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mercredi 27 février 2013

Un pied au paradis (Ron Rash)


Nature writing.

Belle découverte que cet auteur américain Ron Rash, qui pose Un pied au paradis.
Et comme il s'agit de son premier roman(1), ça nous promet quelques heures de bonheur à venir.
Ron Rash écrit sur les terres sauvages de l'Amérique et il aurait tout à fait sa place chez un éditeur comme Gallmeister aux côtés de William G. Tapply ou Craig Johnson, parmi les auteurs de nature writing.
Alors comme c'est disponible en poche, faut surtout pas se priver !
Un pied au paradis nous emmène en Caroline du sud, aux débuts des années 50, lorsque les soldats à peine démobilisés reprenaient leurs cultures ...
Nous voici donc sur les terres cherokee, des terres qu'une compagnie électrique va bientôt inonder : chronique d'une fin annoncée, façon déluge et trompettes du jugement dernier.
La montée des eaux est propice au pardon et à l'oubli ...
Sauf qu'il y a des choses qu'on a bien du mal à oublier.
Et c'est un peu la mémoire des uns puis des autres qui remonte à la surface puisque le roman se construit à cinq voix, chacun donnant sa version et un peu plus de vérité à chaque tour de piste : ça commence par presque la fin avec la voix du shérif qui cherche un disparu, renifle un meurtre, soupçonne un assassin mais ne trouve pas de cadavre ...
Ensuite ce sera la voix de la femme, puis celle du mari, puis [chut] ...
[...] La veuve Glendower s'était déjà bien éloignée quand elle s'est retournée.
- J'espère que tu l'as tué, elle a dit. Ou du moins c'est ce que j'ai cru avoir entendu.
Je suis resté à la regarder fixement, la main droite serrée sur le fusil. Et puis j'ai fait deux pas dans sa direction.
- Comment que vous avez dit ? j'ai demandé.
Ma voix n'avait pas plus de force qu'une ombre. Mon corps non plus. Le fusil me paraissait un soc pesant dans ma main.
- Ce serpent, a dit la veuve Glendower. J'espère que tu vas l'tuer.
Elle a tourné les talons et repris sa marche.
Tout au long du récit, alors qu'on s'enfonce dans les mémoires, dans les vies et l'histoire de ces fermiers des terres du sud, la montée annoncée des eaux du barrage résonne comme le refrain d'un choeur antique.
[...] Tu peux pas laisser ce lac recouvrir les ossements [...], a-t-elle dit, d'une voix tremblante maintenant. Les morts sont pas en paix tant qu'y sont pas enterrés comme y faut.
Alors il faudra bien que les derniers fragments de mémoire remontent à la surface ...
La vallée de Jocassee tire son nom cherokee d'une légende : la vallée de la princesse disparue ... Une vallée des disparus qui finira elle-même par disparaître.
Certes il y a meurtre et assassin mais l'étiquette polar serait quelque peu réductrice pour ce roman remarquablement construit, avec une écriture forte et droite. Un très bon moment de lecture.
Vivement le prochain bouquin de Ron Rash : plusieurs ont déjà été traduits.
(1) - un premier roman qui date de 2002 en VO et 2009 en VF

Pour celles et ceux qui aiment les drames champêtres.
Le livre de poche publie ces 316 pages qui datent de 2002 en VO et qui sont (visiblement très bien) traduites de l'américain par Isabelle Reinharez.
D'autres avis sur Babelio et chez Passion Polar ou Kathel.

Si vous aimez le nature writing, suivez le mot-clé et partez aussi :

vendredi 20 mai 2016

Une terre d'ombre (Ron Rash)

[...] Une terre d’ombre et rien d’autre, lui avait dit sa mère.

