vendredi 19 juillet 2019

Toute une vie et un soir (Anne Griffin)

[...] Cinq toasts, cinq personnes, cinq souvenirs.

Voilà une bonne et douce lecture qui coule toute seule comme une pinte de bonne bière accompagnée d’un verre de whisky.
Maurice Hannigan est venu accouder ses 84 ans au bar du Rainsford House Hotel.
Il commandera cinq verres et portera tout seul cinq toasts aux cinq compagnons de sa longue vie : son frère, sa femme, sa belle sœur, ses deux enfants.
[...] Je suis prêt pour le premier de mes cinq toasts : cinq toasts, cinq personnes, cinq souvenirs. Je pousse vers elle ma bouteille vide.
Cinq occasions de nous raconter toute une vie en un soir, la vie irlandaise de ce fils de maquignon qui commença les pieds dans la boue des étables et finit riche propriétaire.
Sans effets ni esbroufe, la lecture coule agréablement et, comme un client attablé derrière ce vieux bonhomme qui parlerait tout seul au bar, on écoute Monsieur Hannigan nous raconter sa vie.
[...] Monsieur Hannigan, ce n’est pas en buvant que vous surmonterez votre deuil. »
Qu’est-ce qu’il en connaît du deuil, tu peux me le dire ? Il sort à peine des couches-culottes, ce petit con ! 
Au fil des chapitres en guise de MacGuffin, reviendra régulièrement l’histoire étrange d’une pièce d’or mystérieuse, un souverain d’or frappé pour Edouard VIII dans les années 30.
Et pour faire glisser les pintes de bière, l’auteure irlandaise Anne Griffin, nous maintient en haleine avec un faux suspense car il est bien clair que Maurice Hannigan manigance quelque chose pour cette soirée pas comme les autres ...
Une bonne et agréable lecture sans prise de tête.

Pour celles et ceux qui aiment la bière et le whisky.
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jeudi 18 juillet 2019

Une confession (John Wainwright)

[...] L’enquête la plus absurde qu’on puisse imaginer.

Curieux livre que cette Confession (Cul-de-sac en VO) de l’anglais John Wainwright, bouquin écrit dans les années 80, salué à l’époque par George Simenon, mais traduit en français seulement aujourd’hui.
L’auteur est également celui d’un autre polar : À table qui a donné le fameux Garde à vue au cinoche.
Mais qu’on ne s’y trompe pas : l’auteur (décédé en 1995) a beau avoir une tête d’Hercule Poirot et le bouquin dater du siècle dernier, l’écriture est suffisamment ‘moderne’ pour passer facilement aujoud’hui.
Curieux livre également que ce polar peut-être sans crime et en tout cas sans arme : le couple sans âme de John et Maude, la cinquantaine vieillissante, n’en finit plus de s’éteindre.
[...] D’après ce que je sais, les mariages des autres ressemblent au mien. Les deux parties gardent soigneusement pour elles (comme nous) leurs querelles. Des disputes dissimulées. Des humiliations cachées. En apparence, les autres sont heureux. Moyennement heureux. Tout du moins, ils ne s’affichent pas ouvertement comme malheureux. 
Au cours d’une de leurs rares balades, Maude dégringole en bas de la falaise.
L’affaire de cette mauvaise chute est rapidement classée.
 Sauf qu’un témoin se réveille un peu plus tard, un peu trop tard, pour annoncer qu’il aurait vu ce jour-là John pousser sa femme ...
Evidemment le mari est toujours le premier suspect, air connu, c’est évident. Tellement évident justement que le lecteur se demande bien où Wainwright veut l’emmener ...
Convaincu d’avoir à faire à un crime quasi-parfait avec une vraie victime et un véritable assassin, un flic opiniâtre et tenace (un conseil : éviter sa région si vous passez en Angleterre) va s’attacher à remonter le fil (le journal intime de John, les interviews de ses (rares) proches, ...) pour apporter la preuve de la culpabilité de John. Pas si simple.
[...] Les meurtres « tranquilles »… qui pourraient tout aussi bien ne pas en être. Formuler une hypothèse. Choisir qui croire. Puis, à tort ou à raison, dérouler l’hypothèse jusqu’à sa conclusion irréfutable. Identifier le meurtrier, puis poser des questions à son sujet. Le connaître avant de le rencontrer. Son caractère, ses forces, ses faiblesses. De la patience. La patience du vrai bon boulot de la police judiciaire. Ne pas se lasser. Ne jamais s’estimer satisfait. 
On peut reprocher à ce polar ‘psychologique’ quelques longueurs dans les pages du journal intime de John, quelques répétitions dans les atermoiements du témoin ou les mauvaises humeurs du flic, un usage immodéré des italiques pour souligner certains mots, mais l’intrigue est suffisamment inhabituelle et l’écriture plaisante pour que l’on recommande vivement cette bonne lecture.
Et puis la grande scène finale, ah ! Quel art du dialogue entre les cinq personnages réunis autour de la table ! Quand tous les fils tissés tout au long des pages viennent se nouer en quelques pages à haute densité, c’est magique.
[...] Les tactiques d’interrogatoire n’avaient aucun secret pour Tallboy. Il les avait pratiquées des centaines de fois. Mais jamais de la sorte.
[...] Tallboy se rendait compte qu’il assistait à quelque chose qui se rapprochait de la magie. Cette histoire. Ça allait dans le mille chaque fois. Mais comment ? 
À savourer comme un bon whisky.
[...] Je connais la fin. Quelqu’un doit la raconter. Soit vous, soit moi. Je suis beau joueur, je vous laisse le choix. 
Allez, on est beau joueur également : on vous laisse la découvrir !

Pour celles et ceux qui aiment les interrogatoires.
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samedi 6 juillet 2019

Manuel à l'usage des femmes de chambre (Lucia Brown Berlin)

[...] – Ta mère va encore se suicider.

