLean que l'on cherche visiblement à compromettre :
[...] — On dirait bien de la cocaïne, monsieur… Pour être sûr, il faudrait un kit d’analyse, mais si vous ne gardez pas votre talc dans la chasse, je ne vois pas ce que ça pourrait être d’autre. Et ça représente du fric ! Quelque chose comme dix mille livres. Qui peut investir ça pour vous compromettre ?
Tout ce montage savant et complexe finira par s'imbriquer étroitement et s'expliquer habilement mais commence par une découverte macabre ...
[...] — Vous avez découvert un cadavre dans la maison ? s’écria soudain Emily Johnson, qui venait de comprendre.
— Désolé de ne pas vous l’avoir dit plus tôt. Mais oui, c’est ça. Une jeune femme, cachée dans une pièce murée de la cave. Tuée après la fin de la guerre, d’après nous.
— Tout ce temps… soupira Mme Johnson.
[...]— Comment est morte cette femme ?
— Contentons-nous de dire qu’elle a été assassinée, et oublions les détails…
Le lecteur, moins chanceux que Mme Johnson, aura eu droit aux détails ... qui ouvrent le bouquin de façon plutôt brutale.
Il aura même droit à un zeste de fantastique particulièrement bien géré et maîtrisé (pourtant on n'est pas trop fan) jusqu'à un dénouement plutôt original.
Sûr de son coup et maîtrisant parfaitement son bouquin, James Oswald se paie même le luxe de donner à ce lecteur quelques (toutes petites) longueurs d'avance sur le flic : la lecture en devient vraiment savoureuse.

Pour celles et ceux qui aiment les diseuses de bonne aventure.
D’autres avis sur Babelio.

dimanche 3 juillet 2016

Les étrangers dans la maison (John Harvey)

[...]  Il y avait chez cet homme quelque chose de spécial.

À l'heure où Nottingham, comme beaucoup d'autres villes anglaises, vient de voter en faveur du Brexit, il est temps de retrouver le second épisode de la série Charles Resnick du britannique John Harvey (série qu'on avait débutée il y a quelques mois avec les Cœurs solitaires).
Ironie de la géopolitique, l'inspecteur Charles Resnick de Nottingham n'est certainement pas plombier mais il est bien d'origine ... polonaise !
On le retrouve donc avec plaisir, lui, ses chats et ses disques de jazz.
Côté intrigue policière de ces Étrangers dans la maison, rien de bien  transcendant :  quelques petits trafics donneront le prétexte à une visite guidée des villes de province anglaise et de l'england way of life.
Si l'on vient ici c'est plutôt pour la prose de toujours aussi soignée, fluide, intelligente, très agréable à lire, ...
Et peut-être encore plus que dans le premier opus, l'auteur montre ici qu'il s'intéresse d'abord et avant tout à ses personnages. À tous ses personnages : les malfrats, les collègues, les seconds rôles, les femmes qui tournent autour de Resnick, tous sont denses, fouillés.
La mise en scène soignée et détaillée donne richesse et épaisseur à chacun de ces personnages et leur laisse toute la place nécessaire sans se polariser sur le héros (pas si glorieux) ou le méchant (pas si terrible).
Tout cela confirme qu'on tient là une excellente (et longue) série à suivre.
On retrouve et on retrouvera donc avec plaisir l'inspecteur Resnick, ses chats, ses disques de jazz et ses sandwiches et l'humour so british de John Harvey :
[..] En fait, dit-il à Resnick en lui proposant le sachet de friandises, ce que vous me demandez c’est de balancer un petit peu.
– Tout de suite les grands mots, dit Resnick en refusant les chips.
– Donner des informations sur des types avec qui j’aurais prétendument été en cheville, vous appelez ça comment, vous ?
– Coopérer. Faire ton devoir d’honnête citoyen.
– Vous êtes drôle. Je débute seulement, moi, dans l’honnêteté.
L'intrigue se met lentement en place :
[...] Le cambriolage, laissa calmement tomber Resnick. Pourquoi ne pas commencer par là ? Et puis on en viendra au reste au fur et à mesure.
– D’accord, finit par dire Harold. Je vais commencer par le début.
Nous laissant tout le loisir de nous intéresser aux personnages et notamment le couple victime du premier cambriolage, une bourgeoise délaissée alcoolique et un type du showbiz survolté qui part(ent) en vrille :
[...] Certains hommes dans sa situation avaient quelque part où trouver refuge, quelqu’un pour leur apporter réconfort, compréhension, leur servir une vodka et mettre du baume sur leurs blessures. Lui n’avait qu’une épouse aigrie en pleine redécouverte de sa sexualité avec un voleur professionnel atteint du syndrome de Priape. Et un dealer haineux qui n’attendait qu’une occasion pour lui ouvrir la tronche au rasoir.

Pour celles et ceux qui aiment cette île désormais plus lointaine : l'Angleterre.
D’autres avis sur Babelio.

mercredi 29 juin 2016

Le dernier amour d'Attila Kiss (Julia Kerninon)

[...] Et elle a gagné ma guerre.

Attention, on se répète : jeune talent français.
Julia Kerninon n’avait que 27 ans quand elle a publié son excellent premier roman : Buvard qui eu droit à un coup de cœur ici même.
La nantaise n'a toujours pas trente ans mais continue sans décevoir. Voici donc Le dernier amour d'Attila Kiss.
La demoiselle est coutumière des sujets casse-gueule qu'elle réussit à s'approprier avec brio, fraîcheur et nouveauté : après les affres de l'écrivain, voici celles des amoureux.
[...] Il était complètement bouleversé par sa présence, c’était comme s’il avait poussé la porte et trouvé un chevreuil dans sa cuisine.
L'amour qu'elle traite comme une guerre, une série de batailles et de conquêtes.
[...] Elle est venue, elle m’a conquis, petit à petit, centimètre par centimètre, elle a gravi mes montagnes, traversé mes fleuves, franchi mes ponts, convaincu mes interprètes, plié mes espions, déjoué mes pièges, trompé ma vigilance, et elle a gagné ma guerre.
[...] Tu es entrée dans mon lit comme tes ancêtres dans mon pays. Tu m’as conquis, comme les tiens toujours ont plié les miens.
Et quoi de mieux alors qu'un couple où l'une est une riche autrichienne et l'autre un piètre hongrois ?!
[...] Le Hongrois en lui avait reconnu dès le premier instant l’Autrichienne privilégiée.
[...] Que j’en finisse là, le jouet vivant d’une Viennoise de vingt-cinq ans ma cadette.
C'est une véritable cascade de mots qui s'écoule sans une seule baisse de rythme, de la plume de la demoiselle Kerninon. Un fluide et limpide écoulement de belles phrases.
L'eau de ce petit bouquin n'a peut-être pas la puissante clarté du Buvard mais mérite largement notre attention.
On retrouvera ici un peu les mêmes clés que dans le précédent roman : un duo, où l'homme prend les devants mais où l'on découvrira finalement un très beau portrait de femme. Ici, une jeune femme élevée dans la musique, l'opéra autrichien.
[...] La musique était trop puissante, à chaque fois c’était un rappel du temps que son père y avait consacré à ses dépens, c’était la musique de quelqu’un qui ne sait pas ce qu’est un enfant, qui ne sait pas ce qu’est la vie réelle, ni le temps perdu.
Il manque peut-être un petit quelque chose, un supplément d'âme, un souffle un peu magique pour élever ce petit bouquin original et très bien écrit au-dessus de l'élégant exercice de style.