On avait mis Un pied au paradis avec, il y a trois ans, le premier roman de Ron Rash.
Non pas que l'histoire était bien gaie, le paradis n'avait rien de bien réjouissant, mais c'était déjà le coup de cœur pour une plume très sûre et un excellent nature-writing.
On replonge donc sans aucune appréhension dans Une terre d'ombre.
[...] Une terre d’ombre et rien d’autre, lui avait dit sa mère, qui soutenait qu’il n’y avait pas d’endroit plus lugubre dans toute la chaîne des Blue Ridge.
Comme dans le bouquin précédent, il est encore question ici (du moins pendant quelques pages) d'une vallée qui va être inondée (ce qui semble être l'une des obsessions de Ron Rash comme les disparitions islandaises le sont pour Indridason), le temps de faire surgir la vérité du fonds d'un puits et de nous plonger pour le reste du bouquin au début du siècle, lorsque le pays se remet à peine de la Guerre de Sécession et vient déjà de replonger dans la Grande Guerre.
Laurel et son frère Hank exploitent tant bien que mal leurs terres d'ombre dans cette vallée sinistre que le soleil ne vient pratiquement jamais visiter. Laurel est affligée d'une tâche de naissance que les superstitions ont tôt fait d'associer au mauvais œil. D'ailleurs comme preuve, le frère est revenu manchot des tranchées.
Un vagabond va venir troubler leur quotidien peu réjouissant. Lentement mais sûrement le drame se noue. L'inconnu est muet mais joue du Brahms avec sa flûte.
On va découvrir avec cette histoire, un pan méconnu de l'Histoire américaine, leur engagement dans la Grande Guerre (celle de 14), leur haine des allemands (savamment entretenue), la conscription, la mobilisation, ...
[...] Quand la mère de Laurel était morte, son père avait voilé le miroir et laissé la pendule Franklin s’arrêter pour figer les aiguilles sur le X et le II, et indiquer l’heure de la mort. Deux mois avaient passé avant qu’il tourne de nouveau la clé métallique. Mais les aiguilles étaient restées si longtemps à la même place qu’elles avaient paru incapables de se débloquer et étaient donc restées sur le X et le II.
L'inconnu venu troubler la fausse routine de ces contrées va peut-être s'avérer aussi diabolique que le joueur de flûte de Hamelin.
Un bouquin très noir évidemment, aussi sombre que cette vallée, un bouquin profondément ancré dans ces terres et leur Histoire. Ron Rash est un formidable conteur.
Il connait désormais le succès chez nous et les traductions se sont faites plus nombreuses.

Pour celles et ceux qui aiment les joueurs de flûte.
D’autres avis sur Babelio.

vendredi 30 mai 2014

À la grâce des hommes

Landscape is destiny.

Une Australienne qui raconte une histoire (vraie) en Islande ?
Il n'en fallait pas plus pour piquer notre curiosité car, tout de même il est difficile d'imaginer plus grand écart !
Quel lien entre ces deux îles aux antipodes l'une de l'autre ? Une petite et une gigantesque, l'une asséchée par le sable et l'autre gorgée d'eau, la chaleur ou la glace, ... ? Une où l'on sait que certains ont trouvé de quoi vivre et surfer à la cool au soleil et l'autre que l'on sait battue par les vents et les eaux et où Indridason nous a appris qu'il y fait très sombre ?
Mais Hannah Kent, jeune australienne d'Adelaide, rêvait de voir la neige et la longue nuit d'hiver : elle a été servie et est revenue de son séjour islandais la tête pleine d'images [clic] et de ces histoires que l'on se raconte au coin du feu.
À 27 ans, elle publie son premier roman À la grâce des hommes (Burial rites en VO - saluons également la belle traduction) qui est bien parti pour un grand succès. Chapeau !
Car Hannah Kent a trouvé ce qui relie les antipodes : ces deux îles, âpres et désertiques, sont toutes deux façonnées par des paysages grandioses à couper le souffle (et ce n'est pas qu'une figure de style). Des paysages qui, à leur tour, façonnent les destins, de la naissance à la mort.

‘Landscape is destiny. The environment you grow up in has to have some kind of effect on how you perceive the world.’   [Ron Rash]

C'est une phrase de Ron Rash (le parrainage n'est pas usurpé) que se plait à citer Hannah Kent et qui pourrait servir d'exergue à ce roman qui mêle nature-writing, roman historique et un peu de polar.
Au début du XIX° siècle (1829), un double meurtre ensanglante le nord de l'île : deux fermiers sont retrouvés sauvagement assassinés et carbonisés dans l'incendie de leur ferme de tourbe. Fridrik, Sigga et Agnes, un fils et deux filles de ferme sont arrêtés, jugés et condamnés à la décapitation.
Agnes Magnúsdóttir est l'une de ces deux filles. En attendant son exécution et faute de prison, elle est placée et accueillie de mauvaise grâce dans une ferme. C'est son histoire que nous raconte Hannah Kent.
Islande - 1829 : autant dire le moyen-âge ! et d'entrée, elle plante le décor :