Avec sa gueule d’ange à la Grace Kelly, l’américaine Lucia Brown Berlin est une auteure bien mystérieuse : pratiquement inconnue de son vivant (elle nous a quitté en 2004 à 70 ans), elle n’écrivait que de très très courtes nouvelles et il n’existe pratiquement qu’un seul (gros) recueil posthume au titre énigmatique : Manuel à l’usage des femmes de chambre.
Ajoutons à cela une vie bien remplie : trois fois mariée, quatre fois maman, née dans les mines d’Alaska, enfant solitaire au Texas, jeune femme riche au Chili, artiste bohème à New-York, infirmière aux urgences d’Oakland, alcoolique en désintoxe, entre autres vies ...
Le bouquin aurait pu s’intituler Les vies multiples de Lucia Brown Berlin, en clin d’œil à William Boyd.
Tout cela fait de son bouquin, un ouvrage culte propre à nourrir tous les mythes.
Toutes ces petites nouvelles se conjuguent d’un JE puissant dont l’usage s’est un peu perdu aujourd’hui et sous son apparente légèreté, la plume très autobiographique de Lucia Berlin est assurément d’une certaine gravité : la solitude, l’alcoolisme, la vieillesse, la maladie.
[...] Code Bleu. Bon, tout le monde aime bien. C’est quand le patient va mourir – son cœur lâche, il cesse de respirer – mais l’équipe de réanimation arrive parfois – souvent – à le ressusciter. Même si c’est un octogénaire fatigué on ne peut manquer d’être captivé par le suspense, ne fût-ce que provisoirement. 
Toutes ces courtes nouvelles se répondent et se font l’écho des mille et une vies de Lucia, et chacun y piochera selon son humeur du moment.
[...] Je suis heureuse. Quand je me réveille le matin, j’ai mal aux joues à force de sourire.

Pour celles et ceux qui aiment les femmes (et l'alcool un peu aussi).
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dimanche 16 juin 2019

La souplesse des os (Dave W. Wilson)

[...] – Tu es un vrai pote, Mitch.

Quelques très bonnes nouvelles venues, non pas des étoiles mais presque : de la Kootenay Valley en Colombie-Britannique, l’ouest pluvieux et montagneux du Canada, près de Vancouver.
Avec La souplesse des os, voici de très courtes tranches de vie, des instants volés au temps qui passe où l’on croise des fils, des pères, souffrants de fêlures et de cassures : on ignore tout de leur passé, on ne découvrira qu’à peine leur devenir mais on aura l’impression de n’avoir qu’à tendre la main pour les toucher tellement Dave W. Wilson sait nous les rendre vivants et attachants.
[...] Kelly se pelotonna contre lui. La chaleur qui émanait d’elle se diffusa dans son dos ; le corps humain produit autant d’énergie qu’une ampoule de cent watts. Ray laissa la nuit remplir son office. Des orteils Kelly repoussa doucement ses pieds et plus tard, noua ses doigts aux siens. Il resta sans broncher. Sans frissonner, même. Remettant ses problèmes à plus tard.
C’est vraiment de la belle ouvrage et les nouvelles baignent dans une unité de ton et de lieu (Invermere est une toute petite bourgade) unité qui fait qu’on rencontre les mêmes personnages d’un épisode à l’autre, qu’on croise les mêmes objets (les T-shirts, les mugs, ...) : c’est qu’on est drôlement bien en compagnie de la famille et des potes de l’ami Wilson.
[...] Si le café était chaud, s’il restait chaud, il aurait une raison de ne pas quitter la table, et ils pourraient jouer leur rôle de fils et de père, le temps de quelques inspirations encore.
[...] Assis côte à côte sur des tourets, les épaules voûtées et les poignets sur les cuisses, les coudes largement écartés et les genoux qui se cognaient presque. La mine réjouie de deux types qui n’ont aucune raison de ne pas sourire.

Pour celles et ceux qui aiment les relations père/fils.
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samedi 8 juin 2019

De bonnes raisons de mourir (Morgan Audic)

[...] – C’est vraiment le pire endroit où mourir.

Il y a pas mal de bonnes raisons de lire ce très bon polar De bonnes raisons de mourir du breton Morgan Audic, qui est fasciné comme nous tous par cet événement si proche et si redouté dont, plus de trente ans après, on explore toujours les traces gravées durablement dans les esprits de tous et les chairs de quelques uns.
Après la BD reportage (Un printemps à Tchernobyl), après le roman journalistique (La Supplication), après l'introspection autobiographie (86 année blanche), voici donc le polar.
Tous ouvrages très remarquables, à la hauteur de la gravité des lieux et des événements.
Comme il est d’usage au rayon polar, tout commence par un cadavre : celui d’un fils de notable russe, torturé et mutilé, accroché sur la façade d’un immeuble de Pripiat, la ville désertée près de la centrale.
Un meurtre qui semble faire écho à un cold case non élucidé qui se serait déroulé trente ans plus tôt, le jour même de l’explosion.
[...] Pripiat, une ville fantôme abandonnée depuis 1986 à cause de l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl. 
Morgan Audic nous évite de justesse le polar dépliant touristique, façon Tchernobyl comme si vous y étiez, et réussit à placer la barre assez haut.
L’un des chapitres s’intitule d’ailleurs ‘Nouvelles de la fin de monde’.
Le décor est planté : bien sûr la fin de l’innocence nucléaire (un hiver nucléaire que certains croyaient réservé à l’impéritie communiste jusqu’à ce que les insoupçonnables nippons soient également rattrapés à Fukushima), la fin du monde soviétique (Pripiat n’est plus en URSS), la fin même de cette Ukraine dont les sécessionnistes pro-russes grignotent la région du Donbass (à Donetsk nous sommes en pleine guerre civile), et la fin tout court pour quelques uns des personnages dont les derniers jours s’écoulent au rythme trop rapide du crépitement des compteurs Geiger.
[...] Les gens veulent croire que c’est du passé, Tchernobyl. Mais toutes les victimes de la catastrophe ne sont pas nées. 
La première partie du bouquin laisse se développer lentement mais sûrement une intrigue policière solide mais Audic enchaînera ensuite les twists rocambolesques et les coups de théâtre avec un peu trop de facilité.
Un auteur (français !) à suivre de près et surtout un documentaire passionnant à lire au moment même où les autorités françaises élargissent le périmètre de sécurité [clic] autour de nos centrales.
On peut aussi découvrir Slavutitch, la ville surréaliste construite après l’explosion, à quelques dizaines de kilomètres de là, avec ce petit article de Libé.

Pour celles et ceux qui aiment se faire peur.
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lundi 3 juin 2019

Le chant de l'assassin (Roger Jon Ellory)

[...] Tout commença par un baiser.

