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mercredi 16 novembre 2022

Une femme en contre-jour (Gaëlle Josse)

[...] Ce sens du détail qui dit tout d’une histoire, d’une vie.

Après l'expo Vivian Maier au musée du Luxembourg (fin 2021) on ne pouvait évidemment pas laisser passer le bouquin de Gaëlle Josse, qui n'est d'ailleurs pas une inconnue [clic] et que l'on sait passionnée d'images depuis Les heures silencieuses.
Elle entreprend avec Une femme en contre-jour une presque biographie de la désormais célèbre "nounou photographe".
Tout a déjà été dit sur le destin posthume de ces photos : une nounou d'apparence ordinaire qui ne faisait pas développer ses photos, ou si peu, mais qu'elle entassait dans des cartons qu'un autre inconnu découvrira par hasard après sa mort. Des photos non revendiquées par l'artiste donc et que les musées refuseront à ce titre, bien mal leur en a pris, la voici désormais presque aussi célèbre que Cartier Bresson ou Doisneau.
Un curieux destin qui a de quoi fasciner Gaëlle Josse autant que ses lecteurs et qui donne ici quelques belles pages.
[...] Raconter Vivian Maier, c’est raconter la vie d’une invisible, d’une effacée. Une nurse, une bonne d’enfants. Une photographe de génie qui n’a pas vu la plupart de ses propres photos.
[...] Elle n’aura pas connu la célébrité, ni l’engouement planétaire qui accompagne aujourd’hui son travail d’artiste.
[...] Quel frémissement, quelle excitation à faire surgir toutes ces photos exceptionnelles, jamais vues, pas même par leur propre auteur !
[...] Un travail dont personne ne verra les fruits, dont on ne soupçonnera pas même l’existence, et dont elle-même ne verra que bien peu de choses.
[...] Elle possède ce sens du détail qui dit tout d’une histoire, d’un monde, d’une vie.
[...] Elle n’est pas une nourrice qui prend des photos pour se distraire, mais une artiste qui se contente d’un travail alimentaire. Question de focale.
[...] Que sa production reste secrète, non dévoilée pour la majeure partie, pas même à ses propres yeux, et qu’elle n’ait jamais tenté de la montrer, de la vendre, de l’exposer, est une autre question. Une énigme dont on s’approche par cercles concentriques.
[...] Tout au long de sa vie, Vivian Maier n’est qu’une vérité qui se dérobe. L’histoire d’un bouleversant effacement devant l’œuvre. La beauté du geste. La perfection du geste. Rien d’autre. Les yeux prêts pour la photo suivante.
[...] Son travail se focalise sur les visages, le portrait, et sur les exclus, les pauvres, les abandonnés du rêve américain, les travailleurs harassés, les infirmes, les femmes épuisées, les enfants mal débarbouillés, les sans domicile fixe.
La mère de Vivian Maier venait de notre Champsaur, de nos Alpes du Sud : la photographe américaine y reviendra plusieurs fois au long d'une vie pour le moins chaotique. Elle est née à New-York en pleine Dépression, d'un père aux emportements violents et d'une mère aux comportements erratiques. Son frère finira d'ailleurs en psychiatrie.
Gaëlle Josse explore tout cela, essaie de découvrir les liens entre sa vie et ses photos, de viser l'œil derrière l'objectif, de percer quelques uns des mystères de cette femme silencieuse, d'éclairer quelques zones d'ombre aussi, au-delà de la légende arrangée que le monde vient de forger autour d'une fascinante "nounou photographe", ...
❤️ Une curiosité pleine d'intelligence.
On regrette toutefois que le bouquin ne soit pas agrémenté des photos qui y sont évoquées ...

Pour celles et ceux qui aiment la photo.
D’autres avis sur Bibliosurf.

vendredi 20 novembre 2020

La liste au Père Noël ...


Vous ne savez pas quoi vous offrir à Noël ?
On a essayé de regrouper ici quelques bonnes idées pour celles et ceux qui n'ont peut-être ni l'envie ni le temps de se perdre dans les dédales des blogs et des réseaux.
D'un seul coup d'œil, quelques (très bonnes) idées de bouquins à picorer selon son humeur ou selon ses envies.
Et bien sûr vous ne trouverez là que des coups de cœur parmi les coups de cœur, que du bon, du très très bon !