[...] La poussière la mettait au désespoir. Il y en avait partout ! [...] Sèche en été, la tourbe répandait constamment de la poussière et de l'herbe sur les lits ; froide et humide en hiver, elle produisait des moisissures qui tombaient sur les couvertures de laine et infestait les poumons de toute la famille. La ferme avait commencé à se désintégrer. Elle se transformait en taudis, et son état de délabrement gagnait ses habitants : l'an passé, deux domestiques étaient morts des suites de maladies causées par l'humidité.

Dans cette ferme, sous les regards réprobateurs de la famille contrainte de l'accueillir, Agnes attend sa dernière heure.

[...] - Jón Thórdason a proposé de les tuer.
- Pardon ?
- Jón Thórdason. Il s'est présenté à Hvammur il y a quelques semaines pour leur annoncer qu'il était prêt à exécuter Fridrik, Sigga et Agnès. Trois coups de hache contre une livre de tabac, voilà ce qu'il voulait.
Il secoua la tête.
- Une livre de tabac, répéta-t-il.

Pendant ces quelques jours qui la séparent de son exécution, Agnes va se confier au jeune pasteur Tóti .

[...] Ils m'ont arraché une déposition qui faisait de moi une femme vile et malveillante. Tout ce que j'ai dit m'a été volé ; tous mes mots ont été altérés jusqu'à ce que cette histoire ne soit plus mienne.

D'où vient-elle ? Qu'a-t-elle vécu et subi avant de commettre l'irréparable ? Que s'est-il passé ? Qui était Natan, l'une des deux victimes, celui qu'on n'a pas osé appelé Satan et qui semble avoir été l'amant d'Agnes ? Est-elle seulement coupable ? Et les autres ?

[...] Tóti aimerait que je lui parle de ma famille, mais le peu que je lui ai raconté n'a pas eu l'heur de lui plaire. Il n'est pas accoutumé aux arbres généalogiques qui poussent dans la vallée : noueux, aux branches enchevêtrées, hérissées d'épines.

En dépit des conditions misérables dans lesquelles (sur)vivent ces paysans d'un autre âge, Hannah Kent évite toute complaisance sordide et prend soin de faire parler ses personnages comme on a envie de les écouter aujourd'hui. On la remercie de ne pas avoir cédé à la facilité et si cette histoire repose effectivement sur une trame véridique et historique (soigneusement documentée et rendue), on se plait à lire un roman très contemporain.
Âpre et sévère comme les paysages islandais mais très actuel.
L'écriture d'Hannah Kent questionne notre intelligence et notre curiosité : on a du plaisir à découvrir les conditions de vie de cette époque, en ces lieux perdus bien loin de la couronne danoise, et on a du plaisir à dévorer ce presque polar, qui pourra prendre une place de choix au rayon des ‘confessions de l'assassin’.
C'est aussi un très beau portrait de femme (de femmes pourrait-on dire, car il y en a plusieurs autour d'Agnes) tandis que les hommes semblent avoir perdu beaucoup de leur humanité. La faute aux paysages sans aucun doute.

[...] - Si j'étais jeune et simplette, croyez-vous que la police et les juges auraient pointé le doigt vers moi ? [...] Mais quand la police m'a interrogée, quand ils ont compris que j'avais la tête sur les épaules, ça ne leur a pas plu. Femme qui pense n'est jamais tout à fait innocente, vous comprenez ? On ne peut pas lui faire confiance. Voilà la vérité, que ça vous plaise ou non, mon Révérend !

Agnes Magnúsdóttir était manifestement trop vive et trop intelligente pour son époque et ses contemporains.

On est à deux doigts du coup de cœur pour ce roman découvert grâce à Babelio et aux Presses de la Cité.
Ce qui nous retiendra est peut-être l'absence d'un petit plus, d'un petit grain de folie (et pourtant il y en a déjà de la folie à vivre dans des endroits pareils et à des époques pareilles !) et une seconde partie du récit (une fois la découverte passée) peut-être un tout petit trop académique, mais on pinaille pour faire sérieux.