Pour celles et ceux qui aiment les écrivains (et les femmes).
D’autres avis sur Babelio. Yue Yin et Cuné en parlent.

mercredi 22 juin 2016

Le fleuve des brumes (Valerio Varesi)


[...] Mais pourquoi avoir attendu cinquante ans ?

Il aura fallu pas mal de billets de ci de là pour éveiller notre intérêt pour Le fleuve des brumes.
Encore un polar italien ! Un de plus [clic], la vague continue.
Et puisqu'il est question de flot justement, Valerio Varesi nous emmène sur les berges du Pô, en pleine crue (c'est d'actualité !).
Entre Crémone et Mantoue, une péniche qui part à la dérive, un batelier qui disparait, une défenestration peu naturelle, ...
[...] Mais le cadavre n’a jamais été retrouvé…
— Le fleuve, d’habitude, rend toujours ce qu’il prend. Mais ici on dit que celui qui ne sait pas nager de son vivant ne flotte pas non plus quand il est mort. »
Le commissaire Soneri va mener son enquête, au fil des eaux, au rythme lent de la crue et de la décrue, un rythme ponctué de temps en temps par sa fougueuse compagne Angela dont les débordements ne supportent pas l'amour entre deux tables de chevet et préfèrent des lieux incongrus.
[...] Le commissaire réfléchissait. Deux frères au centre de deux affaires à quelques kilomètres de distance. L’un qui vole par la fenêtre, l’autre qui disparaît alors que sa péniche dérive le long du fleuve en crue. Il se figura le Pô et toute cette eau lui rappela qu’il pleuvait sans trêve depuis cinq jours.
Des investigations patientes et obstinées, d'autant que la plaine du Pô est un pays de taiseux.
[...] Sur le Pô, il y a des gens farouches. On se tient à distance de tout le monde comme les bêtes dans les bois. Le seul moment de proximité est lorsqu’on se croise, mais on va dans des directions opposées.
[...] Quelqu'un sait et se tait.
Alors on se laisse porter par le rythme lent des rencontres du commissaire Soneri : histoires de familles, trafic fluvial, fantômes de Salò, vieilles rancunes entre chemises noires et bannière rouge de chaque côté du fleuve, ...
Les blessures de l'Histoire ne sont toujours pas cicatrisées.
Et ces pluies, et cette crue qui n'en finissent pas ...
[...] Vous avez bien choisi, le félicita-t-il en indiquant les pâtes aux haricots.
— J’ai du flair pour la nourriture. Plus que pour les enquêtes.
— Il faut de la patience, le consola le vieil homme. Ce n’est pas un don très répandu. Aujourd’hui tout le monde est pressé.
Le commissaire est d'une patience à toute épreuve, il laisse ces taiseux venir à lui, il passe d'une rive à l'autre, d'un camp à l'autre, suscite les confidences, attend les confessions. Pas vraiment une enquête, à peine une quête, plutôt une patiente attente des flux et reflux des eaux ...
[...] Il craignait qu’une question trop directe bloque le récit du vieil homme. Ce ne devait pas être un interrogatoire, mais une incitation à l’aveu.
[...] « Mais pourquoi avoir attendu cinquante ans ? »
Bref, ça valait le coup de plonger avec Varesi dans le passé agité et douloureux de cette région italienne que l'on ne connait guère.

Pour celles et ceux qui aiment les débordements (de rivières).
D’autres avis sur Babelio.

samedi 18 juin 2016

BD : Corps et âme


[...] Cacher une balle sous mon talon ...

Walter Hill ? Que vient faire le producteur et réalisateur US dans cette BD française ?
Pour ceux qui, comme nous, ne savaient pas, la collaboration entre Walter Hill et le scénariste Matz ne date pas d'aujourd'hui : Du plomb dans la tête au cinéma,  Balles perdues en BD.
Matz (aka Alexis Nolent) c'est le scénariste de la série fleuve Le tueur (déjà un de nos coups de cœur).
Et pour compléter le trio, ce sera Jef (aka Jean-François Martinez) le dessinateur de Balles perdues et de la série 9/11.
Une fine équipe aux commandes de cette BD (un seul volume one-shot, ouf !) : Corps et Âme.
Et donc encore une histoire de tueur :
[...] C'est ça c'est mon boulot. Assassiner des gens, les dessouder, les refroidir, les buter ou quelle que soit la manière dont voulez le dire ...
[...] Et je sais qu'à un moment ou un autre, il faut payer l'addition. Je l'ai toujours su.
[...] Cacher une balle sous mon talon ... c'est un vieux truc ... mais je le fais toujours, ça peut servir ...
Mais une histoire de tueur pas comme les autres (ni l'histoire, ni surtout le tueur) car Franck, le tueur, le mauvais garçon, va se transformer sous nos yeux et c'est rien de le dire ... donc on n'en dit pas beaucoup plus mais vous devinez peut-être déjà ce qui va lui arriver.
Le dessin de Jef est nerveux mais pas trop, les ambiances sont sombres mais pas trop : les planches sont superbes et certaines très sexy. Le texte est au rendez-vous (on connait Matz), le scénario qui combine plusieurs vengeances est riche, sans faille et particulièrement bien monté (la patte ciné de W. Hill peut-être ? qui prévoit d'adapter cela au grand écran l'an prochain) et tout cela donne un très bel objet.
Un scénario à la précision chirurgicale et des planches au dessin esthétique (ah, ah).
Un bel album très réussi, qui tombe vraiment à pic au moment où les obscurantismes de tous bords s'acharnent à réglementer les genres et les transgenres. À faire connaître d'urgence !
Si certaines planches n'étaient pas si sexy, cette BD aurait pu être au programme scolaire !
Images : [1] [2]

Pour celles et ceux qui aiment les Bd de genres.
D’autres avis sur Babelio.

jeudi 16 juin 2016

Disparue à Las Vegas (Vu Tran)

[...] L’Amérique, c’est de l’huile et de l’eau. Les choses se mélangent, bien sûr ...