Si vous aimez plutôt les histoires de marins, ne manquez pas :
Si vous aimez les récits de voyages ce sera :
    et si vous voulez voyager au Japon : le mot-clé dédié au pays du soleil levant
    ou dans d'autres pays d'Asie : avec notre liste des auteurs d'Orient (Chine, Inde, Japon, ...) 
Si vous aimez les polars qui font voyager, partez :
Si vous aimez les bouquins adaptés au cinéma  :
Si vous aimez les espions :
Si vous aimez le sport :
Si vous aimez les bouquins faciles, tous publics, mais 100% plaisir :
    Si vous aimez les histoires de vieux et le 3° âge :
    Si vous aimez les bios, les Vies :
    Si vous aimez les bons, très bons auteurs français :
    Si vous aimez les grands espaces, le nature-writing, façon farouest, partez :
    Si vous aimez le souffle de l'aventure :
    Si vous aimez l'érémitisme, rendez visite à :
    Si vous aimez la peinture, les peintres et leurs modèles :
    Si vous aimez les recueils de nouvelles :
    Si vous aimez les gros romans fleuves, les pavés, les sagas :
    Si vous aimez les histoires avec de l'Histoire dedans, avec un grand H :
    Si vous aimez les histoires de guerre ou l'histoire des guerres :
    Si vous aimez les histoires d'Amour avec un très grand A :
    Si vous aimez les histoires tristes (mais trop bien écrites pour passer à côté) :
    Si vous aimez l'humour avec un grand sourire, parfois féroce :
    Si vous aimez les histoires de fous et de maniaques :
    Si vous aimez les romans épistolaires :
    Si vous aimez les histoires de mecs ou d'hommes :
    Si vous aimez les histoires de nanas ou de femmes :
    Si vous aimez les courts-métrages :
    Si vous aimez les polars sans crime et parfois sans cadavre ni assassin :

    samedi 4 juillet 2015

    La jeune fille à la perle (Tracy Chevalier)


    La jeune fille et le peintre.

    On avait eu un coup de cœur pour Les prodigieuses créatures de Tracy Chevalier (c'était en 2010).
    Plus récemment, on avait bien aimé Les heures silencieuses de Gaëlle Josse qui contemplait un portrait flamand peint par De Witt à Delft au XVII.
    Alors bien sûr on a été accroché par cette histoire qui met en scène, cette fois, le tableau de Johannes Vermeer, toujours à Delft, toujours au XVII : La jeune fille à la perle.
    Bingo !
    Ce bouquin réunit effectivement les plaisirs des deux précédents : la saveur d'une très belle écriture, le plaisir d'une très belle histoire de femme en avance sur son Histoire et ce jeu subtil entre peinture célèbre et réalité ordinaire.
    Bien sûr cette histoire de servante devenue modèle d'un tableau désormais mondialement réputé (la Joconde du nord) est tout à fait imaginaire (d'autres hypothèses pencheraient plutôt pour l'une des filles du peintre, quant aux relations que l'auteure leur prête ...).
    Mais qu'importe, avec une facilité déconcertante, Tracy Chevalier nous emporte corps et âme dans ce XVII° siècle hollandais, entre papistes et calvinistes, entre servantes et bourgeois, entre conventions sociales et religieuses. Pour autant, elle ne néglige pas la 'vraie' peinture : les couleurs et pigments utilisés par Vermeer, le fameux turban (le tableau s'est longtemps intitulé : La jeune fille au turban), l'éclairage de la perle tout aussi fameuse,voici autant de prétextes à développer de passionnants chapitres.
    C'est très simple : la dernière page lue, on n'a qu'une seule envie, celle de courir à La Haye (re-)découvrir la peinture flamande de Vermeer ... qui jusqu'ici nous laissait plutôt indifférent, c'est le moins que l'on puisse dire. Il n'y a pas de plus beau compliment à faire à notre 'guide'.
    Mais ce n'est pas tout !
    On retrouve également tout l'esprit subtilement féminin (féministe ?) qui caractérise Tracy Chevalier et cette servante huguenote s'avère bien une autre créature prodigieuse : la jeune Griet imaginée se montre trop fine pour son époque, jusqu'à attirer l’œil et l'intérêt (et peut-être plus) d'un peintre aussi exigeant que Vermeer. La petite servante qui sait à peine lire, possède un œil magique qui lui permet de décrypter les tableaux du peintre mieux que le maître lui-même et de lui préparer ses couleurs.
    [...] Lorsque Catharina ouvrit la porte de l'atelier, je lui demandai si je devrais faire les vitres. « Et pourquoi pas ? me répondit-elle sèchement. Veuillez ne pas m'importuner avec des questions sans importance.
    – C'est à cause de la lumière, Madame, expliquai-je. Si je les lavais, cela pourrait changer tout le tableau. Vous voyez ? » Non, elle ne voyait pas.
    [...] Vous vous apercevrez qu'il n'y a que peu de vrai blanc dans les nuages et pourtant on dit qu'ils sont blancs. Alors, comprenez-vous pourquoi je n'ai pas besoin de bleu pour le moment ?
    – Oui, Monsieur. » Je ne comprenais pas réellement, mais je ne voulais pas l'admettre. J'avais l'impression de presque savoir.
    [...] J'aimais broyer les ingrédients qu'il rapportait de chez l'apothicaire, des os, de la céruse, du massicot, admirant l'éclat et la pureté des couleurs que j'obtenais ainsi. J'appris que plus les matériaux étaient finement broyés, plus la couleur était intense. À partir de grains rugueux et ternes, la garance devenait une belle poudre rouge vif puis, mélangée à de l'huile de lin, elle se transformait en une peinture étincelante. Préparer ces couleurs tenait de la magie.
    Enfin, cerise sur le gâteau ou plutôt : perle sur le tableau, ce roman couve une douce mais puissante sensualité qui flirte avec l'érotisme comme le modèle flirte avec son peintre.
    Ah ces cheveux échappés de la coiffe, ah ces oreilles qui n'avaient jamais été percées, ...
    Superbe.
    [...] Les femmes qu'il peint deviennent prisonnières de son monde. Vous pourriez vous y perdre.
    Tout comme avec Ses prodigieuses créatures, Tracy Chevalier nous donne une histoire empreinte de douceur et d'intelligence avec de multiples niveaux de lecture, servie par une plume très riche (on s'y habitue après quelques pages, c'est peu commun de nos jours).