Pour celles et ceux qui aiment les paysages d'Islande.
Quelques photos prises par Hannah Kent sur les lieux mêmes, dans la vallée de Vatnsdalur : [clic]
Une adaptation cinéma est dans les cartons (avec Jennifer Lawrence, mais cela ne nous empêchera pas d'aller voir le film).
Les Presses de la Cité proposent de découvrir les premières pages [clic].
D'autres avis sur Babelio.




lundi 9 septembre 2024

Les deux visages du monde (David Joy)


[...] Le racisme revêt tout un tas de visages.

David Joy nous emporte de manière convaincante dans une démonstration rigoureuse sans manichéisme outrancier ni effets ostentatoires, directement en prise avec le quotidien d'aujourd'hui : le racisme ordinaire des bons citoyens, celui qui souvent s'ignore.

L'auteur, le livre (432 pages, août 2024, 2023 en VO) :

Rentrée 2024.
La région des Appalaches et les états que traverse la chaîne, comme la Géorgie ou les deux Caroline (Nord et Sud), nous ont généralement valu pas mal de bons bouquins, souvent des "romans noirs". 
Pas plus tard que cette année, le britannique R. J. Ellory nous y invitait avec l'excellent Au nord de la frontière
Depuis sa retraite au fin fond de sa région natale, l'américain David Joy, disciple de Ron Rash, poursuit son rigoureux travail de dénonciation des failles de la société étasunienne contemporaine : le voici qui s'attaque au racisme hérité du péché originel et fondateur du pays, l'esclavage, et nous propose de découvrir Les deux visages du monde
➔ S'agit-il de répliques sismiques du mouvement Black lives matter dans les consciences étasuniennes ? mais voici encore un bouquin qui peut s'inscrire dans la lignée du Sang des innocents de Shawn Cosby (janvier 2024) et du Silence de Dennis Lahane (avril 2024), pour ne citer que ces deux-là.
Bien sûr, on ne s'en plaindra pas, au vu de la qualité de ces romans, de la justesse de la cause défendue et du plaisir de ces lectures.

♥ On aime beaucoup :

 On aime ces romans noirs où tout est réuni dès les premières pages en vue de l'inéluctable drame. Ces histoires fortes aux personnages bien dessinés. Ces textes qui éclairent les fractures de nos sociétés et portent haut la parole d'une juste cause.
 C'est Shawn Cosby (dans Le sang des innocents) qui, en début d'année déjà, nous avait avertis : l'esclavage est le péché originel de ce pays "une tache incrustée à jamais dans les fondations".
David Joy, fin connaisseur des failles qui traversent son pays, nous en propose ici une nouvelle et brillante illustration. 
[...] – Ce que je sais, c’est que le racisme revêt tout un tas de visages.
– C’est censé vouloir dire quoi ?
– Ça veut dire que ce pays a été fondé sur et perpétué par le suprémacisme blanc.
 Avec quelques personnages bien fouillés, David Joy nous emporte de manière convaincante dans une démonstration rigoureuse sans manichéisme outrancier ni effets ostentatoires, directement en prise avec le quotidien d'aujourd'hui : le racisme ordinaire des bons citoyens, celui qui souvent s'ignore.
[...] Je pense qu’on a la très mauvaise habitude de croire que si on parle pas de quelque chose, cette chose-là disparaîtra.
[...] Personne ne voulait évoquer un tel sujet. Il y avait un certain confort à se taire.
 Comme il se doit, ce roman en noirs & blancs se terminera en demi-teinte de gris car rien n'est jamais aussi évident qu'on veut bien le croire.
[...] Rien n’était ni tout noir ni tout blanc, c’était gris, et le gris était bien plus terrifiant car trop souvent il n’offre pas de points de repère.