Voilà bien longtemps longtemps qu’on n’avait rien lu de Roger Jon Ellory : on a sauté plusieurs épisodes depuis le fameux Silence lu en 2010.
Ah oui, il y avait eu Les neuf cercles en 2015, autre grand moment.
[...] Tout commença – comme c’est souvent le cas dans ce domaine – par un baiser.
C’est dire tout le plaisir que l’on a à découvrir les premières notes du Chant de l’assassin, d’autant que l’on sent très vite qu’il s’agit là d’un autre grand roman de cet auteur. Un autre grand roman tout court.
Le plaisir de retrouver une belle plume, forte et généreuse, plus assurée encore au fil des années, de ces plumes qui savent nous raconter une belle histoire.
L’étonnant Roger Jon Ellory, natif de Birmingham, West Midlands of England, écrit le Texas et les états du Sud comme seuls les plus grands américains savent le faire.
Au fil des années sa prose s’est encore affirmée et il n’a besoin que de quelques mots pour planter un décor ou faire apparaître un personnage.
[...] Un café, bien entretenu mais totalement démodé, avec sa rangée de tabourets de bar et son long comptoir incurvé visibles de la rue. Jusqu’à la tenue du serveur qui n’aurait pas déparé l’endroit cinquante ans plus tôt.
[...] Même si Stella n’avait pas encore soixante-dix ans, la cigarette et l’alcool s’étaient chargés d’en ajouter une bonne dizaine à son visage et à sa voix. Quand elle parlait, ses mots ressemblaient à des morceaux de charbon flottant dans un baril de goudron.
Et nous voici plongés au cœur des états du Sud.
[...] Si certains cherchaient à faire entrer Calvary, Texas, de plain-pied dans les années 1970, ils ne se tuaient pas à la tâche. Se précipiter tête la première vers le XXe siècle constituait peut-être une priorité pour les métropoles, mais ce siècle-ci convenait fort bien à des endroits comme Calvary.
Peut-être même que, tout bien réfléchi, c’est encore le siècle dernier qui aurait eu leur préférence s’ils avaient pu choisir.
Cette fois, en dépit du titre de la VF (Mockingbird songs en VO), Ellory délaisse un peu le classique polar (Seul le silence, Les neufs cercles) ou le thriller politique (Vendetta) pour un vrai roman noir, une tragédie où le destin implacable s’acharne sur quelques pauvres vies.
Un détenu sort de prison avec une lettre qu’il a promis de remettre à la fille de son ancien compagnon de cellule ...
[...] – Codétenu ?
– Ouais.
 – Et il t’a envoyé perdre ton temps, parce que c’est ce que tu vas faire, à essayer de retrouver une fille qu’il a pas vue depuis plus de vingt ans et qui vit quelque part dans une famille dont il ignore le nom ?
– C’est exact.
– Et toi, t’as accepté ? demanda Riggs avec un sourire moqueur.
– Oui, j’ai accepté. 
Les chapitres alternent entre deux drames qui se font écho : celui, fondateur, qui datent des années 50 et celui qui, vingt ans plus tard, est en train de se nouer sous nos yeux.
[...] – Fils, peu importe ce qui est arrivé dans le passé…
– Le passé importe bel et bien, p’pa. J’ai pas toujours pensé comme ça, mais je m’aperçois aujourd’hui que c’est vrai. C’est le passé qui détermine tout. C’est de là que nous venons tous, qu’il soit bon ou mauvais.
Deux belles histoires, deux grands classiques, racontés avec talent.
[...] – Vois-tu, je voudrais pas qu’on me signale du grabuge en ville. [...]
– Y a pas de danger, m’sieur. Je suis pas venu ici pour causer des histoires, avec personne.
 – Heureux de l’entendre, mon gars. 
Entre deux petites phrases comme ça on entend le murmure du destin implacable : et ben si, va y’en avoir des histoires ... Bon, faut dire qu’on est un peu là pour ça !
On se glisse entre les pages de ce gros pavé confortable avec la certitude douillette du plaisir à venir comme dans de vieilles pantoufles ou dans un bon gros fauteuil.
[...] « Sacrée histoire », dit le père d’Evie. Commentaire succinct qui parut clore la discussion de manière adéquate et satisfaisante pour tous. 
PS : On essaie d’oublier que mister Ellory semble être lui-même un drôle de personnage. Un auteur capable de magnifiques romans mais aussi coupable de viles actions : il est connu pour avoir falsifié des commentaires (élogieux à son endroit évidemment) sur des sites comme amazon, et il a également été repéré comme grand adepte de la scientologie [clic]. 
Quel grand écart entre l'homme et l'artiste ! 


Pour celles et ceux qui aiment les tragédies sudistes.
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samedi 25 mai 2019

Le bûcher de Moorea (Patrice Guirao)

[...] Grandir avec la pluie comme seule saison.

On ne pouvait évidemment pas laisser passer le polar de Patrice Guirao (un popa’a installé de longue date à Tahiti) : Le bûcher de Moorea.
Moorea c’est la belle île qui se trouve juste en face de Tahiti, la banlieue de Papeete en quelques sorte, à une heure de ferry.
Ça commence plutôt bien avec ce qu’il faut d’humour et bien sûr le plein d’anecdotes sur la vie quotidienne de l’île.
Et en prime, un massacre gore sur un marae (les lieux sacrés des anciens) dont on ignore les tenants et les aboutissants.
— Dépêche-toi. C'est le dernier voyage. Tout devrait déjà être dans le feu. On ramène ça et on se casse !
— Et la fille ?
 — Mais arrête, putain ! Elle représente rien. Et puis l'autre est déjà là-bas.
 — On va la laisser, sans finir le travail ? 
L’enquête sera menée par un gentil trio local (un flic et deux vahinés journalistes), dépaysement garanti digne d’une brochure touristique, mais que va venir troubler un mystérieux assassin semi-professionnel venu de métropole, accompagné d’un rat qui parle.
Il se rappela d'un coup où il l'avait vu. Un frisson lui parcourut l'échine. Il connaissait cet homme et son histoire. Cet homme était mort. 
Mais l’intrigue et la prose de Guirao sont aussi luxuriantes et envahissantes que la végétation tropicale du coin. Ça foisonne et ça part dans tous les sens.
D’autant que l’auteur est à la recherche de la petite phrase qui tue (sans jeu de mots) et cette prétention insistante finit vraiment par lasser :
Deviner ce que le ciel pouvait chuchoter à l'horizon.
Ce sont des vivants dont il faut se méfier, pas des morts.
Ne pas regarder le soleil se coucher, c'est entrer dans la nuit par effraction.
L'art de la mort était entré en collision avec celui de l'amour. Il en était né un espoir : en finir avec l'art. 
Dommage que le voyage soit ainsi plombé.
À réserver aux inconditionnels de la Polynésie.

Pour celles et ceux qui aiment les vahinés.
L'avis de Julie Malaure - Le Point.

mardi 21 mai 2019

Une année de cendres (Philippe Huet)

[...] Cette ville moins vivante que le musée Grévin.