    Pour celles et ceux qui aiment les peintres et leurs modèles.
    D’autres avis sur Babelio.

    lundi 9 mars 2015

    Les heures silencieuses (Gaëlle Josse)

    Portrait flamand. Dame vue de dos.

    On avait été quelque peu déçus par le bouquin de Gaëlle Josse sur Le dernier gardien d'Ellis Island mais cette auteure française a eu droit à une séance de rattrapage.
    Ce sera Les heures silencieuses.
    À partir d'un tableau du peintre flamand Emanuel De Witte, Gaëlle Josse nous emmène dans cet intérieur hollandais, au XVII° siècle, aux temps de la splendeur de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales.

    [...] Nous sommes les commerçants les plus puissants en ce monde. Qui ne se sentirait plein d'orgueil, sachant la part qu'il y prend ? C'est sur mer que notre domination s'est établie, car nous y sommes habiles.

    Pour une fois, on regrette presque le format électronique du ebook tant on aimerait retourner de temps à autre sur la couverture où la toile peinte par De Witte est reproduite. C'est à partir de cette peinture, que Gaëlle Josse imagine toute la vie de la dame qui y est peinte de dos. Toute la vie quotidienne des riches marchands de Delft vers 1670, à travers le journal intime de cette dame vue de dos.

    Elle  imagine même les voisines et amies en train de se faire tirer le portrait par Veermer (de vrais tableaux de Veermer : [clic] ).
    Le procédé est intéressant, original et bien mené.
    D'une belle écriture aux tournures du passé, Gaëlle Josse met en scène cette femme de riche marchand, armateur de bateaux, et toute une vie d'espoirs et de déceptions, un beau portrait de femme (même vue de dos).
    Depuis les souvenirs d'enfance avec son père dont elle était la fille aînée mais qui n'avait pas eu de garçon pour prendre sa succession. Elle bénéficiera de ses conseils avisés pour se faire une petite place dans un rude monde d'hommes.

    [...] Le négoce est chose parfois difficile. Gardez la douceur de vos sentiments pour ceux de votre sang, et votre considération pour ceux de votre rang.

    Sa découverte de la traite des noirs, quand les épices ne ramenaient plus assez d'or dans les coffres.

    [...] Ce sont des hommes que l'Amsterdam convoyait à destination des plantations espagnoles d'Amérique.
    Je ne sais si cela est juste de transporter des êtres semblables à nous, tels des sacs de noix de muscade ou des tonneaux de cannelle.
    Nos voyageurs rapportent qu'en ces endroits, les femmes enfantent de la même façon que nous, dans le scris et dans le sang. Leurs nouveaux-nés ressemblent aux nôtres, exception faite de leur couleur, et elles les nourrissent avec grand soin, paraît-il.

    Et puis les maternités qui épuisent, la vieillesse qui s'installe (à 36 ans), la sagesse qui vient ...

    [...] À ne plus être désirée, ai-je encore un visage ?

    La peinture flamande est réputée pour la lumière qu'elle laisse tomber sur les visages : Gaëlle Josse a choisit peut-être le seul tableau de cette époque qui présente une femme de dos et elle réussit à lui redonner vie et visage !
    Un tout petit bouquin pour un beau portrait flamand de dame.