Le canevas :

Toya (étudiante en arts graphiques) vient visiter sa grand-mère dans une petite ville au pied des Appalaches : c'est l'occasion pour elle de redécouvrir son passé, son héritage et sa famille (noire). Pour dénoncer l'histoire esclavagiste de la région (l'une des terres du Ku Klux Klan) elle va arroser de peinture rouge les mains d'une statue de l'Oncle Sam qui brandit ... un drapeau confédéré, symbole du passé esclavagiste et de la haine raciale.
Nous sommes pourtant en 2019 mais ses actions vont rouvrir des plaies que l'on voulait croire refermées et attiser les tensions entre des populations que l'on voulait croire apaisées : comme dans tout bon roman noir, toutes les composantes du drame sont mises en place dès les premières pages.
Au cœur de la tragédie annoncée se trouvent réunies Toya et sa vieille grand-mère, un inquiétant voyageur suprémaciste, le shérif Coggins et son adjoint Ernie, et même quelques édiles locaux, corrompus jusqu'à l'os, que l'on soupçonne membres en secret du KKK, ...
[...] Il y avait de l’électricité dans l’air, on aurait dit qu’un fil avait été tellement tendu qu’il allait casser net . Elle le sentait. Elle sentait l’odeur des corps qui l’entouraient, l’odeur de la fumée de la mèche allumée.
➔ À noter pour information [clic] : après la tuerie de juin 2015 à Charleston (en Caroline du Sud, un suprémaciste blanc brandit le drapeau confédéré et assassine neuf noirs dans une église), un mouvement de protestation est né pour "faire tomber ce drapeau" (#bringitdown) qui se dresse encore dans plusieurs places ou monuments très officiels.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à Netgalley et aux éditions Sonatine.
Ma chronique dans les magazines Actualitté et 20 Minutes.

jeudi 16 avril 2015

Le roi n’a pas sommeil (Cécile Coulon)

Direct Clermont-Midwest.

Ouh là ! Mais d'où qu'elle sort la jeune Cécile Coulon (24 ans et déjà plus de cinq bouquins à son actif) ?
De Clermont-Ferrand. Etudiante en lettres, passionnée de littérature, américaine notamment : Steinbeck est cité en exergue.
Une fois plongé dans son Roi qui n'a pas sommeil, le lecteur revisite régulièrement la couverture : Cécile Coulon, nom et prénom français de chez franchouille, mais comment peut-elle donc écrire comme ça ?
De la première à la dernière page, on est en plein cœur des Amériques et de ses campagnes perdues, pure littérature US, et sans fausse note.
Pour le lecteur c'est le même étonnement renouvelé qu'à la lecture de l'anglais R. J. Ellory par exemple.
Mais à la différence du bavard R. J. Ellory, notre jeune petite française (22 ans à l'époque du bouquin !) fait plutôt dans l'économie, la fulgurance. 150 petites pages qui vont droit aux faits et au cœur.
L'histoire d'un destin en marche, la chronique d'un drame annoncé.
[...] Jusqu’à la mort de Mary, Puppa resta avachi sur son siège, un mégot entre les dents, sans décocher un mot. Ce fut seulement après l’enterrement de la mère, un jeudi après-midi, que les vieux commencèrent à faire sauter les serrures. Puppa fut le premier à parler de Thomas.
[...] Les rumeurs circulaient : il bossait dur, même sous une pluie battante, sa mère se tapait le médecin – la belle affaire – il était coriace en affaires, violent avec les femmes.
[...] C’est vrai qu’il était grand et fort, mais son visage ne rassurait personne. Le patron lui trouvait des airs de faux jeton, de ceux qui planquent des secrets au plus profond d’eux-mêmes, si bien qu’ils finissent par remonter tout seuls à la surface.
[...] Les vieilles du quartier disaient que l’âme de son père flottait au-dessus de lui.
[...] Cette nuit, Thomas était devenu un monstre, une carcasse burinée, taillée à la hache, un homme qui aurait eu un gésier à la place du cœur.
Retour arrière sur l'histoire de Thomas dans cette petite ville de Heaven qui de paradis, n'a que le nom. Le père William, comme tous les hommes du coin, travaillait à la scierie. Il y laissera la vie, beaucoup trop tôt pour son jeune fils Thomas et sa douce et belle femme Mary.
Dès les premières pages on nous annonce que tout cela finira mal ... mais sans nous dire exactement comment cela va mal finir. On dévore donc cette grosse centaine de pages comme un thriller, curieux et angoissé de connaître le fin mot du drame, étrangement fasciné par l'enchaînement ordinaire mais inéluctable qui conduit Thomas vers son destin.
Au passage, on déguste à grandes lampées la prose très maîtrisée de l'auteure (22 ans à l'époque du bouquin !), on se laisse emporter par de belles évocations puissantes, on apprécie les saveurs non frelatées de l'Americana, on découvre de superbes portraits : Thomas et Mary bien sûr, mais aussi le docteur O'Brien, sa jeune assistante Donna et d'autres encore. Pour mieux nous emporter vers Heaven, Cécile Coulon (22 ans à l'époque du bouquin !) ne néglige ni les personnages secondaires, ni la vie du village, ni les décors.
La prose de Cécile Coulon attrape et ne lâche plus. On reste bouche bée, non pas devant le destin de Thomas, mais devant le talent de Cécile. Je ne sais plus qui (bon, en fait si, hein !) qui a dit que la valeur n'attend pas le nombre des années, ni le nombre de pages : en voici une nouvelle preuve éclatante et fulgurante.
On pense un peu à Ron Rash et pas seulement pour des histoires de paradis perdu.
Ce roman a été couronné du prix Mauvais Genre en 2012 (année de sa sortie, elle n'avait que 22 ans !).
Un petit bouquin, pas cher et disponible en ebook mais qui a tout d'un grand roman : ne vous en privez surtout pas.
Nul doute : on va bientôt se précipiter sur Méfiez-vous des enfants sages, son premier succès paru en 2010 (20 ans à l'époque !).
On va donc réserver notre coup de cœur pour une prochaine lecture : on est à peu près sûr d'y gagner et puis reconnaissons que, en dépit de tout le bien qu'on a écrit plus haut, l'histoire de la famille Hogan est un peu trop convenue pour mériter une palme d'or. Il manque juste un petit supplément d'âme, un soupçon d'étrangeté, une petite note plus personnelle.
Mais c'est quand on est repu et rassasié, qu'on se permet de faire la fine bouche.