Sympathique polar que cette Année de cendres du journaliste normand Philippe Huet.
Le pitch n’était pourtant guère racoleur : une rivalité entre anciens truands corses et nouvelle mafia libanaise dans le décor du Havre (oui, le port). Bof.
Sauf qu’on tient là un très bon bouquin, fort bien écrit, qui a la bonne idée de nous faire visiter toute l’histoire (méconnue) de ce grand port français, nécessairement lieu des pires trafics.
Une petite introduction (qu’on aurait aimée plus étoffée d’ailleurs) nous emmène dans les années de l’immédiate après-guerre quand des millions de GI de l’oncle Sam campent ici en attendant l’un des bateaux de la noria qui les rapatrie au pays (il faudra 2 ans !).
Evidemment les GI sont approvisionnés en tout ce qu’il faut, en tout ce qu’il faut pour le marché noir d'une mafia corse qui se refait une santé après avoir plutôt mal vécu la Libération ... ils n’avaient pas choisi le bon camp.
Et puis on se retrouve aujourd’hui entre les vieux de la vieille et les nouveaux venus, la querelle des anciens et des modernes.
[...] Bechir Hamri de la bande des Libanais, qui traficotait sûrement avec Charoub, du côté de Beyrouth. Et Bechir Hamri qui rencontre Baptiste Lanzi, caïd corse de la ville. Pour quelle raison ? Ils tiennent tous des bars ou des boîtes de nuit. Les anciens d’un côté, les modernes de l’autre. Les anciens qui font la gueule, les modernes qui veulent tout bouffer. Rivaux ? Ou alors, ils sont en train de s’arranger… 
L’auteur n’échappe évidemment pas à son ancien métier de journaliste et l’un des héros de l’affaire est un journaleux à la Rouletabille qui nous vaut quelques belles pages sur ce métier que l’on sait ô combien nécessaire.
[...] Un malade, un intoxiqué de l’imprimé, un drogué de l’information. Tout le passionnait dans ce métier, absolument tout. Il passait ses nuits à l’atelier ou à la photogravure, écoutait tourner les rotatives comme s’il s’agissait du chant des sirènes. 
Et puis la découverte (on peut le dire) de cette étrange ville du Havre, entièrement détruite, entièrement reconstruite, que Philippe Huet sait nous raconter avec dérision ...
[...] Il était là depuis six jours, et n’en pouvait plus de cette ville moins vivante que le musée Grévin.
Mais ce qui fait tout le sel (marin) de ce bouquin, ce qui fait que l’on s’accroche à cette intrigue convenue dans une ville fantôme dès les premières pages, c’est l’art de l’auteur de camper tous ses personnages, en veux-tu en voilà, des premiers rôles, des seconds couteaux, des figurants, tous ont droit à de belles pages. C’est savoureux.
On a vraiment bien aimé, on reviendra lire Philippe Huet, on garde le coup de cœur pour un prochain roman du normand.

Pour celles et ceux qui aiment les ports.
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dimanche 28 avril 2019

1793 (Niklas Natt och Dag)

[...] Quelque part, un monstre se promène en liberté.

Étrange nom pour cet auteur suédois : Niklas Natt och Dag, Nuit et Jour en VF.
Et ce n’est pas un pseudo : le ci-devant Niklas est le rejeton d’une grande famille de la haute noblesse suédoise et son patronyme vient des couleurs de leurs armoiries !
Et tout aussi étrange ce 1793, son premier bouquin.
La Suède connait une paix fragile avec son voisin russe mais les dérapages de la Terreur française font trembler les monarchies de l’Europe.
La Suède sera bientôt la première à reconnaître officiellement la toute nouvelle République française, Bernadotte et Napoléon n’en sont encore qu’à leurs premières armes.
[...] La mauvaise conjoncture, la mauvaise administration du pays et le besoin pressant d’un changement.
[...] Le roi faisait des cauchemars en imaginant que les idées de la Révolution française puissent se répandre dans notre grand Nord
Gustav III vient d’être assassiné par ses pairs et les complots vont bon train. Un trop jeune régent laisse le champ libre aux entreprenants de tous poils.
[...] Avec un prince héritier tout juste âgé de treize ans, immature, la lutte pour le pouvoir a éclaté avant même que le roi n’abandonne sa longue agonie. 
Habituellement on n'est pas fan du tout des 'polars historiques' mais, là, on s'est laissé alpaguer par un nom d’auteur et un titre de roman bien mystérieux et par le parfum exotique des pays nordiques ...
La première partie nous plonge (c’est le cas de le dire) dans une époque sombre, puante et glauque, digne des tableaux de Jheronimus Bosch et qui rappelle Le Parfum de P. Süskind.
[...] Une pluie matinale a transformé les rues en bourbier. Des mendiants, des miséreux et des squelettes filent au coin des rues, courbés pour échapper à la moisson prochaine de la Faucheuse. Des marins et des soldats en uniformes sales viennent grossir leurs hordes.
[...] Ce n’est que tout là-haut que les étoiles brillent. Voilà le monde : tant de ténèbres, si peu de lumière.
C’est plutôt hard et on est bien loin d’un policier historique gnangnan que l’on pouvait redouter !
Deux personnages (un soldat démobilisé qui a laissé un bras sur le front russe et un lettré qui crache son sang de tuberculeux) mènent une enquête après la découverte d’un cadavre auquel il manque ... les deux bras, les deux jambes, les deux yeux et la langue et les dents !
[...] La sueur a une odeur particulière à l’approche de la mort, le saviez-vous ? Mêlez-y de la fumée de poudre à canon, et vous aurez le parfum même de l’enfer.
Le bouquin se poursuit par des flash-back qui vont nous amener à découvrir qui se cachait derrière cet étrange cadavre d’homme-tronc ...
Malheureusement le roman est un peu long et l’on finit par être écœuré par une langue trop riche et ces descriptions glauques et sordides d’un Moyen-Âge sombre et boueux qui se serait éternisé jusque vers 1800 : c’est ce qu’on appelle aimablement une lecture exigeante mais pour tout dire, l’exercice de style aurait gagné à être un peu plus maîtrisé pour n’être pas réductible à une prouesse d’auteur.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
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lundi 15 avril 2019

Nuits Appalaches (Chris Offut)

[...] Il voulait un fils normal.