Ce bouquin est un peu tout sauf un des polars de l'étagère sur laquelle il est souvent rangé.
Même si ça commence de la même façon : Robert, un flic d'Oakland ne vit pas très bien depuis que sa femme (une vietnamienne qu'il appelle Suzy) l'a quitté.
Un beau jour il est contacté par un mafieux de Las Vegas : c'est lui que Suzy avait rejoint mais elle vient à nouveau de disparaître. Le mafieux (un vietnamien lui aussi) fait appel à Robert pour retrouver 'leur' femme.
Il l'appelait Suzy. Eux l'appellent Hong. Mais de toute façon on ne la verra jamais : c'est un peu l'arlésienne du bouquin. Et aussi tout l'intérêt de ce roman où tout le monde court après Suzy, où tout le monde parle de Miss Hong, mais qui est-elle vraiment, et quels sont ses secrets ?
Vu Tran, né à Saïgon en 75, est lui-même un vietnamien immigré aux States et son roman (son premier roman) est certainement nourri d'histoires de famille.
[...] — Il y a vingt ans, dit-il, mes parents et moi avons fui le Vietnam par bateau. Quatre-vingt-dix personnes dans un petit rafiot de pêche conçu pour une vingtaine de passagers, peut-être. Nous avions mis le cap sur la Malaisie.
[...] L’Amérique, Monsieur Robert, n’est pas le melting-pot que vous, les Américains, aimez montrer au monde. L’Amérique, c’est de l’huile et de l’eau. Les choses se mélangent, bien sûr, mais elles finissent toujours par se séparer, et ceux qui se ressemblent se retrouvent toujours.
Et Vu Tran va nous entraîner dans une histoire très forte, marquée de l'empreinte de Suzy-Hong, celle que l'on ne verra jamais mais qui attire tous les papillons autour d'elle.
Qui était réellement cette femme, qu'a-t-elle vécu, quelle fut son histoire depuis qu'elle a quitté Saïgon sur un petit bateau pour la Malaisie, qui a-t-elle laissé derrière elle ?
Ce bouquin est un superbe portrait de femme - et de mère - un portrait en contre-jour.
Heureusement, Suzy-Hong a laissé quelques pages d'un carnet qui nous en apprendra beaucoup sur ce que fut son périple lorsqu'elle a été obligée de fuir la fin de la guerre.
[...] Un jour, le garçon m’a demandé ce que j’écrivais et quand je lui ai dit que c’étaient des lettres, il m’a demandé à qui elles étaient adressées. J’ai simplement souri et j’ai dit : À quelqu’un qui ne les lira jamais. Ça l’a satisfait, comme s’il comprenait exactement ce que je voulais dire.
[...] Qui sait ce qui rend quelqu’un heureux ? m’a-t-elle dit. Le plus souvent, ce n’est pas ce qu’on pense, et presque jamais ce qu’on veut.
Un bouquin inclassable qui navigue dans des mers troubles entre enquête policière et histoires d'amour. Où le lecteur suit les différents personnages dans le sillage laissé derrière elle par l'énigmatique et inaccessible Suzy-Hong.
Au loin la silhouette de cette femme semble s'éloigner quand on pense s'en approcher et se fait plus compliquée quand on croit deviner une partie des secrets.
Qu'est-ce donc qui pousse le lecteur et les personnages (et peut-être l'auteur ?) à courir ainsi après l'énigmatique Suzy-Hong comme d'autres courent après les poissons-dragons arowana (Dragonfish est le titre du bouquin en VO), le poisson le plus cher du monde [clic], connu pour apporter le bonheur dans le foyer de celui qui le possède ?
[...] Un poisson-dragon. Une espèce très menacée à l’état sauvage. Ils sont censés porter bonheur, chasser les démons, réunir les familles. Les Asiatiques y croient toujours, ils adorent ça. Nos clients sont prêts à débourser plus de dix mille dollars pour un spécimen rouge tel que lui.
Mais si l'on peut certainement casser sa tirelire pour le bonheur de posséder un poisson-dragon, croit-on pouvoir 'posséder' Suzy-Hong ?

Pour celles et ceux qui aiment le Vietnam et les poissons-rouges.
D’autres avis sur Babelio.

dimanche 12 juin 2016

Les milices du Kalahari (Karin Brynard)

[...] On ne déconne pas avec un Boer dans tous ses états.