Pour celles et ceux qui aiment l'Amérique vu depuis Clermont-Ferrand.
D'autres avis sur Babelio.

mercredi 5 novembre 2025

Rockabilly (Rodolphe et Dubois)

[...] Tu prends un flingue ou une guitare.


L'Amérique rurale et profonde, celle de Steinbeck ou de Faulkner, où il ne fait pas bon vivre mais où, dans les années 50, le rock'n roll apporte quelques lueurs d'espoir. Le "nature-writing" des Appalaches en images.

❤️❤️❤️❤️🤍

Les auteurs, l'album (104 pages, septembre 2025) :

Au scénario, le prolixe Rodolphe (Rodolphe Daniel Jacquette) que l'on vient de croiser récemment sur Pump et qui lorgne souvent du côté de l'ouest et qui est fan de rock'n roll (il a même écrit un livre sur les artistes des années 50). 
On apprécie pas toujours ses histoires mais ici, il a parfaitement réussi son coup.
Aux pinceaux (c'est le cas de le dire, les planches sont réalisées en couleurs directes), on découvre le jurassien Christophe Dubois.
Avec l'un des personnages de cet album, les deux compères partagent une même passion : la guitare.

Le canevas et les personnages :

Dans les années 50, un petit village au pied des Appalaches : Barbie (un joli brin de fille) débarque à Hazard après avoir marié Bram, un gars du coin.
« - Hazard, c'est le trou du cul du monde ! Enfin, du monde civilisé ...
C'est nulle part, c'est chaud, c'est moche, il s'y passe jamais rien !
Dis, je peux te poser une question ?
Pourquoi t'es venue te paumer chez nous ?
- Parce que d'où je viens, c'est encore pire. »
Il y a donc à la ferme des Wayne :
  • Le mari « Bram, le bras protecteur et le sourire niais, couvant sa nouvelle acquisition façon heureux propriétaire ».
  • Hank, celui qui est venu chercher Barbie à la gare, qui gratte un peu sa guitare pour jouer « un peu de tout : Jimmie Rodgers, Hank Williams ... du rock'n roll aussi ». Bref, tout ce qui plait bien à Barbie.
  • Le père « balançant à la môme un maximum d'histoires salaces soulignées de regards lubriques ».
  • L'autre frère Eddie « faisant son numéro de beau ténébreux : oeil de velours et sourire entendu ».  
  • Et le plus jeune Zach, toujours prêt à « plonger sous la table et zyeuter sous les jupes de la belle ».
Avec la jeune Evy, mutique et sujette à des crises hystériques, vous avez là toute la famille Wayne (la mère est partie, dit-on) : selon le toubib local, « dans le coin, ils sont tous assez bizarres, mais ceux-là ont le pompon ! ».
Si on ajoute que la famille Wayne est régulièrement visitée par les gens du shérif et même les agents du FBI pour ses divers petits trafics, on pourrait penser que tous les ingrédients d'un roman bien noir sont alors réunis. Et on aurait bien raison ... 
Mais « on était ni au bout de nos surprises, ni de nos peines ! ».
Dans ce village perdu de fermiers « quand t'en peux plus, tu prends un flingue ou une guitare »
Rodolphe et Dubois ont choisi pour nous : ce sera la guitare.