Le peu prolifique Chris Offutt nous parle de son Kentucky natal, celui qui s’adosse aux contreforts des Appalaches (l’un de ses précédents romans, un recueil de nouvelles que l'on n'a pas lu, s’intitule : Sortis du bois !).
Si l’on aime les étiquettes, c’est du nature-writing , du rural noir, très noir.
[...] Il était heureux d’avoir grandi sur une crête où les gens voyaient la lumière du jour. Les familles qui vivaient dans les vallons encaissés n’avaient du soleil direct que trois ou quatre heures par jour. Là-bas, les gens étaient pâles. 
Nuits Appalaches nous emmène donc au cœur des collines et des forêts, au cœur des années 60, quelques temps après la guerre de Corée.
Une guerre dont quelques uns sont revenus, comme Tucker, endurcis trop tôt et vieillis trop vite.
[...] Le tiraillement familier du sac à dos sur ses épaules. Par habitude, il fit basculer son poids d’un côté pour compenser celui du fusil qu’il n’avait pas. L’absence d’arme le troublait confusément, tel un amputé qui a perdu un membre. 
Revenu de l’enfer coréen, Tucker aimerait bien vivre simplement en famille dans ses collines.
Mais la vie ne l’entend pas comme ça : ni le bootlegger qui l’emploie (il faut ravitailler les grandes villes du nord), ni les affaires sanitaires sociales qui entendent s’occuper de sa famille.
[...] Il voulait une famille, et il voulait un fils normal.
[...] Les Tucker étaient des gens bien qui n’avaient pas eu de chance, comme beaucoup de familles des collines. On aidait comme on pouvait. 
Un bouquin pas bien gai même si Tucker et son épouse font preuve d’une étonnante force de caractère, un bouquin bienveillant envers les pauvres gens.
Et c’est particulièrement bien écrit.

Pour celles et ceux qui aiment la campagne.
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mardi 2 avril 2019

November road (Lou Berney)

[...] Le crime du siècle, ni plus ni moins.

Après Octobre, il était assez logique que l'on s'attaque à November road.
Mais cessons-là ces plaisanteries calendaires car les deux bouquins n'ont rien d'autre en commun (si tout de même : ce sont tous deux des 'premiers romans').
Donc petit coup de cœur pour ce roman noir : November road de Lou Berney.
Texas novembre 1963, Kennedy vient de se faire assassiner.
Un malfrat de La Nouvelle Orléans, Franck Guidry venait de ‘livrer’ une voiture à Dallas, juste au coin de Dealey Plazza.
Il comprend vite qu’il a tout intérêt à fuir rapidement s’il ne veut pas finir comme Lee Harvey Oswald.
Franck s’est visiblement [...] fourré dans un tel pétrin. Le crime du siècle, ni plus ni moins.
[...] Mardi matin. 9 heures. Guidry avait survécu une nuit de plus. C’était comme cela qu’il mesurait la marche du progrès, désormais.
Sur sa route, il croisera celle de Charlotte, ses deux filles et leur chien.
Novembre n’est pas le mois d’automne préféré de Charlotte : elle vient de quitter son mari et la petite vie étriquée qui était la sienne, [...] aussi saine et ennuyeuse qu’un champ de maïs.
[...] Charlotte aspirait à vivre dans un endroit où le passé et le futur n’étaient pas aussi difficiles à distinguer. 
La culture US déborde de road movies et de road novels, au point que toutes ces road stories font désormais partie du paysage littéraire tout comme les routes elles-mêmes font partie du paysage tout court. Alors une fois de plus ?
Oui une fois de plus, parce que Lou Berney n’a pas les yeux rivés sur le compteur de la bagnole mais plutôt sur ses deux personnages : Franck, une sorte de gentleman-baratineur et Charlotte, une jeune femme qui découvre les implications du mot liberté (nous ne sommes qu’en 1963 et c’est encore tout nouveau pour les dames du middle-west, rappelez-vous le film récent de Paul Dano).
Franck le fuyard trouve en elle une couverture idéale et se fait adopter par cette nouvelle famille, Charlotte la fugueuse trouve en lui l’aide et l’assurance qui lui manquaient après les premiers kilomètres ... et les premières déconvenues.
Et oui une fois de plus, parce que avec Lou Berney on danse sans trop savoir sur quel pied.
On passe du roman noir le plus noir (l’histoire du jeune black sur la route ou celle des jeunes nièces de Ed) à la romance amoureuse la plus rose, et tout cela car selon l’auteur :
[...] À chaque décision que nous prenons, nous créons un nouvel avenir. Et, ce faisant, nous détruisons tous ceux que nous aurions pu avoir à la place. 
Ah que voilà une belle morale à cette belle histoire fort bien racontée.
Au passage, on a aussi noté un joli clin d’œil au récent film (et excellentissime, rappelons-le) Green Book :
[...] — Va nous falloir un Livre vert.
— Un quoi ?
 — Un Livre vert. Ça dit où les gens de couleur peuvent s’arrêter sur la route. Pour déranger personne. Les gens de couleur partent en vacances, eux aussi, vous savez. Ça alors. Vous le saviez pas ?


Pour celles et ceux qui aiment la route 66.
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jeudi 28 mars 2019

Octobre (Soren Sveistrup)

[...] Sa main restait également introuvable.

Octobre, c’est le temps de l’automne, des feuilles mortes et des ... marrons d’Inde.
Vous savez ceux avec lesquels on fait des petits bonshommes avec des bras et des jambes en allumettes ...
Mais chacun sait qu’il est dangereux de jouer avec les ... marrons.
Surtout quand un serial-killer a pris l’habitude de signer ses crimes en déposant un bonhomme en marrons sur le cadavre.
Généralement une jeune femme bien comme il faut, jusqu’à ce qu’il la martyrise à coups de morgenstern et qu’il l’ampute d’une main ou deux, à vif.
[...] Thulin avait commencé à perdre espoir. On n’avait pas retrouvé l’objet contondant ayant servi à la tuer, et la scie utilisée pour l’amputer n’était nulle part dans les environs. Sa main restait également introuvable.
[...] La découverte d’empreintes digitales sorties d’outre-tombe a compliqué un crime en apparence banal, dans un quartier résidentiel avec haies de troènes et ralentisseurs.
Le danois Søren Sveistrup connait son affaire : c’est lui le scénariste de la fameuse série The Killing. Oui, oui !
Et l’on retrouve dans son bouquin tous les bons ingrédients qui liaient déjà la sauce de sa savoureuse série : des personnages bien campés que l’on suit tour à tour, deux ou trois rôles principaux, quelques uns un peu décalés et comme on est dans une série un polar nordique, la spécialité locale qui nous fait visiter les coulisses de la scène politique et démocratique (ici danoise) comme si vous y étiez.
[...] Les membres du gouvernement se retrouveront au palais de Christiansborg puis, selon la tradition, ils se rendront à la Slotskirke, la chapelle du château, pour assister à une messe.
On suit donc les pas de la ministre des affaires sociales sur fond de maltraitance d’enfants.
[...] Ils sont condamnés à se plonger dans des tonnes de documents, à lire page après page des histoires d’enfances sacrifiées, de blessures psychologiques, d’interventions vaines des services sociaux, jouant ainsi le jeu du meurtrier dont le but est probablement de confronter la police et les autorités à cette réalité.
Tout cela est plutôt bien dosé : Søren Sveistrup a le bon goût de nous effrayer mais juste un peu et de nous épargner les descriptions complaisantes de jeunes femmes torturées au fond d’une cave pendant des jours.
Même si le bouquin ne prétend pas rivaliser avec les grands de la littérature noire, c’est un excellent page-turner et un bon divertissement, écrit par un pro.