    [...] Le moment de la remise du journal de bord, où tous les faits et incidents du voyage, intempéries, maladies à bord, réparations, courants marins, forme des rivages abordés, animaux ou oiseaux rencontrés, sont consignés.
    On y trouve parfois des dessins qui montrent ce qui est difficile à expliquer, ou la description de mœurs étranges, bien éloignées des nôtres.
    [...] Que d'heures ai-je passées dans ces carnets, à m'en brûler les yeux et à en perdre le sommeil, transportée en des lieux que de ma vie, je ne connaîtrai. Dans ces moments-là, ai-je assez maudit le sort de m'avoir fait fille !

    Pour celles et ceux qui aiment la peinture flamande.
    D’autres avis sur Babelio.


    samedi 7 mars 2015

    Le dernier gardien d’Ellis Island (Gaëlle Josse)

    C'est par la mer que tout est arrivé.

    Ellis Island, c'est la petite île face à Manhattan aux pieds de la Statue de la Liberté. Une petite île qui a servi pendant près d'un siècle de centre de transit, de sas d'arrivée, de quarantaine, à tous les immigrants venus peupler le pays de l'Oncle Sam et fuyant une Europe (Irlande, Italie, ...) qui ne leur offrait plus guère de perspectives.
    Plus de douze millions de personnes sont passés par cette ‘porte’, la porte d'or, la porte d'entrée de La Merica.
    Une porte qui parfois se refermait sur quelques uns d'entre eux, renvoyés dans leurs lointains pays d'origine, parce que trop chétifs, trop malades, trop dangereux, ...
    Un taux de refus minime (2%) qui aura suffit à terroriser plus de douze millions de candidats et à conforter la sinistre réputation des lieux.
    Nous avions été très émus (et vivement intéressés) par notre visite des quelques bâtiments de cet ilot devenus depuis, un musée de l'immigration (édifiant).
    On ne pouvait donc laisser passer ce petit bouquin de Gaëlle Josse : Le dernier gardien d'Ellis Island.
    Nous voici donc fin 1954. Le centre d'Ellis Island va fermer dans quelques jours.
    Le dernier gardien des lieux reste seul ‘à bord’. Depuis des années, ce fonctionnaire se considère lui-même comme un exilé de Manhattan, pourtant si proche.
    Pendant ces quelques jours, Mr. Mitchell entreprend de nous raconter ses souvenirs, quelque chose entre de brèves mémoires et une longue confession.
    [...] Il me reste neuf jours, pas un de plus, avant que les hommes du Bureau fédéral de l'immigration ne viennent officiellement fermer le centre d'Ellis Island. Ils m'ont prévenu qu'ils arriveraient tôt, très tôt, vendredi prochain, 12 novembre. Nous ferons ensemble le tour de l'île et nous procèderons à l'état des lieux. je leur remettrai toutes les clés que je possède, portes, grilles, entrepôts, remises, bureaux, et je repartirai avec eux vers Manhattan.
    L'auteure a choisit de faire revivre ces lieux au travers du regard d'un seul homme, le dernier gardien.
    C'est qu'il a dû en voir des choses, Monsieur Mitchell, et des pas très belles parfois.
    [...] Ce sont les événements qui me sont personnels que je voudrais évoquer ici, aussi difficile cela soit-il. Pour le reste, je pense que les historiens s'en chargeront.
    [...] Rien que des souvenirs. Et bien encombrants. Ils s'agitent autant qu'ils peuvent, à croire que toutes les ombres de mon existence se sont réveillées dès qu'elles ont su que je partais, et qu'elles ne seront en paix qu'une fois leur histoire racontée.
    Malheureusement la confession du dernier gardien tourne rapidement à l'auto apitoiement complaisant : ambiance plaintive et ton larmoyant finissent par gâcher la visite de l'île et de son Histoire dont on apprend finalement très peu.
    Mais peut-être que tout cela est dû aux fantômes de ces lieux qui auront vu défiler tant de misère humaine au fil des longues années.
    En dépit d'une fin plutôt bien amenée, ce court roman sera une petite déception : Gaëlle Josse s'empare d'un lieu mythique mais ne réussit pas à faire se rencontrer la petite histoire et la grande.
    Juste de quoi raviver les souvenirs de notre visite de ces lieux.
    Mais on reparle de Gaëlle Josse bientôt et avec plus d'enthousiasme.

    Pour celles et ceux qui aime(raie)nt tout quitter.
    D'autres avis (plus enthousiastes) sur Babelio.