♥ On aime :

 Barbie est trop jolie et Hank le beau-frère trop sympa, ...
Oui, l'histoire est plutôt simple mais cette simplicité apparente en fait ici toute sa force et sa réussite. 
Barbie et Hank deviennent vite attachants et les personnages de la famille Wayne sont suffisamment complexes pour ne pas tomber dans la caricature. 
Et puis ce refrain, cette belle idée, comme quoi la guitare, le rock'n roll, viendra peut-être vous sortir d'une bien vilaine ornière. 
Oui, la musique adoucit les mœurs et il fallait bien cette bouffée d'air frais, pour le lecteur comme pour les personnages, dans cette campagne qui suffoque sous la détresse, la chaleur et la misère.
Les Appalaches sont une région qui a inspiré le nature-writing de nombreux auteurs (Chris OffutRon Rash, ... ) : un style qu'il n'est pas fréquent de "voir" en images. 
 L'illustration de Dubois est superbe, avec de beaux contrastes de lumière, des cadrages serrés sur les visages et des vues larges sur le paysage rural.
Et puis bien sûr, il y a la sensualité de Barbie qui illumine de nombreuses cases car elle est de presque toutes les planches : un beau portrait de dame.


Pour celles et ceux qui aiment le rockabilly.
D’autres avis sur BD Gest et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Daniel Maghen (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

vendredi 20 novembre 2020

La liste au Père Noël ...


Vous ne savez pas quoi vous offrir à Noël ?
On a essayé de regrouper ici quelques bonnes idées pour celles et ceux qui n'ont peut-être ni l'envie ni le temps de se perdre dans les dédales des blogs et des réseaux.
D'un seul coup d'œil, quelques (très bonnes) idées de bouquins à picorer selon son humeur ou selon ses envies.
Et bien sûr vous ne trouverez là que des coups de cœur parmi les coups de cœur, que du bon, du très très bon !


Si vous aimez plutôt les histoires de marins, ne manquez pas :
Si vous aimez les récits de voyages ce sera :
    et si vous voulez voyager au Japon : le mot-clé dédié au pays du soleil levant
    ou dans d'autres pays d'Asie : avec notre liste des auteurs d'Orient (Chine, Inde, Japon, ...) 
Si vous aimez les polars qui font voyager, partez :
Si vous aimez les bouquins adaptés au cinéma  :
Si vous aimez les espions :
Si vous aimez le sport :
Si vous aimez les bouquins faciles, tous publics, mais 100% plaisir :
    Si vous aimez les histoires de vieux et le 3° âge :
    Si vous aimez les bios, les Vies :
    Si vous aimez les bons, très bons auteurs français :
    Si vous aimez les grands espaces, le nature-writing, façon farouest, partez :
    Si vous aimez le souffle de l'aventure :
    Si vous aimez l'érémitisme, rendez visite à :
    Si vous aimez la peinture, les peintres et leurs modèles :
    Si vous aimez les recueils de nouvelles :
    Si vous aimez les gros romans fleuves, les pavés, les sagas :
    Si vous aimez les histoires avec de l'Histoire dedans, avec un grand H :
    Si vous aimez les histoires de guerre ou l'histoire des guerres :
    Si vous aimez les histoires d'Amour avec un très grand A :
    Si vous aimez les histoires tristes (mais trop bien écrites pour passer à côté) :
    Si vous aimez l'humour avec un grand sourire, parfois féroce :
    Si vous aimez les histoires de fous et de maniaques :
    Si vous aimez les romans épistolaires :
    Si vous aimez les histoires de mecs ou d'hommes :
    Si vous aimez les histoires de nanas ou de femmes :
    Si vous aimez les courts-métrages :
    Si vous aimez les polars sans crime et parfois sans cadavre ni assassin :