Pour celles et ceux qui aiment les marrons chauds.
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jeudi 21 mars 2019

Ce que savait la nuit (Arnaldur Indridason)


[...] Je me dis que le système a déraillé.

Il semble bien qu’un ressort soit définitivement cassé dans le stylo-plume d’Arnaldur Indriðason, l’islandais qui fit découvrir le polar nordique à toute une génération de lecteurs et dont le héros, Erlendur, aura accompagné de nombreuses et longues veillées.
Exit Erlendur, mais de temps à autre, notre œil bienveillant se penche à nouveau sur l’un des derniers romans de l’islandais mais sans que désormais l’on rencontre le souffle de la première série.
Dans Ce que savait la nuit, on retrouve Konrad, qu’on avait déjà croisé pendant l’occupation américaine (je cite).
Konrad est désormais à la retraite mais ne peut s’empêcher de remettre son nez dans une vieille affaire jamais résolue qui le hante depuis des années. Un cold case et les islandais savent de quoi ils parlent quand ils évoquent le froid.
[...] – En quoi ça vous regarde puisque vous n’êtes plus flic ?
 – J’ai longtemps travaillé sur cette enquête. Disons que c’est peut-être devenu une sorte de hobby. Je ne sais pas trop. 
D’ailleurs, seul le global warming, le réchauffement climatique est vraiment en mesure de dégeler les cold case islandais : un glacier vient de ‘rendre’ un cadavre oublié ... air connu.
[...] Dans les vingt-cinq années à venir, le glacier perdrait 20 % de son volume. Cela s’expliquait par le réchauffement climatique, la diminution des précipitations et l’accroissement de l’ensoleillement.
Même si on ne retrouvera pas ici le charme de la série Erlendur, on l’a déjà dit, arrêtons de gémir, cet épisode est plutôt réussi et Indridason semble prendre un soin tout particulier à nous faire découvrir quelques curieuses facettes de son île exotique et glaciale :
Son Histoire ancienne :
[...] Konrad appartenait à la toute dernière génération d’Islandais nés sous domination danoise. Le lendemain de sa naissance, l’Islande était devenue une république indépendante sous une pluie battante au Parlement en plein air de Thingvellir. Pendant quelques instants, des instants si brefs qu’ils comptaient à peine, il avait été sujet du roi de Danemark. 
Ou son histoire beaucoup plus récente, celle du crash économique :
[...] L’argent rend bête. On est bien placés pour le savoir. Tout le pays a pu s’en rendre compte.
[...] Toutes sortes de gens s’étaient enrichis au moment du grand “effondrement économique” de 2008.
[...] Je me dis que le système a déraillé. Que nous avons complètement déraillé. 
Et même des détails très actuels, très curieux :
[...] Le barrage hydroélectrique de Karahnjukar, le plus grand d’Europe. 
Découverte que l’on peut compléter [ici] avec intérêt.
L'Islande exporte désormais plus d'aluminium que de poissons alors qu'elle n'a pas de minerai. Les trois fonderies consomment cinq fois plus d’électricité que les 300 000 habitants de l’île.

Pour celles et ceux qui aiment l'Islande.
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mercredi 13 mars 2019

Le cœur sauvage (Robin MacArthur)

[...] Voilà à quoi ressemblent les femmes de chez moi.

Le cœur sauvage : une douzaine de nouvelles de l'américaine Robin MacArthur.
Voilà vraiment un très beau recueil de nouvelles, écrites au féminin au cœur sauvage des forêts et des collines du Vermont, ce petit état du nord ouest qui lorgne du côté du Québec.
Un état où s'évadent habituellement les hipsters de Boston et New-York mais que Robin MacArthur nous montre plutôt comme le refuge de hippies vieillissants dans leurs mobile-homes.
[...] Voilà à quoi ressemblent les femmes de chez moi. 
Il y a beaucoup d'amertume mélancolique, d'occasions manquées, de souvenirs nostalgiques, dans les vies de ces femmes de là-bas.
[...] Un étrange goût amer qui lui rappelle celui des épingles qu’elle coince entre ses lèvres quand elle fait de la couture.
[...] Il avait un poster de Grace Slick punaisé sur le mur de sa chambre. 
Sans pour autant verser dans la tristesse désespérée. L'équilibre est fragile mais tenu avec brio. Le format court de ces tranches de vie à l'écriture sèche et rythmée, l'unité de ton et de lieu, parviennent parfaitement à installer le décor sans pour autant plomber l'ambiance. On a le sentiment de visiter les voisines du coin, de caravane en maison. Une sacrée réussite et visiblement une belle traduction.

Pour celles et ceux qui aiment les femmes.
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vendredi 1 mars 2019

Doggerland (Elisabeth Filhol)

[...] Une sorte de gué au milieu de la mer.