Deon Meyer a longtemps éclipsé chez nous les autres voix du polar SudAf. Alors quand une autre se fait entendre, on prête l'oreille. Une oreille d'autant plus attentive que la voix est féminine. Et d'autant plus intéressée que Karin Brynard
nous propose de quitter les townships et les villes surpeuplées pour la région du Cap-Nord à l'ouest du pays, à l'ouest même de Kimberley célèbre pour son Big Hole et son processus, aux frontières de la Namibie et du Bostwana.
Une région où les fermiers blancs ont toujours la nostalgie de leurs anciens commandos, Les milices du Kalahari.
Alors quand on retrouve égorgées une femme et une enfant dans une ferme isolée ...
[...] Elle l’invita à boire un café à l’intérieur et le bombarda immédiatement de questions :
– Inspecteur, qui a fait ça ? Vous croyez qu’il s’agit des mêmes personnes que celles qui ont déposé ces trucs de sorcier ici samedi dernier ? Pourquoi ont-ils laissé le babouin devant chez Dam ? Vous croyez que ça a un rapport avec Freddie ? Pourrait-il s’agir du sangoma dont parlait Outanna ?
– Écoutez, dit-il, je n’exclus aucune possibilité à ce stade. Mais je continue à penser que vous ne devriez pas rester seule ici. Elle ouvrit la bouche mais il ne la laissa pas parler.
– L’endroit n’est pas sûr. Et personnellement, je crois que ce n’est pas bon pour vous.
S'agit-il d'un meurtre de fermiers de plus (Kill the Boer, Kill the farmer, dit la chanson ...) ? D'une affaire de sorcellerie ? D'un règlement de comptes ? Ou peut-être d'une bataille pour toujours plus de terres ?
[...] Ils n’arrêtent pas de répéter qu’on est une nation arc-en-ciel à présent, et que le passé est oublié. Mais ils laissent les criminels nous exterminer les uns après les autres.
[...] Et où est-ce qu’on pourrait fuir ? On ne va pas tous partir en Australie !
[...] On ne déconne pas avec un Boer dans tous ses états. Encore moins quand il agite un fusil.
[...] – C’est ce pays, Harry, dit-elle, le visage enfoui dans sa chemise. On a tous été abandonnés.
[...] C’est pour ça que je dis que cette terre est gorgée de sang. Nous avons tous du sang sur les mains.
Le seul flic blanc de ce petit commissariat du bush, l'inspecteur Beeslaar, tout récemment muté de Jo'burg (suite à une sombre histoire apparemment) se retrouve avec une drôle d'affaire sur les bras.
[...] Si on se montre trop dur, on est le flic blanc qui essaie de lécher le cul des patrons noirs. Si on laisse courir, on donne l’impression à des types comme Hanekom qu’ils peuvent continuer quand même. Et aux yeux des patrons noirs, on passe pour un raciste qui n’assume pas.
Nous voici plongés dans un polar 'country', bien loin des ambiances survoltées du Cap ou de Jo'burg.
Malheureusement on peine un peu à suivre l'inspecteur déchu dans sa découverte des us et coutumes des culs-terreux du Cap-Nord. On revient sans cesse d'une fausse piste à une autre, on saute du poulet au babouin (cela semble être l'équivalent local de notre coq à l'âne), d'un personnage à un autre, d'un dialogue inachevé à un autre ... On comprend bien qu'il s'agit des errements de l'inspecteur, de son incompréhension face à la situation, peut-être même des difficultés de communication entre différents personnages d'origines, de cultures et de conditions si différentes, mais tout cela donne au bouquin un ton étrangement décousu.
[...] Une bande de criminels terrorise la communauté juste sous votre nez. Et vous n’avez pas arrêté une seule personne… pas encore une seule. Vous n’avez même pas de suspect. Ils vous font tourner en bourrique. Et à présent, des gens se font tuer… des cambriolages continuent impunément et virent au meurtre et les Blancs extrémistes fomentent un soulèvement. Remettent sur pied les anciens commandos.
Prêtons tout de même à l'avenir une oreille attentive à la voix de Karin Brynard (journaliste comme l'une des personnages) qui s'affirmera peut-être au fil des prochaines traductions.

Pour celles et ceux qui aiment les fermiers.
D’autres avis sur Babelio.

vendredi 10 juin 2016

Une contrée paisible et froide (Clayton Lindemuth)

[...] – Elle a volé ta musique », dit Liz.

Pas de chance en ce moment avec les 'romans noirs' : après une Corrosion peu convaincante, nous voici également un peu déçus de notre voyage en compagnie de Clayton Lindemuth dans Une contrée paisible et froide.
On se croirait propulsé au siècle dernier, enfin je veux dire au début du siècle dernier, dans un moyen-âge américain digne des plus sombres far-west sans foi ni loi.
Non, nous sommes hier, dans les années 70 où les seuls signes de modernité viendront de quelques motoneiges mais certainement pas des mentalités obtuses avec qui nous allons partager quelques pages.
Une petite bourgade perdue sous la neige au fin fond du Wyoming.
Un trou paumé où l'on vit sous la coupe de Milices (on sentirait presque des relents du KKK en dépit de la latitude) et sous celle du shériff Bittersmith. Une ville qui s'appelle ... Bittersmith et où l'on est shériff de père en fils depuis la fondation de Bittersmith par Bittersmith.
[...] Les motoneiges entourent la maison en rugissant, des deux côtés. Depuis le début j’ai l’impression qu’il n’y a pas moyen que ça se termine bien.
[...] Souvent, on sait d’avance ce qui va vous détruire et l’on a parfaitement raison.
Ça commence très mal : même pas besoin de se dire que tout cela va très mal finir (le déroulé habituel du roman noir), tout débute presque par la fin avec les premiers cadavres (mais y'en aura d'autres, rassurez-vous, beaucoup d'autres) et l'on va plutôt remonter dans le passé des protagonistes.
C'est peut-être justement du côté des personnages que ça pèche un peu : les gentils sont vraiment trop naïfs pour susciter notre empathie et les méchants, alors là, les méchants sont vraiment mais vraiment trop dégueulasses (sans recul ni second degré) pour nous inquiéter véritablement. Une galerie de caricatures.
On a même droit à un ou deux coups de théâtre à mi-parcours, à la Hercule Poirot, façon : mais qui donc est qui ?
La seule personne suffisamment ambigüe pour que l'on s'y intéresse est la jeune fille par qui tout arrive. Elle restera malheureusement en retrait, dans l'ombre, et sera celle dont on parle beaucoup mais que l'on connait si peu, celle qui garde son mystère. Trouble et troublante, innocente et diabolique, un peu sorcière même, puisqu'elle entend une étrange musique quand quelqu'un s'apprête à mourir ...
[...] J’ai entendu parler d’un chat qui aime se promener chez les vieux et s’installer sur les cuisses de la personne qui va mourir bientôt, et j’ai entendu parler de chiens qui flairent le cancer. Une fille qui entend de la musique avant que quelqu’un meure, sans doute qu’un jour les scientifiques trouveront une explication à ce phénomène.
Mais à Bittersmith, les pères sont de gros dégueulasses qui tripotent (enfin tripotent ...) tout ce qui passe en général à portée de queue et leurs propres filles en particulier.
[...] Je n’allais pas avoir la vie facile si je me dressais comme la statue de la justice pour lui dire de laisser sa fille tranquille.
[...] - Burt, vous ne pouvez pas continuer éternellement de faire ce que vous faites avec elle. Ce n’est pas dans l’ordre des choses.
[...] – Vous allez encore essayer de me tuer ? Parce que j’aime votre fille et que je veux prendre soin d’elle ? Qu’est-ce qui va pas chez vous ? »
Mais comme on l'a dit, on a quelque peu peiné derrière la motoneige de Lindemuth (et c'est pourtant pas faute d'entraînement en ce moment [1] [2] !) et cette lecture n'aura pas été vraiment plaisante.
C'est pourtant plutôt bien écrit en dépit de quelques métaphores un peu lourdingues qui dérapent parfois sur la neige :
[...] Regarder devant ou derrière revient à ajouter de l’eau à un verre à demi plein en essayant de distinguer l’eau qu’on vient d’y verser.
Au fond, à la réflexion, ce qui dérange dans ce bouquin c'est qu'il est foncièrement déprimant.
L'ami Lindemuth donne ici une troublante image de son monde et de ses compatriotes.
À sa décharge, faut dire qu'il sait de quoi il parle (au ton rageur de son bouquin vengeur, on s'en était un peu douté, ça sentait le règlement de compte) : son propre grand-père abusa longtemps de toutes les jeunes filles de la famille avant de mourir tranquillement de sa belle mort.
Les propos du jeune héros du bouquin prennent alors un tout autre sens :
[...] Pour la première fois, j’ai compris que tout le monde savait, sauf moi.