La Mer du Nord comme vous ne l’avez jamais lue ...
Il est des lectures qui vous laissent avec l'impression d'être, pendant quelques heures, un peu plus intelligent.
Doggerland est de ces bouquins.
La magie du titre choisi par la française Elisabeth Filhol évoque celle des litanies hypnotiques des bulletins de la météo marine : Humber, Fisher, German, Dogger, …
Le Dogger Bank c'est en effet ce gigantesque banc de sable entre Ecosse et Pays-Bas, vestige des moraines glacières d'il y a quelques milliers d'années : vingt mètres de fond seulement, convoités par les chalutiers jadis, par les compagnies pétrolières aujourd'hui et demain par les planteurs d'éoliennes géantes.
[...] Ce qui reste du Doggerland, le Dogger Bank, gît par quinze à trente mètre de fond, à cheval sur le 54e parallèle. Certains y voient une aire poissonneuse, d’autres une élévation du plancher marin propice à l’ancrage des infrastructures offshore, c’est une sorte de gué au milieu de la mer du Nord.
Un territoire régulièrement chahuté par les tempêtes hivernales comme celle de décembre 2013, Xaver, que l'on va suivre tout au long de ces pages.
Attention tout de même : qu'elle nous explique les phénomènes scientifiques à l'oeuvre ou qu'elle explore les sentiments de ses personnages, Elisabeth Filhol est bien fidèle à sa tête de premier de la classe et sa prose est donc exigeante qui allonge de longues phrases, parsemées de détours explicatifs et de virgules respiratoires, enrichies d'argumentations et de circonvolutions qui finissent par former une savante musique à laquelle il faut habituer notre oreille, par composer un rythme que notre œil doit apprivoiser.
Comme le grand tableau noir où la craie fiévreuse du scientifique gribouille et enchevêtre des formules interminables et complexes mais d'où soudain émerge la compréhension.
Avec cet étrange roman, entre fiction scientifique et romance amoureuse, Elisabeth Filhol tente de faire revivre l’Atlantide du nord ...
C’est aussi un bouquin à ranger dans notre rayon cli-fi (climate-fiction) histoire de nous habituer peu à peu, à l'inexorable montée des eaux qui ont déjà submergé nos lointains ancêtres du Doggerland.
[...] Ça monte, on s’organise. On oublie d’une fois sur l’autre. Chaque submersion, chaque raz de marée est sans précédent dans la conscience collective.

Pour celles et ceux qui attendent la fin du monde.
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mercredi 20 février 2019

Le poids de la neige (Christian Guay-Poliquin)

[...] Plus rien ne sera jamais pareil.

Comme en écho au petit bouquin de l'espagnol Santiago Pajares (Imaginer la pluie dans un désert), voici presque l'exact opposé avec Le poids de la neige du québécois Christian Guay-Poliquin.
Toujours dans le nouveau genre littéraire à la mode : cli-fi pour climate fiction.
Une mystérieuse panne électrique générale (on se rappelle de L'île), un village isolé dans les forêts au cœur de l'hiver.
Deux hommes forcés de cohabiter et survivre dans l'une des maisons du village.
[...] Il y avait des coupures dans le village. Rien d’inquiétant. Les gens s’y étaient pratiquement habitués. Ça durait quelques heures, puis ça revenait. Jusqu’à ce que, un matin, ça ne revienne plus. Ni ici ni ailleurs.
[...] Même si l’électricité finit par revenir, plus rien ne sera jamais pareil. Tu sais, tout ce qui est arrivé depuis la panne a défiguré la vie d’avant. Ici, on s’en sort peut-être un peu mieux qu’en ville, mais ce n’est pas évident.
Et puis la neige. Elle envahit tout, recouvre les paysages, s'insinue dans les maisons et on la retrouve dans chaque page du bouquin. Les titres des courts chapitres sont rythmés par la hauteur de neige au-dehors : soixante-deux, cent-huit, ...
Le québécois sait de quoi il parle et le lecteur grelotte entre le froid neigeux et la fragile chaleur des feux de bois.
[...] Même en raquettes, ça devient difficile de monter jusqu’ici. Vous savez, on dirait que votre maison s’éloigne du village de jour en jour.
Le propos du canadien n'est ni écolo ni climato-alarmiste et l'on n'apprendra rien de plus sur la panne ou sur les raisons de la rigueur hivernale : c'est plutôt une belle histoire, celle de deux hommes isolés qui, pour survivre, vont apprendre à se connaître. Un huis-clos en conditions extrêmes lorsque tout vient à manquer, la chaleur, la nourriture, les médicaments, la compagnie des autres.
[...] Tu es épuisé, lui dis-je en remettant quelques livres dans le feu, dors, tu en as besoin, on verra ce qu’on peut faire demain. J’ai peur, j’ai peur de rester coincé ici, sanglote-t-il en s’étendant sur le divan.
[...] C’est le soir. Assis l’un en face de l’autre, nous mangeons une conserve de cassoulet que Matthias a dégotée lors de sa dernière expédition au village. Nous y plongeons chacun notre cuillère en alternant scrupuleusement.
Au fil de la lecture, on compte donc les courts chapitres, les jours d'hiver et les centimètres de neige, porté par une belle écriture, très agréable. La tension monte au fur et à mesure que l'on vide le garde-manger mais les péripéties sont peu nombreuses : la neige a gelé toute vie, on se demande un peu comment tout cela va finir ou plutôt si tout cela va finir.

Pour celles et ceux qui attendent la fin du monde.
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mardi 19 février 2019

Requiem pour une république (Thomas Cantaloube)


[...] Si tu crois qu'on ne se salit pas les mains juste parce qu'on garde les ongles propres.