Pour celles et ceux qui aiment les trucs déprimants
D’autres avis sur Babelio.

mercredi 1 juin 2016

Le col du chaman (Stan Jones)


[...] Taggaqvik ? Ça veut dire “le pays des ombres”.
Aujourd’hui, ça s’appelle le col du Chaman.

On est à peine descendu de la motoneige d'Olivier Truc qui nous avait emmené à deux reprises en balade dans les neiges de Laponie chez les samis, que l'américain Stan Jones nous propose de renfourcher nos machines et de franchir Le col du chaman pour une virée en Alaska.
C'est le deuxième bouquin de Stan Jones (le premier pour nous) chez les Esquimaux ou encore les Inuits ou plus précisément encore, chez les Inupiat.
À quelques milliers de kilomètres de distance mais sous les mêmes latitudes polaires, les romans des deux auteurs partagent de nombreux points communs (autres que les motoneiges) : la recette désormais classique du polar ethnique, le choc entre la culture occidentale et celle des 'premières nations', une légère intrigue policière fortement ancrée dans le folklore et la culture locale, une visite guidée des réalités sociales et économiques de ces pays méconnus.
Alors qu'Olivier Truc mettait en scène une fliquette venue du 'sud' pour nous servir de guide aux côtés du héros-flic (un lapon de la police des rennes), chez Jones c'est le héros-flic lui-même, Nathan Active, qui vient du 'sud' (enfin du sud : Anchorage, donc c'est le grand nord quand même) et qui se confronte aux us et coutumes du conseil tribal et des 'locaux'.
[...] Bien qu’ayant grandi à Anchorage, il était né à Chukchi et, mieux encore, il était entièrement inupiaq. Il avait quitté le village à dix-huit mois quand ses parents adoptifs, des enseignants blancs, avaient choisi de s’installer dans la principale ville d’Alaska parce qu’ils en avaient assez de la cambrousse. Certes, il ne serait jamais revenu à Chukchi si sa hiérarchie ne l’y avait affecté pour son premier poste, et il sauterait dans le premier avion pour Anchorage dès qu’il obtiendrait sa mutation. Malgré tout, voilà deux ans qu’il vivait sur place.
[...] Souvent, il ne voyait pas bien où voulaient en venir les Esquimaux. Peut-être était-il trop borné, ou bien les vingt ans passés à Anchorage avaient-ils créé un fossé culturel infranchissable.
Tout commence par une bonne action du Smithsonian Institute qui entreprend de restituer aux autochtones une momie Inupiaq datant des années 20, communément appelée Tonton-des-glaces.
À peine arrivée dans le petit musée du folklore local, la momie est volée et l'on retrouve bientôt un vrai cadavre, encore bien frais celui-ci, poignardé par le harpon qui accompagnait la momie.
Meurtre rituel d'un descendant de la momie ? Règlement de comptes sur la banquise ? Œuvre du kikituq d'un angatquq (l'esprit un ancien chaman) ? Malédiction ancestrale ?
[...] Des fois, quand quelqu’un meurt et qu’on le respecte pas, y va pas dans l’au-delà. L’univers le refroidit, c’est comme ça qu’ils disent, les anciens. Ces morts-là ont une très bonne oreille, même qu’ils peuvent entendre les renards et les lapins dans les fourrés. Ils sentent plus le froid et leur corps est tout léger, ils sont capables de marcher au sommet des arbres et de franchir une rivière sans se mouiller.
Refroidi par l’univers, c’est comme ça qu’ils disent.
Attention, c'est un bouquin à lire discrètement chez soi (évitez les transports en commun) : au fil des pages on se surprend à essayer toutes sortes de grimaces pour 'parler' Inupiaq ...
[...] Maiyumerak se détendit, sourit et arqua les sourcils derrière les verres miroir, acquiescement à la manière inupiaq.
[...]  La secouriste se releva et fronça le nez, signe de négation chez les Inupiat.
Une belle balade dans les neiges et les glaces mais des personnages peut-être moins attachants que les lapons d'Olivier Truc.

Pour celles et ceux qui aiment les motoneiges.
D’autres avis sur Babelio.

dimanche 29 mai 2016

La cabane des pendus (Gordon Ferris)

[...] Il prétendait que c’était la faute du prêtre.

Jusqu'ici, le seul kilt à émerger des brumes pluvieuses de Calédonie lorsqu'on évoquait le polar écossais, était celui de Ian Rankin.
Il faudra compter désormais avec les couleurs du tartan de Gordon Ferris.
La cabane des pendus est une fort agréable découverte.
Peut-être d'abord parce que l'on plonge dans un passé pas si lointain, en Grande-Bretagne, dans l'immédiat après-guerre, lorsque le pays et ses hommes se remettent à grand peine de leurs blessures.
[...] Après dix-neuf opérations des mains et du visage, il avait encore l’air d’un ouvrage assemblé par une couturière manchote.
[...] Je ne m’étais pas rendu compte que j’étais fatigué à ce point. Fatigué de la guerre et de l’amertume qui avait suivi. Fatigué de Londres et de la colère sans visage d’une ville dévastée, rationnée en nourriture et en espoir.
[...] Cela rappelait de manière inquiétante les années 30, la Dépression et les marches de la faim. Où étaient les lauriers et les fruits de la victoire ?
Une Grande-Bretagne à la Dickens.
Bonne surprise encore, parce que le style renoue avec celui en vogue à l'époque, celui des privés.
Ici notre héros est un ancien flic, un bientôt journaliste, et l'écriture a ce petit parfum délicieusement rétro, où le 'je' met en scène ce détective un peu tête brûlée, un peu inconscient, un peu naïf, toujours prêt à prendre des coups, ceux des malfrats comme ceux des flics, et bien sûr à sauver la blonde qui va avec l'histoire.
Des détectives qui ont un don inné pour s'attirer les pires emmerdes, n'écoutant que leur conscience irréprochable ou presque et leur cœur immense ou presque, des chevaliers en quelque sorte.
Dans la même veine détective+rétro, on se rappelle le québécois Maxime Houde lu tout récemment.
[...] J’avais secoué le nid de frelons, il en résulterait quelque chose qui jouerait peut-être en ma faveur. D’un autre côté, je pouvais tout aussi bien me faire piquer. À mort.
[...] Vous avez tiré sur un homme !
— Dans son pied.
— Vous avez tiré sur lui. Vous avez ensuite traîné dehors par la peau du cou le plus gros gangster de Glasgow, en le menaçant d’une arme ! Et vous l’avez réduit à vous implorer de le laisser en vie ! Tous les criminels, meurtriers, trafiquants de drogue et Dieu sait quoi d’autre de la ville sont en ce moment à votre recherche ! Pour vous écorcher vif et planter votre tête sur une pique dans Trongate !
[...] Je haussai les épaules et souris aussi humblement que possible.
[...] Rétrospectivement, c’était en effet pure idiotie de ma part. Le genre de conduite qui vous vaut la croix de guerre. À titre posthume.
Bonne surprise toujours, avec une intrigue habilement construite : un tueur pédophile en série, Hugh l'ami de Brodie, accusé trop facilement et pendu encore plus rapidement, une enquête qui va rebondir après l'exécution de l'innocent, des malfrats, des puissants corrompus et peut-être même l'ombre de l'IRA ...
[...] Cinq enfants avaient disparu l’année d’avant, trois dans l’East End, deux dans les Gorbals. Seul le dernier avait été retrouvé. On avait découvert Rory, le fils de Fiona, dans une cave à charbon, derrière des immeubles anciens. Nu et mort.
[...] On l’avait violé, Dieu lui vienne en aide ! Le lendemain matin, la police avait arrêté Hugh Donovan dans sa chambre des Gorbals.
[...] — Ecoute, il vaut mieux que je te raconte ce qui s’est passé ces derniers mois. Comment je suis retombé sur Fiona.
 [...] Pourquoi ferais-je ça pour toi ? me demandai-je. Il devina mes pensées.
— Le fais pas pour moi, Douglas Brodie. Ni même pour Rory. Même si ce serait déjà beaucoup. Mais un malade comme ce type recommencera. Il tuera un autre gosse…
Je quittai le parloir, laissant Hugh hocher la tête et se tordre les mains. Il m’avait flanqué un lourd fardeau sur le dos et j’étais résolu à m’en débarrasser.
Enfin, cerise sur le pudding écossais, une belle plume, très soignée, pleine d'humour et d'intelligence, pour nous faire découvrir cette époque et cette région.
Et bien sûr, une belle avocate (la blonde de l'histoire).
[...] Elle ne fit pas l’amour comme une avocate. Il n’y eut pas de calculs froids, de montée progressive et d’exposition calme des éléments du dossier. Ce fut une affaire criminelle, contenue et violente, avec de merveilleux dommages corporels. Chacun commit des délits sur le corps de l’autre, pétrissant, mordant, se livrant à de délicieuses voies de fait.
Bref un excellent épisode dans la série détective, un polar soigneusement construit et écrit.
Et une histoire malheureusement en phase avec l'actualité du moment, lorsque le pape donne l'absolution à Mgr. Barbarin :
[...] La souillure était donc partout ? J’avais cru pouvoir lui faire confiance quand j’avais fait sa connaissance. J’avais apparemment perdu ma capacité à juger les gens.
[...] Il prétendait que c’était la faute du prêtre.

Pour celles et ceux qui aiment les privés et pas les curés.
Bientôt d’autres avis sur Babelio.

jeudi 26 mai 2016

Baad (Cédric Bannel)

[...] Dix jours avant Badria.

On avait beaucoup beaucoup apprécié L'homme de Kaboul, aussi, lorsque Babelio et Laffont nous ont proposé Baad le dernier roman de Cédric Bannel, on a dit oui sans hésiter à Oussama, le qomaandaan de police kabouli, un héros qui est revenu de deux guerres et plus étrange encore à Kaboul, un flic qui est resté honnête.
[...] Il avait traversé l'histoire mouvementée de l'Afghanistan des dernières décennies pour en ressortir deux fois victorieux, et surtout vivant. Peu d'anciens combattants avaient eu la chance de survivre à la guerre contre les Russes puis à celle contre les talibans.
On retrouve donc avec grand plaisir (mais un peu d'appréhension, c'est quand même Kaboul) l'incorruptible qomaandaan, son épouse gynécologue et revendicatrice, ses adjoints fidèles, l'incontournable mollah Bakir, ...
Et ça démarre sur les chapeaux de roue de 4x4 avec la découverte d'un troisième cadavre de fillette : l’œuvre manifeste d'un tueur en série, sans doute un occidental.
[...] - C'est bizarre qu'elle soit dénudée, dit Gulbudin.
Les deux autres cadavres portaient des robes d'apparat, de celles que les fillettes revêtent lorsqu'elles se rendent à un mariage ou une fête de famille.
[...] Les deux autres fillettes avaient également été étranglées puis poignardées au moyen d'une lame longue et fine. Une signature qui laissait Oussama perplexe depuis le début de cette affaire : personne ne tuait de cette manière en Afghanistan, où l'on goûtait plutôt l'égorgement au moyen de poignards traditionnels à large lame.
Un tueur en série qui semble opérer avec une régularité et une ponctualité très professionnelles : tous les dix jours visiblement. Le compte à rebours est lancé avant la prochaine petite victime dont on connait déjà le prénom : Badria.
Tout comme dans le précédent bouquin, un volet 'européen' est également présent : Nicole Laguna, ex-agent de la DSE, spécialiste de la traque des criminels de guerre, qui voit ses enfants enlevés et retenus en otage (décidément les mères et les enfants ne sont pas à la fête ...) et la mafia lui confier une mission très spéciale ...
[...] À notre grand regret, Nicole, la consommation d'héroïne et celle de cocaïne n'augmentent plus en Occident. [...] Au contraire, elles baissent régulièrement. Celle de la cocaïne est aujourd'hui inférieure de dix-huit pour cent à ce qu'elle était il y a dix ans. Celle de l'héroïne s'est effondrée de cinquante pour cent.
Visiblement c'est la crise pour tout le monde, même pour la mafia ... et quand l'auteur nous rappelle que l'Afghanistan est le premier pays producteur de pavot, on se doute bien que les deux histoires vont se rejoindre autour d'une cargaison d'héroïne quelque part entre Kaboul et les montagnes afghanes.
[...] La preuve que l'Afghanistan était passé directement du régime islamiste à celui de narco-état.
[...] Du pavot à perte de vue. Des champs qui défilaient sans interruption le long de la route.
Depuis plus de cinquante kilomètres.
L'or blanc de l'Afghanistan, interdit de culture par le gouvernement et la Coalition,. Pas un policier, pas un douanier, pas un soldat de la Coalition, pas un officiel de l'ONU ... personne pour empêcher cette mascarade.  Juste des paysans au travail, silencieux et déterminés, bêchant les champs, travaillant avec amour à leur futur récolte. Celle qui finirait dans les narines et les veines des jeunes Américains et Européens après avoir été transportée par une myriade de camions, de bateaux et d'avions, à travers l'Asie centrale puis la Turquie.
Le miracle, bien réel celui-là, de l'économie mondialiste.
Cette fois le qomaandaan Kandar nous emmènera visiter la province centrale de l'Hazarajat dont les habitants, hasard de l'actualité, ont tout récemment fait parler d'eux [clic], celle aussi rendue célèbre par la destruction des bouddhas de Bâmiyân.
Comme dans le premier épisode, le volet européen nous a semblé le moins travaillé et le moins crédible (peut-être tout bonnement parce qu'on ne connait pas l'Afghanistan qui garde donc le charme de ses mystères) mais sans pour autant nous gâter le spectacle. L'auteur n'est jamais aussi bon que lorsqu'il monte une expédition punitive pour aller zigouiller les méchants au fin fond des montagnes afghanes, après s'être assuré de tous les appuis indispensables en ce pays gangrené et corrompu : religieux et mafieux, ethniques et politiques. C'est diablement passionnant ... et efficace !
On se surprend même à jubiler lors du feu d'artifice final, résultat d'une inadmissible ingérence de l'armée américaine !
Ce thriller nous a semblé plus formaté, plus 'cinéma', que le précédent : l'emballage est très professionnel, presque trop, et Bannel dans son précédent ouvrage, nous avait paru plus libre, plus personnel (et même parfois trop - comment ça, on n'est jamais content ?!).
Mais peut-être est-ce tout simplement l'effet de découverte qui ne joue plus et la lecture n'en est évidemment que plus facile.
Incidemment, on apprend encore mille choses sur cet Afghanistan dont on nous a tant parlé mais que l'on connait finalement si mal. Bannel nous distille sa profonde connaissance de ce pays au fil des pages, souvent de manière très subtile, parfois sur un ton un peu plus didactique.
Comme on n'est pas près d'aller faire du tourisme aux pieds des bouddhas de Bâmiyân (l'Afghanistan c'est bien dans les livres), il nous reste à attendre les prochaines aventures du qomaandaan Oussama Kandar, encore probablement accompagné par sa nouvelle connaissance Nicole Laguna : ces deux-là semblent bien taillés pour nettoyer ensemble la planète de ses baad guys.

Pour celles et ceux qui aiment le dessous des cartes.
D’autres avis sur Babelio.

lundi 23 mai 2016

Le grand marin (Catherine Poulain)

[...] Mais je serai debout ? Je serai vivante ?

Catherine Poulain est de notre génération, celle qui, à vingt ans, partait courir le monde en général et les US en particulier qui, à cette époque, incitaient plus au rêve qu'à la haine.
Catherine Poulain, ou du moins son héroïne Lili, n'est pas de celles qui préfèrent l'amour en mer mais plutôt la mer à l'amour.
Lili, petite nana jeune et menue, s'échappe (on ne saura pas trop de quoi ou de qui) au bout du monde, en Alaska, la dernière frontière.
[...] Vouloir partir en Alaska – « the Last Frontier »… Et m’en aller sur l’océan. Tout laisser.
[...] J’irai à Point Barrow.
– Qu’est-ce tu veux foutre à Point Barrow ?
– C’est le bout. Après y a plus rien. Seulement la mer polaire et la banquise. Le soleil de minuit aussi. Je voudrais bien y aller. M’asseoir au bout, tout en haut du monde. J’imagine toujours que je laisserai pendre mes jambes dans le vide… Je mangerai une glace ou du pop-corn. Je fumerai une cigarette. Je regarderai. Je saurai bien que je ne peux pas aller plus loin parce que la Terre est finie.
Et voici la petite Lili embarquée pour la pêche à la morue, au flétan, au milieu de l'océan déchaîné, au milieu de gros loups de mer - ils l'appellent le moineau - qui regardent d'un drôle d’œil ce petit bout de française qui a décidé de se perdre en mer avec eux. On imagine sans peine que la vie n'est pas facile pour une jeune femme qui a choisi ce métier de titans et qui doit harponner des poissons plus gros qu'elle.
[...] L’océan bouillonnait, c’était comme être au cœur d’un volcan, les vagues faisaient des rouleaux noirs, on aurait dit de la lave, jamais ça s’arrêtait… Ça m’appelait. Je veux être dedans moi aussi.
[...] Quand tout se déchaîne sur le pont.
[...] Si t’es pas capable de faire le boulot, t’as rien à foutre ici !
[...] Oui, avoir osé la franchir, la frontière, ça ne pouvait être que pour y trouver la mort.
Elle nous embarque avec elle à bord du Rebel (un nom qui n'attendait qu'elle !) pour quelques campagnes de pêche, des pages enfiévrées, une écriture fulgurante, des scènes dantesques : rien n'arrête la soif, la quête de Lili. Même pas les coups de gueule, les coups de sang, les coups de blues, quand tout se déchaîne sur le pont, quand il faut manœuvrer la ligne qui file à toute vitesse et menace à chaque seconde d'inattention de vous emporter un doigt ou une main.
[...] Visage et cheveux poisseux de sang, je tranche la chair pâle.
[...] Une fois de plus je plonge mon couteau dans les ventres blancs. La chair lisse et tendue résiste un instant, puis cède. La lame s’enfonce d’un coup – le sang jaillit dans un éclair et inonde la table. Il coule sur le pont en rigoles écarlates. Nous sommes les tueurs des mers, je pense, les mercenaires de l’océan et nous en portons la couleur.
[...] On ne peut pas le dire aux autres, on ne peut pas expliquer à ceux qui n’ont rien vu de cela.
[...] Ils gueulent toujours sur le Rebel, et j’ai sacrément la trouille, mais je donnerais tout pour pouvoir repartir avec eux.
Au long de ces quelques pages, on partage la vie de Lili et des pêcheurs et l'on dévore ce roman comme Lili dévore et la vie et les poissons.
[...] Mes pieds sont gelés. L’eau sanguinolente imbibe mes manches. Nos cirés sont couverts de viscères. J’ai faim. J’avale furtivement la poche de laitance du poisson que je viens d’ouvrir. Goût d’océan. C’est doux et fondant sur la langue.
[...] Quelquefois des œufs. Je mords dans les poches de corail. Ce sont des perles d’ambre rouge qui s’égrènent dans ma bouche, des fruits limpides pour ma soif.
Estomacs sensibles et cœurs fragiles s'abstenir : la vie en mer sur un bateau de pêche n'est pas faite pour tout le monde.
Mais Lili brûle d'un puissant feu intérieur qui l'a menée jusque sur ces bateaux et rien au monde, pas même l'amour des grands marins qui tournent autour du moineau, rien ne la fera renoncer à la vie.
[...] Mais je serai debout ? Je serai vivante ?
[...] Je préférais presque les vrais chercheurs d’or. Mais vous, vous cherchez un métal autrement plus puissant, autrement plus pur.
– C’est des bien grands mots tout ça.
[...] Qu’il m’avait été donné le plus grand bonheur, la plus belle fièvre, le plus grand effort aussi, que nous partagions dans les cris et ma peur, que nous partagions parce que nous n’étions rien sans les autres.
[...] Marcher le menton haut parce que tu sais que tu as vraiment tout donné de toi. Son visage s’est durci, la voix a baissé d’un ton, elle hésite un instant avant de continuer :
– Et il peut arriver que tu aies à donner beaucoup plus que ce que tu croyais possible.
La première partie du bouquin se suffisait amplement à elle-même et aurait bien mérité notre label coup de cœur, mais l'autre moitié perd en intensité entre deux campagnes de pêche, quand Lili hésite (à peine) entre l'amour et la mer et la tension retombe.
Incidemment, on en apprend aussi des tonnes sur le métier de pêcheur.
De très belles pages d'écriture dessinées furieusement d'une plume très féminine et très originale pour un portrait de jeune femme, un (auto-)portrait puissant et haletant.
Catherine Poulain élève désormais des moutons et du vin, sans doute à l'écart des modes modernes et de la pollution médiatique : le souffle brûlant qu'exhalent ses poumons est donc le même air pur que celui que respiraient les grands auteurs du siècle dernier, London pour les grands espaces du nord, Kerouac pour le bout de la route, Bukowski pour la quête à demi suicidaire.
Laissons le dernier mot à Lili Poulain, honneur amplement mérité :
[...] On en redemande, parce que le reste du monde vous semble fade, vous ennuie à en devenir fou.

Pour celles et ceux qui aiment le poisson cru.
D’autres avis sur Babelio.

vendredi 20 mai 2016

Une terre d'ombre (Ron Rash)

[...] Une terre d’ombre et rien d’autre, lui avait dit sa mère.

On avait mis Un pied au paradis avec, il y a trois ans, le premier roman de Ron Rash.
Non pas que l'histoire était bien gaie, le paradis n'avait rien de bien réjouissant, mais c'était déjà le coup de cœur pour une plume très sûre et un excellent nature-writing.
On replonge donc sans aucune appréhension dans Une terre d'ombre.
[...] Une terre d’ombre et rien d’autre, lui avait dit sa mère, qui soutenait qu’il n’y avait pas d’endroit plus lugubre dans toute la chaîne des Blue Ridge.
Comme dans le bouquin précédent, il est encore question ici (du moins pendant quelques pages) d'une vallée qui va être inondée (ce qui semble être l'une des obsessions de Ron Rash comme les disparitions islandaises le sont pour Indridason), le temps de faire surgir la vérité du fonds d'un puits et de nous plonger pour le reste du bouquin au début du siècle, lorsque le pays se remet à peine de la Guerre de Sécession et vient déjà de replonger dans la Grande Guerre.
Laurel et son frère Hank exploitent tant bien que mal leurs terres d'ombre dans cette vallée sinistre que le soleil ne vient pratiquement jamais visiter. Laurel est affligée d'une tâche de naissance que les superstitions ont tôt fait d'associer au mauvais œil. D'ailleurs comme preuve, le frère est revenu manchot des tranchées.
Un vagabond va venir troubler leur quotidien peu réjouissant. Lentement mais sûrement le drame se noue. L'inconnu est muet mais joue du Brahms avec sa flûte.
On va découvrir avec cette histoire, un pan méconnu de l'Histoire américaine, leur engagement dans la Grande Guerre (celle de 14), leur haine des allemands (savamment entretenue), la conscription, la mobilisation, ...
[...] Quand la mère de Laurel était morte, son père avait voilé le miroir et laissé la pendule Franklin s’arrêter pour figer les aiguilles sur le X et le II, et indiquer l’heure de la mort. Deux mois avaient passé avant qu’il tourne de nouveau la clé métallique. Mais les aiguilles étaient restées si longtemps à la même place qu’elles avaient paru incapables de se débloquer et étaient donc restées sur le X et le II.
L'inconnu venu troubler la fausse routine de ces contrées va peut-être s'avérer aussi diabolique que le joueur de flûte de Hamelin.
Un bouquin très noir évidemment, aussi sombre que cette vallée, un bouquin profondément ancré dans ces terres et leur Histoire. Ron Rash est un formidable conteur.
Il connait désormais le succès chez nous et les traductions se sont faites plus nombreuses.

Pour celles et ceux qui aiment les joueurs de flûte.
D’autres avis sur Babelio.