Thomas Cantaloube est journaliste et reporter, pour Mediapart notamment.
Requiem pour une république est son premier roman qui nous plonge au tout début des années 60 (on sent le plaisir de l’auteur, né en 1971, à reconstituer la France de ces années-là) dans un pays aux prises avec les revendications algériennes, un pays verrouillé par la poigne du pouvoir gaulliste où se côtoient les anciens résistants comme les anciens collabos.
Ce sont les années qui verront la naissance jumelée de l’OAS (l’attentat du Paris-Strasbourg en 1961) et du SAC (la milice du Général).
 [...] J'étais à Évian, où les mecs de l'OAS ont buté le maire de la ville. Je leur ai fourni les armes et les explosifs.
[...] Qu'est-ce que tu fous avec ces gonzes de l'OAS ? Tu adhères à leur cause ?
 — Ça te choque ?
[...] Ce qui me plaît chez l'OAS, c'est leur détermination à foutre ce gouvernement par terre. 
Au fil des pages, on croisera le préfet Papon (qui ne sera rattrapé par son passé qu’à la fin des années … 80) et bien d’autres collabos recyclés comme Tino Rossi et la mafia corse.
[…] Maurice Papon. Une ordure de premier rang. Ce type a été un collabo durant la guerre. Pas n'importe lequel. Un Secrétaire général de Préfecture, à Bordeaux. Il a du sang sur les mains et sous les bottes. 
D'autres acteurs aussi comme un certain Le Pen, Alain Delon et même un François Mitterrand alors en disgrâce (le faux attentat de l’Observatoire) et qui attend son heure, l’heure d’être à son tour l’un des tontons de la république.
Une république sans majuscule.
[...] Jusqu'à leur prochain retournement de veste. La police de la République téléguidait des milices sanglantes de bas étage. L'armée et certains de ses plus hauts gradés étaient à deux doigts de se retourner contre un des leurs devenu président. Une chatte n'y aurait pas retrouvé ses petits. Sirius adorait. Le grand bazar.
[…] — La raison d'État.
 — Qu'est-ce que tu racontes ?
 — On apprend ça lorsqu'on fait des études de droit. C'est quand, au nom d'intérêts supérieurs, des gouvernants s'autorisent à violer les règles de l'État de droit. Quand le Préfet de police de Paris assassine des innocents dans leur cuisine, ou en pleine rue, avec l'accord du gouvernement, au nom de l'intérêt de la Nation.
 — Tu deviens cynique. 
L'écriture est simple, directe et sans grandes fioritures. En dépit de quelques longueurs (Cantaloube flâne et déambule dans les rues du Paris des années 60), le plaisir de lecture est garanti par une Histoire qui se suffit à elle-même.
On est donc très proche des bouquins de Romain Slocombe (la série des Sadorski) : ambiance délétère, fréquentations douteuses, personnages peu sympathiques, racisme débridé, rencontres de figures historiques (vues de dos), … les deux auteurs nous font visiter l’envers du décor et les coulisses cradingues d’une Histoire peu reluisante.
Celle des compromissions et des opportunistes.
[…] J'obéis aux ordres. Surtout quand ils viennent d'aussi haut. Ce ne sera pas ma première affaire classée. Ni la dernière. Si tu veux durer dans ce métier, fiston, faut l'accepter. La raison d'État a ses raisons que nous, ses pauvres serviteurs, ignorons… 
On se dit qu’à cette époque glorieuse, après les années de guerres et avant celles des crises économiques à répétition, nos parents prospéraient à qui mieux mieux et fermaient les yeux sur les agissements des politiques.
Un petit manuel d’histoire contemporaine.
Très contemporaine parce que si l'on sent l'auteur (et nous lecteurs) passionné(s) par cette visite de notre passé tout récent, on comprend tout aussi bien que Cantaloube pointe là de sa plume l'accouchement mortifère de notre Cinquième République et la naissance d'un OGM un peu monstrueux.
[...] La IVe République était née sur les cendres du pétainisme et des combats de la Résistance, la Ve démarrait sur les cadavres des Algériens et les remugles d'un fascisme en képi.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires avec de l'Histoire dedans.
Bientôt d’autres avis sur Bibliosurf.

samedi 9 février 2019

Imaginer la pluie (Santiago Pajares)

[...] Voilà ce que je fais. J’imagine la pluie.

Imaginer La Pluie de l'espagnol Santiago Pajares.
Ce pourrait être une sorte de Petit Prince post-apocalyptique (le nouveau genre littéraire à la mode : cli-fi pour climate fiction).
Même s'il sera très peu question de comment la fin de monde est arrivée.
Une mère et son fils échoués seuls en plein désert dans une minuscule oasis après la fin du monde, un monde que le fils, né 'après', n'a jamais connu.
Bientôt le fils se retrouve plus seul encore. Plus pour très longtemps.
Une fable, un conte poétique.
[...] Voilà ce que je fais. J’imagine la pluie.
[...] Mère en a vu beaucoup, et souvent. Pour elle, c’était une chose normale, sans importance. Pour moi, c’était inconcevable.
[...] Mais c’était avant que tout change. Disait mère. Maintenant, on ne gaspille plus l’eau. Plus jamais. Maintenant, on ne pleure plus.
[...] Tu crois que le désert nous enverra de la pluie ?
 — Oui.
 — Quand ? Mère me regarda. Elle ne me regardait jamais quand nous parlions.
 — Quand ton courage, tes efforts et ton sacrifice l’auront suffisamment ému pour pleurer sur toi. 
Avouons que ce petit roman nous a laissés un peu sur notre faim à la fin.
Comme dans toute fable, il y a sans doute une morale.
Ce pourrait être, selon le niveau de lecture : Les chinois causeront la fin du monde mais eux seuls sont suffisamment nombreux pour y survivre.

Pour celles et ceux qui attendent la fin du monde.
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L'étoile du nord (D. B. John)

[...] Simplement vivre le socialisme à sa manière.


Un roman d’espionnage sur la Corée du nord ?
Voilà de quoi attiser notre curiosité d’autant que les critiques ici ou là semblaient bien enthousiastes.
Bon, les critiques n’ont fait que succomber à la mode bien pensante et les amateurs de thrillers vont déchanter : l’écriture est simple, l’intrigue peu originale et les séquences ‘CIA’ font pâle figure après tout ce qu’on a déjà lu et vu ailleurs.
Une énième excursion par La Ferme, une héroïne peu crédible, une hiérarchie qui l’est encore moins et quelques péripéties un peu trop rocambolesques.
Mais les curieux pourront rester jusqu’au bout avec le gallois D.B. John  car après les chapitres américains un peu fades, ce seront finalement les épisodes coréens les plus captivants, et c’est heureux : bien sûr notre curiosité indulgente y est pour beaucoup mais l’on sent aussi que l’auteur a quelques connaissances à faire passer.
[...] Toujours cette même condescendance envers une nation souveraine qui désirait simplement vivre le socialisme à sa manière.
[...] Les gens s’adaptaient à la nécessité d’avoir deux personnalités différentes : l’une publique, l’autre privée. Ils avaient acquis la faculté de savoir et d’ignorer en même temps.
[...] Cho s’était adonné à cette gymnastique mentale toute sa vie. C’était la seule façon de résoudre les contradictions quotidiennes entre la propagande et l’évidence des choses, entre l’orthodoxie et les pensées déviantes qui pouvaient vous conduire en camp de travail si jamais vous vous exprimiez un peu trop fort.
D’ailleurs une postface viendra nous expliquer que la plupart des faits sont bien réels et juste mis un peu en scène pour notre plaisir de lecture.
Les chapitres dans le marché coréen sont particulièrement réussis.
Il sera question d’enlèvements, d’enfants volés, de trafic étatique de drogue, d'un goulag nord-coréen qui n'a rien à envier aux camps nazis, de conditionnement à grande échelle (et pas seulement du bon peuple coréen, mais on ne vous dévoile pas tout), ...
[...] Le Dirigeant suprême accordait une grande importance à la pureté ethnique. Le métissage, les couples mixtes constituaient une offense.
L’occasion, par exemple, de (re-)découvrir que Kim Jong-il est mort mystérieusement à bord de son train personnel, la fameuse Etoile du nord (en 2011) ou d’éclairer d’un jour différent la poignée de main entre Trump et Kim Jong-un.
Le fait que ce pays soit une dictature mise au ban du chœur des nations n’excuse pas notre méconnaissance de ce pays ignoré de tous.

Pour celles et ceux qui aiment les belles espionnes